Chapter Text
Le Normandy SR-2 fendait le vide, mais à l’intérieur, l’air semblait plus lourd que sur une planète à haute gravité. Garrus Vakarian soupira, ses plaques mandibulaires frémissant d'une tension qu'il ne parvenait pas à évacuer.
Garrus Vakarian soupira, ses plaques mandibulaires frémissant d'une tension qu'il ne parvenait pas à évacuer.
Le silence de Shepard depuis l’extraction d’Horizon était plus inquiétant que ses ordres habituels. Les mots d'Ashley Williams résonnaient encore dans les couloirs de métal : Traîtresse. Vendue. Ashley n’avait pas cherché à comprendre. Elle ne s’était pas mise à la place de Shepard quand elle s'était réveillée dans les labos de l'Homme Trouble. Elle n'avait pas senti cette odeur de formol et de mort qui collait à la peau de la Commandante depuis deux ans.
Il fut tiré de ses pensées par une silhouette s'extrayant des ombres de la soute. Celle de Kasumi Goto.
— Garrus, commença-t-elle, la voix plus basse que d'habitude. Vous devriez descendre au niveau 4.
— Un problème avec l'équipage de Cerberus ? demanda le Turien en saisissant son fusil de précision par réflexe.
— Non. C’est Shepard. Elle a vidé le quart d'une bouteille de Serrice Ice dans le salon — qui est aussi ma chambre, soit dit en passant — avant de descendre en soute. Elle ne va pas bien.
Garrus n'attendit pas la suite. Il connaissait ce genre de comportement. Chez les Turiens, on appelait ça le "vertige du survivant".
Le bruit l'accueillit avant même que l'ascenseur ne s'ouvre. Un rythme sourd, saccadé. Pof. Pof. Pof.
Shepard était seule dans la zone d'entraînement. Elle portait un simple débardeur de l'Alliance accompagné de son pantalon treillis, de l'Alliance lui aussi, et de ses bottes, trempée de sueur. Elle s'acharnait sur un sac de frappe lourd. Elle ne boxait pas vraiment selon la technique réglementaire ; elle frappait avec une rage brute, animale.
Garrus s'arrêta à quelques mètres. Il vit les taches sombres sur le cuir synthétique du sac. Shepard n'avait pas mis de gants. Ses articulations étaient à vif, le sang de ses poings marquant chaque impact d'une traînée écarlate.
— Shepard, tenta-t-il doucement.
Elle ne répondit pas. Un crochet du gauche fit valser le sac. Elle respirait par saccades, les yeux fixés sur un point invisible, peut-être le visage de Williams, ou peut-être les ombres des dévoreurs d'Akuzé.
— Commandante, vous allez vous briser les métacarpiens, insista Garrus en avançant d'un pas.
Elle pivota brusquement, le poing levé, un éclat de pure fureur dans le regard. Garrus ne recula pas. Pendant une seconde, il crut qu'elle allait le frapper. Puis, la reconnaissance revint dans ses yeux, chassant momentanément le brouillard d'alcool et de colère.
Elle ne dit rien, mais ses mains tremblaient violemment.
— Ça suffit, Shepard.
La voix venait de derrière eux. Le Docteur Karin Chakwas s'avançait, sa blouse impeccable, contrastant avec l'aspect délabré de sa patiente. Elle tenait une trousse de soins.
Shepard serra les dents, détournant le regard vers le sac de frappe, l'air d'une enfant prise en faute.
— Je m'entraîne, Docteur.
— Vous vous mutilez, rectifia Chakwas d'un ton sec, celui qu'elle réservait aux amiraux récalcitrants. Asseyez-vous sur ce caisson. Tout de suite.
Garrus fut frappé par la réaction de Shepard. La femme qui tenait tête au Conseil et à l'Homme Trouble se tendit, l'habitude de la hiérarchie militaire reprenant le dessus. Elle afficha une moue boudeuse, presque agacée, mais finit par s'exécuter dans un silence pesant.
Chakwas s'installa face à elle et commença à nettoyer les plaies avec dextérité et calme. Le silence n'était rompu que par le sifflement du médi-gel.
— Ashley a tort, finit par lâcher Garrus, incapable de supporter ce mutisme.
— Elle a raison sur un point, répondit Shepard, sa voix n'étant plus qu'un murmure enroué. Je travaille pour des monstres. Les mêmes qui m'ont laissée mourir sur Akuzé.
Elle leva ses mains bandées devant ses yeux.
— Parfois, je me demande si je ne suis pas restée là-bas. Si tout ça n'est pas juste un cauchemar de plus dans l'estomac d'un dévoreur.
Chakwas releva la tête, ses yeux rencontrant ceux de Shepard avec une intensité maternelle mais ferme.
— Vous êtes ici, Jane. Et vous êtes la même femme qu'avant. L'uniforme a changé, les fonds sont suspects, mais le cœur est le même. Si Cerberus pense vous posséder, ils font la même erreur que le Chef-Artilleur Williams : ils sous-estiment votre volonté.
Shepard ne répondit pas, se contentant de fixer ses bandages. Elle se leva, évita le regard de Garruset Chakwas, et se dirigea vers l'ascenseur sans un mot de plus.
Garrus regarda le médecin.
— Vous pensez qu'elle va tenir le coup ?
— Elle est faite d'acier et de pure obstination, Garrus, soupira Chakwas en rangeant ses instruments. Mais même le meilleur métal finit par se briser sous une pression constante. Elle a besoin de savoir que, dans ce vaisseau de traîtres, certains ne voient pas en elle simplement un symbole... mais aussi une amie.
Garrus hocha la tête, ses yeux rivés sur le sac de frappe taché de sang.
— Je vais m'occuper des calibrations. Et après... j'irai peut-être lui apporter un café. Un vrai. Sans alcool.
