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Language:
Français
Stats:
Published:
2021-08-12
Words:
1,513
Chapters:
1/1
Hits:
3

Constante

Summary:

Règles de la réitération chronologique :

Ne pas intervenir.
Garder le secret.
Le passé ne guérit pas le futur.

Work Text:

En quelques mots, elle lui expliqua sa remontée dans le temps. Les grandes lignes suffisaient à expliquer des étrangetés qu'il avait repérées tout au long de leur relation. Pour autant, il passa d'abord par une phase de déni, la regardant avec l'air blasé de celui qui en a trop entendu. Il voulut la piéger avec des questions, d'avance fier de ruiner la sale blague qu'elle était en train de lui faire. Elle y répondit simplement, et plus encore. Là, dans leur petite cuisine sous les toits, sur cette chaise plutôt inconfortable qui ne manquerait sûrement pas de rendre l'âme dans les mois à venir, son cerveau agença les rouages et, petit à petit, commença à comprendre ce qu'elle lui révélait.

- Mais... C'est... Enfin, si c'était quelque chose de possible, ça se saurait !

Elle haussa les épaules, un air calme et impénétrable sur le visage. Il détestait quand elle faisait ça, il avait toujours l'impression qu'elle le prenait de haut. Néanmoins, il y avait des faits qu'il ne pouvait nier. Il n'eut pas à creuser bien loin dans sa mémoire, elle avait catalogué ces étrangetés dans un seul et même neurone.
Cette nuit où elle s'éclipsa, le croyant endormi, pour se rendre au commissariat le plus proche. Il l'avait suivi, tiraillé entre la curiosité, l'inquiétude et la colère, puis confronté lorsqu'elle prit le chemin du retour.
Cette fois où, dans un bar-PMU, elle avait subitement parié contre l'équipe donnée gagnante pour remporter une somme non négligeable.
Ces quelques fois où elle se trouva au bon endroit au bon moment. Ses décisions arbitraires qu'elle n'expliquait pas. Cette fois où elle séquestra une de ses amies pendant deux jours chez eux pour l'empêcher d'aller assister à un concert. Le lendemain du concert, 224 personnes avaient trouvé la mort dans l'incendie qui s'y était déclenché. Elle n'avait pas commenté, il n'avait alors pas réussi à déchiffrer l'émotion qui baignait ses yeux.

Il se leva, se posa à la fenêtre, incapable de rester assis une seconde de plus alors que tant de connexions se faisaient dans son cerveau.

- Comment es-tu sûre que tu aies remonté le temps ? C'est peut-être une réalité alternative.
- Tu as raison, je ne peux pas en être totalement sûre.

Les mots manquèrent. Il avait besoin de temps.

 

Trois mois plus tard, il avait passé l'étape du déni et en était aux tests scientifiques. Elle le laissait faire tant que cela restait dans le domaine de l'acceptable. Il appris qu'elle pariait très souvent, en ligne la plupart du temps. Des petits sommes, juste de quoi mettre de côté. Une sorte de petite assurance. Elle n'eut plus besoin de se lever au milieu de la nuit pour alerter la police. Il l'accompagna souvent, trouver les reliquats de cabines téléphoniques, rédiger des lettres anonymes, payer quelqu'un pour faire une fausse déclaration.
Parfois, il voyait dans son regard la trace d'un savoir qu'elle taisait. Dans ce genre de cas, elle niait et demeurait silencieuse, impénétrable. Cela manqua de le rendre fou, surtout lorsqu'il s'agissait de sa famille. Il ne savait pas s'il lui pardonnerait de lui cacher un événement grave la concernant.

Quelques mois passèrent, elle prenait soin de ne rien révéler de trop important pour conserver une vie normale. Tout allait bien, ils se disputaient, sortaient au cinéma, invitaient leurs amis qui n'étaient pas dans le secret. Il manqua deux trois fois de vendre la mèche mais, même dans le brouillard de l'alcool, il réussit à s'en empêcher à temps. Ils préparaient leur dernière année dans leur appartement. Elle lui raconta comment, la première fois - c'est comme ça qu'il décrivaient la chose -, ils avaient déménagé deux fois en 9 mois à cause d'une décision qu'elle du prendre en urgence : l'opportunité de partir au Vénézuela pour ses études s'était présentée et elle n'avait pas su ne pas la saisir. Elle lui avoua à quel point cela l'avait rendu amer et, dérogeant à son propre principe de ne pas révéler trop de l'avenir, elle préféra planifier à l'avance pour éviter ce moment très désagréable pour tous les deux.

Le Vénézuela fut une épreuve pour leur relation. Toutes les économies des paris furent alloués à ce voyage et cette longue année en Amérique du Sud, elle ne pouvait pas se permettre de revenir trop souvent en Europe. Il lui en voulut, lui reprocha de ne pas avoir utilisé ses connaissances pour leur permettre de mieux vivre cette séparation. Lui reprocha de le manipuler. D'être égoïste. De ne pas lui faire confiance. Elle pleura. Elle encaissa. Il devint froid, portant un masque d'insensibilité lors de leurs visioconférences. Lorsqu'il lui dit que c'était sa façon à lui de se préserver du manque qu'il pouvait ressentir à son égard, elle laissa échapper un profond soupir, la résignation sur le visage.
Elle ne l'appela plus pendant trois semaines.

Elle revint pour Noël. Trêve des fêtes ou désir de ne pas gâcher leurs courts moments avec de vains reproches, ils passèrent deux semaines proches de la perfection. Ils ne parlèrent pas du refus de candidature pour l'école d'informatique dont il rêvait. Ils ne parlèrent pas non plus de l'acceptation pour une formation tout aussi intéressante dans un domaine d'application différent mais qui maintenant le passionnait. Ils ne mentionnèrent pas une seule fois l'hospitalisation et la guérison de leur ami commun.
Il se promirent des choses, il jura, il certifia encore plus. Elle repartit au Vénézuela.

Les promesses furent tenues, elle pleura moins, il parla plus, mais une fausse note se faisait entendre, en sourdine.

Elle revint, définitivement cette fois. Tout était différent, et pourtant la chaleur de l'été les aggravaient de la même façon.

Elle patienta encore deux mois avant de lui dire :

- Il faut qu'on arrête.

Il ne dit rien.

- J'ai cru qu'en changeant les choses, qu'en modifiant les variables, nous pourrions y arriver. Et ça a changé. Pour un temps. Pour doucement revenir dans le même chemin.
- Tu n'en sais rien.
- Je reconnais ce chemin.
- Arrête avec les métaphores, s'il te plaît, le mysticisme ne te va pas du tout.
- La première fois, quand j'étais au Vénézuela, ça s'est mal passé entre nous aussi. Tu as commencé par me faire des reproches, à me blesser, tout était sujet à critique. Puis tu es devenu distant, et froid. Et tu m'as dit que c'était ta façon de te préserver. Exactement comme cette fois-là.
- Et donc quoi, on est condamné ?
- Non. On peut arrêter maintenant avant que cela ne tourne vraiment mal.
- C'est injuste. Tu me condamnes pour des choses que je n'ai pas faites.

Elle eut un rire amer.

- Il y a encore une part de toi qui ne me croit pas. Tu penses encore pouvoir t'en tirer.
- De quoi tu parles ?
- Je sais que tu m'as trompé pendant mon absence. Je sais que tu t'es amusé avec des gens.

Il secoua la tête.

- Je pensais essayer. Essayer de changer les choses. J'ai passé tellement d'années de souffrance à me dire que, peut-être, sûrement, j'aurais pu faire quelque chose différemment, que ça nous aurait sauvé. Je voulais essayer, te faire à nouveau confiance, me prouver que nous deux, ça avait capoté par un enchaînement de mauvais choix, de mauvaises circonstances.

Il ne la regardait pas.

- Tu m'as trompée avec elle. Je le sais. Tu as déjà avoué. Des années plus tard, quand tu pensais que cela n'avait plus trop d'importance, tu m'as avoué que c'était avec elle que tu t'étais découvert. Cette fois où tu m'as parlé de l'association, de ton envie d'en apprendre davantage, de ton désir d'essayer avec moi. Cette fois où je pensais qu'on était en train de s'ouvrir encore plus l'un à l'autre, alors qu'en vérité, c'était à elle que tu venais de t'ouvrir.

Il ne bougeait plus. Seule sa face, rouge d'une honte mélangée, témoignait du tourment qui vrombissait en lui. Elle eut un souffle moqueur, puis un soupir de lassitude.

- Même en ayant conscience que je pouvais tout savoir, tu as quand même tenté le coup. Tu es aussi minable que je suis pathétique d'avoir cru qu'un changement serait possible.
- Je-
- Epargne-moi tes sales excuses. Je ne veux pas non plus d'explications. La première fois comme cette fois-là, tu as fait tes propres choix. Je fais les miens.
- Je suis désolé.
- Non. Tu es désolé de t'être fait prendre. Parce que cette fille, tu l'aimes. Du moins, c'est ce que tu m'as dit.

Elle se leva du banc qu'ils avaient choisi et se tourna vers lui, l'expression dure.

- Tu n'en as rien à faire de moi, ni des autres d'ailleurs. Tu n'es pas sincère, tu ne respectes pas, tu n'es pas quelqu'un sur qui on peut compter. La première fois, j'ai persévéré en m'accrochant à de vains espoirs, cette fois, je m'épargne les souffrances de tes abus. Tu ne mérites pas que l'on prenne soin de toi.

Elle savait qu'il ne répondrait rien. Il n'a jamais été doué avec les mots. Elle en profita, sans remord aucun.

- Je vais faire de mon mieux pour t'effacer de ma vie. Je sais que tu m'effaceras rapidement de la tienne.

Elle tourna les talons et longea le quai sans se retourner.