Chapter Text
Fermant sa porte derrière lui pour ne pas laisser entrer la neige, Rost prit une grande inspiration. Par contraste avec la douce chaleur de sa hutte, l'air vif et glacial lui piqua la gorge et éveilla ses yeux fatigués. Il marqua une pause, pris dans le tumulte intérieur de questions sans réponses, quand le cri bien concret d'un nourrisson le fit revenir à l'instant présent. Baissant les yeux vers le paquet de couvertures maladroitement niché dans le creux de son bras, Rost étudia une fois de plus le minuscule visage crispé de colère, ignorant les petits poings se refermant sur sa barbe tressée.
- Qu'est ce qu'il y a, maintenant ? Tu n'aimes pas le froid ? On ne peut pas rester à l'intérieur, aujourd'hui. On a un rituel à accomplir, toi et moi.
Il déposa l'enfant dans une coque de métal blanc rembourrée de fourrures, sortit une amulette de sa poche et la passa autour du petit cou.
- Tiens... Porte-la. Elle appartenait à ma fille.
Il souleva la coque par une lanière de cuir et d'un mouvement fluide, la passa dans son dos. Assurant sa prise, il se mit en route, parlant sans cesse, tant par nervosité que pour bercer l'enfant.
- Bien. Aujourd'hui je vais prononcer ton nom, petite fille. Mais- est ce que la Déesse me répondra ? Normalement, c'est ta mère qui devrait être à ma place... Si tu en avais une. Tout le village serait là, et ce seraient les Matriarches qui accompliraient le rituel. Mais nous... On est des parias. Et malgré tout, on va quand même suivre la coutume de la tribu. Sinon on risquerait de subir le même sort que les Anciens, qui ont tourné le dos à la Déesse. Mais leur parjure les a conduits à leur perte, et c'est nous qui avons hérité de toutes les splendeurs de ce monde.
Il marcha longtemps, ne s'arrêtant que pour répondre aux besoins de l'enfant. Il dévala des sentiers, escalada des falaises, glissa sur les tyroliennes, franchit des rivières, se courba dans les hautes herbes pour éviter les troupeaux de machines. En contournant un troupeau de brouteurs, il chuchota à la petite fille :
- Ce n'est pas facile de chasser un animal, encore moins de chasser une machine. Il faut rester humble, et respecter leur pouvoir. Je t'apprendrai tout ça, un jour.
Il marcha tout le jour, et toute la nuit suivante. Peu avant l'aube, il parvint devant une haute falaise. Il vérifia les attaches de la coque du bébé endormi, et commença l'escalade. Une prise assurée après l'autre, il se hissa enfin sur une corniche dominant la vallée enneigée. À quelques pas se dressait un autel, structure rudimentaire en bois et cordages colorés, sur lequel était déposé tout un bric à brac de talismans, statuettes et objets divers. Le tout baignait dans la lumière douce de dizaines de bougies. Une vieille femme attendait.
- Haute matriarche Teersa ? Qu'est ce qu'elle fait là ? Elle veut interdire le rituel ?
Son cœur se serra à cette idée. Teersa n'était pas la plus orthodoxe des matriarches, elle avait toujours été respectueuse envers lui, un paria, alors que les règles de la tribu interdisaient de lui adresser la parole. Mais jamais encore un rituel de bénédiction de la Toute mère n'avait été accompli pour une paria. Jamais un enfant n'avait été banni dès sa naissance... Il avait espéré pouvoir offrir à la petite un peu de légitimité auprès des Nora, mais si Teersa considérait que le rituel serait un affront envers la Toute-mère, Rost ne pourrait pas la contredire. La femme lui fit signe d'approcher. Rost détacha le porte bébé et prit l'enfant dans ses bras. Il avança d'un pas hésitant puis tomba à genoux et s'inclina, avec force protestations de la part de sa protégée, surprise par la secousse.
- Non, non, non ! S'écria la matriarche. Relève-toi ! C'est presque l'heure. Et bien sûr, tu as le droit de me parler !
Rost secoua la tête, incrédule.
- Vous êtes venue bénir le nom?
- Six mois ne se sont-ils pas écoulés depuis que nous te l'avons confiée ?
- Mais nous sommes des parias !
- Toi par choix, et elle, eh bien... Teersa trempa ses doigts dans un pot de pigment bleu et traça une ligne sur le front de la fillette.
- Je suis une Haute Matriarche, Rost. Je bénis qui bon me semble.
- C'est.... C'est un grand honneur.
- Oui, oui, répliqua la matriarche avec impatience. Maintenant, va ! Prépare-toi au rituel! Va !
Rost s'approcha du bord de la falaise. Teersa ouvrit les bras en direction de la vallée et d'une voix puissante, se mit à déclamer.
- Toute-mère, il faut à cet enfant un nom que vous lui reconnaissiez, pour que votre amour réchauffe son existence comme le soleil levant réchauffe la surface de la terre !
Se tournant vers Rost, elle ordonna :
- Prononce son nom ! L'homme tourna son regard vers la vallée encadrée de sommets enneigés et inspira profondément. A l’approche de l’aube, les falaises prenaient une teinte rosée. Un gibier abondant formait des taches sombres entre les sapins et les mélèzes clairsemés. Les nombreux cours d’eau dessinaient des rubans argentés, et les lumières bleutées des machines se reflétaient dans la neige. L’Étreinte de la Mère. Sa vallée natale, sa maison, où il serait pourtant toujours considéré comme un étranger. Offrir à la petite une existence paisible dans cette terre sacrée, sous le regard de la Toute-Mère. C’est avec cette intention qu’il ferma les yeux en invoquant le souvenir de ces six derniers mois, les difficultés de cette nouvelle parentalité imposée, la fatigue, les pleurs, les doutes, les sourires, la fierté, l'envie de continuer, de voir cette enfant grandir, d'être celui qui la guidera, protégera, consolera. Se concentrant sur la chaleur du petit être blotti contre lui, il hurla de toutes ses forces.
- ALOY !
Son cri, assourdissant, chargé de six mois d'émotions contenues, fit s'envoler une nuée d'oiseaux et détaler quelques lapins, mais n'effraya pas le bébé. Et, miracle, la Toute-mère répéta le nom de la petite paria, écho retentissant entre les falaises escarpées.
- Ainsi son nom est béni, conclut Teersa avec un sourire en coin.
- Arrêtez ça ! Tout de suite ! Qu'avez-vous fait ?
Une matriarche essoufflée, crachant d'épuisement et d'indignation, se hissa tant bien que mal sur la corniche, suivie de près par une troupe de guerriers. Teersa ricana.
- Je n'ai rien fait d'autre que bénir le nom d'un enfant, Lansra.
- Tête de mule ! Tu appelles ça un enfant ? C'est une malédiction !
Elle fondit sur Rost, qui s'agenouilla précipitamment.
- Qu'est-ce qu'elle t'a révélé à propos de sa naissance, paria ? Allez, parle !
- Je me suis contenté de suivre vos ordres,-
- On t'a demandé de l'élever, oui. Mais on n'a jamais parlé d'affection !
- Ça suffit! Tonna Teersa, qui ne souriait plus.
Cela n'arrêta pas sa consœur, prise dans son élan d'imprécations.
- Et toi... Bénir le nom de cette chose ! Comme si c'était l'une des nôtres ! Comme si c'était une Nora !
Serrant la petite contre son cœur, Rost tourna le dos aux matriarches, utilisant son corps comme un bouclier. Les laissant à leur dispute, il murmura à l'oreille de la petite fille :
- Je connais mon devoir envers elles - et envers toi. Je suis là. Et où que tu choisisses d'aller... Je viendrai avec toi.
