Chapter Text
Akairo. Novice. Base level 1. Job level 1.
Je laisse échapper un petit rire amusé. Novice . Aucun scrupule, sur Ragnarök Online, à ce que je vois. Un noob est un noob, et cette fois, le noob, c'est moi. Il faudra bien que je m'y fasse. Et, en plus, je dois reconnaître que j'ai choisi ce jeu un peu au hasard, je ne me suis même pas renseigné sur le contenu derrière les images promotionnelles ! J'ai juste surfé sur la vague de ma nostalgie en repensant aux heures passées en ligne avec mes amis virtuels de mon adolescence, créé un compte, créé un avatar aux cheveux rouges et me voilà online.
Sur la carte du monde, Prontera n'avait pas l'air si grande pour une capitale. Mais quand je regarde autour de moi, je me sens minuscule. C'est que cette immersion est incroyablement réaliste, ça me surprendra toujours ! Dans mon dos, une gigantesque fontaine glougloute, les clapotis aussi sonores que le brouhaha de la foule qui m'entoure. Les joueurs et les PNJs sont indifférenciables les uns des autres. Ici, c'est un paladin, dont l'aura bleutée fait chatoyer son armure déjà rutilante, qui me semble trop statique pour être un joueur. Là, c'est une jeune fille, au visage et à la coiffure génériques, dans une tenue de soubrette violette, qui gigote en riant dans sa tenue de soubrette avec un groupe d'aventuriers selon un rythme trop irrégulier pour être celui d'un PNJ. Je perçois une variabilité d'apparence, dans les styles et les effets, qui n'existe que dans les jeux avec une très longue durée de vie.
Je baisse à nouveau les yeux sur ma carte. Elle indique que Prontera est entourée de plaines verdoyantes. J'imagine qu'elles sont au niveau du débutant que je suis, puisque rien ne m'a indiqué d'autre chemin à suivre. On ne s'embarrasse pas de tutoriel, par ici, il n'y pas même un bout d'encyclopédie dans mes interfaces. Je choisis d'aller vers le sud, pour la seule et unique raison que la grande avenue pavée qui s'ouvre devant moi pointe vers le sud. Je m'élance donc en ligne droite entre les rangées de marchands. Chaque chariot présente un contenu différent et curieusement spécifique. Une petite fille avec des oreilles de chat offre de la pomme sous toutes ses formes. Un homme entre deux âges propose des carcasses de gros cafards à la découpe. Un vieil homme couve du regard toute une collection de flacons de toutes les couleurs. Je me figure rapidement que ces marchands revendent de la marchandise d'aventuriers, récoltée et transformée.
Tandis que je passe sous les remparts qui ceinturent le centre-ville, je me rends compte que Prontera ne s'arrête pas là. On voit clairement le deuxième mur d'enceinte quelques centaines de mètres plus loin, au-dessus des maisons plus modestes. Ici, les rues sont moins larges, mais la foule est moins dense. J'ai l'impression d'être dans une autre ville. Je ne déteste pas, pour tout dire.
Un reflet de lumière attrape le coin de mon œil. C'est la vitrine d'un coiffeur-tailleur. Je jette un coup d'oeil critique à ma tenue de Novice : de larges braies vaguement brunes, un haut de laine presque verte, caché sous un petit plastron de métal trouble. C'est bien loin des armures héroïques et des robes aux broderies complexes qu'on voit sur les images publicitaires. Je hausse les épaules. Ce n'est pas anormal, il faut bien gratifier les joueurs qui se sont impliqués dans le jeu. De toutes manières, ma bourse vide ne me permettra sans doute pas de m'offrir quoi que ce soit.
Alors que je passe la porte de la ville, le soleil m'éblouit. Il brille ici un éternel printemps qui ressemble presque à un d'été. L'herbe verte s'étale sur des collines à perte de vue, piquetée de fleurs roses et blanches. Ici et là s'hérisse un bouquet d'arbres larges et touffus. Une rivière s'écoule paresseusement en direction du sud. Tout ici dégage tant de sérénité que je sens mes lèvres s'étirer d'un sourire.
Un couinement s'élève soudain à mes pieds, immédiatement suivi d'un coup sur ma cheville. Une boule de plumes blanches est en train de m'attaquer ! Éberlué, je regarde le minuscule monstre prendre son élan et se jeter à nouveau sur ma botte. Sa tête frappe le cuir trempé, mais c'est à peine si j'en ressens l'impact. Je grimace. J'ai toujours trouvé un peu gênant que les monstres bas niveau soient aussi mignons…
Mais peu importe. Je dégaine ma dague et fiche un coup au lapin de plumes. Il éclate comme un ballon de baudruche, ne laissant derrière lui qu'un couinement et un nuage de plumes. Je me gratte la tête avec circonspection. Que faire des restes ? Dans le doute, je ramasse tout. Si les marchands ne revendent pas ces choses-là, peut-être y aura-t-il un PNJ qui m'en donnera quelques pièces - pardon, quelques zenys . Je repère une autre créature un peu plus loin. On dirait une boule de gelée rose qui rebondit avec un sourire d'innocent contentement. Je serre le poing sur le manche de mon arme. Je ne pourrais pas me souscrire à un génocide d'adorables bestioles.
Quand il faut il faut !
Akairo. Novice. Base level 11. Job level 10.
Assis à l'ombre d'un arbre, je paresse en profitant de l'ambiance. Je n'ai jamais été un pro-gamer et ce n'est pas aujourd'hui que je compte le devenir. Je suis un role-player dans l'âme, je crois que les jeux vidéos sont là pour nous offrir un univers dans lequel plonger et voyager. Ici, à Midgard, je suis un aventurier. Je nettoie le monde des monstres qui y sont apparus et je vis au jour le jour des quelques zenys que me rapportent les écailles de Poring et les plumes de Lunatic.
Le doux battement d'ailes d'un Creamy qui passe trouble le bruit statique des crissements d'insectes. Je souris. Discuter avec quelques habitants de Prontera m'a suffi pour en apprendre déjà beaucoup sur le lore. Malgré son titre qui renvoie à la guerre apocalyptique, Ragnarök Online commence au tout début de cette fin du monde, alors que les monstres commencent à peine à se montrer. Jusqu'ici, les quelques quêtes que j'ai eu l'occasion d'effectuer ont été très modestement humaines. Aider une petite fille à trouver le destinataire de sa lettre, aider une mère à gérer son fils… J'ai déjà la sensation de faire partie de ce monde. Et il me reste tellement de détails dont je ne sais encore rien ! A quoi servent les cartes, par exemple ? Comment faire éclore les oeufs de monstre ?
Comment construire mon personnage ?
J'ouvre ma fenêtre de statistiques et mon arbre de compétences avec un soupir. Le mot est peut-être un peu fort, "arbre", pour qualifier les trois compétences accessibles à un Novice. L'une des trois oblige d'ailleurs à y déverser neuf des dix niveaux de job pour permettre de prétendre à un changement de classe. Et comme je ne sais pas quelle classe choisir… j'ai laissé mes statistiques comme neuves.
Je referme les fenêtres et me laisse aller contre le tronc de l'arbre. Pour l'instant, j'ai envie de rester là où je suis, à faire la sieste dans ces plaines où la brise est tiède et où le danger est inexistant. Je laisse échapper un ricanement. Je me mens à moi-même. Bien sûr que non, je n'ai pas envie de rester là à rien faire. Sinon j'aurais choisi un simulateur de vacances, pas un RPG.
- Salut !
Je sursaute. Un joueur s'approche en souriant. Il n'a rien d'un Novice, c'est évident : son attirail est visuellement bien trop complexe. Il porte un grand manteau rouge et bleu par-dessus une chemise orange et un pantalon blanc. Un masque de renard est posé en travers de ses longs cheveux verts. Il porte en bandoulière une sorte de guitare. Sous mes yeux ébahis, il s'installe sur l'herbe à côté de moi et pousse un long soupir d'aise.
- On est rudement bien ici, dit-il. J'adore la région de Prontera, et pas seulement parce que ça me rappelle mes débuts.
Il m'adresse un clin d'œil. J'avoue avoir cru un instant à un PK, avant de me rappeler que le PvP n'existe dans ce jeu hors des arènes dédiées. C'est juste un type étrangement sympathique qui passait par là, j'imagine.
- Akairo, n'est-ce pas ? poursuit-il, feignant d'ignorer mon mutisme. Je suis Ryoshi, je suis Barde et je jure solennellement que, si tu me le demandes, je m'en irais immédiatement.
Je me rengorge et secoue frénétiquement la tête.
- Non, pardon, c'est moi, lui dis-je, je m'attendais pas… Salut, d'ailleurs. Je… Personne m'a adressé la parole jusque-là, même pas les autres Novices qui passent en coup de vent, j'ai… j'ai supposé que c'était le genre d'ici.
Je me tais, un peu gêné par mes propres balbutiements. Ce n'est pas rare, sur les serveurs peu peuplés, d'ignorer les joueurs bas niveau. Il s'agit souvent de personnages secondaires ou de joueurs qui disparaîtront après quelques heures. C'était comme ça que ça se passait dans mes souvenirs, je n'ai pas poussé la réflexion plus loin. Je prends quelques instants pour observer Ryoshi. Il n'a pas la tête de se moquer de moi. Il a même l'air de comprendre ce que j'essaye de dire. Il détache tranquillement son instrument et commence à en pincer rêveusement les cordes. C'est une petite mélodie calme qui emplit l'espace, sans pour autant en saturer l'atmosphère. Je reprends alors la parole :
- Qu'est-ce que tu fais ici ?
- Je te l'ai dit, j'adore les environs de Prontera, répond Ryoshi avec un chaleureux sourire. Et parfois, on y rencontre des Novices, des vrais, comme toi. Ceci dit, d'habitude, ils sont plutôt en train de taper du monstre.
Il glousse doucement. Il n'a vraiment pas l'air de se préoccuper de ses mains, c'est comme si elles avaient leur vie propre. Je secoue la tête en haussant les épaules.
- Je ne devrais plus vraiment être Novice, avoué-je. J'ai atteint le Job Level 10 et, visiblement, je ne peux pas aller plus haut. Je devrais changer de classe… mais je ne sais pas quoi choisir. Je ne connais pas bien le jeu, je ne sais même pas où trouver les Trainers.
- J'admet que ça puisse être compliqué pour un noob, dit-il avec un petit sourire.
Encore une fois, il n'a pas l'air de se moquer de moi. Il se moque du monde, il se moque du jeu… mais pas de moi . Il se lance dans un exposé des classes, leurs avantages, leurs inconvénients et, il a deviné que ça m'intéresserait, une explication du lore qui les entoure. Tout ça sans s'arrêter de jouer de son instrument.
- Est-ce que ça t'intéresse de jouer en guilde, Akairo ? demande-t-il soudain.
- Ça dépend, dis-je, est-ce que c'est nécessaire ? Est-ce que c'est contraignant ?
Le visage de Ryoshi se déforme de façon inattendue. Il avait jusque là l'air d'un éternel serein, avec son sourire tranquille. Il a maintenant l'air sombre, presque grimaçant. D'une certaine façon, il a l'air en colère. Mais ses traits retrouvent rapidement leur apparence précédente quand il répond :
- Ça dépend des guildes. Il y a clairement des parties du jeu qui ne se sont faisables qu'en large groupe : la chasse aux boss, les événements de prise de château, ce genre de choses. Personnellement, j'apprécie avoir accès au coffre de guilde. Cependant, les guildes ont tendance à taxer l'expérience de leurs membres…
- Comment ça ?
- La puissance d'une guilde se mesure à son expérience, comme on le fait pour les joueurs. Cette expérience est, disons, offerte par les membres qui la constituent. Toute expérience gagnée est taxée selon un pourcentage défini par le chef de guilde.
Je fronce les sourcils. Il est facile d'imaginer comment abuser de la formule. Je repense à la grimace de Ryoshi :
- Dois-je comprendre que tu en as fait les frais ?
La guitare s'interrompt et il semble que mon cœur s'arrête de battre. Je m'étais bien plus habitué à cette musique de fond que je n'imaginais. Je jette un œil au Barde avec appréhension. C'est le premier joueur avec lequel j'ai l'occasion de discuter et je crains d'avoir fait une boulette. Ça m'ennuierait de faire fuir la première personne avec laquelle j'interagis ici... Il plante son coude dans son genou et son poing dans sa joue. Il me regarde d'un drôle d'air. Il reste silencieux si longtemps qu'une boule d'anxiété se forme dans mon estomac.
- Je fais partie d'une guilde, dit-il finalement.
Sa voix est si douce que mon ventre se relâche d'un coup. L'espace d'une fraction de seconde, j'ai l'impression que je vais vomir, mais en fait non. Je note tout de même que ce n'est pas vraiment une réponse à ma question.
- On ne taxe que les membres qui le souhaitent, précise-t-il. On est pas nombreux, on n'obtiendra jamais de château, mais on chasse les monstres rares et on partage de l'équipement.
Ses paupières se ferment à moitié et pourtant je sens son regard peser plus intensément sur moi. J'ai l'impression qu'il peut voir à travers moi. Je me demande s'il est en train de scanner mes informations de personnage ou s'il me scanne moi . J'ai le feu aux joues.
- On aurait bien besoin d'un healer, ajoute-il enfin.
Je me remémore ce que Ryoshi m'a dit à propos des prêtres un peu plus tôt. Des moines, des bonnes sœurs, des papes… des dévots de Dieu qui propagent la Bonne Parole à grands coups de mots latins. Une surprenante présence de l'Eglise dans un jeu basé, certes librement, sur la mythologie nordique ! Je ne suis toujours pas décidé sur mon évolution, mais je ne pense pas que j'aurais envisagé cette voie.
- Tu n'as bien sûr pas besoin de me répondre immédiatement, lance Ryoshi en se levant. Contacte-moi si t'as besoin de quoi que ce soit.
Le truchement d'une notification de demande d'ami résonne dans un coin de ma tête.
- Même si tu ne deviens pas prêtre, et même si tu ne rejoins pas ma guilde, précise-t-il avec un clin d'œil.
Je cligne bêtement des yeux, sans parvenir à prononcer un mot, pendant que Ryoshi s'éloigne en sifflotant une mélodie accompagnée de quelques accords de guitare. Il disparaît de mon champ de vision. Je ne l'ai pas remercié pour son aide.
Je suis un imbécile.
