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Summary:

Valérian avait toujours été un cas particulier ; remarquable et parfait, mais pas dans le bon sens du terme - ses qualités avaient tendance à énerver plutôt qu'autre chose, quand ce n'étaient pas ses défauts qui s'en chargeaient. Raymond le détestait, Marcello ne l'aimait pas plus, Mister Univers le leur rendait bien et ne serait-ce que par pur esprit de camaraderie, Yvon s'était toujours senti en devoir de ne pas lui trouver de bons côtés non plus. Pas comme si c'était très difficile.
Ce n'était pas censé l'être, en tout cas. Ça ne l'avait jamais été jusque-là. Ça n'aurait pas dû l'être.

Mais entendre Valérian rire - rire vraiment, pas pour se moquer -, ce n'était pas si terrifiant qu'il l'aurait imaginé.

Chapter 1: No Yvon u wont die

Notes:

J'ai fait un peu court !!! Et j'en suis fier, oui. Laissez mOI OK
Je vais écrire ça sans pression trkl et ce sera juste mignon 90% du temps. Watch me.

Chapter Text

« ... Raymond.

-Quoi ?

-On est pas ensemble. »

Index posé sur son nom, regard rivé sur le visage défait de son meilleur ami, Yvon ne réussit même pas à correctement interpréter ses propres paroles.

« Hein ? Mais — »

Il n'eut pas la force de hausser les épaules. Son bras retomba le long de son corps et il fit un pas sur le côté, sans rien dire, laissant à Raymond la place de se glisser près des feuilles soigneusement accrochées dans le hall. Il savait que ça ne servait à rien de vérifier, qu'il avait relu trois fois au moins chaque liste, mais il ne l'empêcha pas de le faire pour autant. Ça ne l'aura pas étonné plus que ça de s'être trompé, de toute façon.
A défaut de savoir quoi en faire d'autre, Yvon noua ses mains devant lui.
Derrière ses verres épais, Raymond plissa des yeux ennuyés. Son doigt glissa le long de la liste des Terminale S 1, puis des Terminale S 2, sans se soucier des personnes autour qui auraient pu trouver leur manège bizarre ou leur désespoir exagéré.
Un peu plus conscient du monde extérieur que ses amis, Yvon baissa la tête. Puis, quand Raymond n'eut pas l'air de vouloir s'écarter avant d'avoir percé un trou dans la liste et imploré tout les Dieux de l'Olympe d'intervenir, il ramena les bords de son foulard au-dessus de sa bouche.
Marcello, un pas en arrière, avança jusqu'à lui en le voyant se ramasser comme un escargot craintif. La tape qu'il administra sur son épaule ne l'aida pas beaucoup, mais ça le rassura tout de même un peu.

« Mais ça craint ! Pourquoi y'a deux classes de S, d'abord ?

-Vous seriez quand même beaucoup, à soixante, fit remarquer Marcello en glissant une main perplexe dans ses boucles noires. Déjà que trente c'est pas mal...

-Okay, mais — »

La protestation de Raymond se retrouva bien vite étouffée en gargouillis incompréhensible. Quand Marcello citait la logique et tout ce qui allait avec, c'était fichu d'avance ; il ne quittait pas le grand navire de la solidarité fraternelle sans raison. En général, c'était que le tout avait coulé depuis longtemps.
Pourtant, aussi loin par le fond soit déjà le Titanic, et peu importe que ce soit lui qui ai remarqué le désastre en premier, ce n'est qu'en voyant ses deux amis soupirer à l'unisson qu'Yvon réalisa les implications de sa propre découverte. Les réalisa vraiment, en tout cas — dans toute leur entièreté, avec ce que ça allait amener comme conséquences plus ou moins agréables.

Depuis la maternelle, il n'avait jamais été seul dans sa classe.

La sonnerie les ramena sur terre d'un grand coup de gong dans les tympans ; ils se regardèrent tout trois sans trouver les mots justes pour se réconforter.

« Allez, on se reprend ! s'exclama Marcello en levant le poing en l'air, l'air presque heureux comparé aux têtes d'enterrement de ses deux meilleurs amis. On va en classe et on se regroupe à la récré pour évaluer la situation, okay ? »

Un écho de "okay" vint lui répondre, triste comme la mort, et il leur tapota gentiment le dos avant de les pousser vers l'entrée du bâtiment.
Mains serrées nerveusement autour des lanières de son sac à dos, Yvon tenta de se persuader qu'il n'y avait jamais eu de "si on survit" dans les ordres on ne peut plus clairs de Marcello. Ce n'était quand même pas compliqué, si ? Il pouvait survivre deux heures sans mourir. Il ne risquait pas de mourir. Pas physiquement, en tout cas. Pas concrètement. Son cœur n'était pas faible à ce point-là, qu'il sache — et s'il avait décidé de lâcher, la présence de ses amis sur le lieu de crime n'aurait pas changé grand chose. Ils n'étaient pas médecins.

Pourquoi il s'en faisait autant, sérieusement ? Ça ne pouvait qu'aller. Marcello était dans une classe différente depuis la Première et il ne lui était rien arrivé.

Oui, mais c'est Marcello. Et Marcello est débrouillard. Pas toi.

Planté devant l'escalier, il inspira très fort et fit taire ses inquiétudes.

Allez.



Yeux rivés sur les silhouettes des autres lycéens dans le couloir, Yvon raffermit sa prise sur les lanières de son sac.
Mon Dieu. Il allait mourir.
Et il savait que non, il n'allait pas mourir, il se l'était déjà expliqué, mais si. Il allait mourir. Il n'avait jamais été seul ; jamais. Il n'avait pas eu à se trouver de partenaire d'exposé depuis longtemps. S'octroyer une place en classe n'avait jamais été un problème, non plus, puisqu'il avait toujours un ami plus rapide auprès duquel s'installer. Il avait quelqu'un sur qui compter en cas d'absence (et il l'était souvent, avec ses problèmes médicaux et ses allergies). Il ne s'était jamais retrouvé sans personne avec qui discuter pendant les intercours.
Il aurait pu gérer une nouvelle situation, peut-être. Mais trente mille ?
Et évidemment — comme par hasard, comme si ce n'était pas déjà assez terrible comme ça —

Valérian, adossé au mur de l'autre côté de la porte, à peut-être un mètre, se tourna vaguement vers lui.
Comme piqué au vif, Yvon se remit à fixer intensément le bout de ses tennis.

Ça n'aurait pas été drôle s'il ne s'était pas retrouvé avec lui, hein.
Évidemment.

Comme il ne trouvait rien d'autre à faire et que le professeur n'arrivait toujours pas, il sortit son téléphone de la poche de son jean. Il n'aimait pas trop pianoter dessus, d'habitude, mais le moment n'était pas exactement habituel non plus. Il ne pouvait pas envoyer de SMS à Raymond ni à Marcello, au cas où ils aient oublié de le passer en silencieux, et n'avait pas grand monde à part eux qui aurait pu vouloir de ses nouvelles. Ses parents auraient paniqué s'il leur avait envoyé quoi que ce soit ; il avait plus ou moins promis de ne le sortir qu'en cas de problème, de besoin, de nécessité, bref — pas pour passer le temps ou faire semblant d'être occupé. Se sociabiliser, c'était important.
Et il n'en doutait pas, franchement, mais là tout de suite il aurait préféré câliner un cactus plutôt que devoir engager la conversation avec qui que ce soit.
Au primaire, c'était plus facile. Ils étaient trop peu nombreux pour ne pas tous se connaître ; au bout de plusieurs années, tant qu'à faire, une certaine cohésion s'était formée. Souvent bonne, parfois mauvaise, mais une cohésion quand même.
Au collège, ils avaient été mélangés avec dix fois plus d'élèves et séparés dans des classes bien plus nombreuses. Ç'avait été la catastrophe. Il avait eu la chance de prendre les mêmes options que ses amis et d'être relégué dans les mêmes classes pendant quatre ans,  mais ça ne l'avait pas empêché de se sentir perdu au milieu de tout les autres. Certains lui étaient familiers, il y en avait même quelques-uns avec qui il s'entendait un peu, et personne ne lui avait cherché trop d'ennuis, même si c'était arrivé — mais malgré tout, la sensation d'étrangeté avait persisté jusqu'au lycée.

Toujours soit-disant absorbé par des messages qu'il avait déjà lu cent fois, il jeta un coup d’œil en biais à Valérian.
Il discutait avec une fille dont il avait oublié le nom. Son meilleur ami — Méderic — n'avait pas l'air d'être dans le coin ; moue aux lèvres, Yvon se rendit compte qu'il n'avait aucune idée de la filière dans laquelle le brun se trouvait. Évidemment que Valérian était en S, parce que, duh, Valérian n'aurait pas été dans une filière de losers ou de moins-bien-que-les-autres — mais Médéric ? Aucune idée.
Il ne s'était jamais entendu avec eux, même si c'était surtout après Raymond qu'ils en avaient, alors il avait cessé de leur prêter de l'attention aussitôt qu'ils avaient décidé d'en faire de même. C'était mieux comme ça. Et avec un peu de chance, le voir tout seul et très stressé dans son coin ne donnerait pas envie à Valérian de se moquer de lui ou quoi que ce soit.
C'était fou, quand même, à quel point des trucs vieux de plusieurs années refusaient de le quitter.

« Désolé du retard ! Vous savez ce que c'est, la rentrée, tout ça... »

Un petit sourire poli aux lèvres, Yvon regarda leur professeur principal ouvrir la porte dans un soupir. Il le connaissait, au moins. C'était leur professeur de physique ; pas sa matière de prédilection, mais il enseignait très bien et ne se moquait jamais de personne. Il l'aimait bien.
Un peu ragaillardi par cette découverte, il laissa quelques élèves passer avant lui puis se faufila à l'intérieur.
Courageux mais pas téméraire, il visa une place sur le côté du premier rang. Pas tout devant, mais pas loin non plus. Là où on le laisserait tranquille sans le croire fayot pour autant.
Une petite brune qu'il avait connu l'an dernier lui demanda si elle pouvait s'asseoir à côté de lui, et il s'empressa d'acquiescer. Il crut presque qu'elle allait immédiatement se tourner pour parler avec ses amies, qui ne devaient pas être loin, mais même pas. Elle prit le temps de lui dire bonjour et de lui demander des nouvelles ; mains et estomac noués mais de l'air plein les poumons, il lui répondit sans hésiter.
Et, pendant un instant, il se retrouva léger, tranquille, à penser qu'il avait été stupide de s'en faire ; parce qu'évidemment, que ça allait bien se passer. Il n'y avait aucune raison que ça se passe mal.

Ça pouvait même être bien ; comme pour tout dans la vie, il suffisait d'y mettre du sien.

 


 

En théorie, du moins.

« C'est horrible. C'est atroce. »

Visage entièrement caché derrière son écharpe carrée, Yvon sentit vaguement les mains de Marcello et de Louise lui tapoter chaque épaule.

« Yvon, c'est pas horrible. Ni atroce. Tu peux arrêter de te cacher, je t'assure.

-Non » gémit-il, mains plaquées plus fort contre le tissu.

Il rougissait beaucoup trop vite. Ça faisait ressortir ses taches de rousseur et les imperfections de sa peau. Les allergies avaient tendance à laisser des traces décolorées à certains endroits, et la plupart des traitements anti-acné lui donnaient des allergies, alors il ne pouvait pas en prendre et se retrouvait avec des boutons. Il détestait sa peau.
Mais ce n'était pas le problème, pour une fois.

« Her, dis toi ça, tenta Marcello, sur sa gauche, en lui frottant énergiquement le dos. Tu aurais pu appeler ton prof maman, au lieu de la cantinière. C'est moins l'affiche, là.

-Merci, tu me rassures beaucoup. Maintenant je vais penser à ça toute la journée et je vais forcément finir par appeler quelqu'un maman et oh mon Dieu. »

Ses amis durent hausser les épaules et abandonner le combat quelque part au bout du dixième soupir à maudire son sort, parce qu'il les entendit se remettre à parler entre eux. Il ne s'en offusqua pas, loin de là ; quand il paniquait et se mettait en boucle, il valait mieux le laisser tranquille. Ça lui laissait le temps de passer à autre chose sans avoir l'impression de gêner tout le monde. D'être obligé d'aller mieux maintenant, là, tout de suite. Il préférait pouvoir respirer à son rythme.
Quand Raymond lui demanda s'il allait mieux ou s'il voulait aller à l'infirmerie, la simple perspective de devoir parler à l'infirmière le fit sortir la tête de son écharpe.
Son repas ne lui disait plus rien, avec tout les nœuds qui lui serraient la gorge et l'estomac, mais il savait qu'on le forcerait à manger s'il ne le faisait pas de lui-même. Pas qu'il soit  sous-nourri, loin de là, mais c'était juste comme ça. Ils s'inquiétaient de la santé des autres. Alors il planta une fourchette hésitante dans son céleri, les joues encore brûlantes, et tenta de raccrocher les wagons qu'il avait raté.

« Hahaha c'était génial ! J'ai eu tellement de mal à croire que c'était vous, je vous avais pas du tout reconnus !

-Heeeer, gémit Raymond, visiblement mal-à-l'aise. C'était un plan très intelligent. Tu vois, mes déguisements sont toujours très efficace.

-Intelligent je sais paaas, chanta Louise. Mais c'était tout mignon, t'inquiète pas.

-Je tiens à vous faire savoir que je porte extrêmement bien la perruque, intervint Marcello en faisant tourner sa fourchette entre ses doigts ; Yvon n'avait aucune idée de comment il faisait ça, et le mouvement le fascina un moment.

-Je dirais que ça allait mieux à Yvon, moi. »

Fourchette à mi-chemin entre sa bouche et son assiette, l'adolescent eut une brève hésitation avant de ne finalement finir son geste. S'il ne se dépêchait pas, ils auraient terminé bien avant lui et il n'aimait pas trop faire attendre tout le monde.

« Qu'est-ce qui m'allait mieux ?

-La perruque. Tu sais, quand on s'était déguisé pour aller à la fête de Louise parce qu'on pensait que y'avait que les filles qui pouvaient entrer et  —

-Oui ! Oui oui, coupa-t-il, et il sentit le rouge lui remonter aux joues à vitesse grand V. Je me souviens, ça va, c'est bon. Et ça m'allait pas.

-Rhooo mais c'était mignon ! » réitéra Louise, langue tirée en direction de son petit-ami.

Raymond la lui tira en retour, parce qu'à dix-sept ans leur maturité à tous laissait encore grandement à désirer, et Yvon étouffa un soupir soulagé. Il n'avait aucune, mais alors aucune envie de parler de cet après-midi là. Ni maintenant, ni dans dix minutes, ni dans dix ans — jamais.
Il ne doutait pas que ce soit très drôle, avec de la distance (comme toutes leurs bêtises de gamins), mais il se souvenait aussi très bien que Valérian l'avait dragué avec un peu trop d'insistance quand il avait eu une robe et la perruque en question sur le dos. Or il ne tenait vraiment pas à ce qu'il apprenne un jour que c'était lui qu'il avait invité à danser. Lui. Et pas elle. Un lui qu'il connaissait, tant qu'à faire. Un lui qu'il n'aimait pas. Voire qu'il méprisait.
Que ça fasse neuf ans et peu importe les tonnes d'eau qui étaient passées sous les ponts, il était à peu près sûr de se faire découper très lentement s'il en entendait parler. Pour se venger. Et être sûr que l'information ne s'ébruite jamais.
Valérian n'avait jamais été du genre à aimer qu'on salisse sa réputation. Ou qu'on se moque de lui, d'ailleurs.

« N'empêche que tu faisais une jolie blonde ! Parce que la perruque rose, c'était un peu...

-Raymooond. Toujours aussi bien habillé. C'est presque de l'art, à ce stade. »

Histoire de bien marquer son approbation, Yvon s'étouffa sur son céleri. Littéralement. Sans compromis.
Il entendit vaguement Marcello lui dire d'avaler et de respirer et de boire de l'eau, mais pas tout en même temps, et tenta d'évaluer s'il ne valait pas mieux se laisser mourir tout de suite maintenant. Pour s'éviter d'éventuelles souffrances futures.
Comme son corps lui criait de vivre vieux et d'accomplir de grandes choses, voire même des petites, tout, n'importe quoi, juste vivre, il accepta de tousser comme il put.

« Oui Valérian, moi aussi je t'adore, au-revoir Valérian. »

Sa répartie eut le mérite de le faire rire ; Yvon ne put pas le voir, tellement tousser l'avait fait pleurer, mais il l'entendit parfaitement. Il ne le vit pas partir, non plus, mais l'absence de réponse le lui indiqua tout aussi bien. Quand Valérian était là, d'expérience, on l'entendait.
Quand la toux se calma enfin, Marcello entreprit de lui démettre les omoplates pour vérifier que rien n'était resté coincé.

« Je le déteste toujours, wow.

-Je sais que vous vous adorez, au fond de vous-même.

-Louise, non. Juste. Non.

-Tout au fond ? Très loin ? Un peu ?

-Il sort d'où ? »

La question fit se tourner tout les regard vers lui, et Yvon regretta immédiatement de l'avoir posée. Ou de l'avoir posée comme ça, en tout cas.
Pour sa défense, son cerveau avait manqué d'oxygène pendant trente bonnes secondes.

« Comment ça, il sort d'où ? Il sort de table, répondit Marcello, sourcils haussés. Je sais que c'est dur à croire, mais c'est un être humain. Il doit manger, lui aussi. Même si c'est pas du caviar et que ça lui brûle l'estomac.

-Il était derrière toi, en fait.

-Je suis content de pas l'avoir dans ma classe, en tout cas, grommela Raymond. Tu peux encore m'échanger contre lui, si tu veux.

-Her ! Et moi, alors ? Je reste toute seule ?

-Toi t'as tes amies, c'est pas pareil.

-Non mais t'inquiètes, Raymond, ça va. Il a pas l'air de vouloir m'embêter. »

Le vague sourire qu'il envoya à son meilleur ami ne dut pas être très convainquant, vu la moue qu'il lui rendit. Ils se connaissaient tous trop bien. Heureusement, Louise ne mit pas longtemps à décréter que son entrée ne partait pas assez vite — et quand vous devez protéger votre plateau d'un envahisseur armé jusqu'aux dents, se morfondre sur sa potentielle mort imminente s'avère beaucoup plus difficile.
Et puis peut-être qu'il n'avait rien entendu. Il n'y avait aucune raison qu'il ait entendu, même. En plus de ça il aurait fallu qu'il comprenne et interprète et s'en souvienne, et rien de tout ça n'était sûr du tout, raisonna-t-il en défendant son steak contre la fourchette de Louise, dont la bonne humeur dépassait le seuil du politiquement correct.

Il ne lui avait pas enfoncé la tête dans son assiette. Donc il avait ses chances de survivre à l'année. Peut-être.

De toute façon, parti comme c'était, ça ne pouvait pas vraiment empirer.

 




« Allez ! T'attends quoi, là ? Que je te traîne ? »

Mains sur les genoux, à bout de souffle, il jeta un regard désespéré à la silhouette de Monsieur Parfait, trois mètres devant, à travers des yeux embués.

Il allait vraiment mourir. Et à force de le dire, remarquez, ça allait peut-être finir par arriver pour de vrai. Il fallait bien qu'il ai raison un jour ou l'autre. Ça lui apprendrait à croire que rien ne pouvait jamais aller plus mal, tiens.

« Comment j'en suis arrivé là », marmonna-t-il entre ses dents, à deux doigts de se laisser tomber dans la boue et d'accepter son sort.

Ça n'aurait pas été si mal, tout compte fait. Un bain de boue. De la boue fraîche. Rester allongé par terre. Dormir.

« T'es arrivé là sur tes jambes et tu vas continuer sur tes jambes, le coupa Valérian d'un ton définitif – et wow, il ne l'avait pas vu arriver juste à côté de lui ; par réflexe, il se redressa et fit un pas affolé en arrière. Ouais, comme ça. Mieux. Maintenant tu repars dans le bon sens ou je te traîne. »

Yvon le regarda repartir sans savoir quoi dire. Il savait qu'il ne plaisantait pas, par contre, et il n'avait aucune envie de le mettre en colère. Pas qu'il ait peur de lui, mais.
Un soupir le vida de tout l'air qu'il lui restait et il crut s'évanouir, mais il resta debout.

Alors il fit ce qu'on lui demandait, du mieux qu'il put, et mit un pied devant l'autre.

« Allez ! Dépêche ! »

Un sourire faillit lui échapper.
Il n'allait jamais, mais alors jamais tenir l'année.