Chapter Text
Courfeyrac est grimpé sur le canapé, occupé à réajuster une guirlande tombée la veille. Dehors, il neige – c’est une neige mêlée de pluie, de celles qu’on fuit dans un café pour se coller au radiateur au beau milieu d’une manif. Heureusement, ils sont à l’intérieur, et ils ne sortiront probablement pas aujourd’hui. La fête est finie, et tout le monde est parti ; Courfeyrac est plongé dans le livre que Bossuet lui a offert. Il ne reste que les papiers cadeau éparpillés sur le sol et puis les restes du repas sur la table. Il faudra ranger à un moment ou un autre, mais ça attendra. Pour l’instant, Courfeyrac savoure ce qui reste de Noël, la chaleur d’un grand repas de dix personnes amassées dans un appartement fait pour n’en accueillir que deux (ou bien une et demie parce qu’après tout c’est Paris), les relents de bouffe et de joie et d’éclats de voix ininterrompus depuis la veille au soir. Ils ont dormi un peu, dans le désordre, n’importe où, sur le canapé, sur le fauteuil, dans le lit à trois ou quatre (selon l’heure), dans la baignoire et sur le sol. Il y a quand même Éponine et Cosette qui sont rentrées dormir chez Cosette dans la rue d’à côté, mais à part ça, ils ont tenu. Dans une sorte de brume bienheureuse, Courfeyrac a entendu Combeferre et Enjolras discuter une bonne partie de la nuit, ou ce qui lui a semblé l’être ; il s’est endormi par à-coups et s’est réveillé de même, n’entendant que des bribes de conversation. Il lui semble qu’il a voulu donner son avis à un moment, sans se rappeler au sujet de quoi exactement, et il n’est pas sûr d’avoir pu verbaliser ce qui lui semblait si important. En fait, il s’est rendormi sans finir sa phrase.
Combeferre, assis les jambes croisées sur le fauteuil près de la cheminée qui n’en est plus une depuis longtemps, les doigts appuyés sur sa tempe et ses lunettes glissant un peu sur son nez, ressemble exactement à l’idée que se fait Courfeyrac de ce que devrait toujours être Noël. Il porte le pull fabriqué par Marius, mais sur lui, cette chose mal taillée aux finitions hasardeuses et aux choix de couleurs infortunés a quelque chose d’élevé, de plein d’esprit. Ceci dit, Courfeyrac connaît assez Combeferre pour savoir que ce n’est pas une situation à la Grantaire, qui revendique de porter tous ses vêtements « ironiquement » ; non, Combeferre adore ce pull, au premier et au plus plat des degrés. Il faut dire qu’il n’est pas sûr non plus que l’amour de Grantaire pour les vêtements délavés et trop grands soit ironique. Courfeyrac a déjà essayé de le relooker, ce qui s’est soldé par un échec cuisant – et, en fait, par un froid qui a duré quelques jours. Grantaire ne sait pas garder de rancune longtemps, mais il lui a semblé qu’il lui en voulait réellement, sans que Courfeyrac ne puisse expliquer pourquoi. Il y a là quelque chose qu’il a rangé dans un coin de son esprit, soigneusement, et autour duquel il marche sur la pointe des pieds.
Il reste des marshmallows et Courfeyrac s’en fait un chocolat chaud, avant de revenir glisser avec délice ses pieds sous le plaid froissé abandonné sur le canapé. Le sapin est tout petit, et en plastique, mais ils ont mis les bouchées doubles sur les décorations et les murs de l’appartement scintillent de guirlandes, petites boules et pères noëls de bois récupérés çà et là. Il y en a un qui joue « Petit Papa Noël » au violon quand on le remonte, apporté par Cosette. Ils ont tous contribué à la décoration, mais Courfeyrac a insisté pour se charger de l’installation. Heureusement, Combeferre n’a pas insisté outre mesure pour l’aider – pauvre garçon, il n’a aucun goût.
Les heures passent dans un silence confortable, ponctué de quelques échanges paresseux, de moments où Combeferre pique du nez (ses lunettes ont glissé, et c’est Courfeyrac qui les lui a remises, très doucement pour ne pas le réveiller), et d’autres où c’est Courfeyrac qui s’endort. Vers 17h, ils se réveillent tous deux sur le canapé, enchevêtrés sous le plaid dans leur chaleur partagée. Ce sont les vibrations du téléphone de Courfeyrac qui les ont tirés de leur somnolence. Il s’étire au maximum pour le récupérer sur le bord de la table, avant de vite revenir contre son petit ami pour regarder au chaud qui est le malotru qui semble si impatient d’obtenir une réponse.
Sans surprise, c’est Enjolras. Il se cale contre Combeferre, le laissant lire par-dessus son épaule ; sur la conversation partagée des AmiEs de l’ABC (le jeu de mot n’est pas d’eux, pour leur défense, ils l’ont trouvé dans un vieux bouquin et Bahorel s’est dit que ce serait une brillante idée de le reprendre à leur compte. Enjolras a beaucoup bataillé contre cette idée, et Combeferre et Prouvaire avec lui, mais ils avaient tous tellement pris l’habitude du nom donné par Bahorel qu’il a fini par s’imposer de fait), des messages apparaissent les uns après les autres et tirent probablement du sommeil une bonne partie des participants de la conversation, puisqu’ils étaient tous là jusqu’à environ onze heures ce matin. Il faut vraiment qu’ils intègrent plus de nouveaux, il faudra discuter de ça la prochaine fois.
Mais ce n’est pas au sujet du développement de leurs effectifs qu’Enjolras envoie tous ces messages. Courfeyrac fronce les sourcils, doit se concentrer pour retrouver le fil de la discussion. Avant la fête, ils parlaient de… ?
L’action du 4. Ils auraient dû la faire plus tôt, c’était d’ailleurs l’avis d’une bonne partie d’entre eux (nommément, Joly, Bahorel et Enjolras, et Éponine qui s’est elle-même retrouvée en minorité sur la question quand elle en a discuté avec son collectif non-mixte), mais Courfeyrac a soulevé que la plupart des gens ne seraient pas à Paris et que s’ils voulaient que l’action soit un minimum relayée, ils ne pouvaient pas la faire entre Noël et Nouvel An. Ils devaient marquer la rentrée médiatique et, pourquoi pas, bénir cette nouvelle année en baptisant le siège de LREM, ce qui serait immanquablement de bon augure pour les douze mois à venir. Il y a eu débat, évidemment (« Noël, c’est bourgeois », dixit Bahorel, ce en quoi il n’aurait pas tort s’ils ne venaient pas d’organiser leur propre Noël autogéré, dixit Feuilly), et finalement tout le monde s’est rangé à son avis.
Sa position a provoqué des tensions, avec Éponine surtout, et Courfeyrac se demandait, avant qu’ils arrivent tous la veille au soir, si le repas de Noël qu’il organisait serait marqué par les débats houleux des semaines précédentes ; mais apparemment pas. La question de la date, semble-t-il, a cristallisé des conflits déjà existants, et même s’il a eu gain de cause pour cette fois, il n’est pas certain qu’ils se soient résolus aussi facilement.
Malgré tout, étonnamment, ils s’aiment. Avec une camaraderie farouche, tous autant qu’ils sont, malgré aussi les discours pontifiants d’Enjolras sur la façon dont l’amitié diffère de la camaraderie et sur le fait que l’amour-camaraderie n’est finalement, selon Rosa Luxembourg, qu’une autre façon de parler de solidarité de classe – mais Enjolras n’a rien à dire sur la solidarité de classe, et ce n’est pas parce qu’il préfère tenir l’univers entier à distance que les AmiEs de l’ABC ne s’aiment pas. Et quant à Enjolras, il y avait trop de tendresse hier soir sur son visage quand il a regardé les autres déballer les cadeaux qu’il leur avait offerts pour que lui-même s’exclue du lien qu’ils entretiennent.
Il n’empêche, c’est peut-être effectivement un problème, Courfeyrac lui-même est capable de voir ça. Combeferre, quand ils en discutent, reste étonnamment silencieux, et Courfeyrac sait pourquoi. Et malgré le fait qu’il défende ce qu’il y a de si précieux au collectif, malgré la raison pour laquelle il se sent si paisible depuis son réveil, il ne peut pas s’empêcher de penser qu’Enjolras a raison.
Un autre message fait vibrer le téléphone, et Combeferre, d’une légère pression de son nez contre sa tempe, lui fait signe de les faire défiler. Enjolras, le lendemain de Noël et d’une nuit qui pour lui a dû être blanche, liste ce qui reste à faire avant l’action, les personnes et les groupes qui restent à contacter, les médias avec lesquels on peut ou non (à confirmer) prendre contact, demande chez qui est le matériel. « La peinture est chez nous », il répond rapidement, avant de reposer le téléphone, qui vibre derechef. C’est Noël et Enjolras peut attendre, au moins jusqu’au lendemain matin. « Il est incroyable », murmure-t-il contre le cou de Combeferre, qui rajuste le plaid sur eux.
- Il a juste peur que tout le monde parte entre les fêtes et qu’on doive gérer tout ça à la dernière minute après le Nouvel An.
- Je sais bien, mais après une nuit blanche… Vous avez parlé une bonne partie de la nuit, non ?
Combeferre hoche la tête, ses traits sérieux éclairés par un sourire furtif.
- Toi, tu as bien dormi, au contraire… On a parlé de choses et d’autres, mais c’est vrai qu’il ne s’est pas vraiment reposé.
- Toi non plus.
Alors qu’il secoue la tête, Courfeyrac entrelace ses doigts à ceux de son petit ami.
- Demain… on pourra en parler demain.
