Work Text:
« Vous resterez toujours mon capitaine ! »
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Se réfugier dans le travail, Bill Boid l'a toujours fait, très bien même. Dans une chemise immaculée et décorée d'épaulettes dorées, un éclat de lumière artificielle lissant ses cheveux légèrement grisonnants, on l'appelait le capitaine. « Mon capitaine » , sinon. Capitaine du Los Santos Police Department depuis tant d'années qu'il était devenu la seule figure à laquelle on pouvait penser lorsqu'on s'adressait au sommet de la hiérarchie. Il était un bon capitaine, sur toutes les missions, présent pour chaque citoyen, du plus crasseux envers la loyauté de son métier à celui qu'il ne croisait qu'une fois par an. Los Santos lui accordait une aveugle confiance, et ses rivaux des issues favorables, bref, son autorité si précieuse avait fini par lui forger une réputation et une expérience sans pareille.
C'était tout ce qu'on savait vraiment de lui, dans cette ville dont les péripéties n'étaient jamais conventionnelles. Monsieur Boid ? Le capitaine, vous voulez dire. C'était tout, sa vie restait cloîtrée derrière les traits fermes de son visage, pendant qu'il connaissait les déboires quotidiens de tout ceux qu'il côtoyait.
Est-ce qu'il le vivait mal ? Il ne faisait que servir un peuple bien loquace, et s'il préférait ne pas l'être, et bien il se complaisait dans son professionnalisme.
C'était une bonne chose. Au moins, personne n'aurait à savoir que là où aucune suspicion ne pouvait imaginer quelque chose dormir, une partie de lui s'était brisée lamentablement, en quelques mots, en une phrase, en un éclat de voix égayé dans une monotonie qui pouvait parfois l'exaspérer.
Son bras droit, son colocataire, le lieutenant du LSPD, allait se marier à l'église, sous les yeux de toute la ville. Et des siens. Il avait même dit qu'il serait son témoin, s'il le souhaitait.
Le capitaine n'avait pas pu contenir, pendant des secondes si éphémères et pourtant ô combien précieuses pour lui, une sourde peine. Son pauvre monde avait chaviré, les néons translucides de la nuit transperçant le pare-brise de la voiture de patrouille comme de simples mots avaient transpercé l'équilibre endormi au fond de son âme, tout lui avait semblé flou, pour ne laisser qu'un écho de plus en plus difforme étouffer ses pensées.
C'était pourtant une si belle journée. C'était pourtant une si belle époque.
« On va se marier avec Vanessa j'ai fait ma demande hier ! »
Quoi ?
Il pleut, là ?
C'était pourtant clair que Francis Kuck, la pipelette du LSPD, parmi les voix les plus inaudibles de Los Santos, l'éternel suiveur – et emmerdeur – de son capitaine, était la personne préférée de Bill Boid, le froid, le digne, le respecté, l'impatient. Et qu'il allait se marier avec Vanessa, la douce, la dévouée, l'attentionnée. Mais pourquoi ?
Ils avaient toujours chahuté dans les micros de leurs téléphones ou dans les fréquences grésillantes des radios du LSPD, rarement l'un sans l'autre dans les moindres affaires, nouant une complicité dans le confort du temps passé dans les couloirs blancs du commissariat. Et si le capitaine avait souvent craché à Kuck qu'il ne savait rien faire et qu'il le rétrograderait au piteux rang de stagiaire au prochain écart, c'était sans doute comme ça que Boid exprimait ce que jamais il ne libèrerait de vive voix. Il l'aimait plus qu'il ne pouvait l'imaginer.
Il l'aimait déjà plus que tous les autres membres de l'élite du LSPD. Plus que Pain de Mie, plus que Panis, plus que Lindsay et Kelly, plus que Jean, plus que Monier, plus que Michael, et c'était largement remarquable. Boid était un grand professionnel, le favoritisme n'était pas de son ressort mais c'était toujours Kuck sur le siège passager de la voiture.
Et il l'aimait comme il aimait son métier, avec un sensible dévouement et une fidélité qu'il n'avait jamais remise en cause. Même si tout se fardait dans le silence, et qu'il n'avait jamais eu le courage de quitter la pudeur de leurs uniformes, le capitaine n'avait personne d'autre sur la conscience qu'un homme particulier, à la queue de cheval ébène et la voix fluette, presque efféminée, dans un ton toujours las, tombant. De toute manière, qui saurait que l'un des membres les plus haut gradés du LSPD n'était pas dans le bord que l'on pensait ? Et qui voudrait d'un policier qui ne lâchait son uniforme que tous les trente-six du mois, qui préférait la justice à sa propre vie, et qui avait le fond d'écran le plus homosexuel de tous les temps...
Non, Boid n'avait rien fait d'autre après avoir appris la nouvelle. Il n'avait rien fait d'autre que faire de l'attente du feu rouge un instant pour évacuer une déception, la désillusion de sa vie, alors que Kuck gardait encore son sourire béat, néanmoins craquelé par la réaction qu'il cueillait. Rien d'autre que renifler, sentir une dernière fois qu'ils étaient deux et que personne ne pourrait les séparer.
« Vous êtes pas heureux pour moi mon capitaine ? »
Mais si, ce sont des larmes de joie...
Et puis quoi ? Et puis rien. Le capitaine Boid avait essuyé le chagrin qui s'amoncelait, il n'avait même pas eu le temps de digérer la nouvelle qu'ils avaient été pris en otage par des Families, et à la fin de la journée, tout était rentré dans l'ordre. Les lueurs de l'aube gardaient le même doux éclat zébrant les vitres des gratte-ciels. Si rien ne s'ébruitait, si tout restait sous son stricte contrôle, alors il n'avait pas à s'inquiéter. M'enfin, le commissariat avait tout de même perdu deux hélicoptères, une Z-flash, et il venait de perdre son colocataire. Seulement, il savait dans un éclair pragmatique, qu'aucune de ses oppositions n'iraient trouver leur but. Il tenait trop à son bonheur pour espérer saboter quoi que ce soit, de toute manière. Il ne se pardonnerait pas de tout anéantir, lui qui se dévouait tant pour l'ordre et la paix. Puis, c'était une amitié de longue date qu'il se tâchait de conserver.
Il n'avait pas cédé même lorsque quelques jours plus tôt, ils s'étaient tous les deux rendus à l'église pour discuter d'un différend naissant. Assez ridicule au fond, le capitaine avait murmuré difficilement que le départ de Kuck de leur grande villa était un événement compliqué. Le Pasteur, d'une voix à la naïveté redondante, n'avait fait que parler en compromis et en possibilités de colocation. Habiter avec un couple ? Se contenter seulement de la compagnie du iench ? Et puis quoi encore... il allait finir avec Vanessa sous son toit alors qu'il voulait plus que tout qu'elle aille loin, très loin de Kuck et lui.
De toute manière, il n'accordait pas grand crédit au Pasteur, malgré toute sa bonne volonté et la gentillesse de l'homme. L'homosexualité n'était pas la bienvenue dans la maison de Dieu.
Une poignée de jours s'étaient écoulés jusqu'aux élections municipales de Los Santos. Et contre toute attente, ce n'était pas le modeste Donatien de Montazac à qui la ville avait décidé de confier les clés, mais un chien. Oui, le chien du LSPD, l'inspecteur iench, le seul, le fameux, la coqueluche du commissariat, l'ami des citoyens. Et lors de son premier discours en tant que maire, il avait décidé de promouvoir Kuck au rang de commissaire. La hiérarchie se retrouvait bousculée, et le capitaine n'avait pu concevoir qu'une simple boule de poil – et malgré tout le respect qu'il avait pour le chien – décide d'inverser les rôles.
Il avait un peu pleuré, oui, et boudé très longtemps dans la neige éphémère du vignoble de Montazac. Complètement dépassé par les événements, emporté par les sentiments... devenu fragile en si peu de temps ! C'était là qu'il se rendait compte qu'il n'avait plus aucune autorité, plus aucun contrôle sur le monde autour de lui, habitué aux concessions qu'il devait faire pour le bonheur de ses pairs... il avait fini piétiné, réduit, humilié, par ses propres collègues. Il avait perdu tout l'honneur d'être capitaine, et tout l'équilibre formel entre son.. commissaire et lui.
Le iench l'a réhaussé au même poste peu de temps après son élection, et après cet épisode chaotique pour le LSPD où ils avaient dû gérer le braquage d'une Pacific sans lui. C'était du passé. Nouvelle concession qu'il devait faire : oublier, oublier, oublier, sa propre tristesse, son propre spleen, les trahisons pour l'amour et le dévouement qu'il portait à son métier et ses collègues.
C'était quand il avait vu les affaires de Kuck entassées dans des grands cartons de déménagement qu'il avait compris que la future femme du commissaire avait refusé leur proposition de « couple à quatre. » Avec elle, Kuck, lui et le maire. Certainement car elle avait compris pour son co-commissaire et lui.
Par conséquent, il ne restait plus beaucoup de temps avant que sa seule compagnie dans une maison trop grande pour un seul homme ne soit que le reflet chatoyant d'une piscine dans la clarté du soleil de la côte-ouest, et sa cafetière. S'il voulait s'enliser encore plus dans ses insomnies existentielles. Et c'était là, en rentrant après une fin de service houleuse, qu'il avait réalisé combien il avait méprisé l'homme derrière l'uniforme du lieutenant Kuck. Parce que rien ne sonnait plus faux à ses yeux que de l'appeler commissaire – bien qu'à la radio, il lui était fort plaisant d'avoir à l'interpeller d'un « mon coco » , c'était le signe d'un changement majeur, qu'ils ne seraient plus le capitaine Boid et son dévoué lieutenant Kuck, qu'entre deux délits de fuite et un convoi de fonds ils ne pourront plus jamais être Bill et Francis, une attraction bénine et des allusions trahies par la pudeur et la timidité. C'était une trahison de la part de Kuck, de le laisser là, tout seul dans le seul endroit où la justice ne les rattrapait pas, où ils étaient libres d'un flirt inavoué, eux deux, leurs caleçons léopard et la clarté des ondulations de l'eau.
Et pourtant.. et pourtant il pensait que malgré les tons haussés, malgré ces langues liées à n'en plus voir l'issue, ils s'appartenaient... un peu. C'était un grand mot pour deux policiers aussi fiers. Trop grand mot pour le capitaine. Il n'avait pas voulu que Kuck prenne trop de place dans sa vie, que leurs carrières partent en poussière comme sa réputation. Avec Weazel News constamment dans les bottes du LSPD, ils ne pourraient rien se permettre.
Et pour définitivement les enterrer, Kuck se mariait. Ça tournait en boucle dans la tête de Bill Boid, à en faire rêvasser l'ex-capitaine – il le resterait toujours pour ses citoyens – de Los Santos. Il s'était réfugié dans le travail pour ne pas laisser paraître à la face du monde la dure réalité de ce qu'il avait à contrecoeur laissé filer entre ses doigts, pour que cette ville dont chaque recoin avait été foulé par ses pas autoritaires soit la plus agréable et vivante possible. Il cachait derrière les verres teintés de ses lunettes un nerveux froncement de sourcil, les grésillements de sa radio le mettaient à cran rien qu'à l'idée d'anticiper que c'était Kuck et sa voix fluette qui allaient encore plus ravager son esprit, et il avait eu trop de mal à promouvoir ses soldats, à faire monter Panis au rang de sergent malgré l'excellent travail qu'il avait fourni pour eux, comme paralysé par la possibilité d'avoir un jour à appeler le marseillais « lieutenant Panis. » Kuck resterait toujours son lieutenant. Peut-être le meilleur lieutenant qu'il ait pu avoir à son bras. Même si Panis était un brave homme, qu'il n'hésitait jamais à se jeter à l'eau, et qu'il était tout de même largement plus charismatique et bon collègue que Kuck, il y avait tout cet attachement sentimental, les années et l'expérience alors que l'élite actuelle du LSPD n'avait même pas encore les pieds dans les terres colorées de Los Santos.
Ils partageaient tant de souvenirs, d'anecdotes, de disputes, de fou rires, de malentendus et de camaraderie parfois finement séparée d'une ambiguïté sentimentale. « Vous êtes toujours le meilleur capitaine, ça changera jamais. » « Vous êtes le meilleur lieutenant du LSPD. » Combien de fois se l'étaient-ils dits avec un malaise à peine dissimulé ? Un lieutenant et un capitaine, c'était à travers ces deux postes qu'ils avaient fini par en arriver là. À avoir mal du mariage de son collègue le plus proche, à apercevoir du dépit au fond des yeux du commissaire dans le reflet du rétroviseur.
À tressauter sa jambe gauche sur le banc du vestiaire du commissariat, sursautant au moindre éclat de voix crachotant dans les fréquences de la radio. Fin de service pour tout le monde, chaque citoyen de Los Santos attendu à l'église pour célébrer l'union entre Miguel et Kim des Vagos et Vanessa et Kuck. Francis Kuck. Ce dernier n'avait toujours pas annoncé la fin de son service – il arriverait sans le moindre doute en retard sous la voûte gothique de la bâtisse sacrée, et Boid commençait à silencieusement s'en inquiéter, tout comme personne n'était venu le chercher en voyant qu'il ne se rendait pas au point de rendez-vous, tout comme personne n'avait demandé la raison du mutisme très inhabituel de Kuck. Les possibilités fusaient dans son esprit malmené en permanence depuis une poignée de jours : avait-il éteint sa radio ? s'était-il trompé de fréquence ? et pourquoi c'était avec Vanessa qu'il devait sceller son destin à tout jamais, alors qu'ils ne se connaissaient que depuis quelques jours, et qu'eux se chahutaient dessus dans la camaraderie la plus trouble depuis une éternité ?
L'injustice retournait son estomac, la fin d'une amitié tailladait sa fierté de capitaine. Dans ce vestiaire aux casiers argentés près de son bureau, ce n'était plus le capitaine en ces lieux mais un homme dont la seule force était celle qui nourrissait l'impuissance de voir Kuck s'en aller très, trop loin de lui, même sur le cuir brûlant des sièges de la voiture de patrouille, même s'ils étaient toujours côte-à-côte dans la salle de meeting, qu'au fond, il n'y avait rien d'autre qu'un mariage..? Mais c'est pas pareil, il l'avait dit au Pasteur.
Il n'allait pas se rendre à l'église, même en tant que témoin, même en tant que banal convive, même en tant que capitaine. Plutôt être lâche qu'être faux. Dehors, les rues haletaient de l'heureux événement, et pourtant autour du commissariat de Los Santos, le silence écrivait sur les murs des bâtiments alentours un désarroi comme nul autre. Le soleil s'était évanoui depuis bien longtemps sur la ville, l'obscurité effacée par les lampadaires dorés laissant planer un vent léger aux rares bourrasques sonores, comme si même les souffles du ciel partageaient le mal-être du capitaine. Le temps s'était arrêté au LSPD.
Cependant, le silence du hall, des escaliers de l'entrée, des portes battantes, disparut dans un froissement électronique bien particulier. Pas la peine de croire à une moindre apparition paranormale, ni de penser que c'était les néons du commissariat qui peinaient à maintenir l'éclairage vif de la cage d'escalier, car juste après, une voix s'éleva.
— Co-commissaire Kuck, fin de serviiice !
Le capitaine ne s'était pas tétanisé, mais il n'avait pas bondi non plus. Ses yeux seulement avaient vivement fait de la porte du vestiaire un intérêt immense. La radio cramponnée à son épaule avait bien reçu le message, alors Kuck le trouverait bien vite.
Mais il avait tellement eu à penser au moment où ils seraient seuls avant la cérémonie qu'il en avait oublié ses mots. Trop pensif, dévasté d'imaginer Vanessa dans son enveloppe de pureté, entière face à Francis, deux annulaires liés du même ornement sacré et une page tournée à jamais. Celle où Boid aurait pu éviter toute sa tourmente. Cette femme à la douce chevelure d'ambre venait d'anéantir le petit fragment nourri d'espoir qui dévouait son coeur au frivole Kuck.
Ce dernier ne mit pas longtemps d'ailleurs avant de trouver son capitaine dans le vestiaire, sûrement interloqué par l'écho de sa propre voix dans une pièce alentour. Il était encore dans son accoutrement de tous les jours, sa chemise bleu de minuit et ses épaulettes noires, les mêmes lunettes fumées sur ses yeux, et toujours, toujours sa queue de cheval et sa moustache en guidon qu'il prenait souvent soin de recourber vers le haut. Il n'était pas particulièrement beau, ni obstinément soucieux de son apparence, mais Kuck avait ce tempérament attendrissant, cette manière de prendre en compte chaque vie dans leurs tracas les plus superficiels, de regarder le ciel et d'en commenter le moindre nuage, de faire d'une banalité un sujet passionnant. Et s'il pouvait souvent être tête en l'air à en oublier le van des Families qu'ils étaient en train de poursuivre avec acharnement, c'était reposant de s'arrêter de temps en temps, regarder la vie autour d'eux, celle de ceux qu'ils ne connaissaient que pour leurs délits, sous le soleil de la côte ouest. Et de tout ça Boid semblait s'être entiché.
— Ah bah vous voilà mon capitaine ! Je vous ai cherché partout ! le co-commissaire lança dans la foulée, haussant les épaules et les bras dans une étrange expression de stupeur ; il avait l'air fatigué de la journée.
— Vous êtes pas parti vous marier vous ? le capitaine répondit de but-en-blanc, sa voix grave fondue en un murmure désemparé.
Le capitaine fronça légèrement les sourcils quand quelques secondes s'écoulèrent dans un silence lourd, seulement perturbé par le froissement léger de la chemise de Kuck, qui avait levé le bras pour gratter sa nuque. Il n'avait pas relevé le regard une seule fois pour confronter son collègue, renfermé, à suivre les quadrillages fins du carrelage au sol. Il devait annoncer à Kuck qu'il ne viendrait pas, et en tête lui revenait cette plainte, ce « personne n'est heureux pour moi » qu'il avait gémi et qui l'avait lui-même peiné. Il ne voulait pas lui mettre sur la conscience son absence, peut-être était-ce égoïste de sa part d'errer partout à Los Santos sans faire le moindre détour par l'église, mais il était certain : ce mariage se déroulerait bien mieux s'il n'était pas là.
— J'allais pas y aller sans mon témoin quand même mon capitaine...
Kuck sembla réprimer un souffle amusé. Comme si c'était normal, évident, qu'il emporterait Boid avec lui à l'église.
— Le iench est déjà là-bas.
Pour une fois qu'il donnait autre chose que de la drogue ou des chocolats chauds, sacré iench. C'était sûrement plus symbolique et prestigieux si c'était lui qui amenait les alliances sous l'autel, le maire, la plus haute tête du LSPD, un fidèle compagnon à Kuck et une patte qui n'était pas lourde de jalousie et de chagrin. Bien sûr qu'il saurait meubler son absence auprès des mariés avec brio, le capitaine n'en doutait pas.
Enfin... il n'avait pas pu trouver le iench aujourd'hui, et par conséquent il n'avait pas les précieuses alliances avec lui. Et c'était problématique puisque Boid supposait que le maire était déjà aux côtés du Pasteur en train de discutailler sur leurs vies respectives.
— Mais c'est à vous d'apporter les alliances mon capitaine... qu'est-ce qu'il vous arrive d'un coup ?
Voilà quelque chose qui, paradoxalement, avait le don de le mettre dans deux états bien distincts : il était exaspéré et touché à la fois. Kuck avait toujours l'air sincère quand il s'inquiétait pour quelqu'un, sa voix s'ôtait de sa monotonie pour couvrir des octaves plus hautes encore que celles qu'il couvrait déjà tous les jours. C'était sûrement pour cette raison que Boid se sentait vibrer d'attachement, il y avait tant d'innocence, presque une pureté infantile, dans ce timbre de voix, dans cette manière de parler, d'aborder les sentiments, de s'ouvrir à des confessions dont il ne prenait pas compte de la gravité. Tant de personnes le trouvaient insupportable pour son ton plat, son allure traînante et sa presque dépendance aux ordres de Boid, mais c'était une fois qu'on passait à une occasion de découvrir quelqu'un de particulièrement intéressé par la vie, que tous les défauts ne devenaient que détails.
Kuck avait enlevé ses lunettes. Les branches fines avaient claqué contre leurs extrémités et elles s'étaient retrouvées dans une poche, peu importe. Le commissaire n'avait toujours pas osé hausser le regard, mais il le voyait entamer un léger pas pour se rapprocher. Certainement pour prendre place à ses côtés, se complaire au silence jusqu'à ce que le courage vienne à son capitaine de prononcer les mots qui lui feraient sans doute mal.
Mais Boid relativisait dans un raisonnement erroné : s'il n'était qu'un témoin, alors il n'était pas si important. Et pourtant, il y aurait pu avoir l'officier Pain de Mie à sa place, ou même Lindsay et Kelly, ou n'importe quel autre membre du LSPD avec lequel Kuck partageait un lien plus ou moins fort. Il aurait pu n'avoir qu'une place sur un banc pour lui, ne jamais avoir à toucher deux anneaux d'or qui ne lui appartiendraient jamais, ne rien signifier dans ce qui était probablement un des événements majeurs de la vie du commissaire. Mais si ce n'était pas la main de Kuck qu'il avait dans le creux de la sienne, mais les deux alliances, alors plus rien n'avait d'importance.
Oui.. il n'aurait jamais souhaité tant il y a une époque où son lieutenant n'avait pas rencontré Vanessa. Rien de toutes ces moindres choses à côté desquelles il était passé n'auraient vieilli en un condensé mélancolique, sa fierté n'aurait jamais chuté aussi bas.
— Je peux pas mon co-co', il annonça finalement, levant légèrement le regard pour tomber sur les chaussures de Kuck.
Et s'il osait lui demander pourquoi, il lui adresserait un regard noir. Parce qu'il savait, parce qu'il l'avait observé de trop nombreuses fois dans le reflet du rétroviseur avec une pointe de déception, parce que toute cette peine ne pouvait avoir aucun autre lien qu'avec ce mariage précipité.
Après avoir longuement soufflé, puis vu Kuck reculer jusqu'à s'appuyer sur le casier d'en face, il glissa une main dans sa poche pour y trouver un écrin bleu marine, habillé d'un velours luxueux. À l'intérieur sommeillaient deux bagues déposées sur un coussin de soie. On avait rarement confié aussi précieux au capitaine, si l'on mettait de côté les armes illégales, l'argent et les hélicoptères du LSPD. En tous cas, pour Boid la notion d'estime était trouble. Certes, c'était un symbole fort d'une union importante, mais c'était aussi les petites babioles qui éloignaient Kuck de lui. Et il arrivait à se demander comment avait-il pu les conserver intactes aussi longtemps alors que plus les jours s'étaient enchaînés, plus il avait eu de mal à supporter le changement. Il aurait pu les détruire, les perdre, tout remettre en cause sur une maladresse qu'il n'avait pas et s'innocenter dans le blanc éclatant de ses gants, mais encore, toujours, le bonheur de tout le monde passait avant le sien. Il n'était que le commissaire.
— Ce serait vraiment triste que vous ne veniez pas à mon mariage...
Sur un ton mielleux, triste. Boid n'allait pas céder, malgré tout ce que Kuck pourrait dire. Il n'arrivait plus à s'imaginer auprès du Pasteur célébrer ce qu'il n'avait jamais voulu voir se produire.
Alors il resta impassible, respirant lourdement pour ne pas se sentir faiblir. Au fond du capitaine, les émotions s'entassaient, encore et encore, toujours plus forts, toujours plus douloureux, comme s'il se détruisait par ses propres émois. Il aurait pu affronter Kuck et tenir cette discussion sans demander au silence de le protéger pour quelques instants, s'il avait su partager sa peine avec une épaule réconfortante, ne pas tout laisser s'agglutiner en ayant la tête uniquement au travail.
— Vous devriez vous préoccuper de choses plus importantes. Vous allez finir par arriver en retard à votre propre mariage, Kuck, il conseilla finalement, gardant sa voix autoritaire.
— Mais vous êtes important mon capitaine, vous êtes plus important que tout le monde. Vous ne le saviez pas ?
Et comment le savoir s'il se mariait ? Toute cette notion d'importance devenait futile, dérisoire.
Cependant, l'entendre dit de vive voix ne le laissait pas complètement stoïque. C'était loin des « Vous êtes le meilleur capitaine » mais il semblait que c'était plus personnel, encore plus sincère. Et la voix qu'il avait prise pour lui répondre s'était muée en un éclat fragile, délicat, comme si les mots risqués qui lui avaient échappés comptaient à ses yeux seulement pour les sentiments qu'ils transparaissaient avec pudeur. Cette pudeur-là, à eux deux, qui pourtant n'avait jamais su être assez forte pour réprimer l'attachement qu'ils éprouvaient.
— Hm.. Vanessa. Elle compte plus. C'est avec elle que vous vous mariez co-commissaire, la réalité rattrapa le capitaine dans un murmure de dépit.
Et pour sûr qu'ils s'aimaient, c'était indéniable. Peut-être bien que c'était ridicule de se marier après quelques jours à se connaître, mais ça voulait sûrement dire aussi qu'ils s'aimaient assez fort pour aller aussi loin en si peu de temps.
— Je sais mon capitaine. Mais vous êtes important, vous comptez autant qu'elle.
Merde, alors ils s'aimaient vraiment. Mais Vanessa et Kuck aussi s'aimaient vraiment. Et c'était lui qui se retrouvait seul.
Boid n'en voyait toujours pas la finalité. S'il se mariait dans moins de dix minutes et qu'il venait lui avouer à demi-mot qu'il avait autant d'importance que Vanessa, pourquoi ? Pourquoi Kuck avait-il attendu le dernier moment pour l'asphyxier d'un espoir vain ? Voulait-il vraiment qu'ils ne puissent plus se regarder dans les yeux les jours qui suivront ? Se dire qu'au moindre instant où ils seraient seuls, ils auraient en tête la mort d'une relation qui n'avait jamais fleuri ?
Le capitaine baissa la tête, vaincu, affaibli. Son lieutenant – il le resterait toujours, peu importe son grade – lui mettait le cœur en miettes ce soir. Après l'avoir trahi en quittant leur maison, il arrivait bredouille au commissariat pour lui avouer qu'il était aussi grand que Vanessa dans sa vie. Au final, Boid l'avait toujours su, deviné, qu'il n'était pas qu'un simple capitaine aux yeux de Kuck.. mais tout le pragmatisme d'une parole libérée se formait en un constat clair, déchirant : il était passé à côté de sa chance, de leur chance d'être leur seule importance.
Et c'était quand tout était trop tard, que Kuck venait lui dire qu'il l'aimait aussi.
À travers ses lunettes, l'humidité s'amoncelait dans les prunelles douce-amères du capitaine Boid.
— Vous ne pouvez pas vous partager entre deux personnes Kuck, c'est puéril et très bas.
Bas comme sa fierté. Qui était le plus sensible au final, entre un co-commissaire tête en l'air au tempérament léger et naïf, et un capitaine qui s'était caché interminablement sous le poids de son travail pour fuir la responsabilité de ses sentiments ?
Pas envie de le savoir, pas envie de se rabaisser alors qu'il était apprécié de la ville qu'il protégeait. En l'espace de cet instant, il aurait presque oublié qu'il était le commissaire du LSPD, qu'il avait un poids, une importance toute particulière pour Los Santos, seulement pour une histoire de sentiments. Mais c'était Kuck, c'était son colocataire, c'était son lieutenant, son co-commissaire, son collègue, son meilleur ami, un morceau de lui envolé dans les bras d'une autre personne. Il était trop important pour lui.
Il était important au point de le laisser partir, de n'avoir aucun mot à dire, de subir le silence derrière lequel il s'était trop longtemps réfugié. Il restera adulte pour cette fois, il ne demandera pas à Kuck de déserter l'église et Vanessa, il ne lui laissera pas paraître qu'un voile entier de culpabilité. Si c'était elle qu'il avait choisi, alors elle le resterait et leurs travers se retrouveraient condamnés pour toute la vie, ou du moins tout le temps où ces anneaux orneront les deux doigts.
— Je sais, j'ai fait mon choix, et je me marierai ce soir sans faute, Kuck rappela encore de sa petite voix. Mais même si j'ai une bague au doigt et une femme, vous aurez toujours une place dans mon cœur mon capitaine...
Boid allait sincèrement se mettre à pleurer comme une madeleine au milieu des casiers du commissariat. Parce que le cœur, parce que Kuck, parce que toujours cette voix qui en allant monter trop haut l'éclatait en des milliers de larmes. Il avait parlé de cœur, parlé au futur, déposé le souvenir de son capitaine dans sa grande boîte à sentiments, définitivement tiré un trait. Il avait dit qu'il l'aimait, mais il avait aussi dit que maintenant il était trop tard. Et tout ce qui pouvait le conforter, c'était que Kuck ne l'oubliait pas. Qu'ils s'aimaient, peu importe le mariage et la pudeur, que pour un aussi grand cœur Kuck lui en confiait une partie, et que le reste ne lui reviendrait jamais. Jamais. Jamais...
C'était ce « jamais » qui martelait son crâne d'un écho déchirant qui fit tomber une larme d'un cil frêle, explosant dans un éclat invisible sur le sol carrelé, cette larme qui avait poussé le capitaine à serrer l'écrin dans sa main, et se lever. Et enfin, il rencontra pour un instant les yeux de Kuck. Ils étaient doux, ils étaient tristes, ils étaient tendres. Comme Bill Boid aurait voulu qu'il le regarde quand ils frôlaient l'amour. Ce soir, ça ne rimait à rien.
Il s'avança sur un pas hésitant, les semelles rigides de ses chaussures heurtant dans un bruit mat le carrelage. Le temps se tassait sous ses pas, pourtant si peu nombreux, à peine trois ou quatre pour atteindre Kuck qui n'avait esquissé aucun mouvement pour répliquer à ceux de son capitaine. Non, il était juste là, adossé contre un casier, toujours ses mains sur sa ceinture, ce même regard douloureux, ce même silence de plomb. Ce silence qui aurait voulu que l'importance fleurisse en des mots plus nets.
Mais à la place, la pudeur devint évanescente le temps de quelques secondes, quand le capitaine saisit la main droite de son lieutenant. Pas pour la serrer, pas pour y déceler une moindre blessure ni imperfection, pour y glisser la petite boîte bleue – et pourtant au rôle crucial, et lui demander d'en prendre soin. La main de Kuck paraissait légère déposée sur celle de Boid, dont le gant blanc faisait ressortir une certaine pureté à son acte. Elle était entièrement offerte, coopératrice, elle resterait tout le temps qu'il le faudra dans la main fébrile du capitaine.
Il enveloppa les longs doigts de Kuck autour de l'écrin, y recouvrant les siens également pour une trop courte durée, se laissant le droit de croire juste maintenant, et plus jamais, que ces bagues étaient les leurs.
Et quand la réalité le rattrapa et que des larmes vinrent une nouvelle fois troubler sa vue, Boid n'y vit d'autre issue que la porte battante. Il voulait s'échapper, même si serrer délicatement les mains de Kuck l'éloignait paradoxalement du chagrin, il ne voudrait pas que son lieutenant l'aperçoive dans de telles dispositions, et que son putain de souci de savoir que tout allait bien ne vienne pas l'achever. Même si Kuck devait certainement savoir qu'on ne consolerait pas le capitaine avant un long moment. C'est rien, c'est le deuil de quelque chose qui n'avait jamais existé.
Boid lâcha les mains de Kuck, lui laissant ses bagues, renonçant pour de bon à être son témoin. Pain de Mie fera l'affaire, il en était convaincu. Il voulut partir, lui tourner le dos, pour la symbolique, pour lui souhaiter un bon vent, lui dire qu'il ne reviendra pas et qu'il ne le verra pas passer la bague au doigt de Vanessa, mais ses pas étaient d'une lenteur presque suspecte. Et de l'autre côté, Kuck avait saisi une dernière, toute dernière occasion.
Le lieutenant avait pour une fois trépassé l'autorité qu'il devait dispenser face à son capitaine, bravé le malaise des contacts physiques, signé le dernier éclair d'une relation fantôme d'un mouvement vif, impensable pour eux ? Parce qu'il n'avait pas lâché la main de Boid, il l'avait même ramenée contre lui alors que sans même prendre en compte ses lunettes, sans demander un dernier regard ou une simple permission silencieuse, il échouait ses lèvres aux siennes. Naufrage.
Et pourtant Boid ne pleura pas quand il ferma les yeux à son tour. C'était la première et la dernière fois qu'il avait le droit d'y croire, de penser que c'était vrai, que s'ils se lâchaient, ils se reviendraient la seconde d'après. C'était sûrement trop nocif pour lui d'osciller entre l'espoir et la désillusion. C'était sûrement trop tard pour s'embrasser, mais à cet instant rien ne lui parut plus absurde que l'idée d'être adulte. Tant pis pour Vanessa pour ces quelques secondes précieuses que Kuck lui donnait, tant pis pour l'importance, tant pis pour tout. Tant pis même si Weazel News et son insupportable Kenneth Manbrock débarquaient dans le plus grand des miracles dans les couloirs du commissariat.
Même. Il s'accrocha un peu à Kuck, sa chemise froissée sous la force de ses doigts, alors qu'une main courait sur sa nuque et la naissance de ses cheveux, et qu'un pouce épousait l'angle de sa mâchoire. Pour son lieutenant, tout paraissait si simple : refaire le monde avec quiconque, avouer des sentiments, embrasser son capitaine avant d'embrasser Vanessa. Peut-être que tout aurait été différent s'il n'avait pas étendu son autorité en dehors du commissariat, empêché Kuck de venir le chercher avant qu'il ne soit trop tard et que le baiser qu'ils échangeaient ne soit pas celui d'un adieu mais bien d'un début.
Il était son amant pour quelques secondes déjà écoulées, et une opportunité gâchée pour le reste des jours qui suivraient.
Aucun d'eux n'avaient l'air de vouloir chercher un peu d'oxygène ni d'ouvrir les yeux pour confirmer la réalité, mais s'il y avait bien une chose qui les rattraperaient, c'était l'église.
Alors Kuck pressa une dernière fois ses lèvres contre les siennes, et Boid frémit une dernière fois, avant la fin. La fin de quoi ? La fin d'un baiser qui aurait dû exister plus longtemps que la vie, la fin de Francis et Bill, un duo qui ne s'aimait que par des échos discrets. Le capitaine voulut tenir une dernière fois la main de son lieutenant, mais une fois passées les portes du vestiaire et celle du couloir, il n'y eut que des larmes muettes et un dernier regard tendre derrière des lunettes rondes.
Kuck disparaissait derrière les marches du commissariat.
Boid claquait la dernière porte qui le séparait du parking des employés du commissariat, ne retenant plus rien, le chagrin, le dépit, les larmes, les battements effrénés de son cœur qui manquaient déjà ceux de son lieutenant.
La lune était belle dehors, comme les étoiles, comme l'éclat perdu entre les lampadaires et celles de astres luisant sur la carrosserie d'une des voitures aux lueurs rose du LSPD. Une belle soirée pour se marier, sans doute.
Mais lui, il n'allait que faire des tours en ville, la vue brouillée par les larmes, les repères effacés dans cette ville qu'il connaissait pourtant par cœur. Il avait tout oublié parce qu'il y avait Kuck partout dans son cœur et ses pensées, ce soir. À se demander si Bill Boid n'était empli que de Francis Kuck, s'il lui avait volé sa silhouette et sa sensibilité.
Personne ne l'avait jamais vu comme ça.
Enfin si, deux personnes.
Kuck bien évidemment... et un autre homme qu'il appréciait beaucoup malgré l'alcool qu'il empestait et parfois, sa sympathie excessive.
Il n'était pas sûr qu'il répondrait à son appel, il n'était même pas sûr de pouvoir le trouver autre part qu'à l'église, mais s'il avait eu espoir de croire en Kuck et lui pour ce soir, alors il pouvait croire en tout.
Même que son cher ami n'était pas ivre mort dans un coin de Los Santos. Une esquisse fleurit entre les larmes.
— Marius ?
