Work Text:
La rentrée scolaire bat son plein, ce qui veut aussi dire que c’est le temps des camps de sélections au hockey!
Cependant, pour une des premières fois depuis qu’il a commencé à jouer, Émile se retrouve séparé de ses amis, puisqu’il a été retranché assez rapidement du camp AAA des M18.
Alors que Noah et Xavier vont sûrement faire l’équipe.
Émile se doutait bien qu’il ne pouvait pas se tailler une place comme gardien dans l’élite du M18 à seulement 15 ans.
Pourtant, ça lui fait mal.
Le fait de ne pas avoir réussi, même si c’était écrit dans le ciel, le ronge de l’intérieur.
Alors qu’il croyait avoir réussi à prendre le dessus sur son anxiété, il se rend compte qu’avec tout le stress de changer de catégorie d’âge et de ne pas trop savoir où il va jouer dans la prochaine année, il recommence ses mauvais patterns.
Au moins maintenant, il sait qu’il doit retourner voir son psychologue pour passer à travers. Il n’est plus seul.
***
Émile rentre dans le bureau du psychologue. Il ne sait pas trop pourquoi il se sent aussi stressé.
« Bonjour Émile! Tu as passé un bel été? »
« Euh, oui. Merci. »
Émile s’assoit rapidement, tentant de ne pas trop laisser paraître qu’il est anxieux.
« Ça fait longtemps qu’on s’est vu. Veux-tu m’expliquer ce qui t’amène aujourd’hui? »
Émile joue avec ses mains tremblotantes. Il se sent submergé par l’anxiété, mais il sait qu’il doit en parler pour aller mieux. C’est justement pour cela qu’il est ici.
« Euh… C’est les camps de sélections au hockey, et vu que je suis rendu à 15 ans, ben je suis rendu au niveau plus haut. » Il fait une pause, tentant de reprendre son souffle. Il sent une boule se former dans sa gorge. « J’ai été retranché rapidement du AAA et je me sens poche. Comme si… j’étais moins que rien. »
Le psychologue hoche de la tête : « Je comprends. C’est certain que ce n’est pas facile d’être retranché. As-tu d’autres camps de prévus? »
« Oui, le AA commence bientôt. Mais ça me stress vraiment beaucoup ».
« Peux tu m'expliquer pourquoi? »
« Ben… peut-être que je suis pas assez bon tout court pour le M18? T’sais je comprends même pas comment j’ai pu me rendre dans le AAA avec les Lynx l’année passée… »
« Et comment tu gères avec ce stress? »
« Ben c’est ça justement… » Émile tente de se calmer, avant de continuer. Il a honte de ce qu’il s’apprête à dire :« J’ai recommencé à être trop superstitieux. T’sais on avait parlé d’enlever quelques superstitions l’autre fois. J’avais un peu réussi, mais là c’est comme si j’avais tout perdu le progrès. Je suis tellement ridicule… »
Puisqu’il n’est pas capable de faire les efforts pour aller mieux, alors qu’il sait quoi faire.
« C’est normal Émile d’avoir des rechutes. Surtout lorsque des contextes particuliers nous amènent du stress. Tu n’as pas à avoir honte. »
« Mais je croyais aller mieux… » dit-il, la voix tremblante.
« Je sais, et c’est jamais facile. Mais tu peux toujours venir me voir quand tu en ressens le besoin. Déjà que tu sois là aujourd’hui, c’est un pas dans la bonne direction. »
Émile n’avait pas vu ça comme ça, mais cela le rassure venant de son psychologue.
Ce dernier continue : « Pour l’instant, on va se concentrer à gérer avec la nouveauté d’une nouvelle équipe, et le fait d’avoir changé de niveau. Lorsque tu auras ton équipe, et que le stress se sera stabilisé là-dessus, on pourra recommencer à travailler plus spécifiquement sur tes superstitions. Est-ce que ça te convient? »
Alors que le psychologue lui affiche un sourire sincère, Émile se sent un peu mieux, lui qui croyait que la terre entière était contre lui juste avant son rendez-vous, il a maintenant l’impression qu’il y a un peu d’espoir.
***
Les camps de sélection s’étant bien passés, Émile peut enfin souffler un peu. Il ressent encore la pression de bien performer, mais au moins il fait officiellement partie d’une équipe. Le AA reste un niveau élevé, il peut être fier de lui.
Il est un peu déçu de ne plus jouer avec Xavier, mais Émile est aussi très fier de son meilleur ami, qui a su se tailler une place dans le M18 AAA à seulement 15 ans.
C’est donc dans un contexte un peu plus serein qu’Émile revoit son psychologue quelques semaines plus tard.
« Je suis content de savoir que ça va mieux que la dernière fois », lui répond-il à ces nouvelles ».
« Moi aussi. Ça me stressait tout ça ».
« C’est tout à fait normal », dit le psychologue, avant de regarder ses notes. « La dernière fois qu’on s’est vus, tu m’as dit que tes superstitions s’étaient exacerbées, veux-tu m’en parler un peu plus? »
« Ben… c’est que j’ai comme recommencé à avoir des superstitions à l’extérieur du hockey. » Il sent l’anxiété le submerger, mais prend une grande respiration pour se calmer avant de continuer : « J’avais réussi à les contenir seulement au hockey, mais maintenant je les fais aussi dans ma vie de tous les jours. »
« Veux-tu me donner un exemple? »
Émile tente de réfléchir, mais il y en a tellement qu’il en a honte.
Le psychologue semble sentir l’hésitation d’Émile et lui dit : « Je suis pas là pour juger, je veux seulement t’aider. »
« Oui je sais… », dit-il à demi-mot. « C’est juste que… j’aimerais pas avoir à préparer mes toasts d’une manière spécifique quand je déjeune pour diminuer mon anxiété avant d’aller à l’école. »
« À l’école? C’est par rapport aux notes? »
Émile réfléchit, avant de dire : « Pas seulement. On dirait que je me mets de la pression à être parfait tout court pour bien commencer ma journée. Et ça passe par des choses vraiment ridicules, comme la façon que je prépare mes toasts… »
« Et tu as l’impression que tu ne peux pas être parfait si tu ne suis pas tes superstitions au début de ta journée? »
Émile soupire « Ouais. Je sais que c’est ridicule, mais c’est plus fort que moi. »
« C’est ton mécanisme pour gérer avec ton anxiété. Mésadapté certes, mais il existe pour une raison », le rassure-t-il, avant de noter. « Mais dit-moi, tu me parles de la pression d’être parfait. Dans quels contextes ça se manifeste? »
« Ben… un peu partout je crois. Le hockey c’est un gros morceau, mais c’est sûr que je veux performer à l’école, et je veux être un bon ami. Ma famille aussi peut-être, avec mon frère plus vieux, je me compare beaucoup à lui, et je me sens souvent moins que rien à côté de lui.»
« Donc on pourrait dire que cette pression que tu te mets, c’est un peu partout dans ta vie? »
Émile n’avait jamais vu les choses sous cet angle, mais ça aurait beaucoup de sens.
« Je suppose, oui. »
La psychologue prend des notes : « Donc, si je comprends bien, on a le hockey, qui prend beaucoup de place dans ta pression d’être parfait. L’aspect relationnel, avec les amis et la famille, comme ton frère par exemple. »
« Euh, oui. »
« Et il n’y aurait pas d’autres contextes? »
Émile ne comprend pas trop la question. « Non, je pense pas. »
Le psychologue semble confus et recule dans son cahier de notes. Les pages virevoltent et Émile se surprend à stresser au son des pages qui tournent.
Le psychologue s’exclame, avant de se ressaisir et marmonner: « Oui me semblait aussi… »
Émile n’aime pas cette nouvelle attitude cachotière de son psychologue. Qu’est-ce qui se passe?
Le psychologue relève la tête de ses notes, et demande ; « Tu n’avais pas un chum au printemps dernier? »
Cette question précise surprend Émile d’une telle façon qu’il sent ses poings se crisper.
« Euh, oui, mais on est pu ensemble depuis cet été. Je comprends pas trop le rapport », essaye-t-il de dire calmement.
Est-ce raté? Parce que tout bouillonne à l’intérieur lui. En quoi le psychologue a le droit de lui demander des affaires de même?
« Je suis désolé de l’apprendre. C’est juste que souvent, l’aspect amoureux est important lorsque l’on parle de relations interpersonnelles, surtout à ton âge. Donc je voulais être certain de ne pas manquer un aspect important. »
« Ben non, ma rupture avec Laurent a aucun rapport avec ça. »
« D’accord, je vois », répond le psychologue, avant de demander, hésitant : « Puis je quand même te demander… la cause de votre rupture? »
Émile ne veut absolument pas parler de ça. Il est ici pour régler ses superstitions, pas pour se faire psychanalyser sur sa relation avec Laurent!
Il sent la colère monter dangereusement, mais il ne veut pas le laisser paraître.
Il tente donc de répondre calmement, même si la colère se ressent dans sa voix : « Je suis pas ici pour parler de ça. Mais si tu dois vraiment le savoir, parce que les psychologues ne peuvent pas s’empêcher de fouiner, je n’étais juste plus bien avec lui. Et ça l’a aucun rapport avec mon anxiété. Me semble que c’est pas compliqué à comprendre? »
Le psychologue comprend enfin qu’il a franchi une limite d’Émile, puisqu’il affiche un visage décontenancé : « Oui je comprends, je suis vraiment désolé je ne voulais pas te brusquer… »
« Ben c’est raté! » lance Émile, maintenant sur la défensive.
« Je sens que c’est un sujet sensible, alors je n’y reviendrai plus. Mais tu peux toujours m’en parler. »
« Aucune chance, parce que j’ai rien à dire sur le sujet. », dit-il en se croisant les bras.
Le reste de la séance, Émile se sent agité, et beaucoup moins serein que lorsqu’il est entré.
***
Émile se rend maintenant compte qu’il a réagi fortement à la mention de sa rupture avec Laurent la dernière fois qu’il a vu son psychologue.
Sur le coup, il s’est dit que c'était seulement l’élément de surprise, parce qu’il ne s’attendait pas à parler de ça.
Mais en même temps… Pourquoi est-ce que le sujet le stress et le met en colère à ce point? Peut-être est-ce un signe qu’il doit en parler avec son psychologue?
Pourtant, il est certain qu’il n’était pas bien avec Laurent. Alors pourquoi réagit-il comme ça?
Ce sont les questions qu’ils se posent en rentrant dans le bureau pour son rendez-vous.
« Bonjour Émile, comment vas-tu aujourd’hui? »
« Ça va, merci », dit-il, d’un ton un peu raide.
Il se sent encore mal pour la dernière fois, même si son psychologue a dépassé les bornes, mais il ne sait pas comment le verbaliser.
« Je te sens un peu tendu. Veux-tu m’en parler? »
Le psychologue a quand même le don de le comprendre. Il n’en faut pas plus pour le convaincre de parler: « En fait, j’ai repensé à notre dernière rencontre… Et j’ai vraiment été raide quand on a commencé à parler de Laurent… Alors je voulais m’excuser pour ça. »
Le psychologue lui donne un sourire rassurant : « tu n’as pas à t’excuser Émile. Si ça vaut de quoi, c’est plutôt à moi de m’excuser. J’ai dépassé tes limites, même si je le sentais un peu que c’était un sujet sensible pour toi. »
« C’est correct. Justement, ça m’a fait réfléchir… Que si j’ai réagi intense de même, c’est que j’ai peut-être de quoi à régler par rapport à ça? »
« Comme quoi? »
« Je sais pas trop… C’est sûr que j’étais pas bien avec lui. Et ça me met en colère d’en parler. »
« Je comprends. Veux-tu m’expliquer plus en détail ce que tu veux dire par le fait que tu n’étais plus bien avec lui? »
« Ben je suppose que j’avais l’impression d’être jamais assez pour lui? Genre, il a voulu m’aider à gérer mes superstitions l’année passée, mais il était trop insistant. Je l’ai senti comme si… Comme s’il voulait me changer. Qu’il m’appréciait pas pour qui j’étais vraiment.»
Émile se surprend à penser que c’est la toute première fois qu’il verbalise en détail les raisons de sa rupture avec Laurent. Il sent un énorme poids s’enlever de ses épaules.
« Je vois... Autre chose? »
« Non. Non, c’est pas mal ça », répond-il, soulagé.
Le psychologue continue de prendre des notes. « Est-ce qu’on pourrait dire que tu ressentais une certaine pression d’être parfait? Et que tu n’étais jamais capable de l’atteindre, d’où la rupture? »
« Euh, je suppose que oui. »
Émile ne comprend pas vraiment où veut en venir le psychologue. Il n’aime pas quand il ne comprend pas, car il a l’impression de se faire juger.
« D’accord. Et cette pression d’être parfait, est-ce que c’est la même que celle dont tu me parlais la dernière fois? Le hockey, les amis, la famille… »
« Non pas du tout », coupe Émile brusquement. « Avec Laurent, c’est vraiment lui qui me mettait de la pression. Ça, j’en ai aucun doute. »
« Et en quoi les autres contextes, tu sais que c’est de toi que ça venait? »
« Ben pour le hockey, je le sais parce que personne m’a dit ouvertement que j'étais pas assez. Bon, des fois Raph fait des blagues poches. Mais je sais que c’était pas méchant. »
Émile soupire, avant de continuer : « Mais Laurent… j’ai toujours senti que j’étais jamais assez pour lui. Je l’ai jamais été. Je comprends même pas pourquoi il a voulu de moi tout court. »
Encore une fois, toutes ces vérités lui font vraiment mal. Il n’a jamais été assez pour Laurent.
« As-tu un exemple de ça? De Laurent qui te dit ouvertement qu’il te trouve pas assez? »
Émile tente de réfléchir, mais rapidement, il ne se souvient pas d’un moment spécifique.
« Ben, je sais qu’il était toujours déçu quand je voulais prioriser le hockey, surtout quand on était en fin de saison ou en série. Ça, je l’ai trouvé dure. J’aurais aimé qu’il comprenne mieux mon monde. »
« Je vois. A-t-il fait des efforts pour rentrer dans ton monde? »
« Ben oui, mais soit il chialait que j’étais toujours au hockey, ou il voulait trop aider et ça l’a fait l’effet inverse, car il avait dépassé mes limites. »
« Comme l’affaire du casque.»
« Oui…»
Le psychologue retourne les pages de son cahier de notes, sûrement pour retrouver ce qu’il avait noté concernant l’événement.
« Ah oui, ici… » marmonne-t-il devant ses notes. « Ah, pourtant, j’ai noté que tu comprenais quand même l’intention de Laurent, et qu’il s’était excusé après. »
À ces souvenirs, Émile ne veut pas l’admettre, mais il commence à douter de son interprétation. C’est vrai que Laurent n’a jamais voulu lui faire du mal, au contraire. Il a toujours été bienveillant avec lui, même peut-être trop. Tellement qu’Émile ne le méritait pas.
« Oui c’est vrai », réussit-il à dire, non sans un trémolo dans la voix.
Émile ne sait pas trop quoi dire de plus, alors il reste silencieux. En espérant que le psychologue change de sujet.
***
Ça fait déjà quelque temps qu’Émile voit son psychologue. Il sent qu’il avance bien, et de plus en plus, il comprend les causes de son anxiété, pas seulement au hockey, mais aussi dans sa vie de tous les jours.
C’est un peu plus complexe en ce qui concerne les relations interpersonnelles, mais il apprend tranquillement à voir différents patterns qu’il a adoptés pour gérer avec sa peur de décevoir.
Comme de fuir les conflits, ou de ne pas parler de ce qui le tracasse, faisant en sorte qu’il se referme sur lui-même.
C’est d’ailleurs l’avant-dernière session avant les vacances d’été, alors Émile se demande un peu de quoi ils vont parler.
Néanmoins, il se rend compte après plusieurs mois à consulter qu’il a besoin d’un suivi régulier pour aller bien en général, mais aussi pour progresser. Les rechutes sont moins lourdes lorsqu’il a son psychologue avec qui en discuter.
« Bonjour Émile, comment vas-tu aujourd’hui? » lui demande-t-il.
« Ça va bien », répond-il, enthousiaste. « Je réalisais juste avant notre rendez-vous tout le progrès que j’ai fait depuis le début de l’année, et je suis vraiment fier de moi. »
« Et tu as tout intérêt à l’être! Vraiment. »
Émile lui sourit. Il est content de voir que son psychologue a également remarqué son progrès.
« Justement, je sais pas trop de quoi on va parler, vu que ça va super bien. »
« En fait, j’avais pensé faire le point sur ce qu’on a fait ensemble dans l’année. Pour que tu puisses partir en vacances sur de bonnes bases et savoir quoi travailler. Ça te va?»
Émile hoche de la tête. Il se sent un peu stressé à l’idée de ne pas revoir son psychologue pendant presque deux mois, mais il sait également qu’il en est capable.
« Donc, pour revenir à ce qu’on disait la dernière fois, ta peur viscérale de décevoir les autres affecte beaucoup de sphères de ta vie, et c’est un peu de là que vient ton anxiété au hockey, avec tes amis et ta famille, pas vrai? »
« Oui, c’est pas mal ça. »
« On a établi que le hockey, c’était un terrain important pour ton anxiété, où tu t’es habitué à le gérer avec plusieurs superstitions. On a aussi la famille, surtout ton grand frère, qui t’amènes à te comparer, un peu de manière malsaine. Et on les amis aussi, qui sont souvent des coéquipiers au hockey. »
« Oui. »
« Et avec les relations interpersonnelles, il t’arrive de gérer avec l’anxiété en fuyant les conflits pour ne pas avoir à expliquer ce que tu ressens vraiment, c’est ça? »
« Oui. »
Émile commence à trouver la mise au point un peu longue, mais aussi stressante. Probablement que les psychologues aiment faire des résumés.
« Avec tout ce que je viens de dire, et justement de toutes ces réalisations qu’on a eues ensemble depuis des mois, tu te doutes peut-être où je veux en venir? »
Émile doit l’admettre, il est un peu perdu.
« Euh… Pas vraiment. »
Le psychologique soupir, avant de déclarer : « Émile, on a parlé en long et en large de plusieurs sphères de ta vie, qui sont toutes régies par ta peur de décevoir et ton anxiété. Sauf une. »
Émile comprend enfin où le psychologue voulait en venir.
Laurent.,
« Je… Non, non c’est pas ça…», dit-il, complètement agité. Il sent son cœur battre la chamade tellement il ne veut absolument pas aller là.
« Tu m’as avoué toi-même que Laurent était un bon chum, et qu’il te voulait jamais de mal. Et que malgré certaines embûches, vous aviez réussi à discuter pour vous comprendre...»
Émile tente de prendre une grande respiration pour se calmer, mais en vain. Il est toujours agité.
« Mais… », coupe-t-il rapidement. Il doit se justifier, et vite! « mais j’étais plus bien avec lui, pour de vrai. »
« Oui, ça j’en doute aucunement. Ton ressenti émotionnel est valide. Mais moi je veux comprendre, pourquoi avais-tu ce ressenti que tu n’étais jamais assez pour lui? Parce qu’il te le faisait sentir concrètement, ou parce que… Tu voulais te le faire croire?»
À cette question, Émile est complètement figé, toujours le cœur voulant sortir de sa poitrine. Il ne sait pas quoi dire ni quoi penser.
Parce que, si le psychologue a raison (ce qui est fort probablement le cas), ça veut dire qu’il a cassé avec Laurent à cause de son anxiété.
Qu’il a fui et qu’il s’est refermé sur lui-même au lieu de parler.
Que s’il avait pris le temps de réfléchir à son anxiété en lien avec Laurent, il serait probablement encore avec lui.
Le psychologue continue : « Je sais que ce n’est pas facile comme sujet pour toi. Ta colère la première fois que j’ai soulevé le point m’a confirmé que tu n’étais pas prêt à en parler, et qu’il devait y avoir une raison bien précise. »
Émile sent que ses respirations deviennent de plus en plus difficiles. La pièce commence aussi à tourner dangereusement.
Clairement, il faisait du déni. Cela explique bien pourquoi il n’a pas eu l’impression de vivre une rupture comme dans les films, mais qu’il l'a plutôt ressenti comme un soulagement.
Parce que oui il avait enlevé la cause de son anxiété, mais au détriment de son amour pour Laurent, et de son bonheur au long terme avec lui. Et dire qu’Émile lui a fait du mal pour rien…
À cette pensée, Émile ne veut pas rester plus longtemps. Il sent l’attaque de panique monter dangereusement. Il dit donc, en se levant : « Je suis désolé, je dois partir. Je… Je dois réfléchir à tout ça. »
Le psychologue se lève à son tour : « Je comprends. Je t’ai quand même confronté sur un sujet sensible. J’espère que tu seras là à notre dernière séance. »
Sur ces mots qui sonne comme de l’écho, Émile s’en va, complètement anéanti, confus, et sur le point de s’effondrer.
***
Un peu plus tard dans la soirée, Émile et Xavier avaient prévu une soirée chill avec d’autres amis. Par contre, Émile n’a pas la tête à ça, et Xavier le remarque.
Lorsque tous les autres sont partis à la fin de la soirée, Xavier n’attend pas deux secondes de plus et lui demande : « Ça va Émile? T’as pas l’air de feeler depuis tantôt. »
Émile baisse la tête, et dit : « Non pas vraiment. Mon psy m’a faite réalisé de quoi, et mettons que ça m’a rentré dedans solide. J’en ai faite une crise de panique, puis ça faisait vraiment longtemps que j’en avais pas faite une. »
« Veux-tu m’en parler? »
Sur le coup, Émile a envie de dire non, mais il peut-être besoin d’un regard extérieur et non biaisé.
Après un moment d’hésitation, il dit : « T’sais Laurent… »
Xavier semble surpris, mais reste ouvert : « Ouais? »
Juste le fait de nommer ce nom à Xavier après tout ce temps rend ces questionnements trop réels. Émile veut fuir, mais il se ressaisit : « Je sais que tu l’aimais pas full au début quand tu étais avec Gaëlle…»
« Tu sais ben que ça l’a aucun rapport avec toi! » renchérit Xavier rapidement. « Ironiquement, je pensais qu’il voulait me piquer ma blonde, pas qu’il s’intéressait à mon meilleur ami! »
Cette remarque le fait sourire. C’est vrai que la chaîne des événements de leurs débuts à lui et Laurent est vraiment spéciale.
Cette pointe de nostalgie le rend triste et mélancolique tout d’un coup.
Il continue : « Ben je me demandais… De ce que tu te rappelles de quand j’étais avec lui… Est-ce que tu le trouvais gentil avec moi? Mettons, quand il voulait m’aider avec mes superstitions et mon anxiété?»
Xavier semble réfléchir un moment, qui semble durer une éternité, avant de finalement répondre : « C’est sûr que Laurent, c’est un gars intense. Des fois, je trouvais qu’il allait trop loin, comme tu m’as déjà dit. Mais au final, il voulait juste t’aider. J’ai jamais douté de sa gentillesse envers toi. Au contraire, j’ai toujours trouvé qu’il t’aimait vraiment beaucoup… C’était beau à voir.»
À ces derniers mots, venant de son meilleur ami ni plus ni loin, Émile se sent au bord des larmes. Il tente de répondre, mais sa voix bloque, puisqu’il est assailli par les regrets et la culpabilité.
Xavier semble comprendre ce qu’il se passe, car il dit : « Je suis désolé, je voulais pas te faire de la peine… »
« Non, c’est correct », arrive-t-il à dire, non sans trémolo dans la voix. « T’es mon meilleur ami, j’ai besoin que tu sois honnête avec moi pour des affaires de même... »
Xavier lui affiche un sourire sincère, ce qui le pousse à continuer : « Je suis en train de réaliser avec mon psy que… J’ai cassé avec Laurent à cause de mon anxiété, pas parce que j’étais vraiment plus bien avec lui. J’ai fui au lieu de parler. Eh ben, j’en paye le prix. »
Xavier lui aussi semble triste, avant d’ajouter : « Ah oui, je me rappelle comment tu m’avais parlé de votre rupture, tu semblais vraiment trop serein, mais je voulais pas m’en mêler…»
« T’aurais peut-être dû, parce que là, je me rends compte que j’étais dans le déni et j’ai mal gérer avec mon anxiété. Dans ma tête, j’étais sûr que Laurent me trouvait jamais assez. Mais au final, c’est moi qui s’inventais des excuses… »
Alors qu’il ne voulait pas flancher, Émile part en sanglots incontrôlables. La gamme d’émotions qu’il vit aujourd’hui est vraiment trop intense pour essayer de rester fort.
Xavier s’approche de lui pour le consoler : « Je suis vraiment désolé Émile. Au moins, t’es capable de le reconnaître ».
Si seulement Émile avait compris tout ça avant de casser avec Laurent.
***
Émile sait qu’il doit aller à sa dernière séance avec son psychologue avant les vacances, même s’il sait également qu’elle va être drainante émotionnellement.
Parce que Émile en a assez d'être dans le déni.
Il doit explorer sa rupture avec Laurent, et ce qu’elle signifie.
Son entrée dans le bureau se fait non sans hésitation. Malgré sa bonne volonté, il sent déjà qu’il va flancher.
« Bonjour Émile, comment ça va aujourd’hui? »
Émile ne sait pas quoi répondre tellement il appréhende la séance d’aujourd’hui.
« Correct. Considérant que… »
Il n’est même pas capable de finir son idée avant d’éclater en sanglots.
Émile savait qu’il allait trouver le tout difficile, mais pas à ce point.
Le psychologue ne dit rien, laissant la place à Émile. Il lui tend une boîte de mouchoirs.
Après plusieurs longues minutes, Émile réussit à se calmer, et dit : « Désolé. Je suis encore en train d’accepter ce qui s’est vraiment passé. Avec Laurent. Et ça me fait beaucoup de peine. »
Quelques larmes continuent de couler sur ses joues.
« Je comprends. C’est pas facile de reconnaître le rôle de l’anxiété sur nos vies, surtout quand cela brise des choses que l’on aime. »
Émile soupire, avant de continuer : « Je suis tellement déçu de moi. J’aurais dû comprendre. Je le savais pourtant que j'avais peur de décevoir…»
« Je comprends. Mais tu ne peux pas t’en vouloir pour toujours. »
« Honnêtement, je vois pas d’autres possibilités », dit-il, contemplatif. « Je vais m’en vouloir toute ma vie. »
« Peux tu m'expliquer un peu plus ce que tu veux dire par là? »
« Ben c’est évident non? » répond-il en colère, malgré lui. « J’ai complètement détruit ma relation avec un gars que j’aimais pour vrai, qui était gentil, bienveillant, TOUT ce que je voulais. »
Émile sent les larmes monter, mais il se ressaisit : « Mon anxiété a tout gâché, et j’ai rien vu venir. Je m’en veux aussi d’avoir faire autant de peine à Laurent. Alors que… Que je l’aimais toujours…»
Cette pensée engendre un autre sanglot, auquel Émile ne peut empêcher. Il tente encore d’arrêter de pleurer, mais il en est incapable.
Il aimait toujours Laurent lorsqu’il a cassé avec lui.
Tout ça, à cause de son anxiété.
« Je comprends ta tristesse, et je suis vraiment désolé que tu te sentes aussi impuissant. Mais sache que de t’en rendre compte aujourd’hui, ça va t’aider dans tes futures relations. »
« Je suppose que t’as raison », répond Émile, pas super convaincu. « En même temps, j’ai tellement été stupide… Même quand il a voulu qu’on se reparle un mois après la rupture pour qu’on s'explique, j’ai tout de suite fermé la porte… Je m’en veux tellement… »
« C’était ton anxiété, Émile. Tu ne pouvais pas savoir sur le coup. L’important, c’est de le reconnaître pour les prochaines fois ».
« Justement, je sais même pas s’il va y avoir de prochaines fois… »
« Comment ça? »
Émile sent une immense mélancolie s’emparer de lui. Il tente d’expliquer : « Ben, si t’avais pas remarqué, on parle du fait que j'étais en couple avec un gars… Puis ben… un joueur de hockey qui sort avec un gars… »
Il ne peut s'empêcher de réfléchir à ses mots. Il n’avait jamais vraiment pris le temps de penser à ce que sa relation avec Laurent impliquait.
Il continue : « Mettons que c’est pas toujours évident. Ça prend un chum qui comprend ça. Pas juste le fait que je m'investis dans mon sport, mais aussi la culture autour. »
« C’est vrai que cet aspect-là ajoute une couche supplémentaire de stress, qu’une personne hétérosexuelle n’a pas. Comment as-tu réussi à gérer avec ça, et à être avec lui ouvertement? »
Émile ne peut s'empêcher de sourire : « Je pense vraiment que c’est l'effet Laurent… C’est comme si tout ça, c’était tellement facile avec lui. »
Une pointe de tristesse s’empare de lui lorsqu’il continue : « Il m’a jamais forcé ou mis de la pression pour que je fasse mon coming out quand on commençait à se fréquenter. Il a tellement été patient avec moi... »
« Donc, ça revient à dire qu’il était bienveillant avec toi? »
« Oui, oui on peut dire ça. »
La réalisation que Laurent a été une personne importante dans son cheminement personnel le frappe de plein fouet.
Aurait-il eu le courage de s’affirmer haut et fort, du fait qu’il voulait être avec un gars, sans Laurent pour le soutenir?
Probablement pas.
Et dire qu’il a tout gâché…
Émile sent les larmes monter, encore une fois.
En voyant que le psychologue ne dit rien, il tente de nommer son état d’esprit pour y voir plus clair : « Plus je pense à Laurent, et à tout ce qu’il a fait pour moi, plus j’ai envie de pleurer toutes les larmes de mon corps. Je me sens tellement … tellement triste. Et aussi, tellement coupable. »
« Ce sont des émotions normales Émile. Tu dois te donner le temps de les vivre. Et ensuite d'accepter ce qui s’est passé. »
Émile doute qu’il réussisse un jour à vraiment accepter la pire erreur qu’il ait jamais commise.
Soit d’avoir barré Laurent de sa vie, et ce, pour aucune bonne raison.
***
Émile n’avait pas encore croisé Laurent depuis sa révélation, ce qui était une très bonne chose, puisqu’il ne sait pas comment il était censé agir.
Mais en le voyant au loin souriant, assis avec ses amis, Émile a l’impression d’enfin vivre sa rupture.
Le déni accumulé s'est complètement dissipé pour faire place au désespoir, à la tristesse, mais aussi à une grande colère envers lui-même.
Il a l’impression d’être dans un état second tellement il se sent mal en voyant Laurent si… parfaitement heureux sans lui.
Il aurait envie d’aller le voir, mais il ne peut pas.
De toute façon, ça serait pour dire quoi?
Ça fait presque un an qu’ils ne sont plus ensemble, il ne peut pas débarquer comme ça devant lui.
En plus, Laurent doit être passé à autre chose. Ça ne serait pas surprenant considérant à quel point il était un chum formidable…
Émile va devoir apprendre à vivre avec le tiraillement entre la honte, le sentiment de perte et l'espoir de se faire pardonner.
Auprès de Laurent peut-être, mais surtout, envers lui-même.
Va-t-il vraiment y arriver un jour?
