Chapter Text
Castiel tourna la tête, sa tasse de café avait refroidie entre ses mains et celles-ci avaient perdues l'affreuse teinte violine dont elles s'étaient colorées alors qu'il attendait dans le froid glacial devant la baie vitrée. La porcelaine avait brûlé ses doigts au premier toucher et ils avaient été forcés de fuir, mais lentement la délicieuse chaleur amère les avait séduits et ils s'étaient délicatement enroulés autour de la vaisselle blanche.
Le liquide âcre lui avait brûlé la gorge. Il n'avait jamais réellement aimé le café, l'odeur avait beau être un rappel délicieux de la personne qu'il était en train d'attendre, le goût n'était jamais rien de plus qu'une saveur désagréable coulant sur sa langue. Il sourit. Il sourit comme quelqu'un à qui on vient de murmurer des mots qu'on ne dit à personne d'autre, qui est sur le quai d'une gare à attendre une vieille connaissance qu'il n'a jamais réussi à perdre de vue. Il sourit comme quelqu'un qui sait qu'aujourd'hui sera l'un des jours les plus importants de sa vie et qui est enfin prêt à y faire face. Une autre gorgée amère pour accompagner sa détermination.
Il releva les yeux en direction de la porte, impatient, trépignant intérieurement, incapable de se concentrer sur autre chose ; il sourit trop largement, trop béatement, et lorsqu'il trouva le profil qu'il attendait depuis des heures ce ne fut pas une douce réaction de chaleur qui se produisit en lui, ce fut une explosion incontrôlable et douloureuse, chaque parcelle de son âme sembla vouloir s'arracher à lui pour traverser les quelques mètres qui le séparait du corps de l'autre. Une distance qui grandissait rapidement alors que Dean s'éloignait de la porte comme si Castiel n'avait pas été à l'intérieur.
Il resta figé, son cœur battant de façon révoltée dans sa poitrine, cherchant à taper si fort que le reste de son corps se verrait soulevé par l’impulsion et qu'il serait capable de se lever pour le suivre, que ses jambes cesseraient d'être raides et qu'elles courraient vers lui.
Mais Dean avait fait demi-tour et était parti, s'éloignant inlassablement de l'entrée du café et disparaissant au coin de la baie vitrée.
Avant que la peur de puisse battre trop fort dans ses tympans, avant qu'elle ne raidisse ses membres, avant qu'il ne soit trop tard, Castiel se leva enfilant rapidement son trench-coat qu'il avait déposé sur le dos de la chaise métallique, fouillant dans l'une de ses poches pour jeter un billet sur la table, payant largement sa consommation et laissant un grand pourboire. Puis il sortit.
Son manteau n'était pas assez épais pour lutter contre le froid de l'hiver, il ne l'avait jamais été, mais il avait toujours refusé d'en changer. Il se souvenait de Dean riant légèrement de lui alors qu'il gelait à ses côtés ; sans jamais comprendre que la raison pour laquelle il n'en portait pas d'autre était le fait que ce soit lui qui lui ait offert.
Ses pas étaient rapides, effrénés sur le trottoir bétonné, Dean venait de tourner au coin de la rue et Castiel se précipita dans cette direction. La rue principale n'était pas bondée, quelques personnes sacs à la main marchaient lentement, admirant les vitrines décorées des magasins, des enfants s'extasiant devant celles peut-être trop colorées des boutiques de jouets. Une mère tirait doucement sur le bras de son enfant, celui-ci levant vers elle des yeux rêveurs et brillants d'innocence, ceux d'une personne vibrant d'impatience et d’envie.
Castiel repéra Dean parmi la foule. Sa démarche était rapide et pourtant on aurait dit que ses jambes l'entrainaient contre son gré, comme si marcher était une corvée à laquelle il ne voulait pas se prêter. Il avait la tête légèrement voûtée vers l'avant, fixant le sol alors qu'autour de lui des bâtiments si beaux se dressaient. Les mains enfouies dans les poches de sa veste de cuir brun, chaude et confortable, rendue douce à l'intérieur par une doublure en fourrure, et qui mélangeait magnifiquement l'odeur de sa matière et de son propriétaire.
Castiel commença à le suivre, essayant d'abord de le rattraper, voulant agripper son épaule et le faire se retourner, admirer deux émeraudes vives transpercer son âme, goûter ses lèvres pleines dont il avait eu si souvent envie sans jamais avoir la force de prendre.
Mais ses pas ralentirent instinctivement, il était à moins d'une dizaine de mètres de lui, peut être un plus de cinq, il n’avait jamais été bon à évaluer les distances, et ses pas se callèrent sur la mesure des siens. Gauche, droite, gauche, droite.
Et il l'admira comme un chef d'œuvre, une création divine, la plus pure fantaisie de mère nature. Il l'admira comme on admire seulement ceux à qui on tient, ceux qui essoufflent notre cœur en paralysant notre corps. Il l'admira comme l'ami perdu qui signifiait bien plus pour lui que le reste du monde. Il l’admira comme on aime.
Et les pas de Dean s'arrêtèrent à l’instant où il releva la tête et sembla s’apercevoir pour la première fois de la beauté du lieu dans lequel il se trouvait, les vieux bâtiments à la pierre taillée et polie, les décorations que le temps ne saurait qu'effacer comme il brouillait les vies. Castiel s'arrêta, observant de loin cet homme comme un oiseau qui risquait de s'envoler s'il faisait un pas de plus, un bruit de trop. Une petite chose d'incertaine avec laquelle on ne sait pas comment agir.
Il attendait que Dean se retourne, qu'un miracle le pousse à faire les derniers pas que son courage à l'agonie n'osait pas prendre. Il attendait ces yeux verts comme on attend la mort.
Et elle finit toujours par nous trouver.
Rien ne pourra jamais expliquer pourquoi Dean s'est retourné, ce qui l'a poussé, lorsque ses yeux se sont détachés de l'architecture travaillée, à se tourner vers le chemin qu'il venait de faire, à regarder en face ce qu'il avait volontairement abandonné et à lui donner une seconde chance, au lieu de fixer la route qui lui restait à parcourir et assumer son choix avec l'entêtement dont il avait toujours fait preuve. Mais lorsque des émeraudes et des saphirs entrèrent en collision, Castiel se ficha éperdument des raisons pour lesquelles le ciel lui était si clément.
Il avança, un pas puis un autre, un battement affolé dans sa poitrine suivis d’un autre souffle court. Une terreur dans des yeux verts, un doute émeraude et un espoir de prairies ensoleillées. Dean le regarda comme on cri je t'aime. Castiel l'admira comme on répond je sais.
