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Français
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Published:
2021-10-10
Words:
6,533
Chapters:
1/1
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2
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9

Entre les mondes

Summary:

Qu'arrive-t-il aux personnes qui tombent dans des failles spatio-temporelles ? Ces naufragés de la réalité disposent d'une seconde chance grâce à une agence bien particulière...

Work Text:

Devinette : qu'est-ce qui est rouge comme une tomate, qui souffle comme une forge, et qui avance à l'incroyable vitesse de deux à l'heure ?

Eh oui, c'est bien moi. Moi en train de courir après mon chien, plus précisément.

Bon, j'avoue que je me sous-estimais : je ne faisais peut-être pas du deux à l'heure, mais du quatre. En pente et avec le vent dans le dos, j'aurais probablement pu atteindre six. Mais là, la route était désespérément plate et le vent soufflait dans le mauvais sens, à savoir en plein dans ma face. Si on ajoutait à ça la pluie qui s'était chargée de me tremper jusqu'aux os et le fait qu'il commençait à faire nuit et que donc je n'y voyais plus grand chose, vous imaginez sans peine de quelle humeur j'étais.

- Pataud ! m'écriai-je pour la vingt-troisième fois très exactement. Reviens ici tout de suite !

Et pour la vingt-troisième fois, ce maudit chien fit la sourde oreille et continua à cavaler joyeusement, agitant la queue avec entrain. Un entrain qui me faisait bien défaut, à moi. Le clébard était en passe de me semer et je n'avais presque plus de force : mes poumons me brûlaient, j'avais une boule dans la gorge qui bloquait ma respiration et ne laissait plus passer qu'un maigre filet d'air, et un point de côté monstrueux me taraudait du côté droit.

Mais qu'est-ce qui lui prenait aussi, à ce maudit sac à puces ? C'était la première fois qu'il me faisait le coup de partir en courant comme ça ! D'habitude, il se contentait de trottiner tranquillement à mes côtés, s'arrêtant de temps à autres pour renifler tel poteau ou tel truc peu ragoûtant. Là, il avait filé comme une fusée, la truffe en avant, tout jetant un aboiement sonore derrière lui genre "À plus Zoé ! Tu peux toujours courir pour me rattraper !".

Et courir, c'était ce que je faisais.

Désespérément.

Loin devant moi, je vis Pataud tourner au coin de la rue, disparaître. J'accélérai, tout en pestant. La prochaine fois que je le promenais, j'allais attacher la laisse à mon poignet, et il pourrait toujours essayer de se faire la malle. Quoiqu'il serait capable de me traîner derrière lui en fonçant à toute vitesse version TGV...

Il cavalait toujours allègrement, le bougre, constatai-je lorsque j'atteignis le tournant. Je m'arrêtai une seconde pour souffler, le regrettai aussitôt en voyant la distance entre moi et ma cible augmenter.

- Atteeeennds ! lui criai-je.

Peut-être qu'il m'écouterait, au bout de la vingt-quatrième fois. Après tout, l'espoir faisait vivre.

Ma supplique n'eut aucun effet. La queue frétillante, mon chien continua à faire sa meilleure imitation d'un boulet de canon. Et moi celle d'une limace.

Je désespérais de le rattraper un jour, lorsque je le vis foncer dans une petite ruelle, qui, je le savais, se terminait en cul-de-sac. Ah ! Je le tenais ! Je déboulai à mon tour dans la ruelle, et...

Rien.

Personne. Il n'y avait pas un chat - et encore moins de chien.

Il avait disparu ? Comment diable était-ce possible ? Certes, il faisait sombre dans la ruelle, et Pataud était un labrador entièrement noir, mais quand même...

J'allumai la lampe de mon portable, m'en servis pour balayer les environs. Trottoir, détritus, murs tagués... Je m'avançai vers une poubelle abandonnée dans un coin pour vérifier derrière, au cas où Pataud aurait soudainement décidé de jouer à cache-cache. Seul un sac en plastique noir à-demi éventré m'accueillit.

J'allais m'en détourner lorsqu'une curieuse odeur de cannelle me parvint. D'où est-ce que ça sortait, ça ? L'odeur était vraiment très forte, comme si on m'avait envoyé une bouffée de parfum à la cannelle directement au visage. Intriguée, je fis un pas en avant...

... et je me retrouvai ailleurs.

Sans aucune sorte de transition, j'étais à présent dans un long couloir blanc, une lumière presque aveuglante émanant du plafond. Quoi ? Je me retournai, fus confrontée à un mur. Blanc, lui aussi. Et solide. Je poussai dessus des deux mains, sans m'expliquer pourquoi. Peut-être m'imaginai-je que le mur allait soudainement céder, et que derrière je retrouverai la ruelle dans laquelle je me trouvais quelques secondes plus tôt.

Lorsque rien ne se produisit, je contemplai de nouveau le couloir. Je n'en voyais pas le bout.

L'odeur de cannelle persistait, entêtante.

Mais qu'est-ce que...

- Pataud ? tentai-je.

Ma voix craqua sur la seconde syllabe. Je m'aperçus que je tremblais. Mon cœur battait bien trop vite.

Bon.

Du calme, Zoé.

Respire.

Il n'y avait pas trente-six mille explications, tentai-je de raisonner. Soit c'était un rêve, soit... je venais de me faire enlever par les extra-terrestres. Voilà.

Dans tous les cas, je n'allais rien gagner à rester plantée là. Je fermai très fort les yeux, les rouvris. Rien ne changea. Je fis ensuite un pas en avant, puis un autre. Un troisième.

Il y avait comme une lueur au bout du couloir, blanche, éclatante.

Oh, non. Est-ce que j'étais morte ? C'était la lumière au bout du tunnel, et moi j'avançais vers elle bêtement, alors que mon corps reposait dans la ruelle, parmi les poubelles ?

Une vague de frissons me submergea. Je serrai les poings.

- Pataud ! m'égosillai-je.

S'il était là, avec moi, ça voudrait dire que c'était l'option B, les petits hommes verts, parce qu'il y avait peu de chances qu'il soit mort en même temps que moi. Je me raccrochai à cette pensée tout en pressant le pas.

- C'est du délire, Zoé, du pur délire...

Oui, je me parlais à moi-même, et alors ? Essayez de vous faire enlever par des extra-terrestres, on verra comment vous réagirez.

Je continuai ma progression, espérant tomber sur quelque chose qui expliquerait tout ça.

Au bout de ce qui me parut être une centaine de mètres, la lumière s'atténua, le couloir se termina, et je débouchai dans une immense salle. J'eus un instant le vertige : la pièce faisait bien la taille de trois terrains de foot mis bout à bout. Sauf qu'elle était ronde. Il y avait d'autres tunnels comme celui dont je venais d'émerger à gauche comme à droite, environ tous les trois mètres, tout le long des murs incurvés. Comme un soleil d'un dessin d'enfant aux multiples rayons.

Cependant, ce ne fut pas ce qui retint mon attention. Non, ce furent les sortes de bureaux parsemés un peu partout dans la salle, et surtout, les... personnes qui s'y trouvaient. Oh, il y avait des gens qui paraissaient parfaitement humains - encore que je n'avais jamais encore rencontré personne avec une peau violette. Mais il y avait aussi des créatures dignes d'un mélange entre Alice au pays des Merveilles et les Télétubbies : un chat à taille humaine qui portait des lunettes et semblait occupé à relire un document, un truc qui ressemblait à une mante religieuse et qui tapait sur trois claviers à la fois avec ses multiples pattes, quelqu'un avec une tête de renard sur un corps normal, un centaure qui avait mis ses deux pattes avant sur un bureau et discutait, à moitié en équilibre, avec une femme qui devait faire trois mètres et n'avait qu'un seul œil, au milieu du front.

Je clignai des yeux plusieurs fois. Rien ne changea.

C'était impossible. Où donc étais-je tombée ?

Je levai la tête dans l'espoir que le plafond offre une vue plus rationnelle, et découvris que ce n'était pas un plafond mais une coupole en verre. Le ciel était d'un magnifique vert émeraude. Il y avait trois lunes.

Je m'entendis émettre un bruit bizarre. On aurait pu qualifier ça de gémissement.

- Hé, ça gaze ?

L'incongruité de la question était telle que je mis quelques secondes avant de la comprendre. Puis je me tournai vers la personne qui l'avait posée.

Qui était un éléphant.

Un éléphant, bleu, qui se tenait debout sur ses pattes arrières. Et portait un smoking. Avec une cravate.

- Beuh neuh neuh ?

Problème de connexion entre bouche et cerveau. J'avais voulu dire : "Hein quoi comment ?".

- Ça gaze, ma petite dame ? me demanda à nouveau l'éléphant.

Il incurva sa trompe en un point d'interrogation, et je crois que ce fut le détail de trop pour mon esprit déjà bien éprouvé.

Tout devint noir.

Zoé, kaput.


Quelqu'un me léchait le visage.

Une langue bien baveuse que l'on passait avec application sur mes joues, ma bouche.

J'agitai une main devant moi pour faire barrage au serial-lécheur. Ouvris les yeux.

- Pataud !

Je serrai mon chien dans mes bras de toutes mes forces, tandis qu'il lançait des aboiements joyeux, la queue frétillante.

- Tu t'es enfui, méchant chien ! le grondai-je. Qu'est-ce qui t'as pris ?

Il couina, et tenta à nouveau de me lécher le visage. Je le repoussai.

Bon. Où est-ce que j'étais ? Ah, oui. Ça me revenait. Les extra-terrestres.

Pour une raison ou une autre, ils m'avaient enfermée dans un genre de cabine qui faisait la taille d'un photomaton. J'étais assise sur une chaise à l'aspect métallique. Il y avait une sangle qui me passait sur le ventre, et m'empêchait de me lever. Ils m'avaient attachée ?

- Mais c'est quoi ce bordel ? m'énervai-je en tirant sur la sangle des deux mains.

Ou plutôt, en essayant de tirer. Il n'y avait pas de mou. Je pris appui sur le sol et me penchai en avant, forçant contre le truc. Rien n'y fit.

- Bienvenue, fit soudainement une voix.

Un écran s'était allumé en face de moi, et une souris verte me parlait. Pas une vraie souris, mais un dessin animé. C'était étrangement normal face à ce que j'avais vu jusque là.

- Vous devez vous demander ce qu'il se passe, continua la souris. Ne vous inquiétez pas ! Je vais tout vous expliquer.

Elle avait une voix qui n'aurait pas dépareillé dans un épisode de Dora l’exploratrice, enjouée, haut perchée.

- Commençons par : qu'est-ce qui s'est passé ? C'est très simple ! Vous êtes tombé dans une faille spatio-temporelle, et vous avez atterri ici, dans l'entre-monde. Si vous avez un peu mal au cœur, ou l'impression que vous allez vous évanouir à tout moment, c'est normal ! C'est un effet commun des voyages inter-dimensionnels.

Je restai muette face à ces informations. Moi qui pensais avoir touché le fond de la bizarrerie avec ma supposition sur les extra-terrestres... Il s'avérait que l'on pouvait encore creuser.

Sur l'écran, la souris avait cédé la place à un dessin de l'espace, de multiples planètes tourbillonnant sur un fond noir scintillant.

- Voici le multivers ! Des mondes à l'infini, et autant de dimensions correspondantes !

Une petite case blanche apparut en bas à droite du dessin, et se mit à clignoter.

- Et nous, nous sommes ici ! En dehors du temps et de l'espace, à l'agence de relocalisation spatiale pour les égarés dimensionnels !

Pataud avait posé sa tête sur mes genoux. Je la caressai, me concentrant sur ce simple geste. Un geste très normal, à milles lieux d'histoires de dimensions et de failles temporelles.

- Maintenant, la question que vous devez être en train de vous poser : pourquoi ? Pour faire simple, vous n'avez tout simplement pas eu de chance. Vous êtes tombé sur une faille, au mauvais endroit, au mauvais moment. Les failles sont très volatiles, apparaissent au hasard, et ne restent ouvertes en moyenne que quelques secondes. Ce n'est pas de votre faute.

- Pas de ma faute, super.

Pour ce que ça m'avançait.

- J'en arrive à la question qui doit vous importer le plus, dit la souris. Est-ce que vous pouvez rentrer à la maison ?

Elle marqua une pause qui n'était que pure cruauté à ce stade.

- Je suis désolée, mais ce n'est pas possible. Mais ne vous inquiétez pas ! Nous ferons tout notre possible afin de vous trouver une nouvelle dimension qui vous convienne ! C'est notre promesse !

Sur ce, l'écran s'éteignit. Je restai à le fixer, attendant la chute. Le mot de la fin, qui m'annoncerait que tout ça n'était qu'une vaste blague. Et que oui, bien sûr, je pouvais rentrer chez moi.

L’écran demeura désespérément noir.

Je me levai de la chaise - la ceinture bizarre avait disparu entre-temps. Je me sentais étrangement vide. Ce n'était pas réel. Ça ne pouvait pas être réel.

Pataud couina, grattant l'un des murs de la cabine. Il n'aimait pas être enfermé, le pauvre, et l'espace était étroit. Je m'accroupis pour lui faire un câlin.

- On va s'en sortir, mon Patoche. On va s'en sortir.

Des paroles rassurantes qui étaient autant destinées à moi qu'au chien.

Tout à coup, le mur de droite se plia comme un rideau, laissant apparaître une femme. 40 ans peut-être, habillée d'une tunique blanche, elle avait l'air tout à fait normale, exception faite de ses cheveux verts.

- Vous avez fini ? demanda-t-elle.

- Hein ?

- Vous avez fini ? répéta-t-elle avec une touche d'impatience. Bon, je vois que oui, enchaîna-t-elle sans attendre ma réponse. Vous avez des questions ?

- Dites-moi que c'est une blague, quémandai-je d'une voix plaintive.

Son expression s'adoucit.

- Je suis désolée, mais tout ce qu'a dit la souris est vrai. Vous avez été victime d'une faille spatio-temporelle. Mon travail à moi est de vous trouver une nouvelle dimension dans laquelle vous pourrez vous épanouir.

Pataud aboya, alla renifler la femme.

- Oui, même toi ! dit-elle en lui tapotant la tête. Un bien beau familier que vous avez là !

- Familier ?

- J'imagine que vous êtes une sorcière ? Magicienne ? Praticienne des arcanes ? Quel était le terme sur votre monde ?

- Je... non... Pataud est juste mon chien, balbutiai-je avec l'impression de perdre (encore plus) pied.

- Ah ! dit la femme d'un air satisfait. Une affinité avec la nature, alors ? Un compagnon animal qui vous assiste dans vos aventures ?

- Mais non ! couinai-je, d'une voix aussi haut perchée que celle de la souris du dessin animé. Pataud est... mon animal de compagnie. Et je n'ai pas d'aventures ! J'ai une vie normale !

La femme me fit un sourire amical qui me rassura un peu, sans la moindre raison.

- Vous verrez vite que "normal" ne signifie strictement rien dans le contexte du multivers. Je m'excuse de mes suppositions, mais il est très rare d'avoir des paires de voyageurs égarés venant de la même faille. Encore plus une paire humain/animal. Lorsque cela se produit, c'est qu'il y a en général un lien de nature magique entre les deux.

- D'accord, m'entendis-je dire par automatisme.

D'accord ?! Mais non, rien n'allait là-dedans !

- Bien, mettons-nous au travail. Votre nouveau monde ne va pas se trouver tout seul ! Suivez-moi, s'il vous plaît !

Là-dessus, elle recula et laissa retomber le mur, qui se remit en place.

- Euh ?

Je posai une main sur le mur. Il était bien solide.

- Madame ? tentai-je.

Pataud, lui, s'avança. Et disparut. Décontenancée, je le suivis, fermant les yeux au dernier moment. Je ne percutai pas le mur. Lorsque je rouvris les yeux, je découvris que je me trouvais dans l'immense salle ronde dans laquelle j'avais débouché après avoir erré dans le couloir. La femme m'attendait à quelques mètres de là.

- Ce n'est un mur que si vous pensez que c'en est un, me dit-elle.

Ah.

Je la suivis tandis qu'elle se dirigeait vers l'un des couloirs. Nous croisâmes d'autres étranges personnes sur le chemin. Un centaure, mais pas le même que tout à l'heure, des gens aux oreilles pointues et à la peau bleue couverte de symboles noirs, deux enfants (?) couverts d'écailles grises, une femme avec trois paires d'yeux les uns au-dessus des autres, qui me sourit.

Certaines personnes paraissaient occupées à regarder des écrans qui flottaient en face d'elles, d'autres discutaient. En revanche...

- Pourquoi on n'entend personne ? demandai-je à ma guide.

La salle aurait dû résonner de centaines de conversations, vu le monde qu'il y avait. Or, je n'entendais rien d'autre que nos propres pas et une sorte de bruit de fond monotone, comme celui d'un réfrigérateur.

- Oh, c'est le champ de confidentialité ! Il rend toutes les conversations privées.

Si c'était un rêve (ça devait être un rêve, ça ne pouvait pas être réel...), mon imagination me jouait des tours.

Nous nous engageâmes dans le couloir. Au bout de quelques mètres, la femme ouvrit une porte sur la droite, m'invita à entrer d'un geste. J'entrai (qu'aurais-je pu faire d'autre ?).

La pièce était assez grande, de la taille d'un séjour environ, avec des murs blancs vierges de toute décoration. Un bureau ainsi que deux chaises trônaient au centre. Pataud partit renifler les coins.

- Asseyez-vous, m'enjoignit la femme en prenant place dans l'une des deux chaises.

Je me laissai tomber dans l'autre.

- S'il vous plaît, je veux rentrer chez moi.

La femme soupira, passa une main dans ses cheveux, qui scintillèrent brièvement. Je ne cillai même pas.

- Ce n'est malheureusement pas possible. Je leur avais dit qu'il fallait davantage expliquer ce point dans la vidéo... Imaginez que le multivers soit un océan, et que votre dimension soit une goutte d'eau dans ce même océan. On ne peut pas la retrouver, et donc on ne peut pas vous renvoyer chez vous.

- Mais je viens de la Terre ! Il ne doit pas y en avoir trente-six mille !

- Justement, si, me contredit la femme. Et c'est tout le problème.

J'essayai autre chose :

- Vous contrôlez les failles, non ? Puisqu'elles mènent ici...

Ou n'avais-je rien compris ?

- Nous contrôlons seulement le fait qu'elles vous amènent à l'agence, pas quand elles apparaissent, ni où. Et nous utilisons une magie bien plus maîtrisée pour envoyer les égarés dans leur nouvelle dimension.

- De la magie... répétai-je en me prenant le visage dans les mains. OK, de la magie...

- Ne vous inquiétez pas. On va vous trouver un monde bien...

Je relevai la tête. La femme m'adressa un sourire bienveillant, et je me sentis un peu mieux.

- C'est de la magie, ça aussi ? demandai-je.

- Quoi donc ?

- Ça fait deux fois que vous me souriez et que ça... m'apaise, ou quelque chose du genre.

- Ah, ça ! Ce n'est que de la télépathie de bas niveau. C'est un talent presque passif, en vérité. Mais ça m'aide bien, parfois, quand les égarés sont récalcitrants.

Pataud avait fini son tour de la pièce, et vint se coucher à mes pieds. La femme fit un geste, et un écran apparut en face d'elle, suspendu en l'air. Des lignes d'écriture dorée s'affichaient dessus. Ça avait l'air d'être en français, mais tout était inversé, et j'avais dû mal à lire...

- Attendez, pourquoi vous parlez le français du coup ?

- Je ne parle pas votre langue. Nous sommes sous l'influence d'un sort de traduction. Il est actif dans toute l'agence.

Encore de la magie...

- Bien, commençons par les questions préliminaires, fit la femme. Elles sont stupides, mais je dois vous les poser : c'est le protocole.

Elle tapota plusieurs fois l'écran, alors que de nouvelles lignes défilaient.

- Vous êtes une forme de vie basée sur le carbone ? me demanda-t-elle.

- Euh... oui.

- Et vous avez besoin de respirer de l'oxygène ?

- ...oui.

- Bien ! Concernant la gravité...

Un flash de lumière m'aveugla un instant. L'écran clignota, alors que les mots SCAN EN COURS s'affichaient.

- Indice de 2 à 6, dit ensuite la femme.

- Ça veut dire quoi ?

- Eh bien, je ne peux pas vous envoyer sur des mondes où la gravité est trop différente de votre monde d'origine. Vous auriez trop de difficultés à vous en accommoder. Mais vous rentrez dans la catégorie standard, ce qui vous ouvre la voie à un maximum de dimensions.

- Il me faut un monde où Pataud sera aussi à l'aise ! fis-je valoir.

- Oui, bien sûr. Nous allons vous trouver un monde qui vous conviendra à tous les deux...

Au moins, je ne serai pas toute seule...

Je sentis les larmes me monter aux yeux alors que je songeais à mes parents, à mes amis, ma famille. Non, non ! J'avais réussi à tenir jusqu'à là, je n'allais pas craquer maintenant. Je me penchai pour caresser Pataud le temps de reprendre contenance.

- Alors, la suite des questions... dit la femme après un temps de silence. Vous préférez un monde axé sur la magie ou sur la technologie ?

Je ne répondis pas, parce que j'avais encore la gorge bien trop serrée.

- Il y a des avantages et des inconvénients à l'un comme à l'autre, continua la femme. Mon conseil : choisissez ce qui se rapproche le plus de votre monde d'origine. Je suppose qu'il était davantage axé technologie que magie, au vu de vos réactions...

- Comment vous vous appelez ? demandai-je, parce que ça faisait déjà trop et qu'il me fallait un truc terre-à-terre.

- Mais oui, dit-elle en claquant des doigts, vous avez raison, je ne me suis même pas présentée ! Je suis...

Ce qui sortit ensuite de sa bouche tenait plus d'un éternuement que d'autre chose.

- Pardon, vous pouvez répéter ?

Peut-être qu'elle avait vraiment éternué...

Elle se répéta, et ah non, c'était bien son nom.

- Je ne peux pas prononcer ça, avouai-je.

- Ce n'est pas grave. Essayez avec la syllabe qui s'en rapproche le plus. Et vous, c'est comment ?

- Zoé. Et Pataud.

Elle hocha la tête en souriant. Bon. On allait dire qu'elle s'appelait Ergh.

Je pris une inspiration, la relâchai.

- Je ne veux pas éliminer les mondes magiques, dis-je. Mettez les deux choix.

- Très bien. Concernant le système de gouvernement, que souhaitez-vous ?

- Une démocratie ? Enfin, un truc où le peuple a un minimum de pouvoir. Pas de monarchie ni de dictature.

- J'en prends note, dit la femme en pianotant sur son écran. Ça élimine pas mal de mondes... Vous voulez un monde où c'est la paix qui domine, également ?

- Il y a des gens qui vous demandent des mondes en guerre ? m'étonnai-je.

- Bien sûr. Les personnes qui tombent dans les failles sont aussi diverses que les multiples dimensions du multivers. Certaines viennent de cultures guerrières qui vénèrent le combat, et n'envisageraient pas de vivre dans un monde en paix, par exemple.

- ...d'accord, soufflai-je.

Une autre question me vint à l'esprit.

- Toutes les personnes dans la grande salle, ce sont aussi des...

- Des égarés ? compléta Ergh. Non, l'immense majorité sont des employés de l'agence. Ils veillent tous à leur manière à ce que nous puissions aider les gens comme vous. Il ne s'agit pas seulement de vous choisir un monde, il faut aussi s'assurer que les failles vous envoient bien chez nous, que toutes les dimensions soient correctement cataloguées, que les informations les concernant soient à jour, que nos connexions aux dimensions s'établissent rapidement, que toutes les personnes qui s'occupent de tout ça mangent à leur faim le midi, que tout soit propre... Il est cependant arrivé que des égarés aient souhaité rester ici, apportant leur aide.

- Oh. Donc je pourrais rester là, si je le voulais ?

Mon interlocutrice hocha la tête. Je considérai un instant l'idée. La rejetai. Je ne voulais pas devenir à jamais une naufragée dimensionnelle. Je voulais rentrer chez moi. Il y avait déjà une chance, certes minuscule, que mes choix finissent pas aboutir à ma dimension d'origine. Et si ça n'était pas le cas, eh bien je continuerai à chercher une solution dans ma nouvelle dimension. Comme la magie existait, tout était possible.

- Continuons, alors, dit Ergh en voyant que je secouai la tête. Nous en arrivons à la nourriture.

- La nourriture ? répétai-je, interloquée.

- C'est un critère très important, confirma ma guide. A moins que vous ne vouliez manger des choses qui ne vous plaisent pas pour le restant de votre vie ?

- Euh, non...

- Bien. Quel est votre plat préféré ?

- Les frites.

- La patate et le concept de friture. Ça élimine très peu de mondes. La patate est l'un des aliments les plus présents dans le multivers.

Bizarrement, ça ne m'étonnait pas tant que ça. La patate, c'était la vie.

- Quelles autres contraintes culinaires souhaitez-vous ?

- De la viande pour Pataud.

- Mmh, des petits animaux qui puissent servir de proie, donc. Là encore, ça ne réduit pas de beaucoup les possibilités. Vous n'avez rien de plus spécifique en tête ?

Je réfléchis. Est-ce qu'il y avait quelque chose qui me remontait le moral, à part les frites ? Un aliment dont j'aurais difficilement pu me passer ? Puis la solution m'apparut, dans un éclair de génie.

- Les Bêtises de Cambrai.

- Pardon ?

- C'est des bonbons. Je ne peux pas m'en passer. Je serai vraiment très malheureuse sans eux...

Ergh pianota sur son écran, grimaça.

- Je suis désolée, mais ça n'est pas dans la base de données.

L'espoir qui avait naquis en moi fut aussitôt douché.

- Ça veut dire quoi ? demandai-je, redoutant la réponse.

- Ça ne signifie pas nécessairement que nous n'avons pas votre monde dans notre base de données. Rares sont les mondes à propos desquels nous n'avons aucune information. Cependant, les plats trop locaux ou de moindre importance ont moins de chance de figurer dans nos registres.

- Vous avez la baguette ?

- ...une forme de pain. Oui, c'est dans le registre.

Je continuai à donner des noms de plats français, ajoutant de temps à autres des trucs comme "hamburgers", "pizza", ou "sushi". La femme avait compris ce que j'essayais de faire, et m'informa d'un air désolée que je n'étais pas la première à essayer et que j'avais peu de chances de parvenir à retomber sur ma dimension de cette façon.

- Ça a bien dû arriver au moins une fois, dis-je pour me donner espoir.

- Qu'un égaré soit renvoyé sur son propre monde ? J'imagine que c'est possible, mais même les égarés les plus exigeants ne parviennent en général qu'à réduire la sélection à quelques milliers de mondes. Une fois, j'ai eu quelqu'un qui n'avait que dans les 500 dimensions possibles, mais cela reste excessivement rare.

- Qu'est-ce qui vous empêche d'ouvrir vers toutes ces dimensions, et de le laisser choisir une fois qu'il aura vu à quoi chacune d'entre elles ressemble ?

- Les failles sont instables, même celles créées par notre propre magie. On ne peut pas les maintenir ouvertes plus de quelques secondes. Et de plus, on ne peut pas simplement passer la tête par la faille histoire de jeter un coup d’œil. Lorsque vous passez par une faille, c'est tout ou rien.

Je soupirai. Mes chances de rentrer chez moi s'amenuisaient à chaque phrase d'Ergh.

- Il y a d'autres aliment que vous voulez ajouter ?

Je fis signe que non.

- Le climat, maintenant, enchaîna la femme. J'élimine les climats trop extrêmes ?

- Qu'est-ce que vous appelez extrêmes ?

- Eh bien, les mondes où la température moyenne à l'année est de -20°C, et à l'inverse, celle où est elle de 40.

- Ah. Oui, ça serait bien d'enlever ceux-là.

- On a presque terminé...

Ergh tapota encore un peu sur son écran. Une carte dorée en sortit, de la taille d'un passeport, dont elle se saisit. Puis elle posa un petit sac devant moi.

- Voilà votre nécessaire à voyageur inter-dimensionnel. Dedans, il y a tout ce dont vous avez besoin pour votre nouvelle vie dans votre nouveau monde.

Je m'emparai du sac, inspectai ce qu'il y avait à l'intérieur.

Une grosse bougie, un petit flacon de poudre sur lequel était indiqué "Anti-parasitaires", une gourde en verre remplie d'un liquide argenté, des vêtements de rechange identiques à ceux que je portais en ce moment, mais propres (encore de la magie ?), un autre flacon de petites pilules qui étaient apparemment des vitamines si j'en croyais l'inscription, des ciseaux, un peigne bizarrement élastique, une brosse à dents, et un flacon contenant trois petites pilules, sur lequel était indiqué "Apprentissage instantané d'une langue".

Je louchai sur ce dernier.

- Ne perdez pas votre brosse à dents, me dit Ergh. C'est l'objet le plus précieux de tout l'attirail !

- Plus précieux que les pilules pour apprendre une langue par magie ?

- Bien sûr. Tu peux apprendre une langue naturellement, même si c'est plus lent. Mais tu n'as qu'un seul set de dents ! D'ailleurs, il y a marqué "instantané" sur le flacon, mais ce n'est pas exact : ça prend environ trois heures et il faut des locuteurs qui soient en train de parler autour de toi.

Je pris note de l'information.

- Avant de partir, veux-tu enregistrer un message ? me demanda la femme.

- Comment ça ?

- Tu as la possibilité d'enregistrer une courte vidéo. Elle va ensuite dans nos archives. Cela peut être à la fois un souvenir de ton monde, et une aide pour les égarés suivants, si tu penses avoir des conseils à donner... ou simplement des pensées à exprimer.

- Je veux voir les vidéos des autres, avant.

La femme me laissa seule après m'avoir montré comment manipuler l'écran pour voir ce que je souhaitais. Le nombre total de vidéos s'affichait en bas à droite, en lettres dorées qui semblaient flotter dans l'air : environ 23 milliards. Oui, milliards. Ergh m'avait indiqué que l'agence opérait depuis bientôt trois mille ans, et m'avait conseillé de ne regarder que les vidéos les plus récentes. Elle semblait avoir déjà deviné ce que je cherchais.

Je sélectionnais d'abord deux ou trois vidéos au hasard, juste par pure curiosité.

La première était celle d'un être androgyne à la peau violette piquetée d'étoiles. Il/Elle s'exprimait d'une voix mélancolique, et racontait sa vie sur son monde natal, où il/elle élevait des griffons pour la famille royale. Il/Elle se lamentait car il/elle ne verrait jamais la portée qui devait naître dans la semaine, et s'inquiétait que l'on pense qu'il/elle n'ait abandonné son poste, ce qui était apparemment une grave faute sociale dont le déshonneur se répercuterait sur sa famille.

La seconde concernait un homme à l'apparence plutôt normale, que j'aurais pu croiser dans les rues de ma ville, sauf qu'il était en armure de cuir et avait le visage ensanglanté. Il ne tenait pas en place, n'arrêtait pas de toucher son armure, de se gratter le menton, les joues, de se pencher en avant puis de se redresser. Il parlait très vite, de sa tribu, de la guerre qu'ils menaient contre une autre tribu. Ils venaient de subir une défaite, et l'homme semblait persuadé qu'il se trouvait au paradis. A l'entendre, les personnes de l'agence lui avaient fabriqué un monde sur mesure où il vivrait éternellement dans l'opulence et le bonheur. J'espérais qu'il n'avait pas été trop déçu. Puis je remarquai que la vidéo datait de deux cent ans. L'homme était probablement mort depuis longtemps.

La troisième vidéo était celle d'une petite créature qui avait l'air d'être issue du croisement d'un chat et d'un renard. Elle ne parlait pas de sa vie d'avant, non. Elle passait les douze minutes que durait la vidéo à insulter le personnel de l'agence, convaincue qu'ils étaient responsables de son malheur. C'était des insultes très imagées, déclamées avec beaucoup de vigueur et de haine. Je me sentis mal pour Ergh et ses collègues. Ils devaient probablement gérer des personnes hostiles tous les jours...

Après ces trois vidéos, je me mis à la recherche de ce que je voulais. Un message de quelqu'un de mon monde.

Pendant que Pataud dormait à mes pieds, je choisis tous les critères qui allaient réduire le nombre de vidéos disponibles. Le moteur de recherche permettait de faire une sélection selon les mots prononcés par la personne dans son message. J'espérais qu'il y avait des gens qui avaient brièvement raconté les dix ou vingt dernières années de leur monde en matière de géopolitique et d'évènements marquants. C'était que je comptais faire, moi.

J'entrai les noms des trois derniers présidents américains, des quatre derniers présidents français, et les évènements récents de mon monde qui avaient fait date : le 11 septembre, le tsunami en Asie de 2004, l'incident nucléaire au Japon en 2011, les attentats de Charlie Hebdo puis ceux de Paris, le Brexit. Puis je cliquais sur "Recherche".

L'interface m'annonça que 1,3 milliards de vidéos correspondaient à ma demande. Je poussai un juron. Comment c'était possible ? J'avais dû manquer quelque chose...

Je tapotai l'écran pour choisir un vidéo au hasard et en vérifier le contenu.

Un homme-lézard apparut. Il se présenta de façon formelle. C'était un militaire assigné à la garde rapprochée du Président Bush. Il expliquait avoir atterri ici alors qu'il patrouillait les jardins de la Maison Blanche. Il demandait à la personne qui regardait la vidéo de donner des nouvelles de lui à sa famille si jamais elle se retrouvait dans son monde, et donnait leurs noms et adresse. Puis la vidéo se terminait.

Il n'avait pas parlé du 11 Septembre, ni de tous mes autres termes de recherche... Je vérifiai ce que j'avais sélectionné. Ah ! J'avais coché les choses de manière à ce que si un seul des termes choisis apparaissait dans la vidéo, cela la qualifiait. Je modifiai ça pour que tous les termes doivent être évoqués.

23 320 vidéos. Beaucoup mieux !

Mais je pouvais encore affiner ma demande : il y avait une option pour choisir la race de la personne qui s'exprimait. Je ne l'avais pas vu jusque-là, parce qu'elle n'apparaissait que si l'on tapotait sur le petit "Interlocuteur" qui s'affichait en bas. C'était mal fait. Agence de relocalisation spatiale, 0 étoile. Bon, peut-être une, parce que Ergh était quand même sympa.

J'enlevai les hommes-lézards, les chats-renards, les éléphants, bref tout ce qui n'était pas l'humain 234-B, qui apparemment était ma race. Heureusement qu'il y avait des images et des diagrammes pour s'y repérer (l'humain 235-B nous ressemblait en tous points, sauf qu'ils avaient une espèce de queue préhensile derrière).

17 vidéos.

Alléluia.

Je lançai la première. Un homme un peu plus âgé que moi, l'air grave. Il raconta l'histoire de son monde d'un ton monotone, en partant depuis les années 50. Tout collait à peu près (il y avait des trucs qui ne me disaient rien, mais je n'étais pas une experte en Histoire). Je commençais à y croire lorsqu'il en vint à parler de l'invasion des crocodiles géants à Berlin. Je repassai le passage, espérant que c'était une erreur de traduction et que le sort allait mieux fonctionner cette fois. Mais non.

Je passai donc à la seconde vidéo. Une femme d'une quarantaine d'années. Je compris que ce n'était mon monde dès les premières phrases, alors qu'elle indiquait venir d'un pays dont je n'avais jamais entendu parler : la République de Nouvelle-Angleterre.

Troisième vidéo. Un homme évoquait l'an 2018, le Président Emmanuel Macron, et le roi Jean IV. Nope.

J'allais de vidéo en vidéo, de plus en plus dépitée. Les dimensions avaient beau se ressembler concernant les grands évènements que j'avais sélectionnés, il y avait toujours un truc qui clochait.

Une catastrophe nucléaire en Caroline du Nord qui avait fait 10 000 morts ? Non.

Une guerre froide entre France et Angleterre depuis les années 90 ? Non.

Donald Trump président des États-Unis ? Je ne savais même pas qui c'était.

Une pandémie ? Bon sang, non. (J'étais contente de ne pas vivre dans ce monde-là).

J'arrivais sur les dernières vidéos, lorsque l'avant-dernière se termina sans que je n'aie rien entendu qui me fasse tiquer. Oh ? Je la relançai, prêtant attention à chaque mot. Non. Rien de bizarre ou d’inattendu.

- On a trouvé, Pataud ! m'exclamai-je.

Il ouvrit un œil, me contempla un instant, sa queue s'agitant faiblement. Puis, voyant que je ne lui offrais rien à manger, et que je ne prononçai pas les mots fatidiques ("tu veux aller se promener ?), il referma les yeux.

Par acquis de conscience, je regardai la dernière vidéo, l'arrêtai quand la personne évoqua le fait que plusieurs astronautes européens étaient allés sur la Lune en 2020.

J'attendis que Ergh revienne, lui montrai la vidéo qui correspondait à mon monde.

- Je veux aller dans la même dimension que Brian, demandai-je.

En plus, il avait l'air d'avoir à peu près mon âge.

Ergh prit à nouveau place en face de moi, vérifia quelque chose sur l'écran après avoir tapé rapidement dessus.

- Oh, ça ne va pas te plaire, dit-elle finalement. Il a choisi un monde en proie à une guerre éternelle, où les gens s'affrontent pour la gloire et le plaisir de castes supérieures qui contrôlent tout.

- Quoi ? croassai-je. Mais... pourquoi ?

- Ce n'est pas moi qui ai traité le dossier, répondit-elle avec un haussement d'épaules, mais si je devais deviner... une envie de changement radical couplée au désir de prouver sa valeur.

Il y eut quelques instants de silence.

- Tu veux sa dimension ? me demanda Ergh.

- Non.

Je voulais vivre, merci bien.

- Dans ce cas, on a terminé. Sauf si tu souhaites enregistrer un message.

Je songeai à toutes les vidéos que j'avais vues. Aux larmes dans les yeux des gens, au désespoir dans leurs voix, à leur colère. J'avais délibérément occulté tout ça afin de me concentrer uniquement sur les faits, mais très peu des messages que j'avais vus étaient joyeux.

Néanmoins, je hochai la tête. Je voulais laisser une trace de mon passage.

Ergh s'éclipsa à nouveau. J'enregistrai mon message. Sobre et clair. Mon nom, mon âge, les détails sur l'histoire de ma dimension. Je terminai en présentant également Pataud, qui dormait toujours. Il était tellement tranquille, lui. Il n'avait pas la moindre idée de ce qui nous était arrivé. Tant que j'étais là, qu'il y avait quelqu'un qu'il connaissait avec lui, il n'avait pas peur.

J'aurais dû lui en vouloir. C'était de sa faute si j'avais atterri ici, après tout. C'était lui qui m'avait menée à la faille. Peut-être que ça m'aurait fait du bien d'avoir un coupable, de tout rejeter sur lui. Mais je n'arrivais pas à lui en tenir rigueur. C'était Pataud, mon chien stupide et maladroit, et je l'aimais d'autant plus pour ça.

Ergh nous ramena dans la grande salle, puis nous empruntâmes un autre couloir. Nous entrâmes dans une pièce plus petite, aux murs bleu pastel. Des cylindres métalliques aussi grands que moi et bien plus larges se trouvaient à différents endroits, plantés dans la moquette un peu partout, selon une disposition qui paraissait aléatoire. Ils étaient reliés entre eux par de fins tuyaux, tous de couleurs différentes, et qui se croisaient dans tous les sens, si bien que cela donnait à la pièce l'air d'un terrain de jeu chaotique.

Ergh se baissa pour passer en-dessous d'un tuyau rose fushia. Je la suivis jusqu'au centre, sur une sorte de plate-forme surélevée.

- La faille s'ouvrira ici, m'indiqua Ergh en montrant un emplacement sur la plate-forme.

Un écran lumineux apparut près de l'un des cylindres, et elle se mit à tapoter dessus. Je cherchai Pataud du regard. Il était parti renifler tous les cylindres, et avait apparemment décidé qu'il était temps de marquer son territoire.

- Pataud ! Non !

Trop tard. Hop, le gros cylindre là-bas était à lui. C'était la loi canine.

- Pardon, marmonnai-je à l'intention de Ergh.

- Ne t'inquiète pas, ce n'est vraiment rien, me répondit-elle avec ce sourire qui me remontait le moral.

J'allai chercher Pataud, le fis s'asseoir sur la plate-forme, tout en le tenant par le collier. Il ne manquerait plus qu'il se carapate à nouveau et que je me retrouve seule dans ma nouvelle dimension.

Ergh passa la carte dorée dont elle s'était emparée tout à l'heure devant l'écran. Les cylindres se mirent à vibrer, un bourdonnement désagréable qui me donna envie de me boucher les oreilles. Pataud couina.

- Et voilà ! annonça Ergh. Zoé, Pataud, bonne chance !

- Vous êtes sûre ? Je ne vois rien...

- Toutes les failles sont invisibles. C'est bien là tout le problème, d'ailleurs.

L'air bourdonnait toujours. Pataud s'agita, ne comprenant pas ce qu'il se passait. Bon. Quand faut y aller, faut y aller.

- Merci pour tout, dis-je à Eergh.

Puis je fis un pas en avant.

Mon pied rencontra de l'herbe. Drue, elle me chatouillait les chevilles. Je me trouvai à présent dans une vaste plaine balayée par le vent. Le soleil était haut dans le ciel. Ah non, les soleils.

Je pris une grande inspiration.

- T'es prêt, mon Pataud ?

Il agita la queue, reniflant le sol avec intérêt. En ce qui le concernait, on venait d'enchaîner sur une seconde promenade.

- Il doit y avoir plein de choses à découvrir dans ce nouveau monde... allons donc voir !

Pataud partit au trot, le nez dans l'herbe.

Je le suivis.