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La nuit d'avant
"À ton avis, à quoi ressemblera l'avenir?" demande Dave.
Klaus fronce les sourcils, bien qu'il sache que Dave ne peut pas le voir. Il fait sombre dans leur tente deux places, entourée d'arbres et de broussailles et du murmure des insectes de la jungle. L'air est trop chaud et humide pour qu'ils soient installés proche l'un de l'autre comme ils le voudraient, mais Klaus sent toujours Dave à côté de lui, sa présence. Ici, allongé à côté de Dave, Klaus se sent aussi loin du futur qu'il ne l'a jamais été.
"Eh bien," dit finalement Klaus. "Je pense qu'il va y avoir beaucoup plus de climatisation à l'avenir." Dave rit doucement, alors il continue. "Tout le monde a une télévision couleur - pas juste des connards riches. Il y a un gadget sophistiqué pour tout. Mais l'avenir... c'est toujours de la merde."
"Tu penses?" Chuchote Dave. "Zut."
"Ouais. Ne te fait pas d'espoir".
"Comment se fait-il que tu sois si sûr?"
"Disons simplement que j'ai de bonnes sources."
"De bonnes sources..." répète Dave. "Est-ce la même source qui t'as fait chanter 'Hey Jude' avant même qu'il ne cartonne sur nos radios?"
"Peut être."
"Tu veux en parler?"
Il pense à tout dire à Dave - au sujet de l'académie, au sujet de Numéro Quatre, au sujet de Séance et de son père et de la mallette. Il réfléchit à ce que ça ferait, de dire tout ça à Dave. Les secrets brûlent comme de la bile dans sa poitrine, comme une grenade sans sa goupille. Il veut lui dire. Il le veut, mais il sait que dès qu'il le fera, toute la laideur se répandra et il n'est pas sûr de pouvoir s'arrêter après avoir commencé.
"Une autre fois", dit finalement Klaus. "Bientôt. Je te raconterais tout, je le promets. Juste... pas ce soir. J'ai l'impression que je pourrais dormir pendant une décennie."
"Ok, ok." Il y a un bruissement de tissu, puis Dave roule au dessus de lui, son souffle chaud sur le visage de Klaus. Dave presse un long petit baiser sur le front de Klaus et murmure : "Bonne nuit, mon amour."
"Bonne nuit," murmura Klaus en retour.
Alors que Dave se rassoit de son côté de la tente, Klaus regarde aveuglément dans l'obscurité au-dessus de lui et cligne des yeux une fois, deux fois.
L'air est chaud et lourd, mais il tend tout de même sa main et trouve l'épaule de Dave dans l'obscurité, suit le tracé du biceps au coude au poignet et enfin, à sa main. Dave ouvre ses doigts pour les entrelacer avec ceux de Klaus comme si c'était une habitude et les resserre. Klaus resserre les siens en retour.
Ils s'endorment comme ça - la paume gauche de Klaus pressée contre la droite de Dave.
Quatre heures après
La première fois qu'il a sauté dans le temps, il s'est senti mal, engourdi, désorienté et perdu. Il détestait cette mallette pour lui avoir fait ça, pour l'avoir abattu alors qu'il était à terre. Cette fois, il refuse à la mallette la satisfaction de le faire se sentir comme de la merde. Il se sent déjà comme de la merde. Dans les instants qui ont précédé, quand le destin a décidé de l'éjecter du Vietnam et de le balancer comme un détritus dans le feu de la benne à ordure du présent, Klaus était déjà nauséeux, engourdi à l'intérieur et à l'extérieur, à peine capable de voir, et tellement perdu qu'il pouvait à peine concevoir l'idée d'être trouvé. La mallette ne mérite pas l'éloge.
Il y a cependant une différence.
La première fois, il était habitué à ce que le monde le batte alors qu'il était déjà à terre. Il se mit à rire face à la mort, roula des yeux face aux ruses cruelles du destin, haussa les épaules à la perspective d'une destruction mondiale. La deuxième fois, il avait passé les dix derniers mois à se souvenir de ce que ça faisait de s'en foutre. Comme le stupide salop qu'il était, il avait en fait recommencé à espérer, à croire qu'il y avait peut-être quelque chose qui valait la peine d'être vécu dans ce stupide, foutu monde.
Bien fait pour lui, suppose-t-il. Seul un imbécile pourrait croire que quelqu'un comme lui mérite une fin heureuse. Il aurait dû s'y attendre.
Pourtant, cela ne signifie pas qu'il ne peut pas crever sans faire un doigt à l'univers.
Il fracasse la mallette en morceaux, la cognant dans le béton jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'un éclat d'obus. Voilà, pense-t-il. Maintenant, nous savons tous les deux ce que ça fait d'être brisé.
Trois mois plus tôt
Klaus a embrassé beaucoup de gens dans sa vie. Aucune de ces personnes ne l'a jamais embrassé comme Dave.
Dave prend sa joue dans une main, appuyant ses lèvres sur celles de Klaus comme s'il craignait que Klaus ne disparaisse s'il bougeait trop vite. Chaque mouvement est délibéré - chaque inclinaison de sa tête, chaque déplacement léger de ses lèvres, chaque effleurement de langue et de dents. Dave l'embrasse comme s'ils avaient tout le temps du monde, et ironiquement Klaus n'a pas la présence d'esprit de l'apprécier. Il passe ses doigts dans les cheveux de Dave et s'y agrippe, essayant de se retenir. C’est presque trop, le baiser de Dave. Avec tous les autres, les baisers n'étaient qu'un moyen de parvenir à une fin - une mi-parcours. Dave est la première personne à l'embrasser juste pour l'embrasser, et Klaus n'a aucune idée de comment gérer cela.
"Dave", murmure Klaus contre sa bouche. Dave ignore l'appel, léchant la commissure des lèvres de Klaus. "Dave, je ..."
"Qu'est-ce qu'il y a?" murmure Dave en retour, sa voix à peine plus forte que le vent à l'extérieur de la tente dans laquelle ils se cachent. Dieu, il est si beau. Son visage est illuminé par la lueur jaune de la lampe à essence dans le coin, et comment diable ça peut être réel? Comment diable Klaus s'est-il retrouvé dans un endroit où il peut avoir ça?
"Ça va?" demande Dave, en passant son pouce sur la joue de Klaus. Il se rend compte qu’il n’a jamais répondu à la première question de Dave.
"Je vais bien. Je profite simplement de la vue", dit Klaus. Il se penche vers lui. "Tu devrais recommencer à m'embrasser."
Dave sourit à nouveau, chaleureux et rayonnant. "Pas besoin de me le dire deux fois."
Quatre mois plus tôt
Les doigts de Klaus tremblent alors qu'il saisit de nouveau la gourde sur sa hanche. Elle est vide depuis près de six heures maintenant, épuisé après une nuit sur le terrain. Le nouveau C.O. a confisqué sa weed la nuit dernière - le putain de rabat-joie. Et maintenant, Klaus est hors de tout. La sobriété grince dans son cerveau comme des ongles grattant contre un tableau noir, tout est juste un peu trop tranchant, un peu trop fort, mais ce n'est pas le pire. Non, le pire, c'est...
"Je ne peux pas être mort. Je ne peux pas être mort. Je ne peux pas être mort", marmonne le soldat, cramponnant la blessures par balle dans sa poitrine alors qu'il trébuche aux côtés de Klaus à travers la brousse. Klaus essaie de ne pas le regarder, mais il est presque impossible de ne pas le faire. Le sang a transformé sa veste militaire vert olive en un brun boueux, et ses yeux sont plus sauvages que n'importe quel animal que Klaus a vu dans la jungle.
Klaus pense le reconnaître - le soldat Taylor. Sa couche était à quelques mètres de lui la dernière fois qu'ils étaient revenus au camp principal. Il aimait le baseball - ou était-ce le football?
"Oh mon Dieu, s'il te plait, je ne peux pas être mort. Je ne peux pas être mort—"
"Veux-tu la fermer?" siffle Klaus. "Laisse un peu de regret aux vivants."
"Ça va, Klaus?" demande une voix derrière lui. Ils marchent en file indienne. Merde. Il n'y a qu'une seule personne qui le peut.
"Désolé, Dave," dit Klaus. "Tout va comme sur des roulettes."
Il n'est pas assez convaincu pour se retourner et le regarder dans les yeux.
Au moment où ils installèrent le camp, c'est devenu bien, bien pire. Le soldat Taylor a été rejoint par quelques autres visages familiers pour lesquels Klaus n'a pas de nom, ainsi qu'une petite vietnamienne qui hurle des sanglots de colère à chaque soldat qu'elle voit. Klaus n'est pas sûr de pouvoir endurer d'avantage. Il s'est assis au abord du camp, couvrant ses oreilles avec ses mains.
La guerre ne laisse pas de fantômes silencieux.
Il y a un léger coup sur son épaule et il lève les yeux. "Hé," dit Dave. Il s'assoit à côté de Klaus sur le sol de la jungle. "Tu n'as pas l'air bien."
"Eh bien, je ne me sens pas si bien."
"Tu es malade?"
Klaus secoue la tête. "Non. Juste sobre." Il réfléchit à quelque chose à dire, un commentaire plein d'esprit qu'il peut faire pour mettre Dave à l'aise, mais les mots ne viennent pas. Merde. Il soupire et passe ses mains dans ses cheveux. "Tu ferais probablement mieux de bavarder avec les autres. J'ai peur de ne pas pouvoir fournir ma conversation babillante habituelle."
"Je ne suis pas ici pour ta conversation babillante," sourit Dave. "Je suis juste là pour toi."
Klaus en rit presque. Dans des circonstances normales, il l'aurait probablement fait, mais la morte qui pleure sur le sol à quelques mètres tue un peu l'ambiance. Au lieu de cela, il secoue la tête et regarde les bottes de Dave. "Parfois, je ne suis pas sûr que tu sois réel."
Dave tend le bras et pose sa main sur celle de Klaus. "Je suis réel", dit-il simplement.
Et c'est impossible de ne pas le croire quand il est si proche, sa main chaude et solide. Pendant un moment, il oublie le soldat qui marmonne et la femme qui pleure et toutes les autres foutues choses qui se passent dans son cerveau et simplement il s'assoit, ressent, le fixe. Dave lui sourit. Klaus est un putain de veinard.
Quelques heures plus tard, il se fait presque attraper en essayant de voler son herbe de la C.O. - "presque" étant le mot clé. Alors que les fantômes disparaissent dans une brume de fumée, Klaus se souvient encore et encore de la sensation de la main de Dave sur la sienne, forte et solide et réelle.
Klaus a vu un nombre incalculable de choses impossibles dans sa vie, mais Dave semble être la plus miraculeuse.
Six mois plus tôt
"Alors, le nouveau," dit Gordon. "Comment se sont passés les premiers mois?"
"Chaud. Chaudement chaud", répond Klaus. "Avec un petit soupçon de terreur mortelle."
"Alors ça va", dit l'un des autres gars de son équipe. Taylor? Tyler? "Je vous dirais bien que ça ira mieux, mais ça ne va pas vraiment aller mieux. Vous vous habituerez un peu, mais il fait toujours aussi chaud, et puis il y a les mourants ..."
"Je pense que je vais probablement m'ennuyer à mort avant que quelqu'un ne me tire dessus", dit Gordon en bâillant. "Peut-être que s'il n'y avait pas tant d'attente, nous pourrions mourir un peu plus vite, tu sais? En finir au plus vite."
"Peut-être que si je meurs, j'aurais enfin plus de quatre heures de sommeil en une fois," soupire Klaus. Gordon et Taylor rient.
Dave s'approche avec une assiette de nourriture, prenant place à côté de Klaus. "Qu'est-ce que j'ai raté?"
"Rien", dit Taylor. "Il fait chaud. Les gens meurent. Comme d'habitude."
"C'est bon de savoir que je n'ai pas raté une conversation qui était vraiment divertissante."
Taylor empoigne sa poitrine. "Aïe. Tu essaies de me tuer?"
"Je vous ferai savoir que nous pouvons avoir des conversations très divertissantes sur la mort", a déclaré Klaus. Il tape le pied de Dave sous la table et sourit.
"Toi, Klaus - je suis sûr que tu peux." Dave sourit. Puis il pointe son pouce vers Gordon et Taylor. "Ce sont ces deux-là dont je ne suis pas si sûr."
"Oh, allez, Dave. On sait tous que le nouveau est ton préféré", rit Gordon. "Pas besoin de remuer le couteau dans la plaie."
C'est étrange à quel point Klaus s'intègre bien ici. Des années passées à jouer avec la mort et à trébucher de catastrophe en catastrophe dans l'oubli lié à la drogue l'ont préparé à A Shau Valley mieux que n'importe quel camp de redressement l'aurait pu. C'est le même jeu avec une nouvelle toile de fond. Qu'est-ce que la guerre a de plus que la mort et les drogues de toute façon?
"Tu vas finir ça?" Demande Dave, en utilisant sa fourchette pour pousser une des boulettes de viande grises dans l'assiette de Klaus. Le sourire de Dave est un peu trop lumineux pour cette tente vert olive terne, et Klaus se demande - pas pour la première fois - comment quelqu'un comme Dave peut se retrouver dans un endroit comme celui-ci.
"Tout est à toi", dit Klaus. "Mi boulette de viande, su boulette de viande."
Dave tape du pied de Klaus en retour et lui fait un clin d'œil. "Merci."
Sept mois plus tôt
Klaus se réveille avec un hoquet, s'étranglant dans l'air humide de la caserne comme si c'était de l'eau. Il repousse sa couverture. Il fait sombre - il fait sombre, et il peut encore entendre les voix, répétant son nom encore et encore. Il cligne des yeux, encore et encore, mais ce n'est pas bon. Ses joues sont déjà aussi mouillées que le reste de sa peau humide de sueur.
"Merde."
Sa voix est à peine plus qu'un murmure, mais cela l'écorche. S'il écoute, il peut entendre les bruits des autres soldats dormant dans les lits autour de lui, le murmure de la jungle qui les entoure, les bruits de pas lointains de la garde de nuit. Il respire. Inspire Expire. Inspire Expire.
Il ne devrait probablement pas trouver réconfortant de se réveiller au milieu du Vietnam pendant une guerre, pas quand il échange une crypte contre une autre, mais le traumatisme infantile ne coïncide pas vraiment avec la logique.
"Hé", dit une voix calme à sa gauche. Il se tourne. Dave. Il peut distinguer sa silhouette assise dans le lit à sa gauche, calée sur un coude.
"Désolé si je t'ai réveillé," murmura Klaus en retour.
"C'est bon. Ça va?"
"Ouais, ouais. Ça va, je vais bien." Il frissonne. La sueur sur ses bras et l'adrénaline dans son sang, il lui est presque impossible de ne pas trembler.
"Vous savez que vous n'êtes pas le seul ici à faire des cauchemars", dit Dave après une pause. "C'est bon si tu ne vas pas bien."
Klaus ne sait pas comment répondre à cela, donc il ne le fait pas. Il y a un grincement dans le lit de Dave, et soudain il est là, poussant Klaus pour s'installer sur le lit. Klaus ne peut pas le voir mais il sait maintenant assez à quoi il doit ressembler, planant au-dessus de lui avec ses larges épaules et ses cheveux blonds et ses yeux bleus. Klaus soupire. Même dans l'obscurité, il ne peut rien lui refuser.
Le matelas est comiquement petit pour deux adultes, mais ils bougent et s'organisent jusqu'à ce qu'ils s'adaptent, nichés ensemble comme des cuillères. Le bras de Dave s'enroule autour de l'estomac de Klaus, la peau presque trop chaude pour être touchée. Le climat au Vietnam n'est pas idéal pour la proximité, mais Klaus n'a pas l'intention de repousser Dave - pas quand ces bras le maintiennent ancré, et que son cœur ralentit enfin, et que les tremblements s'arrêtent enfin. Les voix dans sa tête s'estompent comme le monde, atténuées par le brouillard écrasant du sommeil.
Huit mois plus tôt
"Oh, putain," dit Klaus, en regardant le trou rouge s'épanouir de plus en plus sur sa cuisse. Il laisse échapper un rire. "Je pense que je me suis fait tirer dessus."
"Klaus?" Dave tombe au sol de la forêt à côté de lui, si vite que Klaus pense presque qu'il est tombé dans un piège à fosse, mais non - le voici, accroupi à côté de Klaus et le regardant avec de grands yeux terrifiés. Klaus fronce les sourcils.
"Pourquoi tu as l'air aussi effrayé?" demande t-il. "Ce n'est pas toi qui saigne."
Dave secoue la tête. "Non," acquiesce-t-il. "C'est toi."
Klaus cligne des yeux.
"Juste ... maintiens la pression dessus, d'accord?" Dit Dave. Il y a un pincement aigu dans sa jambe, et Klaus baisse les yeux pour voir la main de Dave trempée de rouge, enroulant les bouts du bas du pantalon de Klaus autour de sa cuisse. "Reste avec moi. Ne - Ne me laisse pas ici. Pas comme ça. D'accord?"
"Bon sang. C'est vraiment si mauvais?"
Dave saisit soudainement son épaule, forçant Klaus à croiser à nouveau ses yeux. Klaus le regarde. Dave pleure, des larmes qui effacent les traces de saleté sur ses joues. "Je pense", dit-il. "N'ose pas mourir."
"Je ne le ferai pas." Les lèvres de Klaus forment les mots avant qu'il ne puisse leur donner la permission. "Je te le promets. Je ne le ferai pas."
C'est la première promesse qu'il fait depuis longtemps qu'il a vraiment l'intention de tenir.
Klaus courtise la mort depuis des années. Il la considère comme imminente, une dette qu'il doit régler après un trop grand nombre de coup de chance. Il y avait des moments où l'oubli de lui-même semblait être sa lumière au bout du tunnel. Mourir jeune n'était pas la conséquence de vivre vite - c'était la récompense.
Mais maintenant, Dave est là et il a bouleversé tout ça, n'est-ce pas?
La jungle n'est pas sûre ; les bruits lointains des coups de feu et des voix hurlant secouent encore les arbres. Avec la façon dont la jungle renvoie les sons, ils n'ont aucun moyen de savoir s'ils vont courir vers ou loin de lui. Merde, ils pourraient être dans la portée d'un pauvre gars au moment-même pour tout ce qu'ils savent. Pourtant, Dave ne semble pas s'en soucier. Il passe juste le bras droit de Klaus par-dessus son épaule et moitié le mène, moitié le supporte dans la direction où leur camp devrait être.
"Tu n'aurais vraiment pas dû me donner de raison de rester," marmonne Klaus. Sa vision commence à noircir sur les bords, et tout son corps ralenti. "La plupart des gens finissent par le regretter."
"Heureusement que je ne suis pas la plupart des gens", répond Dave, comme si c'était facile, comme s'il n'était pas une boule de démolition géante démolissant toutes les idées préconçues de Klaus sur le désordre populaire.
"Attention," dit Klaus. "Les gens pourraient commencer à penser que tu m'aimes vraiment."
"Eh bien," dit la voix de Dave quelque part au loin. La vision de Klaus est toute noire maintenant, et il y a un doux tintement dans ses oreilles. "Peut-être que c'est le cas."
C'est la dernière chose qu'il entend avant de s'évanouir.
Quand il se réveille, sa tête lui fait un mal de chien.
"Tu es réveillé", dit Dave, car bien sûr il est là. Klaus ouvre les yeux et le voit sourire de cette façon maladroite et torve. Il a l'air fatigué - ou du moins plus fatigué que d'habitude. Klaus soupire.
"Dave", expire-t-il. "Dave, Dave, Dave ..."
Le front de Dave se fronce un peu. "Hey. Tu te sens bien? "
Klaus hoche la tête, même s'il se sent vraiment comme de la merde. Sa jambe le lance foutrement, et il a l'impression qu'il pourrait dormir pendant une semaine.
"Écoute, tu as eu de la chance", dit Dave. "Tu n’as pas été abattu - c’était juste des débris qui t'ont atteints lorsque la balle a brisé la bûche derrière laquelle nous nous cachions. Mais il a frappé une artère. C'est pourquoi tu as tant saigné. Mais tu sera comme neuf dans une semaine. "
"Huh." Chanceux. Ce n'est pas la première fois qu'il entend ça. Il scrute la tente dans laquelle il se trouve, reconnaissant la signalisation et l'équipement familiers de la tente médicale. En ce moment, elle est vide - pas même un fantôme en vue. Ils ont dû le droguer. Bien, pense-t-il. Ils sont seuls ici.
"Dave", répète-t-il. "Je dois te demander quelque chose."
"Tout ce que tu veux", répond Dave, et Klaus ferme les yeux parce que fait chier, fait chier ce monde brisé et foireux, parce que Dave ne lui rend vraiment, vraiment pas la tâche plus facile.
"Qu'est-ce que c'était là-bas?" demande Klaus. "Quand j'ai été blessé, tu as agi comme... Et tu as dit..."
"J'ai eu une peur bleu", dit Dave. "J'ai cru que j'allais te perdre."
Klaus se frotte les yeux avec les talons de ses paumes et rit. "Ça ... Ça n'a pas de sens."
"Comment ça, ça n'a pas de sens?"
"Comment tout ça peut en avoir?" Klaus agite ses bras, désignant la tente autour d'eux. "Nous sommes dans une guerre. Des gens meurent chaque jour sans raison valable. Je ne suis ici que depuis deux mois! Je suis juste personne ici. Mais toi... Toi tu es un bon gars, Dave. Si je meurs-"
"Ne dis pas ça."
"Tu ne sera pas seul. Tu pourra toujours trouver quelqu'un d'autre pour aller avec toi derrière le rideau de la salle de danse. "
Le froncement de sourcils de Dave s’accentue. Pour la première fois depuis que Klaus l'a rencontré, il a l'air en colère. "Je ne veux pas quelqu'un d'autre", insiste Dave. "Je te veux. Je t'aime. Tu es celui qui fait que tout cela en vaut la peine. Pourquoi tu refuse de croire ça? "
Klaus a l'impression que le sol sous eux s'effrite, le plongeant au centre de la terre. Il n'est pas tout à fait sûr de lui pour bouger, et ce n'est pas seulement à cause des médicaments qu'ils lui ont administrés. Sa gorge est serrée. Ses yeux piquent. Il déglutit, puis déglutit de nouveau.
"Je ... je ne sais pas."
Ce n'est pas la pleine vérité. C'est loin de la vérité, en fait, mais il ne sait pas comment expliquer sans avouer tout son patchwork de mécanismes d'adaptation dysfonctionnels et de traumatismes infantiles et de ses improbables conneries de science-fiction et sa valorisation de soi inexistante et...
"Klaus," dit doucement Dave. "Tu me fais sourire, tu sais ça?" Il pose sa main sur le bras de Klaus. "Peu importe ce qui se passe, tu me fais rire. Tu as un bon cœur. Tu ne penses pas que tu en as un, mais tu en a un. Et je sais que tu essaye de me repousser parfois, que tu as peur de te soucier de quelqu'un que tu pourrais perdre. Je le sais parce que j'ai peur aussi. Mais je sais aussi que tu es doué pour vivre l'instant présent, Klaus." Il y a un petit sourire sur son visage, juste au coin de ses lèvres. "C'est l'une des choses que j'aime le plus chez toi. Tu fais de ce moment le meilleur que j'aie jamais vécu. Alors, Klaus..." Il prend la main de Klaus. Ses doigts tremblent. "Pense tu que tu peux continuer à vivre ce moment avec moi? Découvrir où cela nous mènera? "
Klaus serre les doigts de Dave plus fort que ce qui est probablement confortable et respire un souffle tremblant. Il a l'impression de vaciller au bord d'une falaise, que le touché d'une plume suffirait à le faire basculer vers l'avant et dévaler jusqu'aux rochers en dessous. Ce serait si facile.
"Klaus?" Murmure Dave.
"D'accord," respire Klaus. "D'accord."
Il avance un pied hors de la falaise et tombe.
Trois secondes après
"Bon sang, c'est pas passé loin, hein, Dave?
Les canons tirent. Dave ne dit rien.
"Dave?"
Un autre coup de feu. Un cri quelque part derrière eux.
"Dave?"
Dix mois plus tôt
Le bus tressaute sur la route rocailleuse, et le genou de Klaus frappe douloureusement contre le siège devant lui. Il siffle et grimace. Ça craint. Ça craint un max.
Il ne sait pas dans quel bourbier il s'est mis, ni pourquoi il est au Vietnam, ni pourquoi il a une arme entre les mains. Il n'a pas pris de drogue depuis des heures et il se sent trop sobre et Ben, Ben n'est toujours pas venu. Ben se présente toujours. Ça commence vraiment à le faire paniquer.
Une main touche son épaule.
"Hé", dit une voix. Klaus se retourne légèrement. C’est le gars aux cheveux blonds, aux yeux bleus et à la belle mâchoire. "Tu viens d'arriver dans le pays?"
"Oh, euh." Klaus acquiesce. "Ouais."
Ils rient tous les deux doucement.
"Ouais, merde c'est fou. Je sais », dit l'homme.
"Ouais."
"Tu t'adaptera." Il sourit un peu, et c'est un joli sourire, ce qui est injuste. Les gens sexy ne sont pas censés être mignons, aussi. Cependant, l'homme ne semble pas se conformer à des règles de ce genre. Il tend la main à Klaus et lui dit: "Je suis Dave".
Il prend la main de Dave. "Klaus."
Et Klaus ne sait toujours pas ce qui se passe, ne sait toujours pas comment il est arrivé ici, ne sait toujours pas s'il pourra jamais revenir en arrière, mais quelque chose à propos de la chaleur de la main de Dave, de sa force... Peut-être que ses questions peuvent attendre. Peut-être qu'il peut rester ici, ne serait-ce que pour un petit moment.
Il est bon de vivre dans l'instant.
