Chapter Text
Ce matin Roger avait insisté pour emmener Rick à la plage, puisque David et Nick partaient de leur côté, en bateau :
« Je ne veux pas être seul à y aller. Toute la journée, c'est ennuyant. Et puis de toute façon, qu'est ce que tu vas bien pouvoir faire tout seul à la villa, à part tourner en rond ? »
Donc Roger et Rick marchaient dans la garrigue, vers la crique déserte qu'ils avaient repérée quelques jours tôt, dans la lumière aveuglante et la chaleur écrasante de ce début d'après-midi dans le Sud de la France. Il y avait quelques bourrasques de vent frais qui arrivaient parfois à percer la végétation, mais sinon l'air était statique et sentait les épices, à cause du soleil qui brûlait les plantes. De la côte toute entière paraissait jaillir le bruit strident et constant des cigales, qui était particulièrement assourdissant ces derniers jours.
Les deux hommes ne portaient rien de plus que leur maillot de bain, et une serviette sur l'épaule. Roger tenait dans sa main la bouteille d'eau, Rick le paquet de cigarettes. Ils arrivèrent dans la crique au terme d'une marche de vingt minutes. Aucun d'entre eux n'avaient prononcé un mot, peut-être faisait-il trop chaud pour parler. Arrivé sur la petite plage entourée de rochers et au pied d'une pente escarpée, Roger posa la bouteille d'eau sur un rocher et étala sa serviette à l'ombre que créait un pin quelques mètres plus haut. Il s'assit ensuite sur sa serviette et regarda la mer en plissant les yeux, puis s'exclama peu après alors que Rick s'approchait, posait le paquet de cigarettes et jetait sa propre serviette sur le rocher à côté de la bouteille d'eau :
« Merde ! On a oublié la crème solaire. »
Rick marmonna quelque chose avant de jeter un regard à Roger en haussant les épaules, l'air de dire "tant pis". Il se dirigea ensuite vers le rivage, rejeta ses cheveux mi-longs en arrière et pénétra dans l'eau, marchant devant lui jusqu'à ce que l'eau arrive à ses côtes. Roger le suivit des yeux, et s'allongea à moitié, s'appuyant sur ses coudes et croisant ses jambes interminables, tout en continuant à regarder Rick plonger dans l'eau puis ressortir en secouant la tête, éclaboussant la surface de la mer avec sa tignasse blondie par le soleil et le sel. Rick nagea un peu au large, puis revint vers la plage une dizaine de minutes plus tard. Il sortit de l'eau, tout ruisselant, et se dirigea vers Roger en essorant ses cheveux. Il attrapa sa serviette et se frotta la tête, puis regarda Roger, qui contemplait la mer.
« Tu n'as pas chaud ? »
Roger répondit sans regarder Rick :
« Si.
― L'eau est bonne.
― J'irai plus tard, quand j'aurai vraiment très chaud.
― Dis-donc, tu t'es un peu étalé. Il ne me reste pas beaucoup d'ombre.
― Il y a des cailloux à côté.
― Mouais. »
Rick étala sa serviette juste à côté de celle de Roger, ne laissant quasiment plus d'espace entre elles. Il s'assit ensuite dessus, et regarda la mer. La lumière était claire, éblouissante. Roger se leva de sa serviette pour attraper le paquet de cigarettes. Il l’ouvrit, en pris une qu’il coinça entre ses lèvres avant de se rassoir, puis attrapa le briquet au fond du paquet et alluma sa cigarette. Il en aspira une bouffée, puis tendit le paquet à Rick qui le prit silencieusement et répéta le même rituel. Au bout de quelques minutes, Roger marmonna :
« Bon, je vais me baigner. »
Il mit sa cigarette entre ses lèvres et se leva, puis marcha devant lui pour parvenir à l'eau. Rick jeta un regard vers la serviette de Roger, regarda le bassiste, la serviette, et la décala d'une vingtaine de centimètre avant de décaler aussi la sienne pour être plus à l'ombre. Il s'allongea, ensuite, et ferma les yeux. Quand Roger revint de sa baignade, il trouva Rick étendu, qui semblait dormir. Il s'arrêta devant lui et le regarda en prenant une dernière bouffée de sa cigarette, avant de la jeter sur le côté. Les yeux de Rick papillonnèrent et se posèrent sur Roger. Le claviériste fronça les sourcils.
« Pourquoi tu me fixe ?
― Tu ne dormais pas ?
― Il fait trop chaud pour dormir. Ça n'explique pas pourquoi tu me fixais.
― Je réfléchissais.
― Ah.
― Tu as décalé ma serviette. »
Rick sourit, les yeux fermés :
« Coupable. »
Roger sourit aussi et s’assit sur sa serviette, non sans avoir l’avoir tâté et jeté les cailloux dérangeants qui étaient sous la serviette. Il regarda ensuite la mer. Les cigales faisaient vraiment trop de bruit. Il étendit un long bras pour attraper la bouteille d’eau et en bu la moitié. Il se tourna ensuite vers Rick en levant un peu la bouteille d’eau :
« Tu en veux ?
―Mmh… »
Roger resta cinq secondes figé dans sa position, regardant Rick et gardant la bouteille levée dans sa direction, mais le claviériste ne bougea pas. Roger murmura un « bon… » tout en ramenant son bras devant lui. Il ferma la bouteille, la remit sur son rocher puis s’étala sur sa serviette, dans la même position que Rick.
***
Une fournaise, l’air vibrait devant le paysage flou. C’était trouble, vaporeux, blanc. Rick voyait ses mains tenter de faire tenir un château de carte sur le sol poussiéreux, sur la falaise. Une des cartes posées au sommet du château se souleva dans le vent et pris brusquement feu. Elle s’envola vers la mer, une flamme en léchait le côté comme une aile. Puis les autres cartes s’enflammèrent à leur tour, et le bout du foulard que Rick avait emprunté il y a longtemps à Syd — volé maintenant — commença à roussir. Rick se releva, se retourna et battit en retraite dans la maison juste derrière lui. Il faisait agréablement sombre dedans.
Il pénétra dans le couloir et vit Roger, transformé en torche humaine, assis devant la porte de la chambre de Rick en jouant tout seul au backgammon. Rick rentra dans une autre chambre et s’assit sur le lit défait. Un incendie à l’extérieur commençait à faire fondre le verre des fenêtres. Rick s’allongea sur le lit et regarda les quelques oiseaux rouges qui volaient dans la pièce, au plafond. Dans l’encadrement de la porte, Nick lui demanda s’il voulait un thé.
***
Une demi-heure plus tard, c’est Rick qui se réveilla le premier. Il était presque complètement au soleil maintenant, c’était sûrement la chaleur étouffante qui l’avait dérangé. Il fronça les sourcils en jetant un bras au-dessus de ses yeux. Il se redressa bientôt sur sa serviette en grimaçant et regarda vers Roger, qui était toujours endormi et toujours à l’ombre. Rick se leva gauchement et attrapa la bouteille en se penchant au-dessus de Roger. Il but les trois-quarts de l’eau qu’il restait, et après un très court temps de réflexion, il avala le reste. Il remit le bouchon sur la bouteille et la reposa sur le rocher, mais la bouteille maintenant vide, donc très légère, ne tenait plus sur le rocher plein d’aspérités. La bouteille chuta sur le bras de Roger et cela le réveilla.
« Oh… pardon. »
Rick se tenait là, regardant Roger benoîtement tandis que ce dernier leva la tête vers le claviériste, sans comprendre. Roger s’assit, passant une grande main sur son visage.
« Putain, j’ai mal à la tête… Passes-moi l’eau.
— J’ai tout bu… »
Roger gémit dans sa main et jeta un œil vers Rick.
« J’ai envie de rentrer. »
Rick hocha la tête puis la baissa pour chercher sa serviette du regard, quand le rire de Roger attira de nouveau son attention sur le bassiste.
« Qu’est-ce que t’as ?
— Bah regardes-toi. »
Rick baissa les yeux sur son ventre et ses bras, et constata le gros coup de soleil. Il déclara doucement :
« Merde. »
Roger ria plus fort :
« T’inquiète pas, je sais que David cache de la crème dans sa valise. Viens, on y va. »
***
Une semaine plus tard.
Tout le monde avait disparu, Rick errait mollement dans la villa sans savoir quoi faire de lui-même, torse nu. Il faisait sombre, ils avaient l’habitude de fermer les volets et les fenêtres pour garder la fraîcheur de la nuit à l’intérieur, la journée. Il s’approcha d’un rai de lumière qui tranchait le sol de la cuisine en deux avec violence, et le regarda. Il sembla se décider, mis des chaussures et sorti finalement de la moiteur tiède de la villa pour rejoindre l’extérieur chaud et éblouissant. Une fois devant le porche, Rick regarda au loin, les yeux plissés et une main en visière contre ses sourcils.
« Ils m’ont abandonné… »
La phrase fut marmonnée doucement. Rick marcha en direction de la plage, sous les pins. Arrivé au bord de l’eau, il retira ses chaussures et trempa ses pieds dans les vagues qui caressaient le rivage. Puis il récupéra ses chaussures d’une main et marcha dans le sable humide, sous le soleil tapant. Il croisait des français allongés ou assis sur la plage, contournait des châteaux de sable à moitié avalés par l’eau. Au bout d’un moment, il arrêta de marcher et alla s’assoir sur le sable sec, à l’ombre d’un pin. Il renversa le haut de son corps en arrière, s’allongea les genoux relevés devant lui.
Il ferma les yeux, et ne les rouvrit que quand une voix claire le tira de sa torpeur, lui disant un mot étranger. Il tourna la tête vers la source de la voix, une jeune femme blonde assise à côté de lui qui le regardait sous son chapeau à larges bords. Rick se redressa avec un sourire penaud :
« Désolé, je ne comprends pas ce que vous dites. Je suis anglais. Heu, anglais..? »
La jeune fille ria et repris :
« Anglais ? Je vois, mh I see ? »
Rick ria à son tour et hocha la tête.
« Ouais. Ouais c’est ça, c’est bien, I see. Comment tu t’appelles ? Heu, je suis Rick. Et toi ?
— Ah, Rick. Moi c’est Anne.
— Anne. Ravi de te rencontrer, euh, je… euh je suis content..? »
Anne ria encore plus fort et Rick ria aussi sans comprendre.
« Je dis n’importe quoi, hein ? Ah, j’ai un ami qui parle le français. Je le cherchais, tu veux le chercher avec moi ? »
Rick se releva et tendit la main à la jeune femme pour qu’elle se lève aussi. Elle lui demanda quelque chose qu’il ne comprit pas. Il répéta :
« On va chercher un ami à moi. Un ami ?
— Oh, friend ?
— Oui c’est ça ! »
Anne prononça à nouveau quelque chose en français en pointant du doigt la forêt de pins derrière eux. Puis elle prit Rick par la main et l’entraîna dans la forêt. Ils ne parlèrent plus. Ils marchaient côte à côte, la jeune femme fouillait la forêt du regard et Rick en fit de même. Ils finirent par sortir de la végétation et se retrouvèrent sur une route goudronnée devant un mur en crépis clair. Anne jeta un regard vers Rick et ils suivirent la route. Bientôt l’horizon se dégagea alors que la route faisait un virage. Les pins s’ouvraient sur le ciel et tandis que la jeune femme attirait Rick hors de la route, vers une pente descendante, une nouvelle plage entourée de rochers apparaissait en contrebas, dévastée de soleil.
À mesure qu’ils s’approchaient, Rick pu voir la silhouette familière de David se détacher sur le sable éclatant. David marchait vers l’intérieur de la petite plage, venant visiblement de sortir de l’eau. Rick allait crier son nom, mais il remarqua ensuite Roger qui était assis sur le sable. David s’approcha de Roger comme Rick et Anne s’approchaient d’eux, et tout s’emmêla à cet instant précis.
Rick pu voir David s’assoir tout près de Roger, se pencher sur lui et l’embrasser sur les lèvres. Rick se figea, sa compagne aussi, tandis que Roger répondait au baiser de David.
Rick jeta un coup d’œil vers Anne d’un air livide, qui regardait les deux hommes plus bas avec une expression choquée. Rick pris distraitement la main de la jeune femme et commença à se détourner pour s’en aller, mais ce faisant il dû faire un bruit qui suffit à faire tourner la tête de David et Roger vers le haut. Rick s’arrêta dans son mouvement, fixait les deux hommes plus bas comme un lapin prit dans les phares, sa main serrant celle d’Anne. David et Roger le fixait aussi, sévèrement. Rick pu voir Roger se lever lentement, et dans ce qu’il semblait être un réflexe qui le sorti de son état de paralysie, le claviériste leva une main dans un geste d’excuse et fit rapidement demi-tour, emmenant Anne avec lui.
