Chapter Text
24 janvier 1893
Cher Holmes,
Que m'arrive-t-il ? Je ne sais pourquoi j'ai soudainement ressenti le besoin de vous écrire, mon cher ami, alors que je sais pertinemment que vous ne sauriez me répondre, là où vous êtes. Si vous étiez avec moi, vous m'auriez expliqué comment de petits détails dans mon attitude démentissaient mon affirmation précédente. Et vous auriez eu raison. Je sais parfaitement pourquoi j'en ai tant besoin.
Bon Dieu, Holmes, je suis fatigué. Je n'ai plus la force de continuer. Mary m'a quitté, il y a quelques semaines à peine. La fièvre l'a emportée loin de moi en novembre dernier et je me sens seul, si seul... Ma femme me manque, et mon meilleur ami également. Ne croyez pas que je vous ai oublié, mon cher Holmes, loin de là, même après tous ces mois écoulés. Disons plutôt que je me suis fait une raison : vous ne reviendrez pas ni l'un ni l'autre.
Mais il semblerait qu'avec la mort de ma tendre épouse, la souffrance que m'a causée votre disparition s'est ravivée. Une fois encore, je réalisai que je ne puis me résoudre à ne pas vous dire au revoir. Votre fin fut si brutale et inattendue, contrairement à ma Mary à qui j'ai au moins pu faire mes adieux... Voilà pourquoi je vous écris cette lettre, Holmes. Pour vous dire adieu comme je n'ai pu le faire. Je l'aurais fait bien plus tôt si j'avais été en l'état, cependant, à ma grande honte, j'ai noyé la solitude de ces dernières semaines dans l'alcool. Je repris le contrôle de ma vie uniquement en pensant à la tristesse qu'aurait ressenti Mary si elle m'avait vu ainsi, sombrant comme mon père et mon frère, succombant à cette faiblesse que j'avais méprisée, alors même que j'avais juré de ne pas finir comme eux. Et bien sûr, j'ai pensé à vous aussi, Holmes, et au sourire ironique que vous m'auriez probablement adressé en m'observant chercher du réconfort dans la boisson après tant d'années à vous reprocher votre propre besoin de combler un vide...
L'ironie, vous l'auriez appréciée, bien sûr, mais je sais également que vous auriez su trouver les mots pour apaiser, ne serait-ce qu'un moment, ma douleur. Vous n'êtes pas aussi dépouillé d'empathie et de compassion que les gens qui prétendent vous connaître le pensent. Mais c'est ma faute s'ils le croient, je suppose. J'ai passé tellement de temps à dépeindre mon collègue, l'homme qui me fascinait par son esprit logique et analytique, son attitude froide et détachée, que j'en ai oublié de parler de mon ami, celui qui me soutenait à sa façon dans les moments difficiles, celui qui m'emmenait sur le terrain pour me faire oublier ma peine, celui qui me jouait du violon pour m'endormir, celui qui m'a tout offert : une amitié, un toit, une échappatoire et même, indirectement, une épouse et un travail. Ce qui m'attriste le plus n'est pas ce que les gens pensent ; je sais, après tout, que vous n'accordiez que peu d'importance à ce que les gens pensent, particulièrement pour ce sujet-là. Non, ce qui me cause le plus de peine, c'est que ces récits sont tout qui me reste de vous, et qu'ils ne décrivent même pas la partie de vous qui me manque le plus. Je n'ai plus que mes souvenirs pour l'honorer et une fois que je serai mort, l'homme qui restera dans les mémoires ne sera pas Sherlock Holmes. Pas tout à fait.
Je ne saurais dire si vous écrire cette lettre m'aura fait du bien ; il semble qu'elle m'ait autant soulagé qu'affligé. Je la clos avec l'impression qu'elle m'aura en tout cas fait réfléchir. Je ne sais si c'est une bonne chose. Mais je n'ai pas encore fait ce pour quoi je l'avais commencée.
Au revoir, mon ami. Sachez que vous me manquerez toujours. Je suis, croyez-le,
Très sincèrement vôtre,
John Watson
