Chapter Text
Les yeux d’Edwin s’écarquillent, choqués :
― Charles ! Comment pourrais-je le regretter ? Tu es la personne la plus précieuse du monde !
― Mais… mais ça te fait souffrir. Je te fais souffrir. Beaucoup. J’ai bien vu, à chaque fois que je te prends la main sans y penser, ou que je te fais un compliment, ou que…
― Charles, arrête.
Edwin laisse glisser sa main du bras de Charles jusqu’à sa main et entrelace leurs doigts. Un geste apaisant. Intime. Sûr de lui. De l’autre main, celle toujours marquée d’un sigil maudit – par la faute de Charles – il lui serre l’épaule avec réassurance. Je suis là clame tout son être. Je suis là avec toi. Quoi qu’il arrive, je n’irai nulle part sans toi.
― Charles, j’ai l’impression que tu ne comprends pas réellement ce que je ressens pour toi. C’est sans doute de ma faute. J’avais si peur que tu sois inconfortable ou mal à l’aise à cause de moi que je n’ai jamais pris le temps de t’expliquer.
― Je sais que tu es amoureux de moi. Et que c’est une très mauvaise idée. Je ne suis pas… quelqu’un de bon pour toi.
― Absurde. Charles, tu es celui qui me fait me sentir encore comme un être humain. Je t’aime. Je t’aime romantiquement et amicalement. Tu es le pilier de mon existence, celui qui donne un sens au fait d’être encore sur cette Terre. Et ce depuis le tout début de notre rencontre. Cela ne pourra pas changer, quels que soient tes sentiments à mon égard, d’accord ? Alors ne te soucie pas de m’épargner. Je n’ai jamais été triste que tu me prennes la main ou que tu me complimentes alors que tu n’es pas amoureux de moi. Je suis très heureux que tu m’offres toutes ces interactions en tant que meilleur ami. Je suis extrêmement heureux que tu sois à mes cotés en tant que partenaire. Ce qui m’attriste, c’est quand tu… quand tu retires ta main comme si tu avais commis une faute. Ou que tu détournes le regard. Je n’aime pas cette impression que tu as honte de m’offrir ton affection. Alors que sans elle, je… peu importe que ton affection à mon égard soit platonique. Sans elle, je ne pense pas… je ne sais même pas comment je serais capable d’être encore moi-même. Encore humain.
― Je n’ai jamais eu honte de toi ! J’ai honte de moi ! De ce que je te fais ! De… de ne pas… Merde, Edwin, tu as passé soixante-treize ans en Enfer, et lorsque tu en es sorti, tu étais si gentil… Tu n’as absolument pas besoin de moi. Tu n’as jamais eu besoin de moi.
Edwin laisse échapper un petit rire sans joie.
― J’ai eu besoin de toi depuis bien avant ta naissance, mon pauvre Charles. Je n’imaginais simplement pas qu’un être comme toi puisse réellement exister. J’ai détesté ma vie. J’étais brimé et harcelé pour être quelque chose que je ne parvenais pas à comprendre moi-même et encore moins à contrôler. Tout ce que je savais, c’est que c’était suffisamment grave aux yeux de tous pour que les adultes détournent les yeux et que personne ne prenne ma défense quoi qu’il arrive. L’injustice de mon passé est une douleur qui n’a jamais totalement disparue. Il a fallu que je te rencontre pour l’apaiser. Quand à l’Enfer… et bien, tu sais ce qu’il en est. Non, je n’ai aimé mon existence qu’à partir du moment où je t’ai rencontré. Je t’ai aidé, oui, au mieux de mes capacités, et c’était si peu. En retour, tu m’as tout donné. Un but. De la reconnaissance. Une place dans le monde. Une grande valeur. De la sécurité. Et de l’amour. Je sais que tes sentiments étaient platoniques, mais je sais également à quel point ils ont toujours été réels et forts. Si tu savais à quel point ils m’ont aidé à assumer ce que je suis à la face du monde. Jamais je n’aurais eu autant d’assurance sans ton regard. Tu semblais toujours si fier de moi que je pouvais faire face à n’importe qui et n’importe quoi sans jamais douter de moi-même. Ce n’est pas parce que j’en souhaite encore davantage que je ne te suis pas extrêmement reconnaissant pour toute l’affection que tu m’as déjà apportée.
Charles ne sait pas comment répondre. Ce qu’il a apporté à Edwin n’est rien, absolument rien. Il répond avec un sourire amer :
― Edwin, tu n’en demandes vraiment pas assez. Je sais que tu as tellement souffert que tu te contentes de peu, mais… ce que j’ai fait, c’était vraiment basique, tu sais ? N’importe qui l’aurait fait. Regarde ce que le voleur d’âme disait. Des mecs comme moi, on en trouve à chaque coin de rue.
― Charles, j’ose espérer que tu n’attribue pas la valeur d’une personne à la puissance magique qu’on peut extirper de son âme ?
― En tous cas, ça ne change rien au fait que bien sûr que je suis content de t’avoir apporté tout ça. Mais n’importe qui pourrait le faire. Et beaucoup de gens le feraient mieux que moi. C’est ça qui me fait peur. J’ai l’impression… je veux dire, je t’ai beaucoup menti. Je pense que je t’ai trompé, d’une façon ou d’une autre. Que je t’ai arnaqué. Je ne l’ai pas fait exprès, mais je pense que je t’ai fait tomber amoureux de moi par erreur. J’ai trop bien caché ce que j’étais réellement.
Edwin le regarde avec perplexité.
― Et bien, je dois être un piètre détective pour avoir vécu trente-cinq ans avec mon partenaire et meilleur ami et être tombé amoureux par erreur. A ma connaissance, ce genre de chose arrive plutôt lorsqu’on se met à idolâtrer un inconnu en le parant de toutes les vertus sur la seule base d’un beau visage. Mais après tout, tu as réussi à te cacher d’un dieu et à me cacher l’ampleur des abus que tu as pu subir durant ta vie, donc… je t’en prie, explique-toi. En quoi es-tu censé m’avoir trompé, au juste ?
― Je… et bien…
Charles ferme les yeux et murmure :
― Comment est-ce que tu fais pour être si courageux ? J’ai tellement peur que tu me détestes si je te dis la vérité. Je ne peux pas vivre sans toi. Je ne veux jamais être séparé de toi.
― Je sais, Charles » répond doucement Edwin en serrant délicatement la main entrelacée dans celle de Charles. « J’ai vu ta peine lorsque tu étais enfermé loin de nous. Crois bien que c’est quelque chose que jamais je n’oublierai ni ne pardonnerai. Mais n’ai aucune crainte. Moi non plus je ne veux jamais être séparé de toi. Même si tu as des choses très douloureuses à me dire. Comme je te le disais, je préfère les entendre que les imaginer.
― Qu’est-ce que tu as… imaginé ?
― J’ai… et bien, étant donné ton monde illusoire, j’ai supposé que tu préférais être vivant que mort, ce qui me semble avoir été déjà fermement établi. Que tu préfèrerais que Crystal soit amoureuse de toi. Et que mes sentiments à ton égard te sont pénibles. Mon hypothèse est que tu t’es senti obligé de renoncer à toute relation romantique avec Crystal pour m’éviter de souffrir davantage, car c’est la mission que tu t’es fixé dans la vie. Et je crains que tu ne commences à réaliser que c’est un sacrifice bien trop lourd en comparaison de… de ma valeur en tant que personne. J’imagine que tu as réalisé que je ne valais pas la peine de te donner autant de mal. Et que… dans le pire scénario, tu pourrais vouloir prendre certaines distances avec moi. Changer certaines choses dans nos habitudes. Eviter certaines situations. C’est à peu près tout. Je ne peux pas t’imaginer me mentir pour autre chose que ce que tu estimes être mon bien, en réalité. Ou le bien d’autres personnes qui te sont chères.
― Edwin, non… » commence Charles, bouleversé. « Non, non, ce n’est pas ça du tout, tu… ne comprends pas ! Et l’orochi n’a pas compris non plus ! Il s’est complètement raté, ce n’était pas mon monde idéal, c’était un genre… de… version où tout était plus facile, d’accord ? Parce qu’il ne pouvait pas me changer moi ni changer mes souvenirs, alors il vous a changé vous !
Edwin fronce les sourcils, perplexe :
― Pourquoi aurait-il fallu te changer pour créer ton monde idéal ?
― Parce que je ne suis pas à la hauteur. C’est ça, le truc. Je ne l’ai jamais été. Je t’ai menti depuis le tout début, depuis qu’on a commencé à fuir la Mort ensemble, parce que je voulais… je voulais te plaire. Je voulais que tu me gardes avec toi. J’avais peur que tu m’abandonnes, j’avais peur que… que si tu savais ce que je ressentais réellement, ce que je pensais réellement, tu te rendes comptes que j’étais une merde et que juste tu, tu te détournes, ou que tu me gardes par pitié mais que tu n’ai plus confiance en moi, que tu gardes tes distances, que… je sais que jamais tu ne te serais retourné contre moi comme mon père ou mes anciens amis l’ont fait, parce que tu es quelqu’un de gentil, mais tu aurais très bien pu arrêter de me parler comme tu le fais, comme à quelqu’un dont l’avis est important, ou arrêter de me regarder comme si tu étais heureux que je sois là, ou d’être fier de moi, et… et ça aurait été insupportable, tu comprends ? Si on était devenus juste des collègues, si je n’étais plus la personne à qui tu peux tout dire et tout montrer parce que tu as confiance en moi, si on n’était plus meilleurs amis… ça m’aurait rendu absolument dingue. C’est pour ça que je t’ai menti tout le temps.
Edwin le regarde avec tellement de douceur lorsque Charles lui avoue sa plus grande terreur. Il lui passe un bras sur l’épaule et presse délicatement, comme une invitation à ce que Charles puisse s’appuyer sur lui, poser sa tête sur son épaule. Ce qu’il fait. Ce n’est pas ainsi que les choses sont censées se passer, ce n’est pas à lui de s’appuyer sur Edwin et de lui demander de le consoler, parce que c’est Edwin qui a souffert et souffre encore et c’est Charles qui est censé rectifier le monde pour que ça cesse. Mais le geste d’Edwin l’invite à baisser la garde et à se laisser aller, et Charles se bat contre l’univers et contre lui-même depuis bien trop longtemps. Il enfouit sa tête entre l’épaule et le cou de son ami et avoue d’une voix sourde :
― J’ai envie de sortir avec Crystal parce que c’est plus facile. Je peux lui donner ce qu’elle veut. Si on était vivants tous les deux, on aurait pu s’amuser ensemble un moment, peut-être un an ou deux avant qu’elle ait fait le tour et qu’elle me jette parce qu’elle reste quand même vachement trop bien pour moi, mais je sais que je peux la rendre heureuse. Au moins un peu. Elle a juste besoin d’un gars gentil et à l’écoute le temps de se remettre. Je peux le faire. Mais toi… toi tu mérites le monde. Tu mérites quelqu’un d’exceptionnel. Un ange. Un… je ne sais pas trop, mais quelqu’un de mieux que moi.
― Charles… » murmure Edwin en le serrant dans ses bras. L’une de ses mains commence à lui caresser le dos en lents mouvements apaisants, comme on tenterait de consoler un enfant. « Je regrette tellement de ne pas avoir su guérir les blessures qu’on t’a infligé par le passé. C’est d’autant plus injuste que toi, tu as su guérir les miennes. Je ne comprends pas pourquoi tu parles toujours de mes souffrances alors que c’est grâce à toi que je vais bien. Chaque moment de bonheur que j’ai connu dans mon existence était avec toi. Et si tu décidais d’offrir cette chance à Crystal plutôt que moi, elle serait bien stupide d’en avoir assez un jour. Tu n’arrives pas à voir à quel point tu es précieux et ça me peine tellement… Je veux que tu comprennes une bonne fois pour toute que jamais, au grand jamais, tu n’as mérité ce que ton père ni tes assassins t’ont infligé. Jamais tu n’as été une mauvaise personne ni même une personne de faible valeur. Est-ce que tu m’entends ?
Il pousse légèrement l’épaule de Charles. Celui-ci redresse la tête, suffisamment pour que son regard rencontre celui d’Edwin. Il sait ce que son ami essaye de faire et oui, bien sûr qu’il le sait que ce qui lui est arrivé était injuste. Ils le savent tous les deux. Ils n’ont jamais eu besoin d’en parler. Edwin ne comprend pas le problème et Charles marmonne :
― Oui, je sais, mais ce n’est pas ça le…
― Charles, regarde moi et écoute moi bien. Je veux que tu l’entendes et que tu comprennes que c’est la vérité, je veux que tu graves cette vérité en toi et que plus jamais tu n’ais le moindre doute sur cette question. Ton père t’a menti. Il t’a maltraité sans raison et a inventé des excuses pour justifier sa propre violence. Jamais tu n’aurais pu le satisfaire. Ce n’est pas toi qui n’étais pas à la hauteur, c’est lui qui était un homme mauvais, cruel et tyrannique, qui t’a demandé l’impossible pour que tu échoues et qu’il puisse te punir. C’est lui qui était indigne de toi et de tous les efforts que tu as faits pour lui. Tu ne méritais pas tout ce qu’il t’a fait subir. Et tes assassins t’ont menti également. Ils t’ont menti en disant que tu gagnerais leur amitié en te soumettant à eux et en acceptant leurs maltraitances. Ils n’ont jamais été tes amis. Eux aussi sont de mauvaises personnes, prêts à tout pour justifier leurs violences. Et si tu as un peu d’estime pour moi, Crystal, et toutes les personnes qui tiennent réellement à toi et qui sont très nombreuses, par pitié ait confiance en nous. Personne ne va brutalement se retourner contre toi parce que tu oses dire ce que tu ressens ou ni ce que tu penses. Un désaccord n’est qu’un désaccord, ce n’est pas un déchirement, ni un combat, et encore moins une demande de soumission. Aucun d’entre nous ne voudra jamais te faire de mal, et si quelqu’un le faisait… je te défendrais quoi qu’il arrive et quoi qu’il en coûte. Parce que tu mérites d’être défendu quoi qu’il arrive et quoi qu’il en coûte.
Les yeux d’Edwin. Toute la différence du monde entre les mots que Charles s’est répété à lui-même pendant toutes ces années et ce qu’il entend aujourd’hui se trouve dans les yeux d’Edwin. Ce regard intense, transperçant, comme s’il pouvait réellement graver dans l’esprit de Charles la conviction absolue de ce qu’il dit. Et Charles sait que les planètes cesseront de tourner et les étoiles partiront en poussière avant qu’Edwin ait changé d’avis sur ce qu’il lui affirme, là, maintenant.
Charles s’est toujours senti si en colère, parce qu’il était injuste qu’il ait toujours si mal alors qu’il essayait si fort. Il s’est toujours dit qu’il ne méritait pas ça. Mais il n’a jamais osé dire qu’il méritait mieux, il n’a jamais osé réclamer mieux à voix haute, parce que… et si ce n’était pas le cas ? Et si la réponse de ceux qui l’entouraient était « non » ? Il a toujours guetté voir provoqué les signes prouvant qu’on tient à lui, qu’on l’accepte, qu’on ne l’abandonnera pas. Mais il a toujours eut trop peur de vérifier.
Il repense à Edwin se plaçant entre lui et la chaine de fer de l’orochi, l’enroulant autour de son bras. Maudissant la lame qui graverait sur lui la marque de l’Enfer. Edwin l’a réellement défendu et serait prêt à bien plus. Quoi qu’il arrive et quoi qu’il en coute. Edwin pense qu’il le mérite.
Charles lui demande, d’une voix à moitié étranglée par l’émotion qui monte :
― Comment tu peux être sûr de ça ? Je ne t’ai jamais raconté… tout ce qui s’est passé. Avec mon père, ou avec les gars. Ni tout le reste.
― Et bien, vas-y. Explique-moi. Raconte ce que tu as pu faire de si terrible, de si affreux qu’un adulte était tout à fait justifié de maltraiter son enfant. Ou qui justifierait de rouer de coups et de lapider un camarade de classe. Ou qu’est-ce qui pourrait bien justifier que je cesse de t’aimer et que tu ne sois plus qu’un étranger à mes yeux.
― Je… c’est plus compliqué que ça, c’est…
― Tu n’arrêtes pas de me dire que tu m’as menti et tu ne m’expliques jamais en quoi, tout ce que je sais c’est que c’est sensé expliquer que tu n’es pas une bonne personne et pire encore, que tu n’es pas à ma hauteur. Il faudrait un secret bien extraordinaire pour que ton affirmation ait le moindre sens.
― Tu ne comprends pas, ce n’est pas un gros secret, c’est plutôt… plein de petits moments, je veux dire, trop de moments différents pour que j’en fasse la liste, mais je n’ai pas fait ce qu’il fallait, et…
Edwin l’écoute et son regard est extrêmement perturbant. Concentré comme lors d’une enquête, comme si l’idée que Charles soit mauvais était une énigme qui nécessitait toute sa force de réflexion pour être résolue. C’est bien la toute première fois que Charles a réellement peur du jugement de son ami. Peur qu’il comprenne enfin. Edwin est intelligent et Charles s’est décidé à être honnête, à présent il en a trop dit pour faire demi-tour et changer d’avis, il doit aller jusqu’au bout.
Il tente de se rappeler ce qu’il a réalisé en sortant du cauchemar de l’orochi, que si Edwin savait ce qu’il était réellement, ça pouvait bien se passer, il pouvait l’accepter pleinement et entièrement, refermer une bonne fois pour toute la blessure de ses doutes et de son autodépréciation éternelle. Il se rappelle surtout du courage de son ami qui lui a offert son cœur sur les marches de l’Enfer, honnêtement et pleinement, et se jette à l’eau à son tour.
― Edwin, je ne suis pas quelqu’un de gentil. Je suis… je suis trop furieux, tout le temps, contre tout le monde. Et c’est aussi pour ça que c’était plus facile d’imaginer une relation avec Crystal qu’avec toi, parce que… ben, elle n’est pas toujours gentille non plus. Elle fait comme moi, elle essaye, mais elle doit se battre contre son premier instinct pour ça. On peut se comprendre là-dessus. Je suis… j’ai toujours voulu être une bonne personne. Mais je n’ai jamais trop su comment faire. Alors j’ai fait semblant, et la plupart du temps, ça marche. Mais il y a toujours un moment où ce n’est pas suffisant. Où je ne suis pas suffisant. Alors je mens encore, parce que je ne veux pas que tu le saches. Je te dis que ça va, et qu’on doit aider les autres, et toutes ces choses pour qu’on continue à aller de l’avant, alors que la seule chose dont j’ai envie, c’est de fracasser des gens à coup de batte. Je suis trop… C’est comme si à l’intérieur de moi, il y avait ce monstre qui est prêt à sortir n’importe quand et à tout détruire. Et je ne peux pas le laisser faire ça, n’est-ce pas ? Mais il est bien là, et je ne veux pas que tu le vois. Je ne veux pas qu’il te touche. Je ne veux pas qu’il te fasse du mal.
― Charles… j’ai passé soixante-dix ans en Enfer. Tu as pu voir une partie de ce qui s’y est déroulé. J’ai passé également du temps auprès de démons qui marchandaient des âmes et appliquaient des sentences. J’ai parlé aux damnés qui n’étaient pas encore devenus fous de leurs propres tourments. Je sais ce qu’est le mal. Et ce qu’il y a en toi n’est ni mauvais ni un monstre. Ce n’est que ta part égoïste, comme nous en avons tous, moi le premier. C’est une part que tu as tout fait pour enchainer et briser parce qu’on t’a appris qu’elle ne devrait pas exister. Mais je suis heureux qu’elle existe. Je suis heureux que tu désires des choses qui t’apporterait du plaisir et que tu sois furieux quand on te fait du mal. C’est extrêmement humain. Et je veux que tu me fasses assez confiance pour me laisser rencontrer cette part égoïste. Je pense que je la connais déjà plus que tu ne le crois, et je préfère entendre ce que tu souhaites plutôt que de le deviner en filigrane de tes actes. Nous sommes meilleurs amis, tu peux faire ça pour moi, n’est-ce pas ?
― Mais si tu me détestes ensuite ? Je veux être honnête avec toi, je te le jure, autant que tu es honnête avec moi, je sais que c’est très important, mais… Je ne veux pas te faire du mal. Je ne veux pas être une mauvaise personne. Surtout pas envers toi.
― On n’est pas mauvais parce qu’on échoue parfois à faire le bien ou qu’on est en colère contre quelqu’un. On est mauvais quand on fait du mal aux autres, qu’on le sait et qu’on continue à le faire pour notre propre intérêt. C’est parce que tu es une bonne personne que chaque jour tu fais le choix d’agir comme tel. On ne peut pas faire semblant de bien agir, on agit, point final. Lorsque tu frappes, c’est pour te défendre ou défendre les autres. Mais tu as le droit de suivre tes propres désirs aussi. De poser des limites quand on te fait souffrir. Sinon, comment pourrons-nous être de bonnes personnes nous aussi et t’offrir ce que tu souhaites réellement si nous ne savons pas ce que c’est ?
― Je… c’est une façon bizarre de voir les choses. Je… je ne sais pas trop quoi te dire, ça semble avoir du sens, mais pas… ça reste bizarre.
Un monstre, ça a du sens. Un monstre dévorant qui vit en lui, depuis toujours. Un monstre qui l’a toujours poussé vers Edwin pour le dévorer aussi.
Edwin n’a pas du tout peur du monstre, de ce que le monstre aurait envie de lui faire. Est-ce que c’est lui qui ne comprend pas ? Ou est-ce que c’est Charles ?
―Charles, tu essayes tellement d’être au service des autres que toi-même tu ne sais pas ce que tu veux réellement. Même l’orochi n’a pas réussi à lire en toi correctement. Je te promets que tu peux être plus égoïste et rester une bonne personne. Tu as le droit d’avoir tes propres envies et tu mérites qu’elles soient satisfaites. Ça n’a absolument rien de monstrueux.
― Certaines fois, si.
― Oui, j’imagine qu’un certain nombre de crânes ne méritent pas d’être fracassés à coup de batte. Je ne te dis pas que tu dois passer à l’autre extrême et céder à toutes tes pulsions. Entre détester quelqu’un et lui faire du mal, il y a tout un monde de possibilités. Tu peux dire que ça suffit. Tu peux refuser de faire des efforts pour plaire à cette personne. Tu peux refuser de rester en sa compagnie. Tu peux me traiter de tous les noms parce que je t’impose cette personne. Tu ne cesses de me répéter que je suis fondamentalement quelqu’un de bon, mais est-ce que moi je me prive du droit de faire tout ça ?
― C’est différent…
― Pourquoi ? Au nom de quoi les règles seraient-elles différentes entre toi et moi ? Suis-je une victime perpétuelle à tes yeux ? Une pauvre chose qui aurait des passe-droits à cause de mes grandes souffrances ? Voilà qui serait très catholique, mais pas très juste, à mon sens.
― Non ! Non, bien sûr que non, ce n’est pas ça, c’est…
― C’est ?
― C’est… je ne sais pas. C’est juste que si c’est toi, ça me semble normal. Tu te donnes tellement de mal et tu prends tellement de risques pour les autres. Tu as faillis retourner en Enfer juste pour rester à mes cotés quand je suis mort.
―Et tu es littéralement allé en Enfer pour venir me sauver. Nous sommes tous d’accord pour dire que l’acte en lui-même est noble et héroïque, tout autant que brave jusqu’à la stupidité. Alors quel est le problème ? Quelle ignoble pensée as-tu pu avoir à ce moment là pour te dire qu’intérieurement tu es un monstre ? Que c’était horrible ? Que tu ne voulais pas y aller ? Que tu m’en voulais pour t’avoir poussé à traverser ce carnaval des horreurs ? Que tu haïssais chaque personne qui t’avais mis dans cette épouvantable situation ?
― Pas… non, pas à ce point, jamais je ne t’en ai voulu pour l’Enfer, ce serait horrible ! Mais c’est sûr que j’aurais préféré ne pas avoir besoin de le faire. C’était pas le moment le plus glorieux de mon existence.
― Charles, même si c’était le cas, même si une part de toi avait passé toute ta descente à proférer des injures à mon encontre pour avoir littéralement provoqué ta descente aux Enfers et à t’imaginer me fracasser la tête pour me le faire payer, ça ne changerait rien au fait que tu es descendu en Enfer pour me sauver et que tu m’as sauvé. Tu es un héros. Et ça ne changerait rien au fait que je suis amoureux de toi et que je suis tombé amoureux de toi bien avant ça, même s’il m’a fallu du temps pour le comprendre. Les milliers d’heures que nous avons passées ensemble ont été plus que suffisantes.
― Edwin, jamais je ne t’ai détesté et jamais je t’en ai voulu de quoi que ce soit ! Et jamais je n’ai eu envie d’être violent envers toi !
Edwin lui sourit. Un sourire tendre mais amusé, presque provocateur. Un sourire qui proclame « Je t’ai eu ».
― Oui, je me doutais que ces « mauvaises pensées » qui te culpabilisent tant n’étaient pas si graves. Après tout, je te connais tout de même un peu. J’espère t’avoir fait une démonstration convaincante que tu n’as absolument rien à craindre à m’avouer ce que tu ressens, Charles. J’aime savoir ce que tu éprouves, le bon comme le mauvais. Je veux célébrer le bon avec toi, et je veux t’aider et te réconforter face au mauvais. Tu sais que je ne suis pas doué pour naviguer parmi ce genre de sentiments. J’ai besoin que tu me les énonces clairement pour agir en conséquence. Mais je veux le faire, Charles. Le bon comme le mauvais. Je veux tout entendre de toi.
― Je ne veux pas… faire peser ça sur toi. Je ne veux pas que…
Charles s’arrête. Il allait dire « je ne veux pas que tu t’occupes de moi ». Parce qu’il se rend compte, en même temps qu’il le dit, qu’il est injuste. Il prend soin d’Edwin depuis trente-cinq ans, et celui-ci prend soin de lui, à sa façon. Edwin lui a déjà donné tellement de bonheur au quotidien – dans leurs aventures, dans leurs jeux, dans leurs blagues, dans sa façon de soupirer et de rouler les yeux devant toutes les bêtises que Charles pouvait débiter… Ils sont heureux ensemble. Est-ce que ce serait si grave, si lorsque Charles est triste, au lieu de ravaler ses émotions et de faire comme si tout allait bien, il allait voir Edwin en lui disant « je suis triste » ? Que ferait son ami à ce moment là ?
Il ne peut pas s’imaginer Edwin réagir avec dégout ou agacement. Edwin chercherait la cause, inquiet, il sortirait son regard de détective pendant qu’il écouterait attentivement et chercherait à démêler le sac de nœuds qui tient lieu de cœur à Charles. Il serait là. Il le prendrait dans ses bras, comme à l’instant, la tête de Charles sur son épaule pour qu’il puisse se reposer à son tour. Il essuierait ses larmes. Maintenant, Charles sait quel effet ça fait de sentir les doigts fins et délicats d’Edwin courir sur ses joues pour essuyer ses larmes. Pourquoi voudrait-il s’en passer ?
Charles se corrige :
― Ce n’est pas que je ne veux pas que tu t’occupes de moi. C’est juste que j’ai peur… merde, mec, je crois que je suis carrément terrifié.
― Terrifié ?
― Si je ne suis pas le muscle de l’agence, si je ne suis pas le gars toujours partant et qui peut tout encaisser pour vous protéger, alors je suis quoi ? Je sers à quoi ? Tu as dit que c’était une bonne chose d’avoir une part égoïste, mais comment je peux savoir si j’en demande trop ? Comment je peux savoir où est la limite ?
Edwin semble surpris, comme si Charles lui posait la question la plus simple du monde, à laquelle il donne la réponse la plus évidente du monde :
― Et bien, je te le dirais.
― Tu me le jures ?
― Je te le jure. Est-ce que je me suis déjà restreint en la matière ? Tu peux me faire confiance. Tu as le droit d’être égoïste et d’avoir des souhaits. A l’avenir, je te supplie même d’être plus égoïste. Tu peux aimer qui tu souhaites, mais choisir une personne parce que que tu pourras la satisfaire ? C’est une épouvantable façon de décider d’un partenaire romantique, et pour toi, et pour l’autre personne.
Charles est épuisé. Mentalement, moralement, toute cette conversation est en train de drainer le peu qu’il reste de son énergie et il regrette de ne plus avoir sa tête nichée dans l’épaule d’Edwin. C’était un endroit sûr pour laisser sortir sa peine et ses peurs. Mais pour ce qu’il a à dire maintenant, il ne veut pas se cacher. Il veut se tenir droit, regarder Edwin droit dans les yeux.
― Tu as raison. Je crois qu’il est grand temps que je regarde les choses en face et que j’essaye d’avoir ce que je veux réellement. La personne que j’aime réellement. Je dois… je dois arrêter de me cacher derrière ma peur de mal faire et au moins essayer.
Edwin hoche la tête, sérieux et inquiet. Il n’a pas compris, en dépit de toute son intelligence, parce que Charles le lui a toujours caché. Il se tient prêt à encaisser, parce qu’il est bien décidé à soutenir Charles quoi qu’il l’arrive. Parce qu’il l’aime.
A sa portée. Tout ce que Charles a toujours souhaité a toujours été à sa portée. Il suffit de l’admettre. Et d’oser le prendre.
Jamais, de toutes ses aventures et leurs dangers, il n’a été aussi terrifié. Jamais un geste ne lui a demandé autant de courage, tandis qu’hurlent les voix dans sa tête lui interdisant de le faire, lui répétant qu’il est indigne, tandis que son corps fantomatique se fige, son absence d’estomac se fait un trou béant vers le néant et son absence de cœur bat à le rendre sourd.
Mais Edwin a dit qu’il le pouvait. Edwin a dit qu’il le voulait aussi. Alors il peut, n’est-ce pas ?
Il tend sa main vers Edwin – si beau, sa peau de porcelaine, ses yeux d’opale, son visage d’ange – et la pose délicatement sur sa joue. Les yeux d’Edwin s’agrandissent, mélange de surprise et d’espoir, sa respiration se fait plus courte.
― Edwin, j’ai tellement peur de tout faire foirer… Mais à nous deux, on peut y arriver, n’est-ce pas ? Tu me diras quoi faire et je te dirais quoi faire, et… ça pourrait marcher. Parce qu’ensemble on a toujours réussi l’impossible, alors… On pourrait en avoir plus sans perdre tout ce qu’on a déjà en étant juste amis, pas vrai ? On peut y arriver ?
La réponse d’Edwin n’est qu’un souffle, son regard plein d’espoir est un ouragan :
― Oui. On peut y arriver. Que veux-tu, Charles ? Que souhaites-tu réellement ?
― Toi. C’est avec toi que je veux… » Réalisant qu’il fait tout à l’envers, Charles laisse échapper un petit rire, avant de reprendre « Bon sang, je m’y prends n’importe comment, hein ? Je dois te dire quelque chose de très important avant.
Il approche son visage de celui d’Edwin, guidant de sa main la tête de l’autre fantôme vers lui. Edwin suit le mouvement avec fascination, ne sachant plus où poser ses yeux sur le visage de Charles qu’il balaie frénétiquement du regard. Charles sourit, presque ivre de cette sensation de provoquer autant d’émoi chez celui qui est au centre de son univers. Il ne sait même plus pourquoi il a bien pu hésiter un jour.
― Edwin Payne, je suis amoureux de toi. Je t’aime comme jamais je n’ai aimé qui que ce soit un jour. Et mon souhait réel, celui que l’orochi n’a jamais pu trouver parce que j’ai mis beaucoup trop de temps à le comprendre moi-même et à comprendre que c’était possible, c’est qu’on s’aime pour le reste de l’éternité et qu’on soit heureux ensemble.
Il n’a pas le temps de demander à Edwin s’il peut l’embrasser – c’est l’autre fantôme qui achève le peu de distance entre leurs deux visages et presse ses lèvres contre les siennes. Et Charles sent son contact, différent de celui qu’il peut y avoir entre deux vivants, mais si réel, intense, vibrant, un baiser fantôme contenant tout l’amour du monde.
Il y répond tout en se sentant exploser de bonheur, il sent les mains d’Edwin passer sur ses épaules, sa tête, se perdre dans ses cheveux et revenir explorer le reste de son corps, comme si Edwin ne pouvait pas croire qu’il était réellement là, réellement dans ses bras, et Charles approfondit le baiser, guide son partenaire inexpérimenté, promène ses propres mains sur le corps d’Edwin, son cou, son dos, ses cheveux, rapidement le baiser n’est plus qu’un simple baiser mais le début de quelque chose d’autre, de découverte de tout ce qui n’était pas autorisé auparavant. Presque tout.
Ils finissent par s’arrêter, le souffle court et les yeux brillants, souriants tous les deux comme des idiots – comme des amoureux. Charles est plus grisé de ces quelques minutes de baiser passionné qu’il l’a été de tous les alcools du monde illusoire et il n’arrive pas à croire qu’il lui a fallu si longtemps pour oser passer ce cap. Il aurait dû faire ça sur les marches de l’Enfer, à l’instant où Edwin lui a avoué ses sentiments. L’amour lui aurait donné assez d’ailes pour qu’ils arrivent jusqu’à la porte en une seconde.
― On sera heureux ensemble » promet Edwin qui semble aussi ivre que lui. « Je te le jure. Je t’aime et je ne pourrais jamais cesser de t’aimer.
― Moi aussi. Je suis tellement désolé d’avoir mis autant de temps à le comprendre…
― Je suis tellement désolé que tu ais pu penser une seule seconde que tu n’étais pas à la hauteur. Je ne te laisserai plus jamais douter de toi à ce point. Tu vaux plus que l’univers tout entier à mes yeux, Charles Rowland.
― Et toi aussi, Edwin Payne. Depuis toujours et pour toujours. Je te le jure. »
Il l’embrasse à nouveau. Et à nouveau leur baiser devient plus qu’un baiser, un terrain d’exploration l’un de l’autre. Charles ne pense pas qu’il arrivera un jour à s’en lasser. Il n’est même pas sûr qu’il arrivera à garder ses mains pour lui et se concentrer sur les cas alors qu’Edwin sera là en permanence à ses cotés. Quand à la suite…
Et bien, être un fantôme n’est pas le meilleur moment pour découvrir ce que ça fait de coucher avec quelqu’un, mais ça reste mieux qu’un monde illusoire animé par un petit dieu pervers. Cette exploration là attendra que Crystal soit rentré chez elle, mais elle est plus que prometteuse.
Ils passent le reste de la nuit ainsi, assis devant la bibliothèque, entre baisers et promesses d’éternité, déclarations romantiques et fou rires idiots, en adoration l’un de l’autre, comme toujours et plus encore.
Lorsque le soleil et la jeune fille se lèvent, Charles a l’impression que la nuit est passée en un battement de cil. Au moins il n’a pas à se poser la question de comment lui annoncer ce nouvel état de fait : il est très occupé à embrasser Edwin lorsqu’il entend un raclement de gorge poli. Et qu’il s’aperçoit que Crystal se tient debout devant eux, levant un sourcil plein de jugement.
« Et bien je vois que la discussion s’est bien passé. Félicitations, j’imagine ?
Charles se lève précipitamment, embarrassé, tandis qu’Edwin le suit avec plus de grâce et de contrôle. Au moins il ne réplique rien. Il a l’air trop heureux pour se soucier le moins du monde d’attaquer une dispute matinale avec Crystal, et Charles ne peut s’empêcher de se sentir absurdement fier d’avoir provoqué ça.
― Merci. On est… on a discuté et du coup, on est… on sort ensemble.
Crystal roule des yeux :
― Je t’en prie, vous êtes basiquement mariés depuis trente ans, tu ne vas pas le présenter comme ton petit ami j’espère ?
― Heu… on n’y a pas vraiment réfléchit. C’est vraiment important ?
Le sourire de Crystal est étrangement gentil et son regard étrangement triste lorsqu’elle répond :
― Non, pas vraiment. C’est bien que vous vous soyez décidés tous les deux. Je suis contente pour vous. Vraiment.
Charles a envie de s’excuser. Il ne sait pas trop pourquoi. Peut-être parce que même s’il n’y avait officiellement plus rien entre lui et Crystal, beaucoup de choses étaient restées en suspens, et qu’elles ne le sont plus.
Edwin lui prend la main et sans avoir besoin d’y penser Charles enlace leurs doigts et lui sourit. Son Edwin.
Crystal sourit en voyant ça, un vrai sourire, presque provocant. Son plus beau « j’avais raison et vous êtes tous des idiots ».
― Tu sais Charles, Edwin pensait que tu me choisirais. Alors que n’importe qui avec des yeux savait que vous deux, c’était scellé depuis bien avant ma naissance. Mais bon… je ne regrette pas d’avoir tenté ma chance. Même si maintenant je suis très contente de vous avoir comme amis, tous les deux. C’est Edwin qui a de la chance de t’avoir. J’espère qu’au moins tu te rends compte de ça, Charles ?
Avant que Charles ne puisse répondre que c’est absurde, c’est Edwin qui dit à sa place :
― Non, il ne le sait pas. Mais je vais faire en sorte qu’il finisse par le comprendre.
Crystal hoche la tête :
― Je compte sur toi, ça a l’air bien parti. C’est un idiot, mais c’est notre idiot, il faut qu’on en prenne soin. Sur ce… je vais vous laisser, les garçons, vous avez l’air en pleine forme et bien occupés. Par contre on est bien d’accord que vous ne faites rien d’indécent sur le canapé où je m’assois, hein ? Je ne veux pas retrouver des fluides de fantômes bizarre n’importe où.
Charles rougit jusqu’aux oreilles tandis qu’Edwin répond calmement :
― Crystal, les fantômes ne laissent aucun fluide, et jusqu’à preuve du contraire il s’agit de notre canapé. Libre à toi de t’asseoir où tu le souhaites.
― Génial. Je vais quand même vous faire livrer un clic-clac correct pour la prochaine fois où j’aurais besoin de passer la nuit ici et vous allez me faire le plaisir de ne pas y toucher. Et la prochaine fois que j’arrive je frappe avant d’entrer, alors vous avez intérêt à être décents quand j’ouvre la porte.
― Bien sûr » répond Charles encore embarrassé.
― Parfait. Alors j’y vais. Amusez-vous bien. Et, Charles…
Elle s’approche de lui et l’embrasse sur la joue. Un au revoir, un vrai cette fois. Même si elle reviendra, il y a quelque chose qui ne reviendra pas, et Charles commence à peine à réaliser que peut-être, en réalité, ça a compté pour elle.
Elle ajoute :
― Profites-en. Sois heureux. Tu l’as bien mérité. Je suis contente pour toi. »
Charles ne sait pas quoi ajouter. Il hoche la tête et fait un dernier geste de la main lorsque Crystal quitte leur bureau et ferme la porte à clé. Ah, oui, il faudra qu’il change le verrou lorsqu’il aura le temps. Et qu’il ramène un radiateur ou deux de plus. Rendre leur maison plus adaptée pour les vivants.
Plus tard. Pour l’instant Edwin est là, négligemment appuyé sur son bureau, en attente. Comment vont-ils fonctionner ensemble maintenant ? Tout est pareil, mais tout est différent.
Suivant son envie, Charles s’avance et enlace son partenaire avant de l’embrasser tendrement. Edwin lui rend son baiser sans mal. Quelques heures de pratique et il est déjà devenu excellent, comme dans tout ce qu’il se décide à apprendre.
Charles lui sourit, incroyablement heureux. Tous ses souhaits se sont réalisés.
