Chapter Text
Thor Odinson, dieu du Tonnerre, se tenait droit et fier dans la salle du trône d’Asgard. Un trône sur lequel siégeait l’auteur de ses jours, lequel considérait le fils né de sa semence avec autant d’orgueil pour sa réussite contre Malekith que d’épuisement face à l’inévitable qui approchait.
N’était-ce point étrange, pour le monarque qui était demeuré loin des combats de ressentir davantage de fatigue que le guerrier s’en étant allé mener ces combats ? Une de ces plaisanteries dont les Nornes étaient friandes, semblait-il, et que personne en dehors d’elles ne jugeait drôles.
Odin n’éprouvait que lassitude, et ce n’était pas celle dont il pouvait se dépouiller en sombrant brièvement dans un sommeil réparateur. Non, c’était l’accablement finissant par peser sur les épaules et la nuque de qui endossait le fardeau d’une couronne, et qui ne pouvait disparaître qu’en renonçant à cette couronne, qu’en ouvrant la main afin de lâcher prise sur le sceptre de commandement.
Seulement, il fallait remettre ce sceptre et cette couronne à qui les honorerait comme les signes d’honneur et de labeur qu’ils étaient. Trouver un successeur convoitant le trône pour le prestige et la gloire, cela était simple. Mais un héritier qui comprenait qu’un monarque devait se dédier au royaume, plutôt que le contraire ? Mille fois plus rare qu’une aiguille dans une grande salle remplie à craquer de foin, au point que la paille débordait par les fenêtres.
Moins de cinq ans auparavant, Odin avait eu deux fils qui désiraient son trône pour toutes les mauvaises raisons. À présent, son fils cadet s’était entièrement retiré d’Asgard pour se consacrer à Midgard (à sa progéniture sur Midgard et le dieu borgne et vieillissant ressentait un pincement dans les tréfonds de son cœur alors qu’il y pensait, mais à quoi bon se lamenter quand Loki a fait son choix et ne donne aucun signe de le regretter, ni maintenant ni dans les fils du futur explorés par Frigga) et son fils aîné semblait vouloir l’imiter.
Des plus étranges, cela. Usuellement, c’était Thor qui persuadait Loki de le suivre dans ses idées saugrenues et déconseillées. Vraiment, les temps et les êtres changeaient, une vérité dont le Seigneur des Pendus avait été conscient, lui qui autrefois avait été combattant un peu plus que sanguinaire et qui désormais croulait sous le manteau du roi affamé de paix et de stabilité, mais qui ne lui faisait pas moins l’effet d’une gifle au travers de sa propre famille.
« Un trône qui restera vide par absence de prince souhaitant s’y asseoir » soupira le dieu à la barbe si grise qu’elle en avait tourné au blanc neigeux. « S’agira-t-il de la conclusion de mon règne ? »
Fin peu satisfaisante qui l’emplissait de mélancolie. Certes, il éprouvait du soulagement de savoir que ses fils avaient enfin mûris, mais à ce prix ? Cela aurait pu être pire, mais cela aurait pu être mieux, indiscutablement.
En face de lui, Thor s’autorisa un sourire – une expression différente de son ancien sourire gamin, rayonnant d’ardeur et d’assurance, aveuglant tel la foudre. Non, ce sourire était plus petit, plus mesuré, l’aperçu d’un éclat bleu céleste en plein cœur de la tempête.
« Une lignée de héros sera la conclusion de votre règne. N’est-ce aucunement un triomphe digne d’être chanté par les plus éloquents des bardes ? »
« Des héros, et nullement des rois. »
Là-dessus, Thor baissa le regard.
« J’ai… encore trop à apprendre. Sur moi-même. Et sur les Neuf Mondes. Midgard… est une planète qui oblige à prendre conscience de combien peu vous savez. Combien vous ignorez, et combien vous ne pourrez jamais comprendre. »
Midgard. Un monde de contradictions et d’instabilité permanente, où régnait la confusion et l’incertitude à titre perpétuel. Un monde prompt à forger des âmes redoutables, dans le bien comme dans le mal. Nul ne pouvait tomber dans l’orbite de cette humble planète bleue et demeurer inchangé, car c’était l’essence même de la Terre du Milieu, servir de catalyseur, précipiter la métamorphose et la transformation. C’était un monde qui laissait sa marque sur vous, éternelle.
Odin voyait cette marque sur son fils aîné, malgré son absence d’un œil pour distinguer les choses nettement.
« Tu te retires donc sur cette planète. »
Point d’interrogation dans le timbre de sa voix, rien que constat. Le tempétueux haussa nonchalamment une épaule.
« Midgard semble attirer les catastrophes, dernièrement. Et leurs protecteurs ne diraient pas non à de l’aide. »
Des protecteurs parmi lesquels figuraient le rejeton bâtard de Loki, et la femme mortelle aimée de Thor. Si Odin essayait ne serait-ce que prétendre qu’il s’agissait d’une coïncidence, Frigga en aurait les larmes aux yeux à force de s’esclaffer.
« En tant que souverain d’Asgard, je ne saurais te donner ma bénédiction » déclara le dieu vieillissant. « En tant que père, je ne peux qu’espérer que ton séjour s’avère court. Et en tant que mari, je ne peux que te conseiller d’aller porter toi-même la nouvelle à ta mère. »
« Elle comprendra » répondit Thor avec confiance.
De cela, Odin ne doutait pas, mais Frigga n’en prendrait pas moins le départ du fils qui lui demeurait avec tout le déchirement d’une femme retrouvant sa maison vide, aussi désolante qu’une ruche privée d’abeilles bourdonnantes et vivaces.
Petite lâcheté de la part d’un époux, obliger son fils à annoncer les mauvaises nouvelles, mais c’était la décision de Thor, qu’il en assume les conséquences. Une leçon que le garçon semblait avoir plus ou moins compris l’inévitabilité, maintenant il fallait l’empêcher de l’oublier. Moins de cinq ans, ce n’était pas grand-chose en comparaison d’un millénaire, et le poids des ans ne penchait pas en faveur de la maturité de fraîche date trouvée par le dieu du tonnerre.
La divinité en question tournait sur ses talons, oubliant de reprendre le marteau posé en sol pour indiquer qu’il n’avait demandé entrevue que dans le cadre d’un échange de mots.
« N’oublierais-tu pas ton arme, aspirant protecteur de Midgard ? » lui lança Odin, haussant le sourcil qui surplombait son orbite vide.
Thor s’arrêta et pour la première fois de la journée, prit l’air embarrassé.
« Je doute être encore autorisé à m’en servir, moi qui m’apprête à délaisser le soin d’Asgard pour une autre planète. »
Ah, ces scrupules. La preuve que les belles idées d’honneur et de chevalerie nourries par le tempétueux persistaient dans sa psyché. Après tant de conflit, c’était remarquable de constater la persistance de ces illusions sur la réalité de la guerre.
« Un protecteur se doit d’être bien armé » rappela Odin. « Peu importe la provenance de l’arme. »
Dans le combat, il n’existait pas d’avantage injuste, aucune tricherie qui ne fusse valide tant qu’elle garantissait la survie et la victoire. Le Seigneur des Pendus ne verrait pas sa progéniture succomber à cause d’un beau principe, quand le pragmatisme le garderait bien portant.
Thor fléchit sous l’argument, un geste de ses doigts ramenant Mjollnir à sa ceinture. Oui, c’était mieux ainsi. C’était comment les choses devaient être.
« Portez-vous bien » dit encore le dieu du tonnerre avant de quitter la salle. « Et – merci pour tout. »
Odin cligna de son œil unique.
« Merci de quoi ? » se demanda-il, alors qu’il restait seul dans la salle du trône.
Le croassement d’un de ses corbeaux lui répondit, mais parfois, un cri d’animal n’était qu’un cri d’animal, et pas un présage quelconque.
