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Sebastian regarda le dernier homme s’effondrer, le vêtement gorgé de sang, le nez brisé, la peau couverte de coupure et d’hématomes. Il tituba brièvement, mais réussit in extremis à garder son équilibre. Il n’était pas en bien meilleur état. Jim lui avait dit qu’il n’y aurait que deux personnes à éliminer, il ne s’attendait pas vraiment à se retrouver nez-à-nez avec une dizaine de garde du corps armés jusqu’aux dents.
Il s’écarta du charnier, plus pour capter un peu d’air frais que par répulsion. Il y avait longtemps que la vue de cadavres ne lui faisait plus rien.
Un grondement continu franchi les limites de sa conscience, s’imposant par-dessus le bourdonnement de sa migraine. Il s’approcha du gouffre qui béait à deux pas de là.
Le vide aspira aussitôt son regard. L’eau hurlait en se précipitant au fond de l’abîme, les flots se fracassant sur les rochers avec tant de violence qu’ils explosaient en milliers d’embruns, heurtaient le visage de Sebastian et coulaient le long de ses joues comme des larmes. Teintées de sang. Il se dégageait des chutes une force brute, violente, indifférente, propre à ramener chacun à sa fragilité humaine.
Sebastian se laissa tomber à genoux, soudain incroyablement fatigué, comme si sa volonté, sa force et sa vitalité avait été aspiré par ce monstre d’eau et de pierre, qui broyait l’écume en attendant un sacrifice de chair.
Il sortit son portable de sa poche sans se soucier de ses mains poisseuses de sang, qui laissèrent une trace écarlate sur l’écran de déverrouillage. L’écran s’illumina, révélant sa dernière discussion consultée, la seule qui importait vraiment. Jim.
S’il remontait jusqu’aux premiers messages de la discussions , ceux qui dataient des années précédentes, Sebastian savait qu’il trouverait des jeux de mots mélangés à des flirts éhontés, des lieux de rendez-vous extravagants et des surnoms qui ne l’étaient pas moins. Mais s’il descendait, des derniers mo i s jusqu’à aujourd’hui, il savait aussi qu’il verrait leurs échanges s’assécher, les SMS de Jim se limitant de plus en plus à des ordres secs, impersonnels. I ndifférents.
Le dernier disait : « Deux cibles à abattre. 4 mai. 16h30. Switzerland. Chutes de Reichenbach. Suisse. Discrétion. » La photographie de deux des hommes qu’il avait assassinés était jointe.
Et rien de plus.
Les mains de Sebastian se crispèrent sur le portable alors que sa gorge se serrait, l’étouffant d’un sanglot refoulé. Évidemment, il le savait, Jim n’en avait plus rien à faire de lui. Pas depuis qu’il avait commencé son petit duel avec l’autre génie. Sherlock.
Ce nom déclencha en lui une vague de jalousie brûlante, amère, corrosive, qui l’inonda tout entier, débordant sur sa joue sous la forme d’une seule larme, assez lourde pour lui fendiller le cœur .
Jim et lui… Ils avaient eu quelque chose. Avant que Sherlock n’arrive, avant qu’il n’attire à lui toute l’attention de criminel consultant . Oui, Jim et lui, Sebastian Moran, avait eu quelque chose. Il n’avait jamais osé donner de nom à ce « quelque chose » – certainement pas un certain mot commençant par « a » – mais ce quelque chose avait été là, un mélange d’attraction, de fascination et de complicité qui leur faisaient faire des étincelles, qui les précipitaient dans les bras l’un de l’autre, qui les faisaient rire, qui les faisaient sourire, qui les faisaient vivre ensemble, évoluer ensemble . Sebastian avait donné dix ans de sa vie à Jim, sans un regret, sans une once de retenue, il s’était abandonné à lui corps et âme, toute une décennie, jusqu’à lui appartenir tout à fait.
Jusqu’à ce que Jim le repousse, comme on jette un jouet usagé pour un nouveau, plus apprécié.
Il aurait peut-être dû le voir venir. Il aurait certainement dû savoir que ce jour arriverait, que Jim se lasserait de lui et le laisserait sur le bord de la route . C’était injuste. Mais c’était comme ça.
Il essuya rageusement la larme qui coulait sur sa joue, la remplaçant par une trainée de sang. Il se sentait misérable. Oui, il était pathétique. Si Jim pouvait le voir, actuellement, nul doute qu’il rirait de lui ou le virerait directement. Les assassins ne pleurent pas.
Il inspira un grand coup, s’admonesta silencieusement – il n’était plus un enfant, tout de même – et prit son portable pour envoyer un compte rendu à son boss, doutant que celui-ci y accorde la moindre importance. Il n’existait plus, à ses yeux. Il faudra bien qu’il s’y fasse.
« C’était un piège » , commença-t-il à écrire avant de surprendre un froissement de tissu, dans son dos. Subrepticement, en prenant garde à ne pas modifier sa posture, il laissa tomber le portable sur ses genoux, envoyant le message sans y faire attention, et attrapa le poigna r d dissimulé dans ses bottes, la seule arme qui lui restait.
La seconde d’après, l’homme lui sautait dessus, une lame à la main. Sebastian fit volte-face, reçu son assaillant en lui enfonçant un poignard dans le ventre, et le fit voler par-dessus son épaule, droit vers le gouffre.
Au dernier moment, alors qu’il allait disparaître pour de bon, les doigts de l’homme se fermèrent sur la manche de son poignet.
Sebastian sentit son centre de gravité basculer. Il sut aussitôt qu’ il allait tomber.
Un grand calme l’envahi.
S’il devait mourir, alors ainsi soit-il. Si Jim avait totalement cessé de le regarder, à quoi bon exister ? Au moins, en partant ainsi, en plein milieu d’une mission, il laisserait un bon souvenir derrière lui. Ou, au moins, il l’ espérait. Ce serait toujours mieux que de se laisser dépérir, de toute façon.
Mais le destin en avait décidé autrement. Alors qu’il plongeait dans l’abîme, vers les mâchoires voraces de l’eau, sa manche se déchira, le séparant de son assaillant qui disparut aussitôt, dévoré par les embruns.
Ses poumons se vidèrent alors qu’il heurtait de plein fouet un surplomb rocheux, invisible depuis le sommet. Il oscilla un instant aux limites de l’inconscience, son corps réduit à une masse de chair douloureuse.
Puis, petit à petit, les sens lui revinrent.
Il aurait préféré que ce ne soit pas le cas. Il se sentait vide. Il avait décidé de mourir, après tout, il s’était fait à l’idée. Pourquoi la vie s’ obstinai t-elle ?
Il s’assit lentement, son esprit fonctionnant au ralenti . Remonter serait extrêmement difficile, mais il pourrait certainement se débrouiller pour descendre . U n petit chemin longeait le bassin dans lequel l’eau s’effondrait, cinq ou six mètres plus bas. Il avait fait pire. Il fallait juste qu’il retrouve son téléphone pour dire à Jim qu’il n’était pas mort…
Ou pas.
L’idée le heurta de plein fouet.
Et si je ne disais rien ? Si je le laissai croire que j’étais mort ? De toute façon, il ne se donnera pas la peine de venir vérifier. Autant tout plaquer et partir en beauté. À quoi bon rester à ses côtés, pour souffrir de le voir m’ignorer et m’oublier ?
Sans prendre le temps d’y réfléchir, il commença à descendre. Il ne s’embarrassa pas de précautions. S’il tombait et mourrait, tant pis. Miraculeusement, pourtant, il atteignit le sol en vie. Il était presque déçu.
Et maintenant quoi ? Songea-t-il en levant les yeux vers le ciel, où le soleil commençait son inexorable descente. Cela faisait incroyablement longtemps qu’il n’avait pas pris de décision sur sa vie. La sensation était grisante, à la limite de la nausée.
Partir, conclut-il en se mettant en marche, au hasard.
Et ne plus jamais revenir.
~
Jim était d’incroyablement bonne humeur. La tête de Sherlock, lorsque son téléphone avait sonné… Magnifique ! C’était un bon mouvement de la part du détective, de viser la bombe, presque surprenant ! Le plus inattendu, évidemment, avait été l’action de John, offrir de sa vie en échange de celle de Sherlock ! Incroyable, ce que font les gens, tout de même ! Enfin, ce n’est pas comme s’il ne connaissait pas une personne prêt à faire la même chose pour lui…
L’image de Sebastian s’imposa à son esprit, apportant la première note d’ombre à une journée jusque-là parfaite. Il ne connaissait pas de meilleur moyen de fêter une victoire que de plaquer son tigre sur le lit et le baiser toute la nuit en l’écoutant murmurer à quel point il était merveilleux, intelligent, génial, et tout un tas de synonymes. Sebastian était excellent en flatteries.
Le criminel consultant se laissa tomber sur son canapé, les lèvres tordues par une moue enfantine. Il repassa ses derniers dossiers dans sa mémoire, tentant de se souvenir où il avait envoyé Sebastian. Il avait soudain l’impression que cela faisait des mois qu’il n’avait pas eu son tigre à ses côtés, et il détestait lorsque quelque chose – ou pire, quelqu’un – lui manquait. Heureusement, Sebastian était le seul capable de produire un tel effet – ce qu’il comptait bien ne jamais lui avouer.
Ah, en Suisse, il l’avait envoyé en Suisse ! Les chutes d’il-ne-savait-plus-quoi. Un travail délicat, quoique bien en dessous des capacités de son Sebastian. Pourquoi l’avait-il envoyé si loin ?
Pour être honnête, il n’y avait pas vraiment prêté attention. Cela faisait des mois que son esprit était entièrement focalisé sur Sherlock et leur petit jeu du chat et de la souris, chassé-croisé de génies à nuls autres pareils. L’impression de ne pas avoir vu Sebastian depuis trop longtemps ne reposait pas sur du vide, finalement…
Sa bonne humeur définitivement disparue, il consulta sa montre. S’il se souvenait bien des termes de la mission qu’il avait organisée en quatrième vitesse, ça devait être fini depuis quelques minutes. Sebastian était très à cheval sur la ponctualité.
Comme pour répondre à ses pensées, son portable vibra. Il s’en saisit aussitôt et le déverrouilla impatiemment, déjà prêt à ordonner à son assassin favori de rentrer immédiatement.
« C’était un piège », disait le SMS.
Jim fronça les sourcils. Un piège ? Il attendit la suite.
La suite ne vint pas.
Une minute. Puis deux. Puis trois. Puis dix.
Quelque chose de froid se forma dans son ventre, quelque chose qu’il ne connaissait pas, quelque chose d’insidieux et de cruel, assez puissant pour bouleverser l’ordre de ses pensées. Ses mains tremblèrent légèrement alors qu’il tapait sur le clavier.
« Assez pour piéger un tigre ? »
Pas de réponse.
« Sebastian ? »
Néant.
La chose s’était répandue dans son corps, dans son esprit, dans chacune de ses pensées, l’étouffant lentement dans sa gangue de glace. Anxiété. Angoisse.
Son doigt appuya tout seul sur la touche d’appel.
-Sebastian ! Hurla-t-il au téléphone qui sonnait. Réponds immédiatement !
L’ordre était futile, bien sûr, mais il détestait perdre le contrôle sur la situation.
« Ici Sebastian. Si vous connaissez ce numéro, vous êtes soit le génie du crime le plus sexy ayant jamais existé, soit en sursit. Vous connaissez la suite. »
Le bip retentit, marquant le début de l’enregistrement. Jim ne raccrocha pas. Pas tout de suite. Il détestait chacune des pensées qui traversait son esprit, il les haïssait de toutes ses forces.
Finalement, il se reprit, arrêta l’appel, et composa un autre numéro.
-J’ai besoin d’un hélicoptère, lâcha-t-il d’une voix sans appel. Maintenant. Je vais en Suisse.
~
Se faire passer pour un agent du FBI était d’une facilité déconcertante. Il avait fait boucler la scène, interdisant à quiconque de s’en approcher. Heureusement, personne n’était allé jusqu’aux chutes, depuis la tombée de la nuit, il y a fort à parier que tout était resté intact.
Il y avait douze corps. Évidemment, les cibles s’étaient méfiés, elles avaient embauché des gardes. Pourquoi ne l’avait-il pas prévu ? Sebastian lui faisait aveuglément confiance, il avait dû arriver prêt pour deux personnes seulement. Si seulement il s’était concentré un minimum sur l’affaire…
Il projeta le rayon de sa lampe sur le premier mort et s’agenouilla, terrifié – pour la première fois de sa vie – à l’idée de ce qu’il pourrait trouver. Mais ce n’était qu’un inconnu au visage barbouillé de sang. Il passa au suivant, encore, et encore, mais ne trouva que des corps insignifiants. Il lâcha, malgré lui, un profond soupir de soulagement. Son tigre était plus malin, plus fort et plus entrainé que ces lutteurs bas de gamme, même s’ils étaient douze contre un. Il s’était probablement mis à couvert, pour ne pas se faire prendre par la police, et…
La lampe de Jim capta une trace brune, assez large, sur le sol pierreux. Il y avait eu un autre corps, ici. Là, des empreintes de pas. Le corps n’était pas mort. Il s’était dirigé vers le gouffre, qui grondait sans discontinuer. Les empreintes étaient plus enfoncées. Il avait attaqué la personne qui se trouvait au bord, qui ne pouvait être que Sebastian. Si son chasseur avait pris le temps de lui écrire un message, c’est qu’il pensait être sortit d’affaire. Si le message s’était arrêté brutalement, c’est qu’il avait été attaqué.
Horrifié, Jim se pencha. Il vit le sang incrusté dans les cavités de la roche, à l’extrême bord du gouffre, le morceau de tissu kaki – une veste militaire, comme celle que portait Sebastian – accroché à une aspérité, et plus loin, plus profondément, le gouffre noir où bouillonnait sans fin des flots mortels.
Il ne cria pas, n’appela pas, ne fit rien, rien d’autre que rester là, un long, long moment, à fixer cet abîme. Une partie de lui songeait que c’était impossible. Sebastian n’était pas tombé. Il n’avait jamais, au grand jamais, échoué la moindre de ses missions. C’était impossible. C’était Sebastian. Sebastian ne mourrait pas.
Mais une autre part, la plus raisonnable, savait qu’à un contre douze, même s’il était très doué, son tigre avait très peu de chance de faire le poids, surtout s’il avait été pris par surprise.
S’était-il senti trahis ? Qu’avait-il pensé de lui, en réalisant qu’il s’était trompé sur le nombre d’opposants ? Qu’avait-il songé au dernier moment, avant de tomber, de se noyer, de disparaître pour toujours ? Il ne pouvait s’empêcher d’imaginer son corps, son visage si familier, s’éloigner et s’effacer, avalé par l’obscurité. Sebastian…
Mais c’était idiot, de penser à des choses pareilles. Il n’y avait plus rien à faire. Jim se redressa, lâcha un profond soupir, et envoya un SMS pour qu’on nettoie la scène de crime. Puis un autre, pour qu’on fouille le gouffre, à la recherche des corps.
C’était le jeu, après tout, les gens vivaient et les gens mourraient. Tant pis. Il aurait du mal à retrouver quelqu’un d’aussi doué que Sebastian, mais il se débrouillerait. Il ferait bien d’y aller, maintenant : il avait une autre opération prévue le lendemain et toute cette histoire l’avait mis en retard.
Il quitta les chutes sans un regard en arrière. Il n’avait pas de cœur, tout le monde le savait.
Il oublierait.
~
Oui, Sebastian appartenait au passé.
Alors pourquoi s’acharnait-il autant sur son présent ?
Les jours, les mois s’écoulaient, et Jim ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Lui qui, d’habitude, vivait dans le futur ne pouvait, soudain, s’empêcher de songer à hier.
Un poignard dans une vitrine lui faisait penser à Sebastian, à leur première rencontre, des années plus tôt, alors que le sniper revenait d’Inde et cherchait du travail. Lors de l’entretien d’embauche, il avait cherché à épater Jim en assassinant son secrétaire, tout en lui adressant un mélange de flirts et de plaisanteries trahissant sans peine son admiration. Jim l’avait fait attendre plusieurs jours avant de lui donner sa réponse, juste pour le tester. Il s’était montré si ravi qu’il avait sauté de joie, comme un gamin. Ce souvenir faisait invariablement sourire Moriarty. Adorable idiot.
Un simple tigre sur une boite de céréale faisait rejaillir son visage. Mon tigre. Il lui avait donné ce surnom lorsque Sebastian, après une mission, lui avait parlé de son passé de contrebandier. Le sobriquet lui allait si bien. Le sniper, impassible assassin multi-récidiviste, avait presque rougi. Ou peut-être était-ce le pronom possessif ? Ce souvenir faisait rire doucement le criminel consultant.
Des missions lui arrachaient d’autres morceaux de mémoire, plus sombre, comme cette opération ayant mal tourné, Sebastian tuant tout le monde dans la pièce et faisant rempart de son corps pour le sauver. Il avait toujours été prêt à tout pour lui. Littéralement n’importe quoi, tant qu’il le lui demandait.
Trois mois avait suffis pour en faire son garde du corps attitré. Il n’avait pas fallu un mois de plus avant que Jim ne le pousse dans son lit. Ce souvenir-là, pour une raison totalement irrationnelle, lui était particulièrement cher.
Ils ne s’étaient plus quitté, après, jamais plus de quelques jours. Du moins, jusqu’à ce qu’il s’intéresse à Sherlock, jusqu’à ce qu’il cesse de lui accorder le moindre fragment d’attention. Était-ce des regrets, qui lui venaient ? Non. Jim Moriarty, criminel consultant de génie, ne regrettait rien.
Pas même le fait qu’il ne retrouverait jamais quelqu’un comme Sebastian. Pas même le fait qu’il était seul, à présent, sans personne de confiance sur qui se reposer, sans personne à qui parler, sans personne avec qui partager quoi que ce soit. Ça lui était égal. Totalement égal. D’ailleurs, s’il n’avait couché avec personne d’autre, depuis, c’est qu’il était occupé, pas qu’il était hanté par le souvenir de Sebastian. Et s’il avait changé d’appartement, c’est parce qu’il avait envie de nouveauté, pas parce que l’ancien était peuplé d’objets appartenant à un homme mort. Pas du tout.
Alors lorsqu’on repêcha le portable du sniper, confirmant sa chute, ça lui fut bien égal. Qu’il assassine par lui-même trois hommes à la mitraillette dans l’heure suivante n’était qu’une simple coïncidence. Ses yeux brûlants n’étaient dus qu’au manque de sommeil. Sa gorge serrée n’était qu’un symptôme de déshydratation. Ses insomnies des détails sans conséquences.
Quelques mois passèrent ainsi, lents, gris, mélancoliques. Jim n’arrivait pas à se défaire de la sombre nostalgie qui empoissaient ses pensées, oblitérant la moindre étincelle d’excitation. Il était en deuil. Refuser de se l’avouer ne faisait qu’empirer les choses.
Puis, un matin, alors qu’il prenait son café – seul – dans son nouvel appartement, au dernier étage de la plus haute tour de Londres, son portable vibra. Il le sortit distraitement de sa poche et le déverrouilla par automatisme. Il avait envoyé quelques agents en Sibérie et attendait leur rapport.
« Mission accomplie, Boss. »
Jim haussa les épaules. Une histoire de diamant volé, de maffia et de prostituées. Banal à en pleurer.
« Des difficultés ? » tapa-t-il en finissant son café, espérant de quoi le distraire.
La réponse mit plusieurs minutes avant d’arriver.
« Les Russes ont engagé quelques Allemands. On s’est presque fait submergé. Un drôle de type nous a filé un coup de main. Les diamants sont sécurisés. »
Jim haussa un sourcil. Enfin une information intéressante !
« Un drôle de type ? »
« Impossible de savoir qui s’est. Il a dit qu’il nous a vu galérer et qu’il est venu nous aider, comme ça, sans raison. Il a mis à terre les trois-quarts des Allemands avec deux poignards. On a essayé de le coincer, mais il s’est barré. Désolé, Boss. »
L’image de Sebastian surgit sans prévenir dans la mémoire de Jim. Encore ! De rage, il balança sa tasse à travers la pièce, prenant plaisir à l’entendre s’écraser sur le sol. Son portable vibra de nouveau.
« Connie a pris une photo » , disait le MMS. Une figure familière apparut, jaillissant du passé.
Quelque chose se tordit violemment dans la poitrine de Jim – quelque chose qu’il n’était pas censé avoir. Le souffle coupé, il contempla lentement l’image flou que l’autre lui avait envoyé. On y voyait une silhouette, un visage à peine esquissé. Il l’aurait reconnu entre mille. Sebastian Moran .
La seconde de stupeur passée, un flot de sentiments contradictoires le heurtèrent de plein fouet, le submergeant en quelques instants. Il est vivant ! D’abord, un soulagement incroyable, tel qu’il n’en avait jamais ressentit, une sensation de légèreté, d’exhalation, qui lui gonfla la poitrine et lui brouilla le regard. Puis une sensation de trahison ardente, comme un tison brûlant planté directement dans sa chair, alimenté par une colère monstrueuse. Il a osé… Lui, entre tous… Il a osé me trahir, me mentir, me quitter…
Ses poings étaient serrés jusqu’à la douleur, ses lèvres réduites à deux lignes fines, aussi blanches que sa peau, aussi pâles que ses yeux étaient sombres. Il allait le lui faire payer. Affreusement cher. Oh, oui, il allait le faire souffrir, il allait le regarder mourir…
Voilà ce qui arrivait lorsqu’on s’attachait aux gens. Quel imbécile il avait été. Ça ne se reproduirait plus, il y veillerait.
Mais d’abord, il fallait qu’il se débarrasse de tout ce qui l’entravait. Il en avait assez de Londres, du Napoléon du crime, de l’araignée au centre de sa toile, et de la routine dans laquelle il s’était laissé enfermé malgré lui. Il voulait du neuf.
L’excitation et la motivation qui l’avaient quitté depuis la mort présumée de Sebastian revinrent aussitôt, lui arrachant un sourire à faire trembler une pierre. Il allait partir en beauté. Ça allait être absolument sublime ! Et ensuite… Ensuite il retrouverait ce traître…
Jim éclata de rire, se servit un autre café, et quitta l’appartement en sifflotant gaiement.
~
Sebastian resta un long instant immobile, le tigre dans son viseur. La fourrure du félin se détachait majestueusement sur la blancheur du monde. Le sniper baissa son arme et regarda la bête disparaître entre les arbres. À quoi bon ? Le tigre était aussi seul et perdu que lui.
Il se releva et prit le chemin pour rentrer chez lui, si l’on pouvait appeler ainsi la cabane de chasseur qu’il occupait depuis quelques mois. Autour de lui, tout était blanc et froid. La neige étouffait le monde, anéantissant le moindre bruit, si ce n’était celui de ses pas.
Souvent, Sebastian se demandait ce qui le faisait continuer. La force de l’habitude, peut-être. Sa vie était étrange, depuis qu’il s’était laissé tombé dans ces chutes, presque un an plus tôt. Il avait retrouvé la liberté et la solitude d’un même coup, comme une formule deux-en-un. Souvent, très souvent, il se demandait comment allait Jim. Il l’imaginait à Londres, faire la misère à Sherlock, manipuler l’opinion publique, rendre folle la police, éblouir tous ceux qui avaient la chance de l’entourer…
L’avait-il remplacé ? Certainement. Pensait-il encore à lui, parfois ? Ils avaient vécu dix ans ensembles, tout de même ! Mais Jim n’était pas un sentimental. Sebastian ne se faisait pas d’illusion : son amant-complice-patron vénéré était passé à autre chose. Avec un vague sentiment de fierté, il ne pouvait toutefois s’empêcher de songer que personne ne le servirait mieux qu’il ne l’avait fait.
Il sourit en se remémorant les agents qu’il avait aidé le mois dernier. Une bande d’amateurs, franchement… Il avait été attiré par le coup de feu, curieux. Mais lorsqu’il avait compris que l’un des deux camps était celui de Jim, il n’avait pas pu s’empêcher d’intervenir. Le voir perdre quoi que ce soit lui était intolérable.
Une forme familière le sortit de ses pensées. La cabane.
Il entra, alluma la lampe à gaz et introduisit une batterie neuve – il l’avait volé la semaine dernière à des promeneurs – dans son ordinateur portable. Grace à la base militaire qui se trouvait non loin, on captait relativement bien, dans le coin. Penser à Jim lui avait donné envie de recevoir des nouvelles de Londres – son véritable chez-lui.
Une flasque de whisky à la main, il attendit patiemment que l’ordinateur portable s’allume, puis lança son navigateur internet, programmé pour s’ouvrir à la page des actualités britanniques.
Il ne tourna pas la tête. Il ne vit pas la silhouette dissimulée parmi les ombres, dehors, dans le froid et la nuit. Jim attendait son heure, immobile, comme un fantôme blafard guettant une proie mortelle. Il avait eu un peu de mal à retrouver la trace de Sebastian – après tout, disparaître était l’une de ses spécialités – mais il le connaissait trop bien pour se laisser abuser.
Il avait atteint la cabane un peu avant lui, l’avait vu rentrer et s’était approché de la fenêtre pour épier le bon moment. Le voir allumer son ordinateur, toutefois, l’avait enjoint à patienter. Il avait envie de voir sa tête lorsque les nouvelles du jour lui parviendraient. Après, il pourrait finir le travail, détruire cet homme qui l’avait trahi comme personne et qu’il haïssait avec une ardeur à ce jour inégalée. Le révolver qui dormait dans sa poche mourrait d’envie d’être utilisé.
Enfin, la fenêtre des actualités emplie l’écran. « SUICIDE DU FAUX GÉNIE » titrait le journal numérique, une photographie de Sherlock à l’appui.
Sebastian se figea, sa flasque suspendue en l’air. Sur le profil du sniper, découpé par la lueur de la lampe, Jim vit passer une anxiété dévorante, se changeant graduellement en horreur alors que son regard atteignait le bas de la page. Sherlock était accusé d’avoir assassiné Richard Brook avant de sauter du toit de l’hôpital. Une image de Moriarty, le regard vide, le crâne ensanglanté, venait le prouver. Jim sourit, derrière la vitre. Il avait lui-même fournis la photo.
Sebastian lâcha sa flasque. Elle s’écrasa sur le sol avec un bruit de ferraille.
Il resta figé encore quelques secondes, le regard fixé sur la photographie de Moriarty, avant que des larmes n’apparaissent, roulant sur ses joues émaciées en ruisseaux ininterrompus.
Jim ouvrit des yeux stupéfaits. C’était la première fois qu’il le voyait pleurer. Il avait vu Sebastian encaisser les pires blessures sans broncher, traverser les pires situations sans flancher. Il l’avait toujours considéré comme une force de la nature. Le voir pleurer était tout simplement… Mal. Comme si une loi primordiale avait été bafouée.
Un sanglot secoua les épaules de Sebastian, lui arrachant un cri déchiré. Il s’effondra sur sa table, le visage au creux de ses bras, les mains crispées dans ses cheveux. Tout son corps tremblait alors qu’il pleurait, pleurait, pleurait, sans pouvoir s’arrêter. Jim, son Jim était mort. Il aurait dû rester à ses côtés ! Il aurait dû le protéger ! C’était son rôle ! C’était sa raison d’être ! Pourquoi était-il parti ? Pourquoi ? Pourquoi ? Jim était mort… Jim…
L’objet de ses pensées, stupéfait, le regardait toujours, dans l’ombre nocturne. Il était venu ici brûlant de colère, prêt à tuer et torturer, et se retrouvait brusquement démuni. Il s’était attendu à tout sauf ça, tout sauf la détresse et la douleur.
Il vit Sebastian se lever, les larmes coulant encore de ses yeux à son col trempé. Il vit le sniper se baisser pour ramasser son fusil.
Il comprit en un éclair que Sebastian allait se suicider.
-NON !
Oh combien ironique… Il était venu le tuer et, soudain, ne supportait plus l’idée de le voir mort. Il n’avait pas le droit de lui échapper encore, de le quitter une nouvelle fois. Pas le droit. Il lui appartenait.
Sebastian sursauta et releva la tête.
À travers la vitre, il croisa le regard de Moriarty.
Il se figea de nouveau, le fusil appuyé contre son menton. Ils se regardèrent quelques longues secondes, l’un dans l’ombre et l’autre dans la lumière. Puis Jim se décala, ouvrit la porte, et entra.
-Le fond de l’air est un peu frisquet, tu ne trouves pas ? Lâcha-t-il tranquillement en refermant la porte dans son dos.
Sebastian ne bougea pas. Jim soupira bruyamment et leva les yeux au ciel.
-Lâche ce truc, Sebastian, tu vas te faire mal.
Le sniper obéit aussitôt. Jim resta un instant silencieux. Il s’était plus ou moins attendu à ce que son ancien amant résiste et se défende. Il l’avait trahi, après tout. Mais comment avait-il pu croire que ce visage, que cette silhouette oh combien familière, essayerait de le blesser ? Il ne put s’empêcher de le dévisager, le dévorer du regard, lui qu’il avait cru ne plus jamais revoir.
Sebastian avait maigri. Énormément. Sa barbe de quelques jours et ses cheveux mal coupés lui donnaient un air misérable, presque autant que ses yeux rouges et ses joues encore brillantes. Quelque chose – toujours ce mystérieux « quelque chose » qu’il n’était pas sensé posséder – se serra dans la poitrine de Jim.
Puis un nouveau problème se présenta, une difficulté absolument inédite pour quelqu'un comme lui : il n’avait aucune idée de quoi faire.
-Bonsoir, mon tigre, finit-il par dire d’une voix qui ne lui ressemblait pas.
-Bonsoir, Jim, répondit Sebastian avec un pauvre sourire, les yeux de nouveaux brillants de larmes. Je… heu… Bravo pour la fausse mort. Et pour Sherlock.
-Oh, lui non plus n’est pas trépassé. Nous formons le club très fermé des cercueils vides.
-Ah, répondit Sebastian avec mélancolie. Il a fui en Sibérie, près d’ici ?
-Je me fiche de l’endroit où il a fui, rétorqua Jim d’une voix irritée, parce que, franchement, Sherlock n’était pas le sujet.
Le sniper arbora un air perplexe.
-Mais alors, Boss… Pourquoi êtes-vous là ?
-« Boss » ? répéta Jim, une note d’ironie glacée dans la voix. Je ne suis plus ton « Boss ». C’est pour ça que je suis là, Sebastian. Tu as tenté de résilier un contrat qui ne s’annulait pas. Je suis venu te tuer. Et te torturer, aussi, selon l’humeur.
-Et vous avez fait tout ce chemin juste pour ça ?!
Jim cligna des yeux, déstabilisé. Il n’y avait que lui pour sortir des absurdités pareilles.
-Qu’est-ce que tu croyais, mon tigre, que j’allais te laisser gambader dans la nature ?
-Je ne pensais pas que vous prêteriez attention à ma mort, avoua Sebastian.
Jim ouvrit légèrement la bouche, cette fois carrément choqué. Encore une première. Décidément.
-Tu ne pensais pas que je prêterais attention à ta mort ? Répéta-t-il, incrédule. Tu ne pensais pas… Mais quelle mouche t’as piqué, mon petit Sebastian ?
Jim adorait jouer avec les sentiments des gens, c’était, littéralement, son passe-temps favori. Il adorait lorsque les autres se trompent sur lui. Alors pourquoi savoir que Sebastian – son Sebastian ! – s’était estimé remplaçable à ses yeux, aussi gaspillage que les gens normaux, lui était si effroyable ?
-Eh bien vous… balbutia le sniper. Depuis Sherlock… Vous ne faisiez plus attention. Plus du tout. Je veux dire… Vous m’avez envoyé en Suisse, dans ce piège, comme si c’était un détail. J’étais devenu un détail. Même moins. Après tout ce temps si près de vous, c’était juste… C’était insupportable, Jim ! Vous voir lui accorder tant d’importance à lui, ce stupide détective de génie, et me repousser dans l’ombre, au même niveau que le reste des mortels…
-Stupide détective de génie ? Répéta Jim avec un sourire en coin.
Sebastian laissa échapper un rire au milieu de ses larmes.
-C’était comme avoir eu le soleil et se trouver à jamais prisonnier de l’ombre et du froid, continua-t-il. Vous ne me touchiez plus, vous ne m’accordiez plus le moindre regard, vous m’ignoriez quand je parlais ou me rabrouait sèchement lorsque je plaisantais, vous me confiez des missions secondaires, sans importance, sans intérêt, qui m’éloignais de vous durant des jours, des semaines… Lorsque je revenais, vous ne daigniez même pas le noter… Alors en Suisse, lorsque l’autre m’a attrapé, lorsque je me suis senti basculer, je me suis dit… Je me suis dit que ça serait bien, de mourir maintenant, de disparaître pour de vrai. Mais je ne suis pas mort. C’était stupide, vraiment, j’aurais dû mourir, à ce moment-là. Tout m’était égal, de toute façon, tant que je n’étais pas avec vous. Alors je suis parti. J’ai erré. Mais… Mais je serais heureux, si c’était vous qui me tuiez. Si vous preniez cette peine, alors c’est que j’aurais compté, ne serait-ce qu’un peu. Mais vous n’êtes pas obligé. Je peux me suicider, si vous préférez.
Le tuer ? Jim se souvint soudain que c’était ce qu’il était venu faire, ce qu’il avait annoncé en entrant. La pensée lui était sortit de la tête.
Comme il ne répondait pas, Sebastian fit un geste pour ramasser le fusil.
-Sebastian, lâcha sèchement Jim, si tu cherches encore une fois à te suicider, je te tue ! Est-ce clair ?
-Hein ?
Jim franchi l’espace qui les séparaient, attrapa son visage, et l’embrassa furieusement.
Sebastian referma ses bras autour de lui et l’embrassa en retour, avec la même ardeur. Jim sentit une part de lui se réchauffer, une part qui était resté glacé depuis des mois et des mois. Il s’avoua, enfin, que Sebastian lui avait terriblement, horriblement manqué. Il n’avait besoin de personne, dans cet univers, m ais il avait quand même besoin de lui. Eux-deux, oui, eux-deux contre le reste du monde, voilà comment les choses devaient être.
Ses mains glissèrent dans le col du sniper. Sebastian frissonna lorsque les doigts glacés du criminel consultant retirèrent son manteau et s’insinuèrent sous ses habits, directement contre la peau nue. Ils brûlaient tous les deux de s’être tant manqué, il s brûlai en t de se retrouver, de se lier de nouveau, de se fondre l’un dans l’autre, de s’abandonner enfin au seul être qui importait.
-Je t’interdis de me quitter de nouveau, ordonna Jim d’un ton qui ressemblait à une prière. Je t e l ’interdis, mon tigre…
Pour toute réponse, Sebastian le serra plus fort et se laissa emporter, plus heureux que jamais.
-Je ne vous quitterais plus, souffla-t-il d’une voix rauque, je vous le jure, quoi qu’il arrive… Vous êtes tout ce qui compte, Jim, tout ce qui compte…
Je vous aime, ne dit-il pas. Jim comprit tout de même.
-J’ai fait une erreur, avoua Moriarty.
Je t’ai pris pour acquis.
-Et je ne la ferais plus, termina-t-il en l’embrassant.
Je ne te donnerais plus jamais de raison de partir. J’ai besoin de toi.
Le reste se perdit en murmures et en cris, qui s’évanouirent dans la nuit froide de Siberie.
Le lendemain, un tigre paresseux vit deux hommes quitter la cabane, le sourire aux lèvres, le regard brillant d’excitation. Le reste du monde n’avaient qu’à bien se tenir. Ils étaient de retour.
