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Emmène-moi avec toi dans le ciel

Summary:

Si Kazuki et Maya étaient en danger, qui ferais-tu passer en premier ? le harcèle une petite voix dans sa tête. Après un naufrage, Soushi a été sauvé de la noyade par Kazuki, un jeune homme qui vit seul sur une île dévastée. Seuls, ils bâtissent une relation qui devra tenir bon face aux écueils placés sur leur chemin, face à la culpabilité, aux doutes et aux secrets qui minent les silences entre eux.

Notes:

Un petit cadeau pour Cielly à l'occasion des deux ans du serveur discord le plus cool de la planète. Merci de m'avoir fait découvrir cette série parce que je la trouve beaucoup trop chouette, merci d'être si enthousiaste, merci d'être si pipou et adorable et talentueuse

(et merci à Chi d'avoir relu un petit bout quand j'angoissais de faire n'imp et d'être une personne trop cool de façon générale aussi)

Work Text:

Si Kazuki et Maya étaient en danger, qui ferais-tu passer en premier ?

La question tourne sans s’arrêter. Les yeux rivés sur le ciel, il oublie de respirer. À sa droite, le lit s’enfonce sous le poids d’un corps. Il sait de qui il s’agit. Il reste silencieux. Il ferme les yeux. Il a toujours pensé que la question était simple. Un front se presse contre le sien dans le silence de la chambre. La question n’est pas si simple que cela, en réalité. Lorsque Kazuki l’embrasse, Soushi oublie de respirer.

*

Au-dessus de l’île, le ciel est bleu à perte de vue. Assis dans l’herbe, Kazuki fredonne dans une langue lui seul connaît des paroles qui font revivre les plantes qu’il cajole entre ses doigts. L'île semble avoir été vidée de ses occupants des siècles auparavant, statue grandiose d’immeubles et de maisons depuis longtemps maintenant dévorés par la flore et par la faune. Soushi n’a pas souvenir d’avoir vu pareil endroit ailleurs. Soushi ne se souvient pas avoir rencontré quiconque comme Kazuki lorsqu’il a arpenté le monde entier. Au sol, Kazuki relève les yeux vers le ciel et plisse les yeux lorsque le soleil percute sa rétine. Lorsque Soushi esquisse un pas de côté pour lui faire de l’ombre, l’homme lui sourit.

C’est un sourire différent que celui qu’il lui a adressé lorsqu’il l’a sorti de l’eau. C’est un sourire moins factice, moins resplendissant, plus vulnérable et Soushi se penche, juste une seconde, chasse du bout des doigts le pollen qui s’est accumulé dans les boucles brunes.

Si Kazuki et Maya étaient en danger, qui ferais-tu passer en premier ? interroge à nouveau la voix qui le hante. Il immobilise sa main. Il n’en sait plus rien.

Avant le naufrage, il aurait répondu Maya. Il aurait répondu Maya parce que d’aussi loin qu’il se souvienne elle avait toujours été présente à ses côtés, parce que même alors qu’il avait quitté leur île sans rien lui dire, elle avait accepté son retour avec une chaleur que personne d’autre ne lui avait accordé. Il aurait répondu Maya parce que c’était une évidence et qu’ils se ressemblaient plus que Soushi ne voulait l’admettre. Là où il se montrait stoïque, elle se montrait déterminée et c’était peut-être ce qui faisait d’eux l’équipe la plus redoutable de Tatsumiya. Il épaulait sans mal les autres pilotes – c’était son devoir, après tout – mais il n’y avait qu’avec Maya qu’il était capable de créer des miracles. 

Il n’y avait que Maya, de toute façon, qui se souciait de gratter la surface de son masque.

Maya et Kazuki.

« Tu as l’air absent. » 

Le vent souffle. La plante se redresse entre les doigts de Kazuki. Les yeux perdus sur les ruines qu’ils surplombent, Soushi se demande s’il veut vraiment savoir pourquoi les bâtiments lui semblent presque familier. 

« Pourquoi es-tu seul ici ? »

Il ne reconnaît pas, au début, le sentiment qui parcourt le visage de Kazuki, cherche, pourtant, encore et encore. Il connaît l’expression, il l’a déjà vue sur son propre visage, reflété dans le miroir. C’est de la douleur et du remord, du remord et de la douleur, un mélange des deux qui explose. 

« Ils sont tous morts. » répond Kazuki et les mots sont à peine un souffle. Du pouce, il lisse une pétale froissée. « C’est de ma faute. »

Le silence, entre eux, est une chose presque douce. Lorsque Kazuki tend la main vers lui, Soushi la serre dans la sienne.

*

Kazuki est pied nu sur ce qui semble être du béton. Il y a quelque chose de frappant dans la fragilité de sa peau pressée contre la dureté de la construction, contre le métal rouillé, tout contre la structure que Soushi n’avait jamais vu auparavant. Il connaît par coeur les couloirs qu’ils parcourent, pourtant. Il connaît les plans, les portes, la structure, sait naviguer dans le coeur de l’île comme s’il y avait vécu. Tatsumiya lui ressemble, après tout. Tatsumiya en est la copie conforme, après tout. Lui qui pensait avoir tout vu en quittant l’île se retrouve face à un secret qu’on lui a caché. 

Appuyé contre un tableau de bord rouillé, Kazuki l’observe, silencieux. Il guette, Soushi peut le sentir. Il attend. Il attend un mouvement, il attend un geste, il attend une fuite. Sous la végétation luxuriante de l’île se dessinent maintenant les ossements des anciens habitants. 

« Tout est en état de fonctionnement. » souffle l’homme et il y a quelque chose de fataliste dans ses yeux, la solitude qui revient à grands pas frapper à la porte. Kazuki ne ment pas, jamais, mais il se tait, souvent. Les vérités sont trop douloureuses pour être avouée. Soushi ne lâche pas sa main, pour autant.

« Depuis combien de temps ? » demande-t-il et la question est plus vaste qu’elle ne le semble de prime abord. Il laisse à Kazuki le temps de choisir l’angle, de réfléchir à la question, balaye la salle des yeux.

« Depuis plus de vingt ans. »

Des croix marquent les murs, comme un motif qui n’en finirait jamais. Une croix par jour de solitude. Le corps qui lui fait face a à peine vingt ans. Quelque chose cloche, quelque chose ne va pas. Les yeux de Kazuki ne le quittent pas.

« Pourquoi ? »

L’air est lourd, de tension et de tristesse, de poussière et de métal. Quelque chose d’ancien vibre entre les murs, quelque chose de terrible, loin de la paix qui régnait à l’extérieur.

« J’ai fait une erreur, lorsque je l’ai assimilé. » Sous les traits de Kazuki somnole autre chose. « J’ai compris ce que je n’aurais pas dû comprendre. » Il y a un silence, trop long. « J’ai compris ce que vous étiez . » 

Soushi comprend, lui aussi, finalement. Une croix par jour de pénitence.

Sa main ne lâche pas celle de Kazuki ; il serre plus fort les doigts qui s’agrippent à lui.

*

Sous les racines des fougères les machines crépitent une fois l’électricité relancée. Les machines sont anciennes, plus anciennes que celles de Tatsumiya. Il en reconnaît certaine, découvre les antiques ancêtres d’autres. Kazuki ne le stoppe pas. Il reste assis sur le sol de béton, les yeux dans le vague, posés sur les plantes que Soushi écarte avec un soin minutieux. Il frémit, lorsqu’une feuille lui caresse la cheville, se retourne pour fixer l’être qui le regarde, le dos pressé contre le mur.

Il n’est plus certain d’être face à un homme. Il n’est pas certain d’être face à autre chose non plus. Il fait face, et c’est tout. Il fait face et il dévisage, les traits familiers et les cheveux qu’il a caressé, les lèvres qu’il a embrassé et les cils presque trop sombres pour une peau si pâle. Il dévisage et il aime, il le sait. Le verbe paraît presque frugal comparé à ce qui l’agite. Il dévisage et il aime mais il a une mission qu’il a trop longtemps laissée de côté.

Il ne peut pas supporter l’idée que Tatsumiya finisse comme cette île. Il ne peut pas imaginer Maya périr face aux Festums qui attaquent sans relâche. Peu importe que Kazuki en soit un. Peu importe qu’il ait compris les hommes. Peu importe qu’ils parlent la même langue, finalement. Peu importe. 

Si Kazuki et Maya étaient en danger, qui ferais-tu passer en premier ? le harcèle la voix. Il ne savait plus. Il sait, maintenant. Kazuki n’est pas en danger. Kazuki ‘est pas le danger, non plus. Kazuki existe dans un entre-deux que Soushi ne peut s’expliquer.

L’écran crépite lorsqu’il s’allume finalement, laisse apparaître le visage de Makabe, à peine distordu par la vieillesse de l’équipement.

« Makabe. » appelle-t-il mais l’homme à les yeux rivés sur un point derrière lui. Il se sent transparent, une seconde, un fantôme qui se rappellerait au bon souvenir de l’homme qui est son chef. De l’homme qui a pris la relève de son père. Les souvenirs sont trop douloureux pour qu’il y pense maintenant. À la place, il se racle la gorge, perce le silence tendu. « Tatsumiya ? Vous me recevez ?

– Nous sommes là. » finit par répondre l’homme. « Nous te pensions mort. »

Soushi sursaute, lorsque la voix de Kazuki résonne dans le quartier général désaffecté. Il sursaute, parce que les yeux de Makabe ne le regardent toujours pas. Il sursaute parce qu’il y a encore un secret quelque part dans sa voix.

« Je l’ai sauvé. » dit Kazuki et maintenant Soushi sait qui Makabe regardait. « Je ne l’aurais pas laissé mourir. »

Il y a un lui qui pèse sur le bout de la phrase, un pas encore que Soushi ne peut que deviner. Il reste silencieux, les mains pressée de toutes ses forces contre le métal froid de la table de commandement.

« Rentre. » ordonne Makabe. 

Lorsque la conversation coupe, il est incapable de dire si les mots lui étaient adressés.

Sous ses doigts, le métal semble brûlant.

*

Si Kazuki et Maya étaient en danger, qui ferais-tu passer en premier ? interroge la voix dans son demi-sommeil. Il a l’impression d’être à la dérive depuis trop longtemps, de clore une parenthèse qu’il aurait voulu laisser ouverte toute sa vie. Le matelas, à ses côtés, semble glacé. Perché sur le rebord d’une fenêtre dont la vitre a depuis longtemps disparu, Kazuki guette la nuit.

« Dors. » lui souffle Soushi et il dévore du regard le mince sourire qui étire les lèvres de Kazuki.

« Tu vas partir. »

Ce n’est pas une question ; ils savent tous les deux qu’il a pris sa décision au moment où il a lancé la transmission. Ils savent tous les deux que le futur est scellé par les responsabilités qui pèsent sur les épaules de Soushi, par la réalité qui vient déchirer leurs cieux. Ce n’est pas une accusation, non plus, à peine une constatation, un peu triste, un peu lasse, un peu amère, peut-être, douloureuse. 

« Tu pourrais venir. »

Le silence est confortable dans la chambre et il se redresse, lentement, s’approche dans la pénombre. Du pouce, il trace la colonne vertébrale qu’il devine sous la peau tendre, laisse un baiser se presser contre la courbe d’une épaule. Le poids de la proposition semble presque s’effacer, un instant, alors que Kazuki s’appuie contre lui, se laisse tomber en arrière, trop confiant, trop confiant, trop confiant.

« Je pourrais. » répond-il et Soushi parle suffisamment le langage de son corps pour savoir qu’il y a un mais. « Ils ne me laisseront pas en vie. »

Il veut demander pourquoi sans parvenir à s’y résoudre, ferme les yeux lorsque les cheveux de Kazuki lui effleure le nez. Il veut demander pourquoi mais il n’est pas sûr qu’il pourra faire avec la réponse, accepter qu’il a été un pion sur l’échiquier des adultes alors même qu’il se pensait être leur égal, détenteur du secret de la guerre, seul enfant à être jamais sorti de Tatsumiya pour voir les ruines du monde entier. Il veut demander pourquoi mais les mots ne sortent pas.

« Celui que tu appelles Makabe a eu un fils. » lui murmure Kazuki, sans lui laisser le choix, cette fois-là. « Il vivait ici avant que nous arrivions. Son fils vivait au centre de l’île. Il est moi , maintenant. Ou plutôt, je suis lui . Je suis ce qu’il aurait pu être. »

Dans le ciel factice de l’île, des étoiles scintillent. Le secret est trop lourd à porter.

D’autres îles comme la sienne flottent sur l’océan. D’autres enfants combattent probablement. Il se demande quelle défaillance a tué cette île-là. Il se demande quelle erreur a fait faillir l’humanité vingt ans auparavant. Il ne demande pas.

« Comment s’appelle cette île ? » demande-t-il, plutôt, et le sourire de Kazuki se fait plus tendre, le regard perdu sur le lointain, les orteils plongés dans la végétation qui soutient le mur :

« Shangri-La. »

*

Il se passe de longs jours avant que l’écran ne grésille à nouveau. C’est Kazuki qui le prévient et Soushi se demande à quel point il est lié à l’île, à quel point il est humain, à quel point il ne l’est pas. Il pense à sa soeur, lorsque les yeux de l’homme semblent fixer le vide, comme absent, une micro-seconde, détaché, subitement. Il tend la main, pour le retenir, mais Kazuki fait un pas en arrière, l’air de rien, évite son contact, esquive ses doigts, disparaît dans la verdure avant qu’il n’ait eu le temps de l’attraper. Il pourrait courir et oublier la communication qui fait grésiller l’écran, sous ses pieds. Il pourrait se plaquer contre lui et ne plus jamais le lâcher. Il pourrait faire taire l’inquiétude qui semble les torturer depuis que tous les secrets ont éclos comme autant de fleurs fanées. Il pourrait mais il ne le fait pas. À la place, il baisse la tête, descend les marches, avance lentement vers le poste de commandement.

Ce n’est pas Makabe sur l’écran, cette fois-là. C’est Maya qui le fixe de l’autre côté de l’écran, Maya qui sourit, trop large, trop grand, Maya. Si Kazuki et Maya étaient en danger, qui ferais-tu passer en premier ? le relance la voix sans qu’il puisse répondre à la question. Maya est forte, il le sait, il l’a vue combattre, une main de velours dans un gantelet de fer, déterminée et audacieuse mais surtout incroyablement capable dès le Fafner refermé. 

« J’ai profité que personne n’était là pour te joindre. » le salue-t-elle et il y a une pointe de malice dans sa voix.

La communication n’est pas autorisée, lui dit-elle, en contre-jour. La communication n’est pas surveillée et il se détend, imperceptiblement. Soushi sait qu’elle le remarquera.

« Ils veulent essayer de localiser l’île.

– Pour ?

– Recherches.

– Mais pas que. » devine-t-il. « Ils veulent Kazuki.

– Recherches. » insiste-t-elle.

Le mot prend toute sa dimension quand il y pense. Recherches et Kazuki étalé sur une table d’opération. Recherches et le sang circule dans les veines. Recherches et il se transforme en rat de laboratoire, en arme, en soldat. Recherches, dit Maya mais il sait ce qu’elle veut dire quand elle l’articule comme cela. Fais attention à toi , dit le mot et il hoche de la tête, un geste sec et rapide. 

« Je vais réparer un bateau.

– Je ne pensais pas que tu rentrerais. » Elle se passe une main dans les cheveux. « Kazuki m’a dit que tu le ferais mais je n’y croyais pas.

– Tu lui as parlé ?

– Juste avant qu’il n’aille te chercher. Il est comme…

– Ma sœur ? C’est compliqué. 

– Il t’aidera, tu sais. »

Il sait, évidemment, que Kazuki l’aidera peu importe ce qu’il lui en coûte. Ce que Soushi ne sait pas, en revanche, c’est le prix qu’il est prêt à lui imposer. 

*

« Soushi ? » 

La nuit est sombre sur l’île et il tend les bras dans la direction du bruit, laisse Kazuki ramper contre lui. C’est rapide, comme un battement de coeur, et leurs fronts se percutent, une seconde, comme pour s’assurer que l’autre est bien là. Soushi y voit mal, dans la pénombre – Kazuki le sait, laisse glisser ses mains contre les siennes pour les ramener vers son visage, lui permettre de deviner ses traits. Ses paumes sentent la terre et la verdure, quelque chose d’infiniment ancré dans le sol. Lorsqu’il parle, Soushi l’entend à peine :

« Je viendrais avec toi. »

Il pourrait lui demander s’il est sûr de lui mais il ne le fait pas : égoïstement, il espérait qu’il vienne, objectivement, il sait que Kazuki est plus que capable de prendre une décision, quelle qu’elle soit. Il embrasse le creux d’une main, silencieusement, scrute l’obscurité à la recherche d’un début de réponse, d’un début de quelque chose . Il ne trouve rien, de prime abord, si ce n’est un tremblement léger contre ses lèvres, un subtil frémissement qui s’atténue lorsque Kazuki se détache de lui pour tirer le futon sur eux.

« Ils veulent venir ici. » dit Soushi parce qu’il lui doit, au moins, la vérité. Le corps de Kazuki s’immobilise à côté de lui. 

« Je sais. C’est logique. »

Soushi ne demande pas ce qui est si logique dans le fait de vouloir détruire ce qu’on ne comprend pas. Il n’ose pas. Il sait déjà.

*

Le moteur du bateau ronronne sous le pont. Dans des pots soigneusement calés contre les murs de la cabine, les plantes préférées de Kazuki bruissent. Kazuki n’a rien demandé, c’est Soushi qui a pris l’initiative, les mains pleines de terre alors qu’il cueillait délicatement les pousses, glanait des graines des plantes trop massives pour être emmenée. Ses mains sont encore noires, maintenant que le bateau vrombit, mais il le remarque à peine, les yeux rivés sur la main de Kazuki fermement agrippé à la sienne. 

Sur le tableau de bord, la petite radio bricolée avec des pièces récupérées de l’ancien QG de l’île crépite.

« Toomi à Minashiro, vous êtes là ? » demande la voix de Maya et il surprend un sourire sur le visage sérieux de Kazuki.

« Nous t’entendons, Maya. » répond Soushi, finalement, les yeux fixés sur la carte GPS qui clignotent sur l’engin. « Des nouvelles ?

– Ils sont partis avec des Fafners. 

– Sans toi ? »

Si Kazuki et Maya étaient en danger, qui ferais-tu passer en premier ? murmure doucement la voix alors que Shangri-La s’éloigne derrière eux. Une main dans l’eau, Kazuki n’a pas un regard pour l’île qui a un jour été sa maison. À la place, son regard est fixé sur Soushi, à la place, il sourit, à la place, pour la première fois depuis que les vérités ont été lancées, il a l’air vivant. Si Kazuki et Maya étaient en danger, qui ferais-tu passer en premier ? répète la voix avec insistance et il a presque envie de rire. 

« Je ne voulais surtout pas rater ta grande évasion. » 

La voix est légère, presque amusée.

Maya n’est pas en danger. Il n’a pas de choix à faire. 

« Tu sais, alors ? » lui demande-t-il et la question est rhétorique. Évidemment, qu’elle sait.

« Tu ne peux pas rentrer sans lui. Tu ne peux pas rentrer avec lui. Tu ne peux pas rester. » énumère la voix de Maya. « Il n’y a pas trente-six mille choix. Où est-ce que vous allez ? »

Loin , il veut lui répondre. Loin de Tatsumiya et des mensonges qui rongent encore le maigre tissu de sa réalité. Loin de la guerre. Loin des Festums. Loin des Neo Nations Unis. Loin, mais il ne lui dit pas.

« Je ne sais pas. » lui répond-t-il, plutôt.

« Si vous avez besoin de quoi que ce soit… » commence-t-elle dans la radio qui crépite.

« Je sais. »

Il sait parce que Maya est comme elle est, parce qu’à la question « Si Kazuki et Soushi étaient en danger, qui ferais-tu passer en premier ? » elle a répondu « Les deux » et qu’il n’a jamais douté qu’elle le ferait. Il sait, oui, bien entendu et lorsque la connexion radio s’interrompt, il sourit à Kazuki qui s’est juché près du gouvernail. 

« Je sais où on va. » lui souffle l’homme et Soushi hoche de la tête, lorsqu’il pointe l’horizon.

Ils vont là où la mer se confond avec le ciel. Ils vont là où les nuages forment des îles mystérieuses.

Ils vont et peu importe la longueur du voyage ; ils savent qu’ils rentreront tous les deux.

Dans le contre-jour, les yeux de Kazuki brillent. Soushi l’embrasse.