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les échos des profondeurs

Summary:

Par le passé, la Bête était les Flots en personne.

Elle régnait aux côtés des Vents, son amante. Les deux étaient inséparables, ils étaient l’équilibre. On disait d’eux que rien ne pouvait les séparer.

Jusqu’au jour où la Terre brisa leur union.

Notes:

Cette idée était instalée dans mes notes depuis quelques jours, et aujourd'hui je l'ai enfin écrite.

J'ai très peu relu, mais j'espère que l'histoire vous plaira tout de même !

Work Text:

Tous connaissaient la légende.

Tous, enfants, avaient tremblé de peur dans leurs lits tandis que leurs parents leur comptaient l’histoire de la bête tapie derrière le grand chêne. En grandissant, peu ne se méfiaient pas des bois une fois la nuit tombée. Même quand le soleil brillait haut dans le ciel, seule une poignée d'individus osait s’aventurer dans l’obscure forêt, près de l’immense montagne qui surplombait la vallée.

La légende avait plusieurs versions. Mais la plus répandue était la suivante :

Au sein de la forêt régnait une Bête d’une monstruosité sans pareil.

On racontait que la Bête était aussi vieille que le monde. Qu'elle se nourrissait des âmes perdues, corrompues. La vieille du village racontait que la Bête foulait la terre depuis bien plus longtemps que les hommes, seule . Mais cela n’avait pas toujours été le cas. 

Par le passé, la Bête était les Flots en personne. Elle régnait aux côtés des Vents, son amante. Les deux étaient inséparables, ils étaient l’équilibre. Leur amour aurait donné naissance aux arc-en-ciels et aux aurores boréales du nord, disait l’ancienne. On disait d’eux que rien ne pouvait les séparer. 

Jusqu’au jour où la Terre brisa leur union. 

Les Vents eurent beau déchirer le sol et chercher désespérément à retrouver l’étreinte des Flots, la Terre, jalouse, se dressait irrémédiablement sur sa route. 

Les Flots se déchaînèrent durant plusieurs millénaires. Ils engloutirent faune et flore, et soulevèrent les profondeurs marines. L’entité s’épuisa pour retrouver la tendresse de son amante.

En vain. 

 

Petit à petit, l’entité protectrice dépérit. Tout le bonheur qui un jour l'avait habité n’était plus. L’entité devint la Bête. Privée de son amour, elle n’était plus capable de prendre soin des Flots, et les Cieux lui arrachèrent la tâche. 

Dépourvue de tout, elle se mit à errer. 

Les hommes naquirent au milieu de son errance, et la Bête se mit à détester de toute son âme les créatures de la Terre. Elle les voyait vivre, rire, pleurer, aimer et mourir. 

Elle, n’était plus capable de rien. Sa haine se mit à enfler un peu plus chaque jour. À mesure que les hommes se multipliaient, sa haine faisait de même. Les Cieux voulurent intervenir, l’anéantir. 

En vain.

 

Quand les cadavres qui jonchaient le sol furent aussi nombreux que les vivants foulant les plaines, Cieux et Terre s’unir pour sceller au creux d’une montagne les Flots devenus Bête. Autour, ils firent pousser une dense forêt afin de dissuader toute personne de s’en approcher. 

 

Pendant quelques centaines d’années, cela fonctionna. Mais la Bête réussit à étendre son influence obscure sur la totalité du bois et à charmer les âmes inconscientes en son sein.  Seule une poignée de personnes osait encore s’approcher de la forêt, et ceux qui décidaient de s’enfoncer dans les profondeurs ne revenaient jamais. 

 

À la fin de l’histoire, petits comme grands frissonnaient toujours. Les yeux regardaient par la fenêtre, vers la montagne, et on se raclait la gorge. La légende avait une saveur de simple conte pour enfants et pourtant… la peur transcendait les générations.  

 

Personne n’allait dans la forêt. 

Personne ne voulait aller dans la forêt. 

Sauf Shi Qingxuan.

 

Depuis petit il s’était fait conter la légende. A l’instar des autres, il avait peur de l’étendue inconnue et froide que représentait la forêt. Pourtant, la nuit quand le vent l'empêchait de fermer les yeux, il lui semblait entendre une voix grave l’appeler. Elle murmurait son nom. 

Profonde, elle l’appelait. 

Puis au crépuscule de son 15e anniversaire, les tendres et terrifiants murmures se transformèrent en contes. Certaines nuits, la voix lui narrait l’amour des Flots et des Vents. 

Shi Qingxuan buvait les paroles avec une terreur enivrante. Ces histoires que la voix lui racontait, il ne les connaissait pas. Personne au village ne les connaissait, et la vieille l’avait traité de fou lorsque le jeune homme lui avait parlé de la première histoire que la voix lui avait dévoilée. Depuis, il gardait le secret. 

Les yeux fixés vers les planches du plafond, il regardait les ombres illustrer l’Amour. Au petit matin, son regard se tournait toujours vers la montagne. Et systématiquement, le vent se levait et faisait virevolter les cheveux de Shi Qingxuan. 

 

Au fil des années, ses pas l'entraînaient de plus en plus vers la lisière de la forêt. 

Alors qu’il n’avait pas la force nécessaire, Shi Qingxuan s’inscrit sur la liste des bûcherons volontaires pour la récolte de bois annuelle. Shi Wudu eut écho de cette inscription, et le lendemain, Shi Qingxuan partait pour la ville.

 

 

Trois années d’école privée et une famine imminente plus tard, Shi Qingxuan était de retour au village. 

L’hiver qui suivit fut austère, et les rations maigres. La nuit, la voix était de retour. Shi Qingxuan n’avait pas oublié son timbre, même après trois ans sans le sentir. À travers les murs, le froid mordait son corps avec la même force que la voix. 

Plus avide que dans son souvenir, elle cherchait son attention. Et Shi Qingxuan la lui donna. 

 

Il lui relata ses aventures d’école, là-bas, en ville. 

Il lui fit le portrait des amis qu’il s’était fait. 

Il lui décrivit les amours fragiles qu’il avait trouvé. 

 

Les nuits se succédèrent, et la tendresse commença à empreindre la voix de Shi Qingxuan. 

Le jour, les amis d’enfance du jeune homme avalaient leur inquiétude en voyant Shi Qingxuan fixer la montagne, le sourire aux lèvres. Alors que les rumeurs enflaient le village sous les premiers bourgeons du printemps, la voix se mit à lui murmurer au creux de l’oreille en plein zénith.

 

Les frontières tombaient en cendres. 

La Bête se languissait. Il ne pouvait plus attendre la nuit pour quérir sa présence. 

 

Il, lui avait donné son nom et le vent le murmurait aussi souvent qu’il faisait bruisser les feuilles. 

He Xuan.

 

En écho, le jeune homme lui disait le sien.

Shi Qingxuan.

 

Le vent glissait de plus en plus ses doigts dans ses mèches brunes et Shi Qingxuan ne les attachait plus pour sortir, désormais. Dès qu'il franchissait le pas de la porte, il voulait pouvoir sentir la caresse du vent. Car quand cela arrivait, la voix à ses côtés était encore plus douce.

 

 

Le soir de l’équinoxe d’été, Shi Qingxuan décida qu’il était temps de le rejoindre. Le feu de joie brûlait au centre du village tandis que le jeune homme, assis sur son lit chez lui, disait au revoir à son foyer pour la dernière fois. 

Avant de partir, il noua autour de son cou le collier que son frère lui avait offert pour ses 15 ans. Ses doigts glissèrent sur le pendentif en jade lorsqu’il ferma la porte derrière lui. 

 

Il commença à marcher. 

Autour de lui, la lueur rouge éclairait les maisons. Au-dessus de lui, le rose et le violet du ciel éclairait son chemin. Devant lui, la noirceur de la forêt l’appelait.

 

 

Quand le clocher sonna minuit, une explosion de couleur embrasa le ciel étoilé.

À l’aurore, la rumeur murmurait que Vents et Flots s’étaient retrouvés.