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Salzbourg, 14 octobre 1791
Mon ami,
Au travers de la confusion qu'engendre dans mon esprit ce mal qui m'affaiblit, il m'est revenu qu'hier avait lieu la représentation de mon dernier opéra à laquelle vous aviez gracieusement accepté de vous rendre. Je n'ai pu être à vos côtés,... mais depuis le foyer de ma chère sœur, j'ai tout de même gardé l'espoir que vous y ayez assisté. J'attends vos critiques avec toute l'impatience d'un homme qui n'a plus guère de distractions. Chaque morceau vous a-t-il arraché les
bravo !
et
bello !
que j'ai entendu dans les bouches de tant d'autres dont l'opinion m'est moins chère que la vôtre ?
Depuis mon départ de Vienne, je n'ai eu de cesse de regretter sa société animée, et votre présence plus encore. Mais la tendre attention de ma sœur et de ma femme – et le calme de Salzbourg – ne peuvent que profiter à ma condition. Je n'ai guère d'espoir de revenir à la cour dans les semaines à venir,... mon mal est trop profond, et ma situation là-bas trop peu favorable à mon rétablissement – mais j'espère de vous le récit des aventures qui s'y passent en mon absence. Je dois achever cette lettre – le médecin me rend visite aujourd'hui. Adieu !
Votre ami dévoué,
Mozart
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Salzbourg, 24 octobre 1791
Mon ami,
Dix jours... et toujours pas l'ombre d'une réponse ! Dois-je donc comprendre que vous êtes trop demandé pour pouvoir prendre le temps de m'écrire ? Qu'importe ! J'ai obtenu de Da Ponte les nouvelles de Vienne que je vous avais demandées.
Ainsi, vous avez perdu les faveurs de Rosenberg. Qu'avez-vous donc pu dire pour que cet homme qui vous adulait se détourne de vous ?... Est-ce – comme Da Ponte le suppose, et que je l'espère – une punition pour avoir avoué votre admiration pour mon opéra ?... Car oui !... Je sais ! Vous y avez assisté – contre l'avis du comte – et dit à vos amis l'avis favorable que vous en avez eu. Que cela me rend heureux ! Vous vous êtes si longtemps refusé à toute complaisance à l'égard de ma musique,... bien que je sache votre vrai sentiment. Il ne me reste que le désir que vous m'accorderez un jour de vive voix la satisfaction de vous savoir amateur de mes travaux.
M'est-il permis d'espérer que vous répondrez à cette lettre ? Je n'ai que trop peu de distractions ici – et le récit de votre fâcherie avec Rosenberg sera, je n'en doute point, des plus divertissants. Adieu !
Contrarié, mais toujours votre ami,
Mozart
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Salzbourg, 31 octobre 1791
Mon ami,
Eh bien !... M'avez-vous donc oublié ? Je tâcherai de pardonner l'offense que vous me faites en m'abandonnant à la solitude de Salzbourg, sans nouvelles de votre part. Il est vrai que Da Ponte me fait part des nouvelles de Vienne dans ses lettres (qui, oserai-je le dire, sont plus régulières que les vôtres) – mais lui-même les obtient depuis Dresde, et je m'inquiète en particulier de votre situation. Votre désaccord avec Rosenberg a-t-il affecté votre rapport avec l'Empereur ?... Je ne souhaiterais pour rien au monde vous voir sombrer dans une condition pareille à la mienne !
Tout est effroyablement calme ici ! Constance et ma sœur sont les seules âmes qui me rendent visite, et même dans leur bonté et leur immense patience, elles préfèrent leurs compagnies respectives plutôt que celle d'un malade passant ses journées à dormir et ses nuits à composer !... Ai-je évoqué devant vous cette nouvelle pièce sur laquelle je travaille ? Il s'agit d'un
Requiem
dont j'assure partout que la Mort elle-même est le commanditaire. Vous devez me croire possédé, et je ne veux point perdre l'estime que vous avez pour moi – je n'avouerai donc qu'à vous la vérité, avec la certitude que vous n'irez jamais le répéter à d'autres : c'est un homme qui m'a fait cette commande... et quel homme !... Je n'ai pu m'entretenir qu'avec son messager lors d'une mise en scène des plus grotesques. Mais vous savez mon amour pour la musique d'église, et puisque mon temps ne se partage plus guère entre mes élèves – qui m'ont fui dès les premiers signes de maladie – et l'Empereur qui fait encore l'erreur d'écouter les calomnies de Rosenberg à mon sujet, je me suis jeté tout entier dans la composition de cette nouvelle pièce. Je ne l'ai guère encore achevée – à peine ai-je couché quelques mesures sur le papier,... mais déjà ai-je la certitude de la particularité qu'aura mon
Requiem
. J'ai écarté les vents aigus – ma pièce sera ainsi aussi solennelle que la Mort elle-même !... L'
Introït
est en grande partie achevé – du moins en ai-je fini avec les chœurs et les premiers violons. J'ai cependant la frustration de ne pas réussir à composer avec autant d'efficacité que je le souhaiterai... Mon mal jette un voile sur mon esprit, et je ne peux songer clairement. J'aimerais tant rendre au plus vite cette commande – le cachet me permettra sans mal de rembourser les dettes dont tous me savent victime. Mais il faut que je cesse de vous ennuyer, je n'ai nul doute que vous avez mieux à faire que de ne lire mes divagations – si tant est que vous les lisez. Adieu !
Toujours vôtre,
Mozart
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Salzbourg, 7 novembre 1791
Mon ami,
Je suis si heureux ! A l'issue d'un long entretien, ma sœur et moi-même sommes revenus à la proximité que nous avions à la sortie de l'enfance. Vous devez savoir que, depuis ma rupture avec mon père, nous avions, certes, poursuivi notre correspondance, – mais qu'elle s'était faite plus froide. Cet épisode douloureux appartient désormais au passé !... Il suffisait donc, pour renouer avec elle, que nous vivions à nouveau dans la même demeure !... – ou peut-être ma condition qui s'aggrave l'a-t-elle rendue plus encline à pardonner ma trahison. Il me semble vous avoir entendu mentionner lors d'une réception que vous aviez vous-même un frère. Lorsque je me serai remis de cette maudite maladie, je fais le vœu que vous me parliez de votre si mystérieuse famille. Nous avons déjà tant en commun, et je ne doute guère que nos passés également regorgent d'événements similaires.
Il m’est parvenu la nouvelle que vous avez débuté une nouvelle collaboration avec M. Casti. Une
tragedie buffe
...
Catilina
, est-ce bien cela ? Je dois vous avouer mon soulagement !... Je n’ai pu me défaire de l’idée que votre querelle avec Rosenberg causerait votre ruine, mais vous voilà désormais associé à son favori – qui est également celui de notre nouvel Empereur, si je dois croire la rumeur de sa considération comme
poeta cesareo
! Malgré mon bonheur pour vous, je ne puis cependant souffrir ce personnage, qui s’est tant empressé de parader devant l’Empereur dès lors que celui-ci eût chassé Da Ponte. Je suis certain que vous comprenez – et peut-être même partagez – mon regard sur la cour et ses jeux de pouvoir enfantins. Qui a donc eu l’audace de décréter qu’un homme puisse être le Dieu d’autres hommes – et que ces autres auraient à ramper pour obtenir ses faveurs ?... Il n’y a qu’à vous que je puisse ainsi me confier – d’autres me crucifieraient pour ce crime de lèse-majesté. Mais je vois, j’entends votre inconfort au sein de cette société aux moeurs si repoussantes, et j’y retrouve mon propre dégoût. Nous sommes si similaires, Salieri… pourquoi vous efforcez-vous de me repousser ?
Votre irrévocable ami,
Mozart
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Salzbourg, 14 novembre 1791
Mon ami,
Que cette semaine fut longue !... A plusieurs reprises, j’ai eu à me retenir de prendre la plume pour vous écrire une nouvelle lettre – mais je ne veux point vous importuner, et j’ai encore, chaque semaine, le secret espoir que vous me répondiez. Je dois donc vous laisser le temps – de m’oublier, temporairement, ou de formuler une réponse à la mesure des sentiments que j’exprime dans mes propres lettres.
Je ne suis pas sans savoir à quel point la vie à la cour de Vienne vous occupe. La situation française a certainement détourné tous les esprits des plaisirs de l’opéra - celui de l’Empereur le premier !... Mais depuis la trêve de septembre, il ne m’étonne guère que tous les compositeurs doivent à nouveau faire face aux commandes qui se succèdent. Tout cela, je le sais de la plume de Da Ponte – mais je ne sais rien de nouveau de votre situation. Vous refusez toute visite, dit-il. Enfermé chez vous tout le jour durant à… composer ?... Je m’inquiète pour vous, Salieri. Sont-ce mes essais répétés d’établir une correspondance entre nous qui vous atteignent ainsi ? Faites-moi seulement un signe, et je cesserai – j’abandonnerai le bonheur que me procure l’idée que vous lisiez mes mots, et je vous épargnerai mes confidences d’homme malade. Je ne demande qu’un signe.
Votre ami,
Mozart
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Salzbourg, 21 novembre 1791
Mon très bon ami !
Quelle joie !... quelle satisfaction !... Je revois la vie que j’ai vécue, et je suis si heureux !... J’ai goûté tant de plaisirs, visité tant de pays – et connu tant d’hommes remarquables !... Oh, combien j’aime mon existence !... Et combien je déteste Rosenberg,... et je souhaite que l’Empereur le jette à la porte avec un coup de pied dans le… – mais toute cette petite société, comtes, prêtres, Empereur, n’ont que d’amour pour leurs semblables, et n’ont d’amour que pour eux !... J’ai perdu tant d’années à chercher à leur plaire, mais fi !... au diable leur cercle fermé ! Je ne m’écraserai pas pour y entrer !... J’achève cet opéra que la Mort m’a commandé – mes funérailles seront belles, si tant est qu’ils jouent ma messe !... Ecoutez !... Lacrimosa … Ré mineur, première mesure,... fa, do dièse, ré,... troisième mesure : l’entrée du thème, legato,... la, fa, ré, ré, do… enfin l’espoir !... Mais quel espoir ? J’oublie les traits de votre visage alors que mon esprit faiblit. Horreur ! Les jours s’écoulent sans que je puisse entendre le son de votre voix,... Qu’il me tarde de guérir… mourir… qu’importe ! Vous m’avez oublié, et je ne peux vous en vouloir. Adieu.
Votre dévoué
Mozart
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Salzbourg, 29 novembre 1791
Mon cher ami,
La mort est là, je le sens. Je n'ai guère la force de vous écrire une longue lettre, et pourtant j'ai tant à vous dire. Par quoi commencer ?... Peut-être par l'assurance que je ne vous en ai jamais voulu. Constance me répétait, chaque fois qu'elle me voyait vous écrire, que je ne devrais pas accorder une si grande attention à un homme qui nous a causé tant de malheurs – mais je sais que cela n'a jamais été de votre volonté propre. Je vous pardonne, je vous pardonne Salieri, si tant est qu'il y ait quelque méfait à pardonner. Je vous sais si soucieux de tout, et si je partais sans vous consoler dans votre peur de m'avoir mené à ma mort, mon âme ne trouverait jamais le repos.
Ma vie, il me semble, a défilé en l'espace d'un soupir. Hier encore je quittais le service de mon prince et devenais un homme libre d'accéder à la gloire. Le jour précédent, je parcourais le monde, enfant, aux côtés de mon père. Et pourtant, l'ultime moment où je vous ai aperçu me semble si lointain !
Alors que mes jours sur cette Terre s'achèvent, je dilapide mes forces pour achever ce
Requiem
qui me tient tant à cœur. Je sais, pourtant, que je ne pourrai le finir. Lorsque vous aurez vent de ma mort, je vous conjure de venir à Salzbourg. Montrez cette lettre à Constance, et elle vous remettra ma partition inachevée. Je veux que vous, et vous seul, la complétiez. Il m'est certain que le seul homme au monde qui puisse me rendre ainsi hommage est celui que j...
S'il faut mourir !... S'il faut mourir, dis-je je mourrai avec le bonheur d'avoir pu vous connaître – mais aussi avec la déception fatale de n'avoir pu franchir les murailles que vous avez érigé autour de votre personne. Nous nous reverrons, j'en suis certain, et dans cet autre lieu, cet autre temps, moins d'obstacles nous sépareront. Peut-être qu'alors, il nous sera donné d'être... amis – sans la peur de cette société Viennoise qui m'a assassiné, et qui vous a conduit à dissimuler toutes les aspérités de votre âme.
Adieu, mon ami – je pars en gardant de vous les meilleurs souvenirs.
Vôtre à jamais,
Wolfgang Amadeus Mozart
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Vienne, 2 décembre 1791
Très cher Mozart,
C’est avec horreur que je reçois votre lettre du 29. Quel ignorant je faisais de penser que j’allais pour toujours résister à mon désir de vous répondre ! N’ayez crainte, mon ami, j’ai parcouru chacune de vos lettres maintes fois, et à chaque lecture je devais retenir ma main de vous écrire en retour. Je n’ai jamais été ennuyé par cet événement qui, chaque semaine, me donnait un fragment de votre personne, que je chérissais alors que je vous savais loin. En vérité, c’est par oisiveté que je restais silencieux. Je lisais votre cœur que vous couchiez sur le papier, et dès lors que l’heure venait pour moi de faire de même, je réalisais la difficulté de cette entreprise. Non, je n’ai jamais voulu que vous cessiez de m’écrire, je désirais seulement que vous cessiez d’attendre une réponse. Quelle erreur fatale ! Une fois de plus, je n’ai eu à l’esprit que mes propres sentiments, mes propres faiblesses, sans réaliser que mon indifférence vous était mortelle. Cette ère s’achève désormais. Je cesserai de taire mon amitié pour vous, et j’accepte avec joie votre proposition d’une correspondance entre nous. Ne mourez pas, Mozart, je vous en conjure. Pensez à tout ce qu’il vous reste à vivre ! Je devine déjà le succès de votre Requiem , et alors la cour ne pourra plus se refuser à vous accepter en son sein. Il se dit également que l’Empereur est malade, et que son fils aîné n’a que mépris pour Rosenberg. Le comte écarté, plus rien ne vous fera obstacle. Restez parmi nous, vous avez encore tant à donner au monde.
Votre admirateur et ami,
Salieri
