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Une chance

Chapter 2: Se retourner

Summary:

Dame Séli n'y cru pas, quand on vînt lui annoncer l'arrivée d'un blanc bec à la tignasse noire et au gros nez, accompagné d'une petite brune aux joues rondes.

Notes:

(See the end of the chapter for notes.)

Chapter Text

Dame Séli n'y avait pas cru, quand la rumeur du retour du fils Pendragon avait atteint les murs de la forteresse de Carmélide. Elle avait considéré l'autre mollasson crevé depuis longtemps, c'était forcément une erreur. Un gars qui lui ressemblait, un imposteur, un petit malin qui pensait pouvoir faire son intéressant, rien de plus. Ils en avaient eu trente des comme ça, au court des dix dernières années. Des blancs becs à la tignasse noire et au gros nez, y en avait assez en Bretagne pour les confondre entre eux, et c'était d'ailleurs ce que faisaient les saxons. Ils tuaient à vue, ne prenant même pas la peine d'interroger l'imbécile qui se prenait pour l'élu des dieux. Bien sûr, Séli serait bien contente qu'un nouveau débarque, ne serait-ce que pour renverser le tyran qui la confinait à résidence depuis des années. Elle attendait encore que la Résistance se bouge le train, mais sans grande appréhension : avec les deux hurluberlus à sa tête, cette petite troupe de révolutionnaires n'irait jamais bien loin.

Dame Séli détestait attendre. Elle détestait dépendre de l'initiative d'un autre, et détestait voir celui-là faire quand elle savait pertinemment qu'elle ferait mieux. C'était pourtant ce qu'elle faisait, depuis bientôt dix ans : attendre, ne pas agir, ne pas résister, regarder les autres essayer et rater. Regarder son crétin d'époux jardiner toute la journée en se retenant chacune un peu plus de l'étrangler. Car ça ne servait à rien. Strictement à rien, et ç'en était devenu pathétique.

Mais quand elle s'imaginait résister, Séli se heurtait toujours à la même question : à quoi bon ? À quoi bon partir en guerre, à quoi bon renverser Lancelot et les traîtres qui l'entouraient, à quoi bon reprendre la couronne de Logres et tout ce qui allait avec. Ni elle ni Léodagan n'avait envie de gouverner cette terre décimée. Car rien ne pourrait réparer ce qui avait été fait au court des dix dernières années. Rien ne pourrait remplacer ce qui avait été perdu.

Suite à l'attaque de Lancelot sept ans plus tôt, la forteresse de Carmélide s'était peu à peu vidée de toute vie. Faute d'or dans les caisses et de bois pour le long hiver, l'aile ouest avait été abandonnée. Les chambres d'Yvain et Guenièvre, toutes deux scellées, n'étaient visitées que par les domestiques, qui avaient ordre de simplement faire les poussières, et surtout de ne rien déranger. Aucun des deux héritiers n'avait donné signe de vie depuis leur disparition. Pas une lettre de Guenièvre, pas une trace d'Yvain. Ils s'étaient comme volatilisés dans la nature. Et pendant leur absence, Dame Séli se plût à supposer leur survie.

Elle ne donnait pas cher de la peau d'un ancien Chevalier de la Table Ronde, mais avec un peu de chance, Yvain s'était inventé une nouvelle identité et avait quitté le Royaume assez tôt. Et avec encore plus de chance, il n'avait pas été trop con pour révéler qui il était à quiconque. C'était cette dernière condition qui empêchait Séli de se persuader réellement de la survie de son fils, car ça aurait été bien beau que le gamin développe des neurones pour survivre alors qu'il avait passé les trois quarts de sa vie à dormir. Pour autant, elle aimait y croire. Pour un temps, elle y avait presque cru.

Quant à Guenièvre, il fut plus dur de se convaincre, pour une raison très simple : ils ne reçurent jamais aucune lettre. Séli attendît patiemment et essaya d'y croire quand même, s'inventant n'importe quel indice de sa survie. Quelques mois après l'attaque de Lancelot, Fraganan leur avoua que son espion n'avait jamais croisé la princesse près du mur d'Hadrien. Mais cela ne voulait rien dire, avait insisté Séli : peut-être s'était-elle perdu en route – ça n'aurait pas été si étonnant de la part de la gamine. Peut-être avait-elle rejoint le seigneur Bohort par un autre chemin. Mais les années passèrent, sans aucune nouvelle ni de lui ni de Guenièvre.

Au bout d'un moment, il fallut tout l'acharnement d'une Picte pour se convaincre que oui, Yvain et Guenièvre sont vivants, mes gamins sont vivants et ils vont se prendre la raclée du siècle quand ils reviendront. Mais cette volonté, aussi farouche soit-elle, s'effilait à mesure que les années défilaient.

Et petit à petit, les fraises prirent un goût amer dans la bouche de Léodagan, et le oud sonna faux aux oreilles de Séli.

Ce fut lors d'un repas que celle de Léodagan lâcha, comme une douche froide sur toute la tablée :

« J'en ai plus, d'héritier. Alors merde. » Ce qui devait servir d'argument pour faire taire le seigneur Calogrenant résultat à un silence de mort suivit d'une assiette se fracassant sur le crâne du Sanguinaire.

Ce dernier lança un regard noir en direction de son épouse, qui le lui rendît avec encore plus de fureur.

« Quoi ? » Grogna-t-il, les dents serrées. « J'ai pas raison, p't-être ? »

Quiconque ne connaissait pas l'ours l'aurait jugé cruel, mais Dame Séli voyait bien l'œil humide que son chapeau pointu cherchait à cacher.

« C'est pas la question. » Répliqua-t-elle d'une voix qui se voulait froide, mais sonna brisée.

Le Seigneur et la Dame de Carmélide se fixèrent droit dans les yeux, comme pour trouver dans ceux de l'autre quelque chose qui aurait pu s'apparenter à du doute. Mais il n'y en avait plus. Ils avaient attendu trop longtemps pour ne pas rendre à l'évidence. Une évidence telle que Séli se trouvait incapable de même se la formuler sans être prise de nausée. Après tout, ça n'était pas naturel de se dire ça, elle qui était mère depuis si longtemps. L'idée restait donc coincée au fond de sa gorge, et ne remontait le long de sa nuque qu'à la nuit tombée pour tourmenter son esprit. Après avoir réconforté sa fille pendant des mois, c'était au tour de Dame Séli de ne pas pouvoir dormir seule.

Ses croyances perdurèrent encore quelques temps. Jusqu'à ce qu'un soir de veillée eût enfin raison d'elle, lorsque la mère vit le père allumer deux bougies supplémentaires en l'honneur de leurs enfants. La vue de ces petites flammes lui trouèrent définitivement le cœur.

Guenièvre et Yvain sont morts. Nous n'avons plus d'enfants.

Ces mots, ni elle ni Léodagan ne les prononcèrent plus jamais l'un à l'autre. Cette perte demeura dans le non-dit, comme tant de choses entre eux. La rancoeur, cependant, faisait trembler les murs de la forteresse. Une rage froide, envers Lancelot le tyran. Lancelot le tueur d'enfants.

 

Aussi Dame Séli n'y cru pas, quand on vînt lui annoncer l'arrivée d'un blanc bec à la tignasse noire et au gros nez, accompagné d'une petite brune aux joues rondes.

Elle se convainc même de ne pas y penser, en grimpant les marches de la forteresse pour aller observer les visiteurs dans les hauteurs. Après sept ans de deuil, Séli n'était pas prête à tout recommencer, surtout pas pour un idiot qui se prétendait être son gendre.

« Qui c'est cette fois ? Appela-t-elle en arrivant sur la rempart, encore plus ennuyée que d'habitude.

-D'autres burgondes ? Tenta naïvement le seigneur Calogrenant.

-Mais non voyons, ceux là sont bien installés dans l'arrière-court avec mon pignouf de mari. »

Séli n'arrivait toujours pas à croire que ces abrutis se trouvaient dans l'enceinte de son château. Invités qui plus est. Cette fois c'était certain, Léodagan avait pété une durite. Les Burgondes étaient là depuis presque une semaine, leurs tentes envahissaient l'extérieur et l'intérieur de la forteresse. Même en voulant exposer leur tentative de résistance à toute la Bretagne, ils n'auraient pas fait pire. Séli s'attendait à tout moment à un nouveau raid saxon, consciente que cette fois Lancelot ne serait pas aussi indifférent envers leur sort.

« Si c'est des saxons, je vous dis pas le pétrin dans lequel on est, continua le seigneur de Calédonie. Vous voulez que je fasse monter le seigneur Léodagan ?

-Pour quoi faire ? Répliqua Séli. Si c'est des saxons, il le saura bien assez tôt.

-Sauf que ça ressemble ni à des Saxons, ni à des Burgondes. Appela Élias de l'autre côté du rempart.

-Ça ressemble à quoi alors ?

-Ben j'en sais rien moi. » Élias plissa des yeux, le soleil qui reflétait sur la neige l'éblouissait trop pour voir en détails. « À des clodos. » Conclu-t-il, pour la plus grande impatience de Dame Séli.

« Quand je vous dis ''sonnez quand y a de la mouise'', » Adressa-t-elle aux deux gardes qui se cachaient derrière Calogrenant, « Je parle d'envahisseurs. Des gens armés, en armures, avec des armes. Pas quatre clodos paumés ! »

-Non mais attendez, repris Elias alors que les visiteurs se rapprochaient, ceux là ils sont différents. Ils sont habillés bizarrement.

-Oui enfin, qu'ils aient des fourrures à paillettes ou des guenilles trouées, vous vous doutez bien que mon intérêt reste le même.

-Tiens... mais c'est pas votre petite ça ? » S'écria Dame Fraganan.

À ces mots, Dame Séli se rua de l'autre côté des remparts, où se trouvaient Élias et la sœur de Léodagan. Au loin, plusieurs silhouettes se dessinaient sur la neige. Ils reconnurent aussitôt les seigneur Perceval et Karadoc, occupés à sermonner beaucoup trop fort une petite troupe de gamins sur l'importance de la discrétion en terrain hostile. Malgré leur allure de clodos et leurs cheveux sales, les deux chevaliers semblaient avoir gardé leur fierté, et l'avaient même accrue. Et à leurs côtés...

« Mais... c'est pas... » murmura Calogrenan avec des yeux ronds.

Le fils Pendragon, l'ancien roi de Logres, l'élu des dieux, avançait avec sa lassitude légendaire. Un blanc bec aux longs cheveux noirs et au nez ridé, qui était pourtant bel bien Arthur Pendragon armé de son épée magique.

-Il est vivant ce con là ! » Acheva Elias d'un souffle.

Mais ce n'était pas lui que Séli regardait. Elle refusait désespérément d'y croire, car c'est pas possible. Mais la tâche devînt tout bonnement vaine lorsque ses yeux distinguèrent enfin le visage de Guenièvre.

« Je pensais qu'elle était morte ? » Ajouta Fraganan avec beaucoup trop de légèreté.

Les yeux rivés sur sa fille, Séli demeura muette, figé dans l'incompréhension totale. Car vraiment, comment réagir quand la gamine que vous croyez cannée depuis presque dix piges refait surface devant votre porte, qui plus est accompagnée par son mari pas tout à fait mort non plus ? Séli n'en avait pas la moindre idée, mais manqua de tomber en se précipitant dans l'escalier pour rejoindre la porte d'entrée.

Séli fut frappée par la transformation de Guenièvre. Ignorant royalement les autres visiteurs, y compris l'ancien roi de Logres, elle s'était avancé directement vers sa fille pour s'arrêter net devant elle. Elle n'avait jamais passé autant de temps sans la voir. Naïvement, Séli s'était même imaginée la retrouver identique à la dernière image qu'elle avait d'elle. Même lors de son escapade en forêt avec Lancelot, seuls quelques mois les avaient séparées, et Guenièvre était revenu plus ou moins la même, si ce n'était quelques rêves en moins dans la tête et l'air un peu honteux. Mais cette fois, le temps avait eu son poids sur les traits de sa fille. Ses cheveux étaient plus longs, sa peau plus pâle. Ses joues étaient toujours aussi rondes, mais des plis s'étaient dessinés autour de sa bouche, de son front, de ses yeux. Toujours brillants, ceux là semblaient emplis de quelque chose de nouveau, quelque chose de plus sombre, de plus grave, qui indiquait à sa mère que ce qui avait retenu Guenièvre si longtemps loin d'elle n'avait rien à voir avec de pauvres liens en tissu attachés à une branche. Pas d'ecchymose, ni la moindre blessure apparente, mais quelque chose de fragile dans le regard de sa fille.

« Eh ben, vous me dites rien ? » Lança cette dernière.

Pas fragile, non.

Guenièvre toisa sa mère, sentant quelque chose monter en elle. De la déception ? Elle pouvait sentir les questions qui se bousculaient dans la bouche de sa mère, son silence la rendait mal à l'aise. Des mots blessants lui revenaient en mémoire, ceux qu'elle avait affronté penaude suite à son séjour en forêt avec Lancelot. Guenièvre voulait l'entendre de nouveau, la voix ferme et accusatrice caractéristique de sa mère. Seulement pour se prouver que ce n'était pas un mirage.

Car cela faisait sept ans. Sept longues années de solitude dans une tour trop haute pour fuir et pas assez pour se laisser tomber. Sept ans à se demander ce qu'il se serait passé, si seulement elle avait écouté sa mère. Si seulement elle ne s'était pas arrêtée.

C'était devenu un autre tourment qui occupait ses nuits, remplaçant parfois la baignoire poisseuse. Cette nuit rythmée aux coups des saxons, bam bam bam contre la porte de la forteresse. Guenièvre court, main dans celle de sa mère. Bam bam bam, celle-ci disparait, remplacée par une dague brillante que Guenièvre serre de toutes ses forces. Bam bam bam, elle court de plus en plus vite, dans des bois toujours plus denses, toujours plus sombres. Des fantômes blancs voltigent autour d'elle. Leurs griffes s’emmêlent à celles des arbres, elles s'accrochent à ses vêtements, à ses cheveux, à sa peau.

Bam bam bam, les coups s'accélèrent. Un tissu blanc s'enroule autour de son cou, et serre, serre, serre encore jusqu'à l'étouffer. Ce n'est que lorsqu'elle pense enfin mourir que son rêve s'estompe, et la laisse tremblante dans le noir de la tour de Ban.

Trop de choses et si peu s'étaient passées en sept ans de captivité. Trop de fois elle avait imaginé ce moment, son retour en Carmélide. Certains jours, les retrouvailles étaient joyeuses : ses parents l'enlaçaient, puis ils riaient autour d'une tarte aux fraises miraculeusement délicieuse, Yvain était là. Ça sonnait faux, mais parfois ça faisait du bien de se dire que c'était possible: qu'ils étaient capables de se réunir autour d'une table sans casser les assiettes. D'autre jours, souvent ceux qui suivaient une visite de Lancelot, Guenièvre s'imaginait affronter les piques de sa mère, les rugissements de son père, leurs humiliation publique pour ne pas avoir obéit. Pour ne pas être plus prudente, plus intelligente, plus forte. Et certains jours, les pires sans doute, elle se voyait découvrir un pays rasé, et s'écrouler sur les tombes de ses souverains.

Jamais elle n'aurait imaginé se confronter à un tel vide. La déception de Guenièvre monta rapidement en agacement. Elle ne les reconnaissait pas. Le mutisme de sa mère, sa façon de la regarder, et le silence gêné qui s'était installé autour d'eux lui donnaient envie de crier.

« Vous ne me dites rien ? » Répéta-t-elle, cinglante. « Ça vous fait rien, de me revoir ? Vous pensiez que j'étais où, à la pêche ?

-Mais... enfin vous... enfin je... » Tenta plusieurs fois Séli, mais les mots ne venaient pas.

À ses côtés Arthur voulait se faire tout petit. Aux retrouvailles entre ses beaux-parents et sa femme, il s'était attendu à tout sauf à ça. Car si les repas du temps de Kaamelott l'avaient habitué à entendre rouspéter dans tous les sens, il ne se souvenait pas d'une fois où Guenièvre avait été plus virulente qu'eux. Elle semblait prise d'une aigreur sur laquelle elle s'asseyait depuis bien plus de dix ans, et jamais Arthur n'avait vu Dame Séli dans cet état. Si la situation n'avait pas été aussi dramatique, il en aurait même ri. Sa belle-mère restait muette, ce qui ne faisait qu'attiser la colère de sa fille.

« Mais réagissez bon sang ! Vous n'avez aucune question ? La dernière fois que j'ai disparu comme ça, vous m'avez pas lâchée pendant des mois. Vous vous êtes pas demandé où j'étais, pendant sept ans ?! » Guenièvre martelait ses mots si fort qu'ils résonnaient dans la lande. Ses joues avaient rougies, ses yeux aussi. « Allez-y alors!  Hurlez-moi dessus, donnez moi des baffes, traitez-moi de tous les noms ! Qu'est-ce que vous attendez ? » Elle sentit sa voix faiblir, cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas crié. Mais elle n'avait pas fini. « Avez-vous seulement essayé de me trouver ? Ça vous a pas paru bizarre non, pas de lettre, rien ? Vous vous en foutiez ? »

La mine déconfite de sa mère la dégoûtait. La tour de Ban n'était qu'à trois heures de marches de la forteresse de Carmélide, à peine éloignée des chemins, et entourée de soldats saxons jours et nuit. C'était quand même pas croyable que personne, personne n'ait tiqué sur la fumée qui s'échappait des cheminées d'une tour en ruine. Comment le royaume entier avait-il pu manquer ça, alors que Guenièvre supposait être haute dans la liste des personnes portées disparues. N'avaient-ils vraiment rien tenté ? La bouche de Séli s'était mise à trembler, et résistants comme ancien roi gardaient tête baissée, évitant son regard à tout prix. Derrière sa mère, Guenièvre aperçut son père qui s'approchait. Un vieil homme au chapeau pointu, le pas lent et fatigué, qui s'arrêta lui aussi à quelques mètres d'elle. Il arborait un air qu'elle n'avait encore jamais vu sur son visage, le même que sa mère. Le choque, comme s'il avait vu un fantôme. Son silence glaçait le sang de Guenièvre, elle ne le comprenait pas. Et enfin, la réalité vînt la frapper, comme si le ciel s'était écrasé sur sa tête. Elle comprit pourquoi.

« Vous me pensiez morte. » murmura-t-elle d'une voix cassée.

Plus déçu ni enragée, pas choquée ni apeurée, ou peut-être tout à la fois. Guenièvre ne savait pas exactement ce qui bloquait désormais sa gorge et faisait brûler ses yeux. Elle avait juste envie de les frapper.

De les cogner tous, un pas un. Karadoc, Perceval, leur troupe de résistants pas foutus de renverser Lancelot après toutes ces années. Kolaig, son prétendu prétendant pas foutu de grimper trois mètres. Arthur, son ex-mari pas tout à fait mort et pas foutu de lui adresser plus qu'un bonjour après trois heures de marche et dix années d'absence. Et Léodagan et Séli, ses parents pas foutus de l'être. Guenièvre bouillonnait de rage contre le monde qui l'avait abandonnée. Ils se tenaient tous las et fatigués, comme des ombres d'eux-même ; calmes là où elle les voulait enragés, silencieux là où elle les voulaient rugissants. Ils n'étaient plus que des mirages de ceux qu'ils étaient avant, et elle même se sentait vide. Épuisée d'avoir attendu si longtemps pour ça.

« Dites quelque chose. » Guenièvre ne savait plus s'il s'agissait d'un ordre ou d'une supplication.

Tout ce qu'elle voulait, c'était entendre les voix de sa mère et de son père, fussent-elles grincements ou grognements.

« Ben... non, moi je pensais pas. » Intervînt soudain le seigneur Perceval avec toute la légèreté du monde.

Tout le monde se tourna vers lui, cherchant le sens de sa phrase. Impatient et frigorifié, Arthur se força à demander éclaircissement.

« De ? Tenta-t-il, se maudissant déjà pour la connerie qui allait suivre.

-De quoi ? » Et évidemment, Perceval ne le décevait jamais.

« Vous pensiez pas quoi ? Retenta Arthur, déjà grandement agacé.

-Je pensais pas quoi ? Perceval haussa les sourcils. Non mais je pensais rien moi.

-Non mais – » Arthur souffla. « Vous pensiez rien par rapport à quoi ?

-Bah à rien. » Perceval regardait son roi, inquiet de l'irritation qui marquait ses syllabes.

Il voyait bien qu'il avait dit une connerie, mais il ne voyait vraiment pas quoi. Sa seule intention avait été de faire avancer un peu la conversation, qui, semblait-il, pédalait un peu dans la neige molle. Et c'était dommage, parce que le retour du roi, Perceval ne voyait pas ce qu'il y avait de plus entraînant. Au lieu de ça, il sentait son ventre un peu lourd, comme s'il avait avalé un gros caillou. Sauf que c'était pas possible, parce que s'il avait avalé un gros caillou, il serait mort, et puis même, il se souvenait pas avoir avalé de caillou. Il aurait bien voulu faire quelque chose pour les traits fatigués du roi, pour les yeux mouillés de la reine, mais les sourcils froncés du seigneur Léodagan le dissuadaient de prononcer un mot de plus. Malheureusement, son compère de toujours n'eut pas cette présence d'esprit.

« Bon sinon, vous nous faites rentrer ou pas ? Dit le seigneur Karadoc visiblement encore plus à côté de la plaque que son compère. Ç't'a dire que nous, on aime plus trop le plein air voyez, rapport aux saxons qui nous collent aux culs. D'ailleurs j'me demande bien ce que vous avez fait pendant tout ce temps, à la surface. »

Arthur soupira longuement devant l'air beaucoup trop confiant de Karadoc. En dix ans caché sous terre, ce dernier n'avait visiblement toujours pas appris à se taire. La remarque lui valut pourtant enfin la réaction de son beau-père, sous la forme d'un grognement.

« Décarrez, ordonna-t-il à l'adresse des résistants, à l'intérieur ou dans vos trous, j'm'en fous. Mais fermez-là. »

Satisfait de son invitation, Karadoc avança vers la forteresse suivit d'une troupe de résistants aux têtes baissées. Guenièvre ne bougea pas, Arthur non plus. Perceval demeura quelques instants de plus, ses yeux passants des souverains de Carmélide à Guenièvre, pour retomber sur Arthur qui le pressa silencieusement de s'en aller. Le chevalier s'exécuta aussitôt, et son roi envia la distance qu'il mettait entre lui et les retrouvailles familiales. Une part de lui voulait faire de même, mais il ne pouvait se résoudre à laisser Guenièvre seule avec ses parents.

Des larmes avaient fini par ses faufiler le long de ses joues, de fureur, de haine, de chagrin, Arthur ne savait plus dire. Il n'y avait rien à en dire, de toute façon. Il comprenait bien le silence de ses beau-parents, puisqu'il se sentait aussi coupable qu'eux : en dix ans, il s'était à peine posé la question de la situation de sa femme. Guenièvre, comme tous les autres, faisait partie d'un passé qu'il avait essayé de toutes ses forces d'oublier. Et maintenant qu'il voyait l'ampleur des dégâts liés au règne de Lancelot, l'homme qu'il avait lui-même placé sur le trône, Arthur aurait préféré ne jamais revenir. La culpabilité sourde de sa vie lointaine n'était rien comparée à celle que ses membres rouillés devaient désormais porter – elle se faisait plus lourde et plus douloureuse à chaque nouvelle étape de son retour. Arthur ignorait combien d'autres mauvaises nouvelles dans le genre il pourrait supporter avant de plonger de nouveau là où il avait faillit sombrer, dix ans plus tôt. Et les visages blêmes de Léodagan et Séli n'aidaient pas, car il lui était étrangement facile de s'imaginer ce qu'ils avaient pu ressentir. Perdre un enfant, il n'y avait rien de pire. Arthur en était convaincu.

L'expression de Dame Séli reflétait celle de sa fille, à la différence que ses joues ne perlaient pas de larmes. Pourtant, sa gorge était sèche et ses yeux épuisés, comme si elle avait trop pleuré. Séli avait encaissé chacune des paroles de Guenièvre comme des coups de poings dans le ventre. Car elle disait vrai : Séli avait méprisé l'inaction de Léodagan et l'inefficacité de la Résistance, avait maudit l'abandon d'Arthur et s'était promis la tête de Lancelot. Elle avait haït le monde entier pour la disparition de ses enfants, sans jamais s'en aller les chercher elle-même. Tout se mélangeait en elle : la joie de retrouver Guenièvre et la douleur qu'elle avait ressenti à sa perte, la peur de la perdre à nouveau, et désormais cette honte vive et muette. Elle grandissait en elle, la rendait incapable de lui accorder le moindre mot de bienvenue ni même d'excuse. Elle voulait serrer sa fille dans ses bras, alors qu'elle se savait coupable du pire des crimes que l'on avait attribué à une mère : l'abandon.

« Je m'en vais. » Souffla finalement Guenièvre après un long moment.

Les peurs de Séli remontèrent aussitôt lui offrir la force dont elle avait besoin pour retrouver la parole.

« Où ça ? » Fit-elle d'un voix qu'elle savait trop grave pour ne pas être agressive.

Cette fois, ce fut Guenièvre qui évitait le regard de sa mère. Elle savait que si elle croisait ne serait-ce qu'un instant ces yeux, le remord la submergerait. Elle ne voulait pas hésiter : elle devait partir.

« Je ne sais pas... » Elle irait d'abord à la tour bien sûr, mais ça Guenièvre savait ne pouvoir l'avouer sans en être formellement interdite. « Loin. Sur le continent, peut-être. Il doit bien y avoir un moyen d'y accéder. »

L'épaule en rideau d'Arthur témoignait du contraire, mais ce dernier se gardait la contredire. Qu'il ose, pensa-t-elle. En dix ans, elle avait gagné en réparti.

« Il n'y a plus rien pour moi ici. » Conclu Guenièvre en rencontrant enfin le regard grave de son père.

Elle ne s'était jamais senti aussi exposée sous ce dernier. Elle avait l'impression qu'il lisait en elle, cette phrase qu'elle n'arrivait pas à prononcer. Trop dure à dire et à entendre.

À quoi bon rester là où l'on m'a déjà veillée.

Peut-être Léodagan l'entendait-il, puisqu'il prit enfin son courage à deux mains et réduit la distance qui le séparait de sa fille pour l'enlacer. Geste rare, qui laissa Guenièvre tout aussi surprise qu'Arthur, mais elle répondit très vite de la même étreinte. Ils étaient rares, les câlins du Sanguinaire, alors elle les savait précieux.

« Restez. » Dit-il les yeux cachés dans son dos.

Guenièvre ignorait s'il s'agissait d'un ordre ou d'une demande. Elle ignorait si elle se sentait d'accepter l'un comme l'autre. Mais la colère s'évanouissait sous l'effet de la fatigue, et de tous les sentiments qui se battaient encore en elle. Léodagan desserra l'étreinte pour verrouiller ses yeux dans les siens, cherchant à exprimer ce qui lui venait difficilement en mots.

« Au moins le temps d'un repas. » Ajouta-t-il d'un ton qui se voulait plus doux. Il avait senti le mouvement de recul de sa fille, il ne voulait pas la faire fuir. Il ne supporterait pas de la voir s'en aller de nouveau. Pas tout de suite.

Guenièvre scruta quelques instants les yeux vieillis de son père, cherchant l'once d'une menace. Les repas en tête à tête avec ses parents n'étaient définitivement pas ce qu'elle considérait comme de bons souvenirs, mais la perspective faisait crier son ventre. Retrouver sa terre natale, même pour un temps, était aussi loin de lui déplaire.

« Pour un repas, répondit-elle. C'est d'accord. »

Elle senti Arthur se détendre à ses côtés. Elle n'avait pas pris conscience qu'il était resté là, mais en était reconnaissante. Un instant, elle s'interrogea sur la possibilité qu'il parte avec elle, mais l'espoir s'estompa aussi vite qu'il était apparu. Non, bien sûr qu'Arthur ne viendrait pas. Après avoir râlé tout le long du chemin qui séparait la tour de Ban de la Carmélide, elle doutait qu'il veuille la suivre dans le sens inverse.

« Croyez-moi, vous serez pas déçue. Dit Séli, reprenant peu à peu sa prestance. Votre père a des invités de marque »

Léodagan grogna bruyamment et feignit l'agacement.

« Vous savez ç'qu'ils vous disent mes invités ?

-M'en fous, ils parlent pas la langue. »

À ces mots, un cri familier résonna dans la lande, comme pour confirmer les dires de Dame Séli. Arthur senti ses oreilles siffler au ridiculement célèbre « ROUBASKAYA ! », et son mal de crâne monter en flèche. Il poussa un énième soupir, suivit d'un souffle amusé de sa femme. Bien que souvent agacée par ce tic au long du voyage, qui témoignait de l'éternelle insatisfaction d'Arthur, Guenièvre devait bien avouer que celui-ci la réconfortait tout autant que les disputes de ses parents.

« Roh, commencez pas vous, gronda Léodagan à l'adresse d'Arthur. Si c'était pour râler, fallait pas vous embêter à ressusciter. »

Arthur roula des yeux. « Non mais j'ai rien demandé moi hein... » grogna-t-il dans sa barbe avant de s'avancer à son tour vers la forteresse.

Il sursauta en sentant le bras de Léodagan lui attraper les épaules, pile là où se trouvait sa blessure. Il était évident que le seigneur de Carmélide n'avait aucune idée de comment accueillir son gendre revenu des morts, et ce dernier redoutait que le geste d'affection parte trop loin. Déjà qu'il avait perdu l'habitude de tout ce remue ménage, Arthur était certain qu'il ne supporterait pas une embrassade de son beau-père. Bien heureusement pour lui, celui-ci se contenta de le toiser un instant avant d'acquiescer et de le relâcher, sauvant ainsi leur virilité si fragile.

Guenièvre s'apprêtait à suivre son époux et son père, mais sa mère demeura plantée devant elle. Moins tendue que tantôt, Séli se résolu enfin à lui adresser un sourire, un vrai, et de se convaincre que oui, Guenièvre est de retour. Ma fille est vivante. Séli s'approcha enfin pour venir presser ses mains de chaque côtés de la tête de Guenièvre, le souvenir de leurs adieux lui revenant douloureusement en mémoire.

« Merci d'être revenue. » Murmura-t-elle.

Pas pour longtemps. Pas pour toujours Juste le temps d'un repas. Elles le savaient toutes les deux. Guenièvre lui rendit un sourire timide.

« Merci d'être encore là. » Répondit-elle.

Leurs gorges étaient encore nouées de paroles tues. Où étiez-vous ? Que s'est-il passé ? Que va-t-il se passer ?

Et Yvain ?

Des questions pour un autre temps, que les souverains de Carmélide parviendraient peut-être à formuler plus tard. Pour l'heure, c'était un repas chaud, la préparation d'un coup d'état, et la promesse, peut-être, d'une nouvelle ère. Guenièvre n'avait pas encore réfléchit à la place qu'elle voulait occuper. L'avenir lui était flou, mais au moins il ne lui était plus verrouillé par un mariage arrangé ou une tour en ruine. Un repas, et elle serait libre. De partir ou de rester, l'idée était plus ou moins catégorique en fonction de ce à quoi son esprit s'accrochait. Une couronne de fleur, cristallisée comme endormie, revenait inlassablement la questionner. C'était pourquoi elle devait la récupérer. Une réponse se figurerait peut-être en la tenant entre ses mains. Peut-être pas. Quelle qu'elle soit, Guenièvre était prête à s'y confronter.

 

Notes:

Alors,
Je vous JURE j'ai essayé de faire moins triste que le premier chapitre, mais je dois être branchée tragico-drama ou quelque chose.
Sachez qu'en commençant cette fic, je n'avais AUCUNE idée d'où ça allait partir et surtout de comment finir. Je m'excuse si ça se ressent à la lecture. Je remercie ma soeur de m'avoir débloquée plusieurs fois d'ailleurs, ainsi que le morceau Saeglopur de Sigur Ros qui a grandement influencé la fin.
Je dirais pas que je suis entièrement satisfaite de ce que ça donne finalement, mais bon si je la publie pas maintenant je vais jamais le faire.
J'ai beaucoup aimé écrire cette fanfic, et j'espère que la lecture en aura été agréable,
Sur ce, je vous dis bonne journée/soirée :)

Notes:

* Selon la page Wikipédia, le mur d'Hadrien ''traverse le nord de l'île d'ouest en est, de la mer d'Irlande à l'embouchure du fleuve Tyne, sur la mer du Nord.'' Il me fallait un point de repère.

Merci d'avoir pris le temps de lire, n'hésitez pas à me laisser un petit commentaire si le coeur vous en dit !