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Les deux hommes se trouvaient devant une maison tout ce qu’il y avait de plus charmant. Un toit de chaume sur un corps peint de jaune pâle, des volets bleus entourant des jardinières où fleurissaient des géraniums, des rideaux blancs aux fenêtres, un petit balcon avec quelques plantes vertes dans des pots et un adorable jardin aux parterres bien délimités entourés d’une haie bien nette.
- Cette maison est parfaite, déclara le plus mince des deux hommes.
Il avait de longs cheveux noirs dont les boucles tombaient en cascade désordonnée sur ses épaules et un regard curieusement asymétrique.
- Elle serait parfaite s’il ne manquait pas un détail, répondit le deuxième homme.
Sa carrure était celle d’un ancien sportif dont la coupe de cheveux semblait trop réglementaire pour la vie civile. Une longue cicatrice suivait la ligne de sa mâchoire, sur le côté gauche, la chair encore rosée indiquant que la blessure n’était pas si ancienne. L’homme portait un complet bleu marine qui semblait un peu trop chaud pour la saison et détonnait avec la chemise vert pastel et le jean délavé de son compagnon.
- Ah oui, déclara ce dernier, l’air songeur. Il manque une petite cabane, pour le jardin.
- C’est vrai qu’une cabane ajouterait du charme, acquiesça l’homme à la cicatrice. Mais ce n’est pas à ça que je pensais, Ned. Il manque la porte d’entrée.
Ned pencha légèrement la tête sur le côté, le regard rivé sur un point de l’espace, au-dessus du toit, non loin de la girouette en fer forgé.
- Les portes physiques ne sont pas les seuls moyens d’entrer dans une maison, mon cher.
- Peut-être, mais ce sont généralement les plus simples.
Ned eut un sourire en coin, qui fit apparaître une fossette au coin de sa bouche. Son compagnon savait exactement ce que cette expression signifiait.
- Ned.
- Je n’en ai que pour un instant, Ezra, répondit l’intéressé.
Avant que son compagnon pût réagir, Ned disparut, englouti par sa propre ombre.
Ezra soupira de frustration.
- Tu sais bien que je hais quand tu fais ça, marmonna-t-il, avant de se décider à enjamber le portillon de bois blanc qui délimitait l’entrée de la propriété.
* * *
Dans le jardin, le ciel s'était couvert et avait pris cette teinte glauque propre à l'Envers. Ezra l'accueillit sans surprise. Ce genre de choses avait tendance à se produire, lorsqu'on passait certaines portes - ou que, comme lui, on les enjambait.
Il trouva Ned derrière la maison, qui examinait la façade.
- Je t'avais pourtant dit que je n'en avais que pour un instant, l'accueillit-il. Tu vas encore être malade.
L'esprit d'Ezra avait beau avoir fait des progrès, il ne supportait toujours pas très bien ses passages dans le monde de l'Envers. Il ravala la nausée qui gonflait au fond de sa gorge et répondit, impassible :
- Ne t'en fais pas pour moi. Tu as trouvé la porte ?
- Pas exactement, mais j'ai trouvé une entrée.
Ned s'écarta légèrement pour montrer à son partenaire la fenêtre qu'il examinait. Elle était toute ronde et plutôt basse ; c'était la seule fenêtre dont les volets étaient fermés. Ned toqua gracieusement sur le bois bleu et au bout d'un instant, une porte s'ouvrit et une femme apparut sur le seuil. Elle n'était ni grande ni petite, portait des tresses collées et des lunettes cerclées de métal bleu. Elle souriait aimablement, avec l’air paisible de quelqu’un qui attendait de la visite.
- Mademoiselle Weaverly? demanda Ezra.
- C’est bien mon nom, mais c’est surtout celui de ma sœur. Tout le monde m’appelle Sibyl.
- Bonjour, Sibyl. Je m’appelle Ned Hart et voici mon partenaire, Ezra Pyke.
- Vous êtes détectives et vous voudriez que je vous suive, annonça la jeune femme avec une expression neutre. Ma sœur vous a demandé de me retrouver.
Les deux hommes se regardèrent brièvement et Ned sourit de nouveau.
- Votre sœur nous a demandé de vous retrouver, en effet. Pas de vous ramener.
La jeune femme pencha la tête sur le côté et scruta Ned avant de sourire d’un air mystérieux.
- Vous êtes celui dont l’ombre scintille dans le giron de l’Oracle, déclara-t-elle d’une voix brumeuse.
- J’ai parfois ce privilège, répondit Ned, son regard asymétrique brillant d’un éclat sourd.
Ezra sentait une migraine poindre à la base de sa nuque. Bientôt, la douleur envahirait l’intégralité de son crâne, mais pour l’instant…
- Et vous êtes celui dont l’ombre est incomplète, déclara la jeune femme en le regardant.
Ce n’était pas la première fois qu’Ezra entendait ce genre de formules, de ce côté de la Brèche. Il sourit à son tour, se forçant à ignorer l’élancement dans sa tête.
- Il est évident que vous nous attendiez, répondit-il. Pouvons-nous entrer ?
La jeune femme hocha la tête et s’effaça pour les laisser passer.
* * *
- Je ne rentrerai pas.
La sentence était définitive. Aucun des deux hommes ne broncha. Ned sourit et se pencha légèrement en avant, ses mains élégamment posées sur ses genoux croisés.
- Comme je vous l’ai déjà dit, votre sœur nous a demandé de vous retrouver, pas de vous ramener. Notre mission est en un sens accomplie.
- Nous voulions simplement discuter avec vous, ajouta Ezra.
Pour vérifier qu’elle allait bien, qu’elle avait passé la Brèche de son plein gré.
- Comme vous pouvez le constater, aucun mal ne lui a été fait.
La voix claqua comme une voile assaillie par un vent soudain. Une femme - non, une créature - apparut par l’une des portes du salon, tordant la réalité pour accommoder sa seule présence. Elle était grande et massive, et sa peau laiteuse avait cet aspect trouble des choses qui ne sont pas ce qu’elles semblent. Avant même de la regarder, Ezra sentit une douleur aiguë à la base de son crâne et eut le réflexe de détourner les yeux. Il s’obligea néanmoins à fixer celle qui n’était pas vraiment une femme, se focalisant sur ce qu’elle avait d’assez familier pour que son esprit puisse l’appréhender ; son visage d’albâtre, trop parfait, trop symétrique, mais que l’esprit d’Ezra pouvait accepter . Il savait que seul Ned pouvait voir la forme réelle de la créature. Il était des choses que l’esprit humain n’était pas conçu pour comprendre et beaucoup d’entre elles venaient de ce côté de la Brèche.
Comme s’il sentait son malaise, Ned posa une main sur la cuisse d’Ezra et la migraine de celui-ci reflua comme une marée, ne laissant qu’une vague nausée dans son sillage.
- En effet, acquiesça Ned, mais ça fait partie de notre travail de le vérifier. Loin de nous l’idée de vous vexer.
Il souriait mais ses yeux avaient cet éclat dangereux qu’Ezra leur avait déjà remarqué auparavant, dans des circonstances plus ou moins similaires.
- Lygia, ce n’est pas la peine de te montrer désagréable avec les invités, lança Sibyl en se levant pour l’enlacer. Ils sont aimables, tu sais.
La créature soupira et ses contours se raffermirent peu à peu, tandis qu’elle grimait son apparence par égard pour eux - pour Ezra. La réalité reprit un aspect plus familier et l’air de la pièce se fit moins dense. Malgré tout, Ned ne retira pas sa main et après un instant, Ezra la recouvrit de la sienne, apaisant. Il n’aurait pas à intervenir, cette fois-ci.
- Excusez-moi, dit la femme-créature d’une voix remarquable, je me suis emportée.
Sa forme humaine avait un corps tout en muscles et en puissance, avec des jambes légèrement trop courtes par rapport au torse et des longs cheveux noirs et lisses qui brillaient comme les plumes d’un oiseau de nuit. Elle avait passé l’un de ses bras autour de la taille de Sibyl, répondant à son étreinte - et gardant jalousement son trésor.
- Sibyl savait que vous viendriez mais nous n’étions pas sûres de vos intentions, reprit-elle.
- J’ai parfois des visions, expliqua Sibyl, mais l’Oracle n’est jamais clair.
- On s’y habitue, à force, sourit Ned.
Ezra était plutôt d’avis de l’ignorer, mais il ravala son commentaire. C’était, après tout, grâce à l’Oracle qu’il pouvait travailler - vivre - avec Ned.
- Votre sœur pensait qu’on vous avait enlevée et craignait pour votre vie, déclara Ezra. Elle nous a engagés pour vous retrouver, ce que nous avons fait. Nous avions déjà déduit que vous aviez passé la Brèche volontairement, mais nous devions quand même accomplir notre part du marché.
- Oui, je comprends, acquiesça Sibyl.
Elle hésita quelques instants, avant de reprendre :
- Ma sœur ne peut pas voir l’Envers, vous savez. Son esprit n’est pas fait pour, il ne peut pas l’accepter et elle oublie instantanément le moindre de ses contacts avec ce monde. J’ignore pourquoi je suis différente. Je n’avais pas le choix, il fallait que je passe la Brèche. Quelque chose m’appelait et je sais quoi, désormais. Je pensais que ma sœur m’oublierait également, ou se ferait une raison, mais…
- Vous vous êtes montrée à elle sous votre forme vraie, n’est-ce pas ? demanda Ezra en regardant Lygia droit dans les yeux.
La femme-créature hocha la tête en silence, sans un battement de cils.
- Lygia n’a fait que ce que je lui demandais, intervint Sibyl. Je pensais que ma sœur oublierait tout, sous le choc, et que ce serait plus simple pour tout le monde…
Lygia resserra visiblement son étreinte, comme pour la rassurer. Un bruit délicat, comme un froissement d’ailes, ponctua le silence de la pièce.
- Vous devriez lui donner des nouvelles, déclara Ned d’une voix apaisante. Elle s’inquiète sincèrement pour vous et n’arrive pas à se pardonner votre disparition.
- J’y ai pensé, mais que suis-je censée lui expliquer ? Que j’ai répondu à l’appel de l’Oracle ? Que ma vie est désormais à l’Envers de son monde ? Elle ne comprendrait pas.
- Rien ne vous empêche de repasser la Brèche dans l’autre sens, déclara Ned en se levant, tant que vous ne le faîtes ni seule, ni à intervalles réguliers.
Son regard croisa celui de Lygia, qui resserra instinctivement son étreinte.
- Ce qui est tapi dans l’Ombre le restera, prophétisa Ned. Soyez prudentes.
Les deux femmes se regardèrent un instant, l’air incertain. Allaient-ils vraiment partir de la sorte ?
- Qu’allez-vous dire à ma sœur ? demanda Sibyl.
- La vérité, sourit Ned.
- En des termes qu’elle comprendra, ajouta son partenaire.
* * *
Ezra s’éveilla avec le sentiment d’avoir vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû, mais aucun souvenir de ce dont il s’agissait. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas rêvé de la sorte. Il fut un temps où il ne rêvait pas du tout, mais depuis que Ned était entré dans sa vie, les choses de l’occulte s’étaient mises à faire partie de son quotidien et les rêves oubliés n’étaient que la partie émergée de ses problèmes.
Il baissa les yeux vers son compagnon endormi dont les boucles sombres étaient paresseusement étalées sur l’oreiller. Ezra contempla son visage paisible, la ligne franche de sa mâchoire, la courbe de son front, et sourit dans l’obscurité. Quoiqu’on lui dise, de l’autre côté de la Brèche, il ne se sentait jamais aussi complet que lorsque Ned était près de lui.
Il repensa distraitement à l’enquête qui les avait occupés, ces derniers jours ; oui, il comprenait Sibyl Weaverly, même si elle bénéficiait d’un don qu’il n’avait pas. Lui-même avait regardé l’Abysse dans les yeux et l’Abysse lui avait souri en retour.
- Cauchemar ? demanda Ned d’une voix lourde de sommeil.
- Mieux, répondit Ezra.
Il se pencha sur son compagnon - son amant, son partenaire - et l’embrassa.
Jamais Abysse ne fut plus séduisant.
* * *
- La lune est gibbeuse et l’Oracle silencieux. Quelque chose de sinistre se prépare.
Ned regardait le ciel nocturne, un voile opaque couvrant son regard asymétrique. Ezra le regardait à travers la fumée de sa cigarette en se demandant vaguement si la lune accepterait d’être citée comme témoin dans une affaire criminelle. De l’autre côté de la Brèche, peut-être ?
A quel moment avait-il commencé à laisser l’Oracle guider sa vie ? Leur vie. Etait-il en train de se transformer en Ned ?
- Tu dis toujours ça, les veilles de pleine lune, soupira-t-il. L’Oracle est probablement occupé.
Ned ricana faiblement avant de poser sa tête contre l’épaule d’Ezra. L’air du soir filtrait à travers la fenêtre ouverte à laquelle ils étaient accoudés, frais et agréable ; les lumières de la ville scintillaient en contrebas. Il n’y avait pas de silence, juste le bourdonnement familier de la vie nocturne, ponctué parfois par le hurlement d’une ambulance dans le lointain.
Ils restèrent là sans rien dire pendant un moment, plongés dans leurs pensées respectives, savourant cet instant de calme et la présence de l’autre. Soudain, Ezra eut envie d’autre chose.
- Ned, et si nous partions ailleurs ?
- Tu veux aller à la rencontre des astres ? répondit son compagnon, sans bouger la tête. Ses cheveux d’encre semblaient absorber la lumière artificielle du bureau et sa voix souriait.
- Pas vraiment, je veux juste un peu de paix avant que quoi que ce soit de sinistre ne se manifeste. Toi, moi, une maison au calme.
Pas d’enquêtes pendant quelques jours. Oublier l’Endroit et l’Envers. Oublier la Brèche.
- Loin de l’Oracle ?
- Loin de l’Oracle.
S’engouffrer dans l’Ombre qui leur était propre et n’en ressortir que lorsqu’ils seraient rassasiés.
Ned redressa la tête pour fixer Ezra pendant quelques secondes. Dans son regard étrange brillait une promesse silencieuse, un écho de cette chose sombre et brûlante qui creusait son ventre et faisait battre son cœur un peu plus vite, un peu plus fort. Finalement, il passa ses bras autour du cou d’Ezra et l’embrassa lentement, profondément.
- D’accord, répondit-il dans un souffle. Nous partons demain.
