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Il y avait une porte devant lui. C'était une porte de bois, rendue sombre par le temps - et aussi parce que la lumière était rare au Slat. Des tâches de moisissure partaient du haut de la porte, certainement propagées par le plafond situé juste sous le toit, pour s'étendre un peu plus loin. Il faudrait qu'il songe à pallier à ce problème, afin d'éviter que son édifice ne tombe en ruine. La poignée était rouillée et Kaz savait que, s'il n'avait pas porté ses gants, sa peau aurait gardé la trace de la peinture. La porte n'était pas très épaisse. Il entendait les pleurs d'Inej à travers.
Ce soir, Inej avait tué quelqu'un pour la première fois de sa vie. Elle était devenue une meurtrière. Le sang avait coulé entre ses doigts, elle l'avait laissé tâcher sa peau cuivrée. La mission dans laquelle ils étaient partis ensemble n'avait pas très bien tourné, et Inej avait dû plonger la lame de son couteau au manche en os - celui que Kaz lui avait offert, sa première lame - dans le cœur de leur assaillant. Bien sûr, elle n'avait agi que pour se défendre. Kaz le lui avait répété ce soir. Elle n'avait rien voulu entendre.
Inej n'avait pas réussi à parler de sa foi, du fardeau du péché qui commençait déjà à peser sur ses épaules, mais Kaz avait deviné. S'il lui était très souvent arrivé de se moquer de ses proverbes Suli, il ne pouvait s'empêcher de la respecter. Elle continuait à croire en ses dieux, longtemps après que ceux-ci l'aient abandonnée. Il ne le lui avouerait jamais - il ne pourrait pas supporter la satisfaction qui traverserait alors ses yeux bruns.
Non, il y avait bien longtemps que Kaz avait arrêté de croire en autre chose qu'en lui-même. Sa ville, c'était Ketterdam. Seuls les plus forts y survivraient, et Kaz comptait bien en faire partie. Il ne pouvait pas exiger d'Inej qu'elle devienne aussi cruelle que lui, aussi impitoyable. Elle avait une toute autre légende à se forger. Il fallait simplement qu'elle comprenne qu'elle devrait se battre pour survivre à un monde qui ne se préoccupait pas de rats comme eux.
Alors, que faisait-il ici ? Debout devant la porte de sa chambre, à l'entendre pleurer ? Ses mains étaient crispées sur le pommeau de sa canne, bien au chaud dans ses gants. Kaz Brekker, Dirtyhands, jamais sans son armure. La forme de la tête de corbeau lui procurait un contact réconfortant, la promesse de l'invulnérabilité qu'il s'était forgée. C'était sa détermination qui lui avait permis de s'accrocher jusqu'ici. Il ne pouvait qu'espérer qu'Inej soit aussi tenace que lui.
Kaz l'imaginait prostrée au sol, entre son lit de camp et le coffre qu'elle avait réussi à faire entrer juste à côté, le visage enfoui dans un oreiller pour ne pas faire trop de bruit. Il voyait son visage lumineux soudainement terni par les larmes, ses yeux encore rouges du sang de celui qu'elle avait tué. Il aurait aimé pouvoir la rassurer, mais il savait que les fausses promesses n'avaient pas leur place dans le Barrel. Tout ce qu'il avait à lui offrir, c'était la vérité, aussi horrible soit-elle. Ils n'auraient pas le luxe de se bercer d'illusions. Pas s'ils voulaient survivre.
Inej ne méritait pas ça. C'était une conviction qu'il avait acquise après avoir travaillé avec elle, après avoir côtoyé sa foi inébranlable et son optimisme sans faille. Elle était forte, courageuse, trop bien pour cette ville. C'était le genre de fille qui aurait dû grandir entourée par sa famille, et par les quelques prétendants qu'elle ne manquerait pas d'attirer. Elle n'aurait pas dû se retrouver ici, à Ketterdam, tout juste sortie des bordels et entourée de criminels. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était lui donner une chance d'obtenir sa liberté. Sans un mot, Kaz fit demi-tour, le son de sa canne résonnant dans le silence du couloir. Il emporterait ses regrets avec lui.
*
Kaz se souvenait du soleil. Ce jour-là, pour la première fois depuis si longtemps, les tristes journées embrumées du Barrel avaient été interrompues par des rayons de soleil dorés, chauds, réconfortants. Dehors, il devinait que les habitants profitaient de cette météo inattendue pour sortir dans les rues. C'était parfait, un bon jour pour les affaires. Plus de pigeons qui allaient pousser les portes du Crow Club, motivés par l'ivresse de la journée surréaliste. Il était concentré sur les livrets de compte - Per Haskell avait exigé qu'il lui fasse un résumé de leurs gains.
Inej était dans la même pièce que lui, en train de nourrir les corbeaux. Ils avaient pris cette habitude de vaquer à leurs affaires, chacun de leur côté mais toujours ensemble - proches. Il y avait quelque chose de rassurant à se savoir près l'un de l'autre. Ils partageaient un peu de calme, de tranquillité. C'était si rare, dans leurs vies de criminels, qu'ils en profitaient ensemble, comme ils pouvaient. Ils avaient appris à trouver la paix là où ils le pouvaient, au milieu de leur quotidien tumultueux.
Kaz était de bonne humeur - enfin, autant que Dirtyhands puisse l'être. Il sentait sa présence dans la pièce sans même avoir besoin de la regarder. Il savait où elle était, ce qu'elle faisait. Le silence entre eux était confortable, celui de deux frères d'armes qui goûtent d'un peu de repos.
— Tu ne devrais pas nourrir les corbeaux, finit cependant par dire Kaz sans lever la tête.
— Pourquoi ?
Cette fois, il leva le regard pour lui faire face, et sentit son cœur se figer. La lumière était dorée, baignant le visage d'Inej de rayons d'or pur. Ses yeux étaient fermés, ses longs cils noirs se détachant sur le cuivre de sa peau. Elle avait dompté ses cheveux noirs dans une tresse qui reposait maintenant négligemment le long de son épaule, telle un serpent indolent. Le vent avait dégagé quelques mèches, qui venaient caresser son cou, le dessous de son menton, le haut de sa pommette. Elle était une statue ; pas à sa place ici, trop précieuse, une fille de métal.
L'espace d'un ridicule instant, il eut envie d'enrouler sa tresse autour de ses doigts, de jouer avec ses mèches, les sentir courir sur sa peau, soyeuses, libres. Il eut envie de dompter les quelques cheveux fous qui avaient osé échapper à son contrôle, de les ramener avec douceur avec les autres longues mèches. Il savait ce qu'on disait de sa peau — du caramel fondu, du cuivre, du satin. Il voulait effacer toutes les traces des autres, de ceux d'avant, il voulait les faire disparaître pour avoir le privilège de tout redécouvrir lui-même. Il eut envie d'être proche d'elle - elle. Il voulait sentir la chaleur de sa peau sous ses doigts nus, le pouls qui battait au creux de son cou, un oiseau effrayé. Il voulait simplement être près d'elle.
Pourtant, la simple image de la proximité de leurs corps, souffle à souffle, suffit à ramener tous ses cauchemars dans son esprit, puissants, pulsants, suffocants, remplaçant même l'image lumineuse de la jeune fille. Soudain, c'était la peau de son frère qui glissait sous ses doigts, et non plus la chaleur vivante d'Inej. Désespérément, il s'enfonçait de plus en plus sous l'eau, glacée, glacée, glacée. Il se noyait. Il mourait.
— Pourquoi, Kaz ?
La voix d'Inej le ramena au présent. Il n'était plus ce petit garçon effrayé, anonyme, qui se noyait dans la rivière de Ketterdam. Il était Kaz Brekker. Il sortait du port, tiré vers la lumière par la voix d'Inej. Ebloui, il la regarda. Son regard curieux, lumineux, était braqué sur lui, ne le quittant pas même l'espace d'une seconde. Il ne trouvait plus les mots qu'il voulait lui dire. Il était comme muet. Malgré tout, il se racla la gorge, sa voix plus rocailleuse que d'habitude.
— Ils ont de mauvaises manières.
Elle a ri. Oh, son rire. C'était comme une oasis au milieu du désert, un océan de douceur. Ses épaules étaient légères, ses mains comme des oiseaux, enfin libres du rôle qu'elle avait endossé. Qu'il lui avait fait endosser. Avec un sursaut, Kaz comprit qu'il aurait tout fait pour entendre ce rire à nouveau, pour en être la source. S'il avait pu mettre ce son en bouteille, il l'aurait fait, et l'aurait écouté à se rendre ivre tous les soirs. Et cette pensée le terrifia. Il ne devait pas avoir de faiblesse, pas la moindre — et surtout pas elle.
*
Parmi la foule, la seule chose que Kaz discernait avec clarté était le capuchon d'Inej, sa silhouette frêle se balançant au rythme de ses pas. Était-ce simplement le fait de son esprit embrumé par l'inquiétude, ou était-elle plus mince ? Une vague de colère menaça de le submerger. Si Van Eck avait touché au moindre de ses cheveux, au moindre centimètre de peau veloutée, il lui ferait payer au centuple. La liste de ses dettes envers le mercurien ne faisait que s'allonger, et il brûlait d'impatience d'enfin pouvoir lui faire payer.
Les dents serrés, il attendait que l'homme s'arrête à l'autre bout du pont et qu'il lui rende enfin son Spectre. Il tâchait de ne pas penser à toutes les soirées sans elle où, rendu un peu trop distrait par le manque de sommeil, il s'était laissé à penser à elle, à tout ce qu'il aurait aimé lui dire. Il lui devait des excuses. Depuis leur départ pour Fjerda, il s'était mal comporté avec elle, et il avait failli la conduire à la mort plusieurs fois. Elle méritait mieux. Pourtant, ça ne voulait pas dire qu'il ne voulait pas, qu'il n'était pas prêt à combler les failles en lui, tant bien que mal, afin de ne plus laisser l'eau l'infiltrer et le faire couler. Tant de fois, elle avait été son ancre, celle qui lui avait permis de ne pas sombrer dans la folie. Une part de lui détestait ça, mais le reste désirait simplement la voir, savoir qu'elle était saine et sauve.
Mais Kaz était méfiant. Il commençait à connaître le mercurien, il savait qu'il était toujours prêt pour un coup fourré. Il préférait donc être sur ses gardes. Ses mains serrées dans ses gants, bien calées sur sa cane, il observa Alys faire quelques pas en direction de Van Eck, croisant Inej sur son chemin. Ils lui avaient ôté ses menottes, rendu ses couteaux, et il était évident qu'elle était soulagée de sentir leur poids dans ses mains. C'était visible dans sa démarche, dans sa posture, la manière qu'elle avait de s'y agripper comme si sa vie en dépendait. Mais peut-être bien que c'était le cas.
Alors qu'elle se rapprochait de lui, pour finalement arrêter son chemin à ses côtés, leurs épaules se frôlant presque, il l'examina. Kaz voyait bien qu'elle était épuisée, sur le point de s'écrouler. Il la scruta de la tête au pieds, détaillant l'appui hésitant qu'elle avait sur ses pieds, le corps déjà mince qui semblait avoir encore rétréci, les traits tirés de son visage harmonieux. Elle avait l'air d'un fantôme, plus encore que d'habitude. L'espace d'un instant, il voulut la serrer contre lui, la toucher, n'importe quoi pour s'assurer qu'elle était bien là, bien vivante, et pas un fantôme de plus venu le hanter. Mais elle sourit, et tous ses doutes partirent en fumée. Elle était bien là. Son Spectre était de retour.
Une sensation de chaleur se diffusa en lui, dans toutes les zones où, jusqu'à présent, il n'avait senti que le froid mordant du deuil et de ses traumatismes. Quelque chose en lui sembla se remettre en route. Il aurait voulu lui parler, lui dire quelque chose, peu importe quoi. Lui dire qu'elle lui avait manqué, lui promettre qu'il ferait payer Van Eck.
— En route, Inej.
Sa voix traîna légèrement sur la dernière lettre de son prénom, s'y attardant, ne souhaitant pas le quitter tout de suite. Il venait tout juste de la retrouver, après tout.
*
Kaz n'entendait que le bruit assourdissant du silence. La pièce où ils étaient était incroyablement exiguë, ne leur laissant presque aucune place pour remuer. S'ils bougeaient, ils ne pourraient alors éviter de se toucher. La nuit serait longue, réalisa-t-il. Il sentait la chaleur du corps d'Inej, à quelques centimètres de lui à peine, séparé uniquement par un peu de tissu et trop de volonté. Elle dormait, semblait-il. Malgré tout, elle avait réussi à sommeiller dans cet endroit hostile et inhospitalier. Kaz eut envie de draper son manteau autour d'elle, afin de la protéger d'un froid qui n'existait certes pas, avant de se dire qu'il risquait de la réveiller. Il ne voulait pas que cela arrive, qu'il détruise la confiance qu'elle venait de placer en lui. Il ne devait pas esquisser le moindre faux pas.
Alors que les minutes passait, Kaz cherchait avec attention le son produit par la respiration d'Inej. Même après avoir échappé à la Ménagerie il y a près de trois ans, elle continuait à se faire la plus petite possible, discrète, un fantôme, une forme qu'on ne pouvait pas distinguer — et donc à qui on ne pouvait pas nuire. Il aurait aimé l'aider à apprendre à occuper plus d'espace, à se faire entendre, mais il devait s'avouer, piteux, qu'il l'avait encouragé dans la voie du silence. Mais sans surprise, Inej avait réussi à s'approprier sa discrétion afin de faire ressentir, ou non, le poids de sa présence. Elle avait toujours été douée pour ceci. Encore une des raisons pour lesquelles il l'aimait.
Machinalement, il avait saisi une longue mèche sombre entre ses doigts, dont la couleur paraissait encore plus fantomatique. Ce n'était que face à elle qu'il s'autorisait à enlever ses gants, afin de mieux apprécier la douceur immanente à Inej. Il s'amusait à faire des petites tresses avec les cheveux soyeux, puis à les défaire. Il aimait sentir leur caresse sur sa peau nue ; il se sentait vivant. Peu de temps après que Kuwei eut quitté Ketterdam et qu'Inej ait choisi la ville comme son port, Kaz avait tenté d'apprendre à faire des tresses, pour pouvoir dompter les cheveux de la Capitaine lorsqu'elle reviendrait à terre. A force de voyages, parfois même en la compagnie de Kaz, c'était devenu leur petit rituel, quelque chose qui les apaisait tous les deux.
Ne souhaitant pas plus troubler son sommeil, il laissa les cheveux retomber à regret, observant la manière dont la mèche se lovait au creux du cou, tout contre le pouls qui battait, chaud, vivant, vivant. Même au milieu de la nuit la plus sombre Inej semblait luire. Mais peut-être était-il partial. Il se laissait bercer par la respiration de la jeune femme à ses côtés, en appréciant la musique qui chantait sa vie. Je suis en vie, je suis là, nous sommes ensemble.
C'était justement parce Kaz observait les mouvements de son torse qu'il sut lorsque le Capitaine Inej Ghafa, Terreur des mers, se réveilla.
Elle n'esquissa pas un mouvement, pas un son. Pourtant, il savait que ses yeux étaient ouverts, encore emplis des images du cauchemar qui venait de la saisir. Son souffle s'était accéléré, épars. La paix du sommeil s'était dissipée, laissant place à l'horreur des souvenirs. Elle ne lui avait jamais vraiment parlé en détails de ce qui hantait ses rêves, mais il ne lui en voulait pas. Après ce qu'elle avait vécu, il était normal que certaines choses soient trop douloureuses à mentionner, que le poids de la Ménagerie continue parfois de la traîner vers le bas. Seulement, elle n'était plus seule. A nouveau, il saisit l'une de ses mèches, jouant à l'enrouler autour de ses doigts.
— Tu es de retour parmi les vivants, Inej.
Elle se retourna pour lui faire face en entendant sa voix rocailleuse, plus basse que d'ordinaire. Ses yeux étaient légèrement dilatés, encore humides de larmes. Quelques-unes avaient glissé sur sa joue. Il amorça un geste dans leur direction, désireux de chasser toute trace de malheur de son visage, mais ne fit qu'effleurer sa peau. Il ne voulait pas la toucher, pas ce soir, pas dans une telle ambiance, alors qu'ils se cachaient de leurs ennemis et qu'elle venait de rêver de tous ceux d'avant. Néanmoins, elle parvint à sourire.
Ils ne dirent rien de plus. Kaz passait ses mains dans les cheveux d'Inej pour les démêler. Ils avaient été maltraités par les innombrables journées passées en mer, et la dernière nuit n'avait pas arrangé leur état. Kaz songea qu'elle devrait les couper un peu, avant qu'ils ne deviennent trop long et inconfortables, avant qu'ils ne s'abîment et perdent leur merveilleuse douceur, puis se disputa mentalement. Inej faisait ce qu'elle voulait de ses cheveux. Il n'avait pas le droit de lui dicter son comportement, ce qu'elle devrait faire ou non. Si sa liberté passait par avoir des cheveux plus longs qu'elle n'était grande, alors il l'encouragerait avec plaisir.
— Il faudrait que je les coupe un peu, murmura-t-elle d'une voix endormie.
Il sourit dans la pénombre, malgré lui.
— Tout te va bien.
Sans un son, elle se rapprocha légèrement de lui, son front posé sur son épaule. D'un mouvement fluide, il saisit son manteau et le positionna sur son corps, de sorte à ce qu'elle en soit entièrement recouverte. Il était plus grand qu'elle, alors ce n'était pas difficile. Alors que la nuit avançait, elle se rendormit à nouveau, ses cheveux remplis de petites tresses qui se défaisaient lentement. Elle était le Spectre, il était Dirtyhands. Ensemble, ils étaient deux jeunes gens amoureux. Et ce soir, il ferait le guet pour deux.
*
Kaz se tenait au milieu d'une mare de sang. Il ne savait plus s'il s'agissait du sien, de celui des hommes ayant tenté de les tuer, ou de celui d'Inej. Probablement celui d'Inej. Elle gisait au sol, inconsciente, ses membres mous comme ceux d'une poupée désarticulée. Kaz était lui aussi allongé, loin d'elle, beaucoup trop loin. Jamais le vide entre eux ne lui avait paru aussi démesuré. Sa jambe était trop douloureuse pour qu'il marche, alors il se contenta de se traîner dans sa direction. Sous ses mains, le ciment était dur, ses aspérités perceptible même à travers ses gants. Le sang imbibait ses vêtements, mais il n'aurait pas pu moins s'en préoccuper. La seule chose qui comptait, c'était Inej, et les larges blessures qui avaient osé trouer son corps.
Enfin, il l'atteint. Avec un soupir de soulagement, il constata qu'elle respirait encore, que ses yeux papillonnaient faiblement. Elle ne semblait pas capable de fixer son regard sur quoi que ce soit, ses pupilles dilatées et les paupières alourdies, mais elle cherchait Kaz du regard. Elle leva une main tremblante vers lui, la mâchoire serrée à cause de la douleur. Ses plaies étaient étendues et profondes. L'arme qui en était la cause avait peut-être touché un organe vital. Les mains nues de Kaz volait au-dessus de son corps sans oser le toucher alors qu'il tentait d'évaluer les dégâts. Inej attrapa sa main droite, serrant fort ses doigts entre les siens.
— Kaz ?
Sa voix n'était qu'un murmure, à peine audible.
— Je suis là, Inej. Tout va bien se passer.
Oh, qu'il aimait prononcer son prénom.
— Ne me mens pas, Kaz. S'il te plaît. Dis-moi...
Elle fit une pause pour reprendre son souffle.
— Quelle est l'ampleur des dégâts ?
Mieux vaut d'horribles vérités que de jolis mensonges, pas vrai ? A cet instant précis, Kaz croyait plutôt au contraire. Il se força à scanner rapidement les plaies ouvertes dans la peau sombre, sachant toutefois que ces images hanteraient désormais chacune de ses nuits. Il n'avait pas réussi à la protéger. Encore. Il avait failli à sa mission. Pourquoi devait-il perdre tous ceux qu'il aimait ?
— Tu as une plaie large au ventre, une autre au niveau du cœur. Je ne pense pas que l'artère soit touchée. En revanche...
Il étouffa un juron en découvrant le couteau planté au niveau du poumon d'Inej.
— Laisse-moi aller chercher de l'aide. Je vais appeler un soigneur, un médecin, n'importe qui. Ils te sauveront, d'accord ? Inej, accroche-toi.
Sa voix était désespérée, bien plus qu'il n'aurait aimé l'admettre. Son cœur battait bien trop fort dans sa poitrine, peut-être pour compenser les mouvements erratiques de celui d'Inej. Elle se contenta de serrer sa main encore plus fort.
— Ne pars pas... Kaz, je ne veux pas... Je ne veux pas être seule.
Il n'avait jamais pu lui refuser quoi que ce soit. Il savait que, s'il ne faisait rien, elle allait mourir. Pourtant, même si sa jambe lui avait permis de courir chercher de l'aide, il n'aurait pas pu la quitter en étant incertain de jamais revoir son sourire. Il se sentait si faible. Son armure s'écroulait, morceau par morceau — brique par brique. Il aimait Inej, il l'aimait tant ! S'il l'avait pu, il aurait échangé sa vie pour la sienne, elle qui méritait bien plus que lui de voir un nouveau jour se lever. Elle l'avait aidé, elle avait discerné un homme bon en lui. Alors pourquoi n'aurait-elle pas la chance de le voir le devenir un jour ?
Il la redressa légèrement, calant le haut de son corps sur ses propres genoux. Elle laissa échapper un gémissement de douleur, mais laissa retomber sa tête contre Kaz. De sa main libre, elle tenta d'atteindre son visage. Ce ne fut qu'à ce moment qu'il se rendit compte qu'il pleurait. Lui, Kaz Brekker, Dirtyhands, l'ordure du Barrel, qui avait tué, manipulé et trahi sans pitié, pleurait. Elle lui sourit, et Kaz sentit son cœur se détruire. C'était la dernière fois qu'elle le regardait ainsi, comme s'il était la meilleure personne sur cette putain de planète, comme s'il était digne de bonheur. A ses côtés, il avait fini par y croire, par espérer qu'il serait un jour heureux avec elle, enfin méritant d'être aimé d'elle. Alors pourquoi ? Pourquoi avait-il fallu que leur mission tourne mal ? Ils étaient censés feindre leur mort, laisser derrière eux des cadavres leur ressemblant pour que personne ne vienne les chercher. Inej avait promis de lui faire découvrir les caravanes Sulis, qu'ensemble ils s'enfuiraient et finiraient leur vie heureux, en paix. Avec elle, il avait été jeune à nouveau, il avait retrouvé son innocence. Il avait cru en la magie. Pourtant, il aurait dû savoir qu'elle n'apportait que déception.
— Tu n'as pas le droit de mourir, Inej. Je te l'interdis. D'accord ?
Elle le regarda avec bonté, tendresse, amour. Du bout des lèvres, il embrassa ses phalanges, sa peau si douce, qui était encore chaude pour le moment.
— Je t'aime, Kaz. Cet avenir dont nous rêvions... Vis-le pour moi, s'il te plaît. Je veux te savoir heureux. Je veux que tu découvres un autre monde, que tu oublies la pourriture de Ketterdam. Promet-le moi.
— Mais comment pourrais-je être heureux sans toi ?
— Tu le sera, Kaz, parce que tu es fort. Tu as survécu aux traumatismes, tu as survécu au Barrel, tu es devenu l'homme le plus riche de toute la ville. Utilise-le pour faire le bien autour de toi, je sais que tu en es capable. N'oublie pas le monstre en toi, mais n'ignore pas non plus la bonté que j'ai vue.
— Toi et tes proverbes...
Ils allaient tant lui manquer.
— Ce n'est pas un proverbe. Ne l'oublie pas, Kaz, s'il te plaît.
L'émotion l'empêcha de répondre. Depuis dix ans, depuis leur première rencontre, il n'avait pas imaginé un seul instant que le destin serait assez cruel pour leur ôter leur chance à une avenir heureux. Ils avaient déjà tant souffert. Il s'était juré de la protéger, de lui offrir la liberté. Il ne s'était pas attendu à ce qu'elle lui apporte la salvation en laquelle il ne croyait plus.
— Tu m'as aidé, murmura-t-il. Plus que tu ne pourra jamais le comprendre.
Mais la chaleur quittait déjà son corps.
Kaz avait connu l'horreur de la noyade, les membres glacés et glissants de son frère sous ses doigts. Il avait connu la peur du contact, la terreur à la simple possibilité de frôler la peau d'un autre. Il avait réussi à combattre cette maladie qui le gangrénait, grâce à Inej, pour elle. Il n'aurait jamais cru en arriver là un jour, tenir son corps sans vie serré entre ses bras. Kaz était seul, désormais. L'illusion du bonheur s'évadait à nouveau hors de sa portée. Il était en colère, oui, contre ceux qui avaient osé l'en priver, mais il était surtout dévasté. Elle ne méritait pas ça. Ils ne méritaient pas ça. Kaz ne parvenait pas à réaliser que plus jamais il ne se réveillerait à ses côtés, la lumière du soleil levant se reflétant sur sa peau de cuivre. Rien n'aurait pu le préparer à la douleur que sa perte lui causerait. Il aurait préféré revivre la mort de son frère un millier de fois s'il avait pu oublier le corps tendre d'Inej contre le sien, le froid éternel la gagnant peu à peu. Mais la vie était cruelle.
Il n'oublierait jamais Inej Ghafa, la seule sainte qui avait jamais pris soin de lui.
