Chapter Text
— Câlice de tabarnak ! que je marmonne à voix la plus basse possible, mais en attirant tout de même les regards offusqués des gens les plus près.
Heureusement que le professeur en surveillance ne m’a pas entendu. Je ne suis pas prête à passer une heure à l’école en plus de la demi-heure de travail qui s’en vient après que ce troglodyte ait terminé de se mettre à jour. C’est la triste réalité des écoles de premier monde dont les étudiants sont trop fauchés pour s’acheter leurs propres ordinateurs: c’est deux heures par semaine pour utiliser ceux de l’établissement, et sur ce deux heures, une performance qui a du bon sens n’est pas garantie.
— Woah, langage, me lance discrètement le gars à ma droite, écartant son casque d’écoute d’une oreille.
Un sourire en coin, il fixe mon écran noir au lieu de retourner au sien qui, évidemment, est à moitié couvert d’une fenêtre affichant un jeu de démolition auquel je me rappelle vaguement avoir joué au début du primaire. La chance a apparemment ses chouchous qui ne sont pas ceux qui doivent terminer leur premier projet de l’année.
— Pardon: câlice de tabarnak, sacrament ! que je lui réponds en faisant tourner des regards noirs une fois de plus.
— C’est mieux, répond-il en replaçant son casque pour retourner à ses jeux bâtard.
Il rit, en plus, le con. C’est ça, paie-toi ma gueule pendant que je contemple le temps qu’il me reste à terminer ce foutu programme pour mon cours d’informatique, temps qui empiète sur la sortie que nous avions prévue depuis plus d’une semaine. Tu parles d’un mauvais timing. Voyons voir: 15h35. Il reste dix minutes avant la fin des cours. Grosse merde.
Je m’appuie la tête entre les mains alors que la barre prend tout son temps à se remplir de blanc. J’ai la chance d’avoir un cours d’informatique secondaire qu’on ne trouve nulle part au Québec, et je me pète le nez en début septembre. Ça commence bien mon année. Je peux tout de même me dire que les problèmes ne dureront pas longtemps: avec le travail que je fais, j’aurai bientôt assez d’argent pour m’acheter mon propre PC et, dès lors, les damnés ordis de l’école trembleront de terreur. Dans ta face, informatique utilisé par des petites choses de secondaire 1 qui ne font que jouer à Minecraft.
La cloche sonne, et ma barre n’est pas à moitié remplie. J’ai beau chialer, je me dis qu’au moins, ce n’est pas un Mac; pour cela, je suis reconnaissante envers les informaticiens de mon école, car toute personne s’y connaissant le moindrement en électronique sait que les Macs ne sont réellement utiles qu’aux écrivains et musiciens de ce monde, c’est-à-dire l’opposé de ce que je suis. J’ai beau avoir mon mot à dire dans tout, je n’ai pas de beaux mots à utiliser; et pour la musique, oublie ça, chérie. J’ai eu mon BAC en flûte au primaire et je considère cette expertise comme le summum de mes capacités en musique.
Il faudrait bien que j’envoie un texto aux filles pour leur dire que j’arriverai en retard… ou pas du tout. On avait prévu partir à 16h05 et, vu comme c’est là, je ne serai pas sortie avant 16h30 (le surveillant est assez chill pour surveiller jusque là, mais on va se le dire: c’est plus pour les mioches que pour moi). Est-ce que ça va leur faire quelque chose ? Absolument pas. Tant que Romy et Ima s’ont l’une et l’autre, le reste du monde peut aller chier; je pourrais en dire autant d’Audrey et moi, mais ce serait sans dire qu’il y a aussi Audrey et les filles, Audrey et Antoine, Audrey et Louis… Bref, Audrey et pas mal tout le monde. Triste réalité, mes amies sont mes seules amies, mais je ne suis pour elles qu’une parmi tant d’autres. Et devinez quoi ? Rien à faire.
16:03 - Catherine - en fin de compte, je ne viens pas. problème avec mon ordi. on se reprend une prochaine fois.
Au trois-quart. Ça avance lentement, mais ça avance.
16:05 - Romy - t’es sûre, tu veux pas qu’on t’attende ?
16:05 - Catherine - nan, ça va être trop long. amusez-vous.
16:06 - Romy - ok, bonne soirée.
Et une de moins.
La salle se vide, à l’exception de quelques garçons avec un casque d’écoute fiché sur la tête. Pour ma part, je sors mes écouteurs pour me mettre de la musique trop fort maintenant que les places alentours sont inoccupées - sûrement Tool ou Metallica - mais avant même que je puisse mettre un morceau, j’entends la porte de l’informatique s’ouvrir et n’entre nulle autre qu’Audrey. Alors commence l’un de mes jeux préférés: faire comme si je ne l’avais pas vue pour couper mon premier réflexe, qui serait de la regarder comme un petit chien qui attend son maître.
Audrey vient d’au-delà de ce monde. À peine plus grande que moi, des beaux cheveux brun doré qui atteignent ses coudes lorsqu'elle ne les attache pas, un teint basané si on regarde de près, et une odeur n’appartenant qu’à elle qui la suit partout; des palettes se chevauchant légèrement, des jolis yeux bruns rieurs encadrés de courts cils. Le genre de fille qui m’a fait découvrir que j’ai définitivement un genre de fille.
Comme si la regarder n’était pas assez éprouvant, il faut savoir qu’elle organise chaque année, avec ses parents, une vente de produits d’hygiène dont les revenus vont à un organisme de charité; elle a réussi à donner le droit aux filles à l’école de porter des camisoles; et elle s’entend bien avec tous nos professeurs après à peine un mois, alors que, pour moi, un simple «salut» fait l’affaire. Le genre de personne qu’on peut soit adorer, soit détester; et, honnêtement, je trouverais bien plus facile de la détester.
— T’étais pas obligée de venir, tu sais, lui dis-je alors qu’elle s'assoit à côté de moi.
— Mieux vaut ça que d'écouter les filles se donner des inside pendant deux heures, répond-elle en haussant les épaules.
— Ne parle pas, toi !
Elle sait très bien que nous donnons la même illusion lorsque c’est nous deux et une autre; mais elle ne fait que me répondre par un sourire, un de ces magnifiques sourires qui me donne juste envie de me coller contre elle et de ne jamais la lâcher. Heureusement que je suis revenue à mon écran rapidement, car cette fille est perspicace quant aux regards. Que dis-je ? À quoi bon être perspicace quand on reçoit ces regards au quotidien ?
— Y'était temps ! m’exclamé-je vivement alors que la barre disparait pour laisser la place aux boîtes annonçant le lancement de ma session.
Deux morveux se retournent pour me regarder; aussitôt, leur regard se pose sur Audrey et, si ce n’est pas faire de l’oeil, je ne sais pas ce que c’est. Pour des enfants de douze ans, leur imagination doit faire fureur à l’instant. Elle ne les remarque pas du premier coup et, sans ma grande trappe, ç’aurait resté ainsi…
— Ça va, vous pouvez retourner à vos blocs, lancé-je en leur direction, ce qui fait rougir leurs joues creuses.
Ils se retournent immédiatement en se lançant des regards entendus. Mon amie, elle, a l’air plutôt ennuyée.
— Pourquoi t’as fait ça ? me demande-t-elle comme si c’était la première fois que je descendais des gens devant elle.
— C’est impoli de regarder les dames de cette façon, dis-je juste assez fort pour qu’ils m’entendent.
Ils ne se retournent pas, mais une nouvelle montée de rougeur me confirme qu’ils ont entendu.
— Bon. À présent, tu vas voir une hackeuse en action alors qu’elle infiltre les dossiers ultra-confidentiels du gouvernement, lui annoncé-je en ouvrant mon logiciel.
En fait, il n’y a absolument rien là. Mon devoir est simplement d’observer comment c’est fait et répondre aux questions qui me sont posées dans un document à part. Pitonner pour pitonner: un plaisir que certains ne comprendront malheureusement jamais.
— Sérieusement, depuis quand tu t’intéresse à l’informatique ? s’interroge-t-elle en s’appuyant le menton sur sa main droite, la lueur d’intérêt brillant vivement sur son visage. Il me semble que tu n’en as jamais vraiment parlé.
— Ça ne fait pas longtemps, maintenant que j’y pense… Tu sais, la semaine l’été dernier quand mon oncle est venu chez moi ? (Elle hoche la tête.) On a pas mal pitonné ensemble. Il m’a montré un peu ce qu’il faisait et, même si je ne comprenais que dalle à ce qu’il me disait, ça a allumé un intérêt en moi.
Hmmm.
— J’ai laissé ça sur glace toute l’année pour me concentrer sur mes études puis, cet été, j’ai participé à un camp de robotique pour me donner quelques bases.
— Et tu ne me l’as même pas dit ? s’offusque-t-elle.
— Je ne pensais pas que ça t’intéresserait, plaidé-je.
— Ce n’est pas une raison pour ne pas me parler de ce qui t’intéresse.
— Eh bien, je m’excuse, lui dis-je d’un ton faussement triste en lui frottant
amicalement
l’épaule.
— Va pour cette fois, mais sache que je ne veux pas que tu aies peur que je te juge… ou quoi que ce soit.
Je continue de travailler en silence et, avant même que je l’aie réalisé, il est 16h25 et j’ai terminé de répondre aux questions. Ferme la session, reste assise à fixer mon écran. Malaise.
— On devrait y aller un jour, lâche Audrey d’un coup en se relevant.
— Effectivement.
— On va souper quelque part ?
— Pas de problème, dis-je après m’être étirée de toutes les manières possibles. Après tout, on a quelques heures à remplir pour dire à nos parents qu’on a fait quelque chose.
En fait, si on écarte l’éléphant dans la pièce, je remonte mon ego face à mes parents en acceptant cette invitation. Ils savent que j’ai peu d’amis, et selon eux, c’est forcément un gage de tristesse. Oui, j’ai compris qu’à mon âge, ils sortaient chaque vendredi soir et allaient passer des nuits chez leurs partenaires, mais on n’est pas tous aussi cool. Certains d’entre nous sont laids, pauvres ou dans le placard, ou bien les trois, dans mon cas. Bon, je ne suis pas laide comme le sens du mot le laisse deviner, mais malgré un physique satisfaisant, je n’ai assurément pas une belle personnalité; pas pauvre, mais en constant démérite pour les efforts que je fais au Best Buy; et dans le placard, je vous la donne. Si seulement je pouvais être homo pour que les gens ne se posent pas de questions: à la place, il faut que j’ai une bouillie à la place des hormones qui me rend trop froide envers les garçons et trop exubérante envers les filles. Une catastrophe ambulante rejetée des deux côtés, voilà.
La soirée commence, se déroule et se finit bien, comme à l’habitude. C’est un vendredi soir idéal, juste assez chaud pour qu’on enroule nos gros chandails autour de notre taille et qu’on puisse souper dehors, sur le bord d’une rue secondaire. Je contemple une fin de semaine chargée de travail et de devoirs, mais qui sera au moins soutenue par l’énergie que m’apporte la présence d’Audrey. Je n’aime pas l’admettre, mais je me sers parfois d’elle comme un fix: celle qui me plonge dans une bulle où tout va bien, une bulle dont je ne voudrais jamais sortir si ce n’était pas de la dure réalité qui fait qu’elle ne se sent probablement pas ainsi envers moi. Une affection amicale est réciproque, je le sais très bien; mais ce besoin de me sentir proche, d’avoir un lien plus près que celui que j’ai avec mes autres amies, je suis la seule à le ressentir.
Des fois, je pourrais jurer qu’elle sait ce qui se passe dans ma tête et qu’elle se sert juste de son air de bonne fille pour ne pas créer de malaise; le reste du temps, elle flirte, me complimente, me frôle, me laisse des sous-entendus que je n’ai pas le choix de prendre à la blague, bref, tout ce qui devrait être normal dans une amitié et que je n’arrive pas à voir comme normal avec elle.
Un jour ou l’autre, je me dis que la vérité ressortira; et pour moi qui ai l’habitude de la dire, ce jour éventuel me terrifie.
