Chapter Text
lucas nage dans un demi-sommeil sans rêve, peine à ouvrir les yeux tant le mal de crâne embourbe les quelques neurones encore actifs. il grogne puis tourne sur le côté pour ne plus s’infliger les rayons du soleil qui transperce les fins rideaux de soie - bien que la chaleur contre son dos soulage presque légèrement les pulsations incessantes dans son corps. combien de verres avait-il avalé ? les souvenirs sont incertains. la liqueur, il l’avait versé dans des bocaux à verrines en plastique - ceux qu’ils avaient achetés pour l’anniversaire de nancy il y a quelque temps - puis les avait enchaînés jusqu’à ce que dustin déclare forfait avant de se jeter jusqu’aux toilettes. il était le vainqueur, le grand champion mais à quel prix ? dans un effort innommable, il se redresse et s’assoit sur le matelas - s’offre un moment pour contempler le monde qui ne tourne plus comme un manège. quel bonheur. les pieds restent ancrés sur le parquet, le corps ne se balance plus comme une poupée de chiffon. alors il se met en route, ferme les yeux un court instant en remarquant la grande mezzanine illuminée avant de s’engouffrer dans le couloir. max est déjà partie. elle avait dit n’en avoir pas pour longtemps, ce matin. deux heures seulement. un problème avec son test d’espagnol. pourtant, il jette tout de même un œil à sa chambre vide. plus de skate, plus de walkman… il doit être tôt. lucas descend les escaliers, s’accroche à la rambarde comme pour se rassurer. comme s’il s’agissait d’un pilier dans ce monde encore flou.
— oh. salut, sinclair.
on l’appelle de la cuisine - mike est déjà debout, assis au comptoir de la petite pièce. les cheveux en bataille, le regard tout aussi épuisé que lui, la soirée n’a pas été de tout repos pour lui non plus. si bien que ça fait ricaner le sportif, s’appuyer contre son meilleur ami comme on s'accrochait à son amant avant qu’il ne quitte l’appartement précipitamment. évidemment, le plus grand s’agace, tente de se détacher et lucas le laisse respirer, garde les yeux rivés sur l’assiette de pancakes fraîchement préparés.
— miiiiike, pitié, dis-moi que tu m’as fait des pancakes aussi…
— beurk, tu pues de la gueule- vire ! puis, c’est pas moi. c’est le pote de dustin. y en a pour tout le monde. même pour ta copine. j’capte pas pourquoi. elle l’a pas battu à mario kart.
l’image de peter revient aux rétines. c’est vrai ; l’ami de dustin. celui qui a perdu - volontairement - à mario kart, qui a laissé jane lui donner comme gage de les nourrir comme il se doit le lendemain matin. il avait promis mais lucas pensait que ce n’était des mots en l’air, quelque chose qu’il allait oublié avant de quitter l’appartement.
— il est parti quand ?
— hmm… y a une trentaine de minutes ? il a dit être pressé. peut-être qu’il est nul en espagnol, lui aussi. mike hausse les épaules, croque dans un pancake couvert de sirop d'érable bon marché. mais il se débrouille bien en cuisine. peut-être mieux que toi.
— super, wheeler. tu me remplaces comme ça ?
mike esquisse un sourire amusé, lève les sourcils l’air de dire qu’il n’en sait rien. lucas lui adresse donc un coup de coude taquin puis va se servir un grand verre d’eau, l’avale d’une traite pour faire cesser les tambours dans son crâne.
— y a des antidouleurs sur la table basse. souffle le plus grand doucement, remarquant la chambre de will maintenant entrouverte.
— merci.
— encore une fois, c’est pas moi.
encore l’inconnu ? décidément, est-ce un moyen d’acheter le petit groupe ? une astuce pour mieux les corrompre de l’intérieur ? lucas ricane, se dit que - finalement - ça va peut-être marcher. des pancakes et des médicaments, c’est le début d’une histoire sans fin. il avale un comprimé, en donne un à will qui gémit pitoyablement dans son énorme couverture avant de prétexter une sieste. de laisser l’intimité aux deux garçons. il sait. que malgré les mots du conteur, les balbutiements de l’artiste, quelque chose naît sans un bruit. tout le monde le voit, ne s'en offusque absolument pas. même max qui - souvent - s’agace du temps qui s’allonge et des gestes minimes. alors il remonte dans sa chambre, se glisse sous l’eau chaude de la douche pour soulager les courbatures de la séance de sport d’hier. le groupe de basket avait supplié qu’il revienne comme capitaine, qu’il les aide à reprendre du poil de la bête. mais une nouvelle fois, il a refusé. bien sûr qu’il avait hésité, qu’il aurait voulu retourner sur le terrain comme à l’époque. mais impossible que ce soit le cas. sa jambe ne tiendrait pas le coup. les tendons pourraient se rompre, l’empêcher de marcher et encore plus de courir. rien que l’essentiel. alors il ne prend pas de risque. c’est ce qu’il avait promis à ses parents avant de s’en aller pour la Californie.
— lucas ?
la voix de max traverse la porte, le fait sursauter - la pomme de douche s’écrasant même contre la résine grisâtre dans un fracas et emmenant les bouteilles de shampoing dans la chute. silence avant de s’exclamer :
— oui ! oui, je suis là !
— j’avais cru comprendre. elle ricane, reste derrière la maigre barrière. ça va ?
— désolé. je pensais à- tu sais-
— hm.
il ricane nerveusement, range le bazar avant de s’essuyer, d’enfiler un débardeur ainsi qu’un short - sa tenue pour les jours off - ouvre la porte pour se retrouver face à sa petite-amie. droite, une moue inquiète sur le visage, elle esquisse cependant un sourire quand les grandes mains de lucas trouvent ses hanches et qu’il la rapproche pour un baiser chaste.
— hey.
— ça a été ce matin ? il chuchote contre ses lèvres, l’embrasse de nouveau.
— c’était fastidieux. mais j’ai eu la moyenne malgré la fatigue à cause de vos cris désespérés dans la nuit.
— la compétition était rude, tu sais.
elle lève les yeux au ciel, se détache de son petit-ami pour s’asseoir en tailleur le matelas moelleux. pas totalement le sien, cependant. en emménageant ici, dans cet appartement en plein centre ville, les deux s’étaient accordés une chambre chacun. un moyen d’avoir son cocon, son chez-lui personnel. bien évidemment, ils s’invitent et offrent l’hospitalité à chaque fois que l’autre en a envie ou besoin.
— c’était comment hier ?
— sympa. dommage que tu ne sois pas restée.
— j’étais de mauvaise humeur.
— mais tu as loupé jane et dustin en train de chanter sur du rihanna…
— sérieusement ? uuuuurgh.
la rousse gesticule, se laisse tomber en arrière sur la couverture. l’image fait rire lucas qui la rejoint, s’allonge à côté d’elle pour déposer son crâne contre sa poitrine. avant même qu’il ne le comprenne, la main de max s’attarde dans ses cheveux courts, frotte tendrement son cuir chevelu du bout des ongles.
— t’as loupé peter, aussi.
— je l’ai croisé, ce matin. avant de partir.
— c’est un type chouette. même s’il est un peu trop parfait. c’est louche.
— n’est-ce pas ? je me disais la même chose sur le chemin.
— mais les pancakes étaient bons.
— m’en parle pas. j’en rêve alors qu’ils datent de tout à l’heure !
les deux s'esclaffent, reposant l’un sur l’autre comme chaque jour depuis des années maintenant jusqu’à la tombée de la nuit. le silence après la tempête. si ce n’est jane qui pousse doucement la porte en fin d’après-midi, s’installe au pied du lit pour regarder une série en compagnie du couple.
c’est le samedi que tout se gâte. si le début de la journée commence comme n’importe quel autre, le téléphone de dustin vibre un instant. ce dernier fronce les sourcils, observe l’écran avec de grands yeux. mike approche, le secoue un peu avec le bout de son pied pour savoir ce qu’il se passe. mais rien. pas dans l’immédiat.
— hm- euh- les gars, peter passe la nuit à la maison.
— cool ? et ? pourquoi t’as l’air d’un chien en manque de caféine ?
jane pouffe légèrement, s’imagine la chose. mais pas le joueur régulier de donjons et dragons. il se relève, éteint la télé qui diffuse une émission stupide depuis le milieu d’après-midi comme pour annoncer une nouvelle des plus dramatiques.
— quoi ?
— j’voulais voir si cindy allait embrasser josh bordeeeeeeeel ! tu saoules ! max grogne - bien vite suivie par will.
— ça va ? jane demande, commence à s’inquiéter.
le silence de dustin fait cependant déchanter tout le monde, le regard rivé sur le visage du jeune homme aux cheveux bouclés.
— j’ai pas les détails de ce qu’il s’est passé. mais vous affolez pas.
— dustin, dis-le nous clairement si c’est un tueur en série. qu’on soit prêt à toute éventualité. mike soupire.
— hein ? mais n’importe quoi ! juste- soyez tranquille avec les questions !
lucas lance un regard à max, tapote sa tempe comme un rappel à leur discussion du dernier jour. c’était trop beau pour être vrai. peut-être que dustin avait ramené un de ses camés dans leur cocon, finalement. quelqu’un qui allait taxer chocolat et énergie jusqu’à plus soif contre des pancakes, des parties de mario kart et un canapé bien trop cher pour ce qu’il est.
ding, dong.
dustin s’en va à la porte, laisse le petit groupe entre eux quelques secondes à peine puisqu’il revient accompagné. à ses côtés, peter reste droit comme un piquet, les yeux vitreux, les joues roses et la mine abîmée. un hématome souligne le haut de sa mâchoire et tire sur son œil tandis qu’une ligne rougeâtre s’étale jusqu’à son arcade. un mauvais coup, sûrement. c’est presque une certitude. il ouvre la bouche, semble chercher ses mots. il a un air à ses chiens qu’on abandonne au bord d’une route. lucas a presque pitié. alors il se relève, va rejoindre le duo sous le regard désapprobateur de sa petite-amie.
— t’as b’soin qu’on mette de la glace sur ton cocard. ça va gonfler, sinon.
peter ne répond pas, se laisse porter par la vague jusqu’à la cuisine. lucas lui fait signe de s’asseoir, examine la blessure comme s’il s’agissait d’un pronostic vital. ça fait presque sourire le jeune homme abîmé.
— c’est sympa, sinclair. mais j’te jure, j’vais pas m’écrouler.
— c’pour te remercier. pour les pancakes. et les antidouleurs.
max approche et s’installe à quelques mètres, semblable à un renard qui observe une curiosité avec méfiance. pourtant, on la bouscule et jane déplace ses doigts contre la blessure sans pour autant la toucher. mike suit, analyse le tout tandis que will pose quelques questions. si ça va, s’il a mal au crâne ou s’il a les paupières lourdes. avant de laisser dustin poser la question fatidique :
— qu’est-ce qu’il s’est passé ?
le silence devient lourd, les épaules du jeune homme se relevant comme pour exprimer une broutille. quelque chose d’habituel.
— un client du bar où j’bosse à penser que je mattais sa meuf. ça a dégénéré. il a décidé d’me refaire la figure.
— j’croyais qu’tu faisais de la boxe ! t’aurais pu le-
— de la capoeira, henderson. puis, je ne rends pas les coups hors de la salle. j’ai pas envie de perdre mon job.
— ça arrive souvent ?
— ça dépend des soirs, je dirais.
il remonte sa chemise de travers, ne s’attend pas à la poche de glace qui atterrit sur sa joue et sursaute si fort que lucas menace de lâcher sa prise sur le bloc de glace enseveli sous un tas de sopalin.
— t’as voulu m’assassiner, sinclair.
— peut-être.
— merci. c’est cool.
le sportif esquisse un sourire et peter le lui rend. c’est presque agréable de voir une nouvelle tête ici, de le voir expliquer la scène sortie d’un film autour des autres obnubilés. enfin de retour sur le canapé, il rejoint max, la bouscule légèrement. mais elle ne réagit pas, garde les sourcils froncés si fort que lucas s’imagine sa petite-amie avec des rides bien avant l’âge où l’on est censé en gagner.
— ça va ?
— hm. oui. ouais. j’imagine.
— tu ne l’aimes pas.
— c’est pas çaaaaa…
sa tête bascule en arrière et lucas suit le mouvement, observe quelques fissures de peintures qui perforent le plafond. il pense comprendre ce qu’elle veut dire. une bagarre n’empêche pas de rentrer chez soi. encore moins quand le coup semble si grossier. un peu de glace et c’est reparti. la preuve ! peter semble déjà reprendre des couleurs. mais l’histoire résonne avec celle de max, lui rappelle les moments de crises où elle venait toquer à sa fenêtre pour se cacher dans sa chambre jusqu’à ce que la colère de neil ne passe. peut-être se fait-il des idées. peut-être n’est qu’un heureux hasard, une histoire qu’il fabrique pour justifier sa présence. mais les hématomes que peter tente de cacher, il les a aperçu brièvement dans la cuisine. et il se demande ; si finalement, il n’a pas raison sur toute la ligne.
