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Que tes yeux trahissent tes mains

Chapter 5: Comme une créature hors de l'eau

Notes:

Suite et fin, mes enfants. Merci de votre attention.

Chapter Text

 

-Je ne comprends pas ce que tu viens faire là-dedans.

Elle sourit.

-Vraiment ? J’allais dire la même chose au sujet de Q. Depuis quand as-tu besoin d’une baby-sitter, James ?

Bond grimace,

-Pas baby-sitter, gardien.

Le regard qu’elle lui adresse est curieux, perplexe. Puis son visage s’adoucit et sa beauté naturelle se fait plus tendre, moins cruelle – moins femme fatale.

-Tu t’es enfin rendu compte que tu n’avais pas à faire tout ça seul, n’est-ce pas ?

-Je ne suis pas venu pour être jugé.

Moneypenny le fixe sans rien dire. Elle doit être terrifiante en interrogatoire, réalise-t-il. Elle sait équilibrer les questions et les silences comme un sniper ajuste son fusil selon la force du vent.

-Il me rappelle des parties de moi-même que je croyais avoir oublié. Il me rappelle qu’il existe autre chose que la destruction.

Elle hoche lentement la tête, décroise et croise les jambes. Elle porte des leggings en laine gris et une longue chemise à demi boutonnée ; une tenue moins formelle que ses robes habituelles, et il se demande si elle a pris une matinée de congé ou si elle a simplement ignoré les appels de M.

-Il t’a tout raconté ? demande Bond.

-Seulement le nécessaire. Ne t’en fais pas, peu de personnes sont au courant pour Cuba. Q a fait en sorte de protéger ta réputation désastreuse.

Bond amorce un sourire.

-Assez de bavardages, agent, siffle-t-elle. On a du travail.

Elle fait claquer ses talons aiguilles en se levant, et extirpe une arme nichée dans le creux de son dos, cachée par le bas de sa chemise. C’est un Walther PPK standard, celui avec lequel Bond est le plus familier.

-Montre-moi 007.

Elle a ce sourire un peu carnassier, celui qui montre ses dents, et il comprend pourquoi ils sont descendus dans la salle de tir. Il accepte l’arme, retrouve son poids rassurant et se place dans une allée. La cible de papier se tient à une dizaine de mètres face à lui, et dès que son bras est levé et la sécurité retirée, il tire. C’est un pur réflexe, une habitude, un geste si usé avec le temps qu’il n’y pense même pas. Ses doigts agissent et son esprit se vide, ses yeux fixés sur la cible et rien d’autre. Il vide l’arme, et son poids allégé lui arrache un soupir de soulagement. Comme une gorgée d’eau tiède après une traversée du désert.

-Q a si souvent raison, ça en devient insupportable, murmure Moneypenny.

Elle vient poser une main sur son épaule, presque tendre, puis lui tend un chargeur plein.

-Il sera heureux de l’apprendre.

-Oh, non, grimace-t-elle. Son égo est assez volumineux comme ça, pas besoin d’en rajouter.

Bond recharge le Walther, vise la cible neuve, tire. Il peut sentir l’odeur de poudre et la chaleur du canon dans l’air glacé de la salle.

-Je ne comprends toujours pas, dit lentement Bond.

-Les piercings au nombril ? Moi non plus.

Bond renifle.

-Non. Ce que tu viens faire là-dedans.

-Q voulait un regard différent. Quelqu’un qui puisse se mettre à ta place.

Bond laisse passer un silence.

-Alors ? dit-il platement.

Moneypenny lui sourit, sublime et joueuse. Si Bond avait eu dix ans de moins, il en serait tombé amoureux.

-Alors j’ai pris un troisième chargeur, susurre-t-elle en lui tendant l’objet.

 


 

 

Bond le trouve assis derrière son ordinateur portable, ses jambes croisées et sa tête baissée. La lueur blanche de l’écran dévore son visage impassible, lui donnant l’air plus vieux et plus usé – mais peut-être qu’il l’est vraiment, derrière ses lunettes et ses sourires distants. Bond sait peu de choses de lui, au final. Il est sûr que le jeune homme n’est pas originaire de Londres, qu’il est maintenant orphelin, qu’il cache des tatouages sous ses pulls ridicules, que son intelligence est née d’un perfectionnisme presque névrotique. Qu’il y a beaucoup de choses que ses silences transportent, qu’il n’est jamais tombé amoureux, que ses mains lui font partout mal le soir quand il a passé sa journée à travailler.

Le reste n’est peut-être pas important, ou peut-être impossible à deviner ou découvrir. Bond ne saurait dire s’il devrait essayer ou si ses maigres informations sont suffisantes à leur relation vague, incomplète, trop fragile et intense pour des futilités comme sa date de naissance et son orientation politique.

-Moneypenny demande ton avis sur les piercings au nombril.

Q sursaute à peine, cligne des yeux. Puis très vite, il reprend contenance et arbore cette expression blasée mêlée de patience – ça, Bond connaît aussi.

-Pardon ?

-Rien. Tu dormais, là ?

Q renifle.

-Je méditais.

L’agent sourit. C’est probablement parce que Q est si réservé que Bond en sait si peu.

-Yoga ou bouddhisme ? demande Bond.

-Jaïnisme. Mais je suis un terrible exemple. Et ce ne sont pas vos affaires.

Bond hausse les épaules et s’assoit face à lui, observant son visage blafard et les stickers sur son ordinateur.

-Tu as l’air mieux, dit prudemment Q.

-Je me sens mieux.

-Assez pour une mission ? Je viens de parler avec Tanner et ils ont besoin d’un agent supplémentaire en République Démocratique du Congo.

-Tu auras un œil sur moi ?

Q lève brièvement les yeux vers lui. D’un geste habitué, il ferme son ordinateur. Son visage s’adoucit dans la semi-pénombre.

-Jusqu’à ce qu’on arrache ce clavier de mes mains froides, dit-il lentement.

-C’est une promesse, Quartermaster ?

-Un serment, 007.

Bond hoche la tête, et Q rééquilibre une pile de dossiers avant de le rejoindre de l’autre côté du bureau. Le département est presque vide, les techniciens encore présents se préparant pour la nuit, et le calme qui y règne leur paraît toujours un peu irréel.

-Il y aura des moments difficiles, dit doucement Q.

-Je sais.

-Tu vas avoir des rechutes, des insomnies, peut-être des cauchemars. Tu te sens bien aujourd’hui, mais ça peut changer la semaine prochaine.

-Je sais.

Q le dévisage un instant, soupire, et laisse Bond passer un bras autour de sa taille. Il l’attire à moitié contre lui, entre une embrassade et une accolade amicale ; toujours à la frontière entre les deux. Les cheveux du jeune homme sentent l’orange et la poussière, et son corps est osseux et tiède contre le sien. Il claque un baiser sur son front, et quand Q redresse la tête, l’embrasse au coin des lèvres. Il a un goût de thé refroidi.

-J’ai deux bouteilles de vin et le numéro de ce traiteur indien que tu vénères.

-C’est tentant, murmure Q contre sa joue.

-Et les derniers ragots du MI6, cadeaux de Moneypenny. Tu ne devineras jamais avec qui Annie de la compta s’est mariée ce week-end.

-Tu en as assez dit.

 


 

 

Il est onze heures et quart à Kinshasa quand l’avion atterrira à l’aéroport, et le ciel sera bleu et la lumière dorée quand Bond prendra son sac d’une main et ses lunettes de soleil de l’autre. Dans son oreillette, Q fera un commentaire sur sa chemise et une remarque sarcastique sur le service de sécurité d’un dictateur déchu en cavale. Il y aura trois coups de feu, des cris et une explosion, et depuis Londres on lui dira qu’il aurait pu être plus discret, moins théâtral. Q rétorquera avec acidité et professionnalisme, et l’agent sourira.

Bond sera entier à nouveau.

Notes:

Le record de temps passé sans dormir - et en restant en vie après, sinon, c'est de la triche - est de onze jours. Il est détenu par Randy Gardner, et date de 1965. N'essayez pas à la maison, les enfants.