Actions

Work Header

Double Je

Chapter Text

L’eau formait une auréole d’éclaboussure autour de chaque flaque où Tyler mettait vivement le pied. Pas qu’il portait portait une attention particulière aux gens qui le regardaient de travers, ou au fait que ses bas seraient trempés pour l’avant-midi; en fait, il sentait dans ce geste un amusement machinal, ou un simple réflexe d’enfance qui ne disparaîtrait jamais, il ne savait plus trop.

L’orage violent de la veille avait laissé des marques dans cette région que Tyler était sûr qu’il n’aurait jamais connues là d’où il venait. En effet, ce matin, en marchant vers l’école, il avait vu sur son chemin des panneaux stop renversés, des arbres cassés et des poubelles renversées, pour ne nommer que les dégâts les plus importants. L’avantage était qu’une quantité incroyable de flaques d’eau s’était formée sur la cour fissurée de l’école, lui permettant de s’adonner à fond dans son activité.

Le bruit de l’eau qui claquait joyeusement en retombant était étrangement satisfaisant à ses oreilles, étirant un bref sourire sur les lèvres gercées du jeune garçon alors qu’un autre bruit familier vint interrompre son plaisir.

Malgré la première cloche qui venait de sonner, il ne se pressa pas pour autant. À la première journée, nombreux étaient ceux qui cherchaient toujours leur chemin dans cette école (comment ils pouvaient se perdre dans ce trou à rat après les visites estivales, Tyler se le demandait bien), ce qui laissait un petit lousse du côté des professeurs. Pour ce qui était des places en classe, la première étant histoire, il pouvait dire qu’il s’en foutait royalement. Qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire d’être assise à côté de Machin qui trouvait des trésors dans son nez, ou Chose qui gribouillait sans cesse au lieu d’écouter?

Apparemment, ça faisait quelque chose aux autres adolescents, et c’était malheureusement un des trucs que Tyler aurait aimé être capable de comprendre.

La chaleur du début de septembre et la lourdeur de son sac plein de cahiers qu’il ne remplirait probablement jamais ralentissaient sa cadence alors que la raison lui revint et qu’il commençait à accélérer le pas pour arriver à l’heure dans son cours, ayant tout de même du respect pour le professeur et son horaire chargé.

Le jeune garçon entra finalement dans le bâtiment décrépit alors que les dernières personnes se grouillaient vers leur classe. Il sourit de nouveau au son familier de ses vieilles tennis mouillées qui couinaient au sol, sans ralentir le pas même avec la surveillante criant “les amis, dépêchez-vous, vous allez être en retard!”, ce qui lui donnait le goût de faire tout le contraire.

Il traîna son sac de béton le long d’un couloir sur la droite du hall et regarda brièvement les numéros de classe sur les portes, avant de s’arrêter devant celle qui devait être la sienne, juste au moment où la deuxième cloche sonnait. D’un coup, il fut envahi d’une vague d’angoisse qu’il refoula rapidement, sans pour autant faire disparaître la sensation montante que sa gorge se serrait. Un petit effort, allez.

Comme il s’y attendait, il était le dernier arrivé. Le professeur, un homme dans la quarantaine qui semblait avoir piqué la garde-robe d’un croque-mort, lâcha avec une voix qui se voulait accueillante:

— Ah ben… mieux vaut tard que jamais, n’est-ce pas?

Fidèle à ses capacités sociales médiocres, et aussi par habitude, Tyler répondit par un sourire on ne peut plus hypocrite du genre “haha, t’as fait ta blague, maintenant laisse-moi moisir dans mon coin pendant un an” avant d’aller s’asseoir au dernier bureau libre, en avant dans le coin gauche, en prenant soin d’éviter le regard de ceux sur son chemin. Pas par orgueil, mais par simple réflexe de maintenir le lien “tout le monde regarde Tyler et Tyler ne regarde personne”, un lien qu’il tenait absolument à maintenir pour éviter une... catastrophe.

Il tira vivement sa chaise et s’assit en laissant tomber son sac au sol, ignorant de son mieux les regards insistants toujours posés sur lui.

Vingt-cinq regards.

Mais ce n’est pas si grave. Il faut juste les ignorer.

Vingt-cinq regards qui évaluent si tu vaux la peine d’être ici. Ce qui n’est probablement pas le cas, n’est-ce pas?

Non. Pas à l’école, et surtout pas le premier jour.

— Tyler, si je ne me trompe… es-tu sûr que ça va?

Le garçon prit quelques secondes avant de réaliser que quelqu’un — un professeur, bon sang! — lui parlait. Il releva distraitement les yeux, rougissant légèrement sous les pouffements de quelques élèves, et maudit amèrement le fait que ce soit le début du premier cours et qu’il ne puisse rien sortir à l’instant pour s’occuper les mains. Il balbutia une réponse, non sans baisser les yeux vers ses doigts agités pendant qu’il parlait.

— Euh, oui, monsieur. Pouvez-vous… pouvez-vous commencer votre cours?

L’homme aux cheveux de jais, que Tyler identifia comme Mr. Armstrong par son nom au tableau, et qui devait se faire valoir un surnom merdique comme “Macabron”, n’en fit ni une ni deux et commença un discours dynamique d’introduction de nouvelle année de lycée, et des attentes plus strictes, et des inscriptions pour l’université, et d’autres détails superflus que le garçon aurait tout aussi bien pu prendre comme une liste d’épicerie contenant les ingrédients pour préparer un pudding à l’arsenic.

Tyler profita du moment où personne ne lui portait attention pour fermer les yeux et serrer les doigts sur ses genoux, tentant de calmer son cœur qui battait à une irrégularité alarmante en comptant les nombres premiers jusqu’à 100. Cet exercice, qu’il avait pour une fois la fierté de dire qu’il avait trouvé par lui-même, n’empêchait pas le remplissage du vase, mais réduisait au moins le risque de débordement.

Après quelques minutes, il jugea que la pression était sous contrôle et sentit le courage d’ouvrir les yeux et d’observer discrètement la démographie des personnes qu’il allait côtoyer dans ce cours pendant un an. Il fut presque soulagé de voir que la majorité constituait de jeunes à l’air relativement ennuyé, ayant déjà sorti du matériel pour griffonner ou simplement sur le point de s’endormir. Contrairement à l’école privée aux gens suintant l’obédience où il avait passé la majorité de son adolescence, cet endroit laissait une liberté aux élèves que Tyler ne savait pas s’il devait considérer comme inquiétante. Peut-être que cela pourrait s’avérer une bonne chose, mais il garderait l’oeil ouvert malgré tout.

D’un coup, le regard du garçon en rencontra un autre marron à sa droite. La personne en question, une fille aux longs cheveux bleu vif et aux traits aiguisés, le regardait avec ennui, le front appuyé sur son poing. Assez banale parmi cette foule de gens qui ne portaient visiblement aucune attention à la manière dont ils se vêtissaient ou se comportaient de manière générale.

Non, en fait, on pouvait laisse tomber le deuxième. Tyler ne referait pas l’erreur de croire que les adolescents se foutaient de la manière dont ils se comportaient. Ils pouvaient prétendre aux autres, à eux-mêmes, que leurs gestes et ceux des autres étaient inoffensifs, mais dès que la pierre était lancée là où ça faisait mal, ils se montraient impitoyables.

Tyler le savait.

— Maintenant, sortez vos affaires pour noter le plan du cours de cette année, dit le professeur une fois revenu à son bureau.

Le regard qu’il avait longuement soutenu avec la fille, par peur ou par curiosité, il ne savait pas trop, se brisa lorsque celle-ci se tourna pour retirer un crayon de son coffre. Le garçon fit de même et plaça son cahier ligné bien droit sur son bureau, hésitant pendant un bon moment avant de commencer à retranscrire ce qui était au tableau. Il sentait toujours les yeux de Macabron peser sur lui, mais n’y porta pas attention, c’était mieux ainsi.

Lorsque la cloche sonna à la fin de la période, Tyler fut surpris d’être capable de se relever et de sortir de la classe sans problème, si on ignorait bien sûr le foutu nœud qui bloquait toujours sa gorge. Ce n’était pas si pire.

Ne te fais pas de faux espoirs, il reste tout de même le reste de la journée.

Il accéléra le pas pour éloigner cette pensée.

………

Le soir même, Rose ouvrit la porte de la chambre pour trouver son fils en position fœtus sur son lit, la capuche de son sweater rabattue sur ses yeux. Son sac fermé reposait sur la chaise et ses affaires, pour la plupart toujours dans leurs cartons, traînaient un peu partout dans la pièce malgré le fait qu’ils soient arrivés il y a plus d’une semaine. Cette image ne l’inquiéta pas: elle savait que se tenir avec des gens aussi longtemps (et longtemps pouvait être autant peu qu’une journée pour Tyler) lui demandait beaucoup d’énergie, et qu’il avait besoin de récupérer.

Le garçon, de son côté, ne réagit pas lorsqu’il sentit un poids près de lui. Il ressentit simplement de remord. Il n’avait rien contre la présence de sa mère, mais celle-ci se désintéressait rapidement quand son fils se montrait aussi peu réceptif.

— Tu sais probablement ce que je vais te demander…, tenta Rose.

Tyler soupira, releva un peu sa capuche et entrouvrit les yeux.

— Vas-y, murmura-t-il.

Sa mère posa une main sur son épaule. Étant une des rares formes de contact physique qu’il acceptait dorénavant, le garçon ne l’en empêcha pas.

— Comment s’est passée ta journée?

— Bien.

— Tellement bien que tu en as oublié les détails, à ce que je vois.

Il se renfrogna. Le sarcasme de sa mère était amusant par moments, mais par d’autres, ça le mettait carrément en rogne.

— Ben, qu’est-ce que tu veux que je te dise? Je suis revenu vivant, je crois que c’est un assez bon signe.

Tyler leva les yeux pour voir que sa mère affichait un faible sourire, quand même plus chaleureux que tout ce qu’il avait vu aujourd’hui. Il ne l’aurait jamais avoué, mais ce sourire lui apportait énormément de bien à travers les temps comme ceux-ci.

— En effet, c’est un très bon signe, et tu n’imagines pas à quel point je suis contente que tu soies toujours capable de voir un peu de positif dans la vie, surtout après… bon, tu sais.

Cette fois, le garçon ne répondit pas, utilisant toutes les forces de son esprit pour chasser les pensées que sa mère venait d’impliquer. Il resta silencieux pendant un moment avant que Rose, consciente du malaise qu’elle venait de créer, tente maladroitement de changer de sujet.

— Eh, bien, comme je te l’ai demandé, comment ça a été?

Tyler desserra les doigts de son oreiller, s’assit en Indien et se frotta les yeux.

— Et comme je te l’ai dit, bien. Rien de spécial.

— Rien de spécial?

— Bon, à part le fait que de passer d’uniforme à une absence de code vestimentaire, c’est assez éprouvant… t’aurais vraiment du voir cette fille bizarre aux cheveux de deux couleurs différentes, c’est cinglé!

— Eh bien, c’est vrai que c’est étrange sur le coup, mais tu vas t’y habituer. Et sinon… t’es-tu fait au moins un ami?

Il baissa la tête d’un air piteux et se mordit la joue. C’était assez clair.

— C’est pas grave, ça va venir…

Tyler retint de justesse une réplique cinglante. Ça va venir? Qui est-ce que sa mère essayait de convaincre, son fils qu’il n’avait pas besoin d’aide sociale, ou elle-même qu’elle avait une famille normale, ce qui n’était plus le cas depuis longtemps?

Il ferma les yeux et inspira profondément pour reprendre contrôle de son fil de pensées. Peut-être que sa mère avait raison, peut-être qu’il était possible de faire autre chose que crier par peur de ce qu’il y aurait au prochain coin.

Et puis, il fallait se le dire, cette journée n’était pas vraiment la journée internationale des nouveaux amis. Les pauses entre les cours étaient d’à peine dix minutes, et un dîner était organisé par l’administration, ce qui était apparemment une “tradition de rentrée”.

Et les gens? Pas grand-chose de ce côté-là. La plupart le regardaient avec curiosité sans pour autant oser s’approcher, la fille aux cheveux bleus en premier. Un air fatigué de début d’année, une joie de revoir ses camarades. En gros, pas aussi différent de l’ancienne école que Tyler aurait pu le croire.

Après un autre moment de silence, Rose se leva, grinçant des dents à la douleur que ce geste envoyait à ses genoux.

— Bon, tout ça pour te dire que j’ai de l’espoir pour toi, tout le temps, même quand c’est plus dur pour toi d’y croire. (Elle se rendit à la porte et se retourna, donnant un dernier sourire qui réchauffa le cœur de Tyler) Et c’est toujours la même devise avec toi: quand le p’tit Johnny est au sol, il se relève.

Après son départ, le garçon resta immobile quelques minutes et finit par ouvrir son sac pour sortir son coffre à crayons et des feuilles de papiers. Il était temps pour son autre exercice quotidien: écrire 500 mots, sur n’importe quoi.

Et ce soir, ce serait sur les nouvelles perspectives.