Chapter Text
— Nous ne pouvons pas perdre espoir !
La voix d'Allura, rendue stridente par le désespoir, fut presque engloutie par le hurlement des lasers qui s'abattaient sur les défenses du château-vaisseau. À l'extérieur, les forces de Zarkon les encerclaient. Le peu qu'il restait de la Garde de Voltron avait été anéanti. Les seules personnes qui restaient dans le château, autrefois si animé, étaient Allura, Coran, le roi Alfor et les paladins.
Ces quatre derniers se tenaient en retrait de la dispute entre Allura et son père, et Coran ne pouvait leur en vouloir. Il le voyait dans leurs yeux : la plupart étaient d'accord avec Allura et voulaient continuer à se battre. Cela se montrait un peu différemment chez chaque paladin. Le paladin rouge, Keturah, était crispée et tremblait d'une rage rarement observée parmi les Altéens. Rukka, le paladin jaune, était presque aussi furieuse, mais sa colère bouillonnait depuis longtemps. Comme Zarkon, elle était Galra et elle avait pris sa trahison personnellement.
Sa, dans son armure verte, avait un air indéchiffrable et Meri – en fonction depuis peu, formée par la mère d'Allura, Lealle, pour reprendre son flambeau en tant que paladin bleu après sa mort – semblait déterminée, malgré sa peur évidente. Elle n'était pas aussi posée que les autres, ayant moins d'expérience, mais Coran savait qu'elle suivrait Allura dans la mort elle-même.
Mais Alfor était leur roi et avait ordonné aux paladins de rester au château. Ils pouvaient peut-être changer le cours de la bataille, certes, mais ils pouvaient aussi être capturés et Alfor ne voulait pas prendre le risque de voir un lion tomber aux mains de Zarkon. Ils avaient tous vu ce qu'il pouvait faire avec ce genre de pouvoir.
Coran essayait de soutenir la décision d'Alfor, même si son cœur pleurait en pensant aux vies qui avaient été perdues ce jour-là. L'atmosphère sur la passerelle était glaciale et même le hurlement des alarmes ne pouvait briser le silence.
Alfor poussa un long soupir.
— Je suis désolé, Allura, dit-il avec un air résolu.
Il quitta son poste aux contrôles du château-vaisseau pour se placer devant sa fille, portant une main à sa joue.
— Si tout se passe bien, je te reverrai bientôt.
Même à dix travées de là, Coran put sentir le courant acéré et glacial de la quintessence passant du père à sa fille. Les yeux d'Allura s'agrandirent un peu alors qu'elle oscillait.
— Père… ?
Elle s'agrippa à Alfor d'une prise s'affaiblissant rapidement, mais Alfor la soutint alors que ses jambes la lâchaient. Il lui offrit un sourire, un sourire d'adieu.
— Je t'aime, murmura-t-il.
Elle s'affaissa et Alfor la serra contre lui.
— Dors bien, ma fille.
Alfor la souleva dans ses bras, la berçant doucement comme il le faisait quand elle était enfant, alors qu'elle veillait trop tard pour son âge pour courir après Coran à travers le château, ou pour être courue après, en réalité. Elle poussa un soupir, comme si elle se résignait et Alfor pivota.
Coran et les autres l'observaient, sous le choc, la bouche ouverte par des protestations non formulées. Alfor n'avait jamais fait taire sa fille de cette manière et avait toujours été calme et rationnel lors d'une dispute.
Ils se rendaient tous compte encore une fois combien les choses avaient changé depuis que Zarkon avait renoncé à ses idéaux.
Alfor rencontra le regard de Coran. Il avait l'air plus vieux et las que jamais depuis la mort de Lealle.
— Tu manigances quelque chose, dit Coran.
Ce n'était pas une question ; il connaissait Alfor depuis des siècles et reconnaissait cet air résigné. Cet air de pur entêtement.
Coran ne s'inquiéta pas avant de voir la culpabilité dans le regard d'Alfor.
Ce dernier se tourna vers Keturah.
— Fais-nous sortir de là, dit-il et, dès qu'elle hocha la tête après un moment de choc, il se tourna vers la porte, indiquant à Coran de venir avec lui.
Coran le suivit, comme il le faisait toujours, et les bruits de la bataille disparurent quand Keturah ouvrit un trou de ver pour les en éloigner.
Il voulait demander pourquoi Alfor avait endormi Allura. C'était une prouesse difficile, même pour lui. Lui et Keturah avaient été formés par le même moine pygnarate à obtenir un contrôle de leur quintessence impossible pour la plupart des Altéens. Au départ, ce n'était qu'un exercice de concentration pour Keturah, qui était aussi impétueuse et encline aux manœuvres suicidaires que tous les paladins rouges l'ayant précédée, mais Alfor s'était lui-même attaché à la magie de Pygnar.
Mais cette magie était épuisante.
Et pourquoi maintenant ? Au milieu de la bataille ? Allura était assez mature pour accepter la décision d'Alfor, même quand elle n'était pas d'accord. Alfor aurait pu les éloigner de la bataille sans la rendre inconsciente.
Quand ils s'arrêtèrent devant la porte de la salle des régénérateurs cryogéniques, la confusion de Coran ne fit que s'accentuer. Mais il suivit Alfor à l'intérieur et activa une capsule à sa demande. La porte s'ouvrit avec un sifflement et Alfor plaça Allura à l'intérieur.
— En stase ? fit Coran, trop choqué pour prendre un air accusateur.
Alfor pivota pour lui sourire d'un air triste et désolé.
— Jusqu'à ce que cela soit à nouveau sans danger.
Coran pensa à la guerre qu'ils menaient. Zarkon, autrefois le paladin noir, utilisait son pouvoir et son influence comme un bélier pour abattre les défenses de tous les havres de paix que Voltron avait mis tant de temps et d'efforts à construire. Alfor tombait rapidement à court d'alliés, chaque peuple se faisant écraser ou se rendant avant de subir le courroux de Zarkon. Les troupes de support qui avaient suivi le Château des Lions à travers l'univers diminuaient lentement, retournant défendre leurs propres terres. Alfor avait naturellement donné son accord, mais certaines troupes avaient purement et simplement déserté.
C'était une sage décision, il semblerait. Ceux qui étaient restés étaient tous morts, désormais.
— Alors… tu as l'intention de piloter le lion noir ? demanda timidement Coran.
Le visage d'Alfor se tordit et il appuya sur un bouton pour enfermer Allura et démarrer le processus de mise en stase.
— Non.
Coran fronça les sourcils.
— On ne peut pas l'arrêter sans Voltron.
— Et sa connexion avec le lion noir est trop forte pour prendre le risque.
Alfor regarda la capsule d'Allura s'enfoncer dans le sol, puis se passa une main sur le visage.
— Si nous pouvions trouver quelqu'un d'autre, quelqu'un que le lion noir accepterait en tant que nouveau paladin, nous pourrions tenter le coup. Mais je ne lui livrerai pas une telle arme sur un plateau d'argent.
Coran ne le contredit pas, ne faisant que grogner. Ils avaient déjà eu cette conversation plusieurs fois. Coran, comme Keturah et Sa, pensait que le lion noir avait rompu son lien avec Zarkon quand ce dernier les avait trahis. Quand il avait tué Lealle, certainement. Aucun lion ne voudrait rester aux côtés d'un pilote qui avait tué sa camarade.
Mais Alfor soutenait que le lien existait encore. Il était peut-être affaibli, mais pas tant que ça, Zarkon pouvant encore s'en servir à ses fins. En théorie.
En pratique, ils allaient perdre la guerre et avaient besoin de toutes les armes en leur possession.
— Très bien, dit vivement Coran. Si Voltron ne fait partie du plan, alors… Quel est le plan ?
— Une feinte, déclara Alfor, se grattant la nuque et évitant le regard de Coran. Nous tenterons un dernier assaut sur la flotte de Zarkon, mettrons en scène notre défaite et lui ferons croire que les autres lions ont été détruits afin de pouvoir les cacher.
Coran fronça les sourcils.
— Dans quel but ?
Au lieu de répondre, Alfor appuya sur un autre bouton et une deuxième capsule s'éleva du sol. Il se tourna vers Coran, le regard résolu.
— Toi et Allura prendrez le château et le lion noir et vous attendrez une nouvelle génération de paladins. Une fois que les quatre autres lions auront été réveillés et que les paladins se seront rassemblés au château, le lion noir sera libéré pour trouver son propre paladin.
— Prendre le château ? Alfor, tu veux dire…
Alfor ferma les yeux, sonnant le glas plus vite que n'importe quel laser.
— Oui, dit-il doucement. Je veux dire qu'il est temps de se dire adieu, mon ami.
Coran n'avait jamais voulu d'enfants.
Il ne s'en était pas rendu compte tout de suite. Quand il était lui-même enfant, il était bien trop occupé à créer des ennuis avec Alfor pour s'inquiéter de la famille qu'il aurait quand il serait grand. Alfor était sa famille. La seule famille dont il aurait jamais besoin, ou du moins c'est ce qu'il pensait.
En tant que jeune homme amoureux, il était encore plus convaincu qu'un enfant ne serait qu'un fardeau indésirable. Il s'accrochait encore à son rêve de marier Alfor et il pensait qu'ils seraient les pires parents qu'un enfant pourrait avoir, trop rebelles et malicieux pour qu'on leur confie la tâche de modeler un jeune esprit influençable, trop distraits par leurs ambitions et leurs devoirs pour lui donner l'attention qu'il méritait.
Puis Lealle était arrivée et Alfor était tombé amoureux. Très amoureux. Coran avait essayé de lui en vouloir pour ce fait, mais elle avait la ruse d'une commerçante, le charme d'une diplomate et un humour mordant qui comblait le vide existant entre Coran et Alfor, un vide dont ni l'un ni l'autre n'avaient conscience.
En bref, elle complétait parfaitement la gravité et l'aplomb d'Alfor et Coran ne pouvait s'empêcher de l'adorer pour cela.
Il fut cependant un peu circonspect quand Lealle lui annonça qu'elle était enceinte.
— Oh, dit Coran avec un enthousiasme forcé. Un enfant. C'est… inattendu.
Lealle rit, dansant autour d'Alfor avec un rougissement ravi qui faisait briller ses glaes bleu foncé comme des pierres polies sur ses pommettes.
— N'est-ce pas ?
Elle couina un peu, ressemblant plus en cet instant à l'adolescente que Coran avait rencontrée cinquante ans plus tôt qu'au paladin et reine consort qu'elle était devenue.
Mais les bonnes manières n'avaient jamais été le point fort de Lealle. Elle pouvait en revêtir un masque, mais ne le faisait que très rarement et sans manquer de s'en plaindre.
— Tu seras le troisième, bien sûr, dit Lealle, s'arrêtant si brusquement que ses courtes boucles noires claquèrent contre son menton. Pas vrai ?
Le troisième.
C'était un immense honneur d'être invité à être le troisième de l'enfant d'Alfor et de Lealle, surtout alors que cet enfant prendrait un jour les commandes du Château des Lions et entraînerait une nouvelle génération de paladins. Être le troisième voulait dire faire partie de la famille, aider à élever l'enfant, être un confident, un camarade de jeu, un baby-sitter et un instituteur. C'était être là pour l'enfant, systématiquement, et prendre sa charge si, Altéa les en garde, quelque chose arrivait à Alfor et Lealle.
L'ancien terme, troisième parent, n'était plus souvent utilisé, mais Coran pensait que cela le définissait parfaitement.
Il hésita. Il n'avait jamais voulu être père, mais si c'était difficile de dire non à l'air d'espoir timide d'Alfor, alors c'était tout simplement impossible face aux grands yeux caramel de Lealle.
— D'accord, dit Coran, parce qu'il savait que l'enfant d'Alfor ferait partie de sa vie d'une manière ou d'une autre.
Et de toute façon, il avait un an pour s'y préparer.
(Ce qui, en réalité, ne lui suffit pas du tout.)
Le grand jour arriva bien trop tôt au goût de Coran et, quand il entendit la nouvelle, il abandonna son rapport à moitié terminé sur les stocks du château pour accourir à l'infirmerie au huitième étage.
Il s'arrêta devant la porte, le cœur coincé dans sa gorge, jusqu'à ce qu'Alfor n'en sorte la tête et attira Coran dans une étreinte à la fois épuisée et enchantée. L'énergie d'Alfor le poussa droit dans la pièce, où Lealle tenait un tout petit paquet dans ses bras.
— Elle s'appelle Allura, dit-elle. Viens la tenir.
Coran protesta, mais la main d'Alfor sur son dos était bien trop irrésistible et Lealle ne perdit pas de temps pour disposer ses bras correctement et poser la petite Allura dans le creux de son coude.
Coran se tut aussitôt.
— Oh, souffla-t-il, et Allura ouvrit les yeux – de magnifiques yeux bleus comme ceux de son père, assortis de fins cheveux argentés – pour découvrir la source de cette nouvelle voix.
Coran se figea, s'attendant à rencontrer des pleurs et des lamentations.
Mais Allura se contenta d'enfouir son visage dans le torse de Coran, gargouillant avec contentement.
Elle était, décida Coran, la chose la plus magnifique qu'il avait jamais vue.
