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"L'île des morts" de Böcklin
Et je me réveille. Et durant un instant béni, je ne sais pas encore qui je suis, ni où je suis. Juste là, coincé entre rêves et réalité, inconscient encore de tout ce qui s’est joué. Puis brusquement, tout me revient. Il plane sur mes rêves les cadavres debout de mes amis d'enfance. James. Lily. Le Fidelitas. Le Gardien du Secret. Azkaban.
Et je me réveille dans l'éther acide de la mort qui ronge ma peau, mon moral, et mon corps. Dans mes pires cauchemars, jamais je n’aurai imaginé finir ici. Je n’ai rien fait pour le mériter. Je n’ai pas trahi, et pourtant, c’est moi qui suis là, enfermé avec les Détraqueurs. On y passera tous, rongés de l’intérieur par le désespoir qui émane de ces créatures. Mais pas Peter.
Rien que prononcer son nom fait bouillir mon sang de rage et de colère. Peter, le lâche, le traître, le fourbe, celui qui s’est joué de nous et de tous. Celui par la faute de qui James et Lily sont morts.
Non, ça, c’est de ma faute. Je n’ai pas le droit de l’oublier. Je ne les ai pas tués, mais c’est tout comme…
Les petits lutins de ma mémoire, mes compagnons d’histoire, ne cessent de me le rappeler : c’est moi qui ai eu cette stupide idée de faire de Peter le Gardien du Secret. « On ne devinera jamais que c’est lui James », « Je partirai me mettre au vert pour brouiller les pistes et laisser penser aux Mangemorts que c’est moi. », « Je suis un choix trop évident, James. » Merlin, mais que j’ai pu être stupide ! Je n’avais plus confiance en Remus... Et Peter, l’insignifiant Peter ne pouvait pas nous trahir ! Et je nous ai tous conduits à notre perte.
Qui me dira pourquoi ? Il a fallu que ce soit nous tous qui soyons sacrifiés ? Etions-nous si méchants qu'on doive le payer si chèrement ? Etions-nous vraiment de trop que cette vie nous efface si tôt ? Qui a choisi pour nous de nous mettre tous dans le même trou ?
Depuis nos naissances, nous n’avons connu que Voldemort, que la menace, que la guerre, que la haine. Et nous avons combattu, nous avons lutté et pour quel résultat ? Benjy… Dorcas… Marlene… Caradoc… Fabian… Gideon… James… Lily… Tous morts. Tous avant l'heure. Tellement de vies gâchées, brisées, gaspillées. Tous avant l'heure.
Voldemort est mort. Enfin, c’est ce qu’ils disent. C’est ce que j’ai lu dans les journaux que Fudge me laisse lors de sa visite annuelle. Mais chaque matin je me réveille avec, dans la sueur de ma nuit froide et pénétrante, le cadavre de l'enfant que je fus hier encore naïf et romantique. Je ne crois plus en ce qu’ils disent. Je ne suis plus ce gamin, fonceur et irréfléchi qui croyait aveuglément ce qu’on lui disait. Même Albus s’est joué de nous, j’en suis sûr. Azkaban a fini d’éteindre les dernières lueurs d’espoir en l’humanité qui brillaient en moi. Mais je n’y crois plus. Je ne sortirai jamais d’ici. Je mourrai, seul, abandonné, croupissant comme un cadavre avant même d’être mort. Dans l’indifférence de tous. Il y a bien longtemps que j’ai arrêté de croire que la mort est un jeu, de croire que j’étais le plus fort.
Mais dans mes rêves encore, James et Lily dansent le tango, désarticulés dans la tourmente.
Pantins de glace, miroirs de mon destin.
Morts.
Mort.
