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L'atmosphère était lourde et Lucien ouvrit une des hautes fenêtres pour laisser rentrer une bouffée d'air frais. A l'extérieur, la nuit chargeait le ciel de son voile noire et seuls les lampadaires disséminés dans la capitale faisaient office d'étoiles parmi ce manteau sombre. Lucien ne put rester à la fenêtre bien longtemps car de toute part on s’enquérait de sa présence. Coralie et lui avait organisé une fête somptueuse pour célébrer l'achat de leur nouvel appartement. Ils avaient mis en place un banquet fastueux pour l'occasion et c'était d'ailleurs à côté de celui-ci que Lucien découvrit Nathan debout regardant aux alentours. L'hôte se fraya un chemin parmi les invités et alla à la rencontre de son ami.
– Nathan ! Quelle heureuse surprise ! Je craignais que vous ne soyez pas venu.
– Au contraire, je n'aurais loupé cette soirée pour rien au monde.
Lucien se servit un verre de vin blanc et trinqua avec la coupe que Nathan tenait déjà en main.
– Vous avez été si élogieux d'Apeth, reprit Nathan, qu'il m'aurait été fort désagréable de rester plus longtemps sans vous en avoir remercier.
– Ma critique était sincère dans sa louange. J'ai rarement lu de livres aussi prenants, aussi bien construits... La littérature se souviendra de vous, mon cher, je n'en ai aucun doute.
– Vous n'êtes que compliments pour moi, décidément. Arrêtez-vous là, ou je croirais que vous avez quelque chose à me soutirer...
– Je ne souhaite vous soutirer que votre amitié la plus profonde. N'y voyez aucune arrière-pensée ou convoitise, seulement l’expression d'une honnête admiration.
Nathan détourna la tête un instant, prit de gêne. Lucien sourit et s'adossa à la table du banquet. Il aurait pu tout aussi bien partir et rejoindre la foule d'invités qui n'attendaient qu'une occasion de le saluer, mais il avait envie de rester avec son ami, même si le silence s'était maintenant installé entre eux. Ils sirotèrent leur vin. Nathan, peut-être plus sensible que Lucien aux bonnes manières de ce monde, fut le premier à reprendre la conversation. Ils échangèrent quelques paroles sur la situation de l'appartement, son ameublement et sur le bonheur qu'il devait y avoir à y résider.
– En effet, c'est une bien belle demeure, disait Lucien, et je pense pouvoir m'y installer convenablement avec Coralie.
Mais sur ce point, Lucien ne put trouver le regard approbateur de Nathan, qui semblait le fuir. Ils prirent alors congé l'un de l'autre et la fête suivit son cours. Au bout d'un moment, un cercle se format dans la salle et Finot, le directeur du Corsaire-Satan, ordonna à Lucien de s'y mettre à genoux pour qu'il l'y sacre 'journaliste' de sa canne. On le baptisa à coup de champagne et on lança dans les airs des confettis dorés.
La soirée continua et avec elle les déboires de Lucien, qui semblait vouloir exhiber toute la descente de boisson et l'affection outrancière pour Coralie dont il pouvait faire preuve. Nathan, quant à lui, observait la scène du coin de l’œil. Il s'était détourné de la salle en allant installer près de la fenêtre ouverte pour profiter du courant d'air. Lucien, une bouteille à la main, vint le rejoindre.
– Cher Nathan ! Je vous vois reclus, à l'écart dans votre coin... Venez donc danser !
– Oh non, je ne me sens guère l'humeur, Lucien.
– Aller, cela me ferait plaisir.
Sur ce, Lucien saisit la main de Nathan. Ce dernier regarda un instant leur mains liées, puis il les sépara.
– Je ne peux vraiment pas, dit Nathan. D'ailleurs, je vais rentrer.
– Mais la fête est à peine entamée ! Pourquoi ce départ précipité ?
– Je crois en avoir assez vu pour ce soir.
– S'est-il passé quelque chose ?
Nathan ne répondit pas et il alla poser son verre de vin sur la table du banquet. Lucien le suivit.
– Si quelqu'un vous a contrarié, dites-le moi et je le ferais partir.
– Cela ne se peut, à moins que vous ne comptiez priver vos invités de votre présence.
Lucien s'arrêta dans sa marche.
– Je ne comprends pas, qu'ais-je fais pour mériter votre colère ?
– Si vous n'en avez pas déjà conscience, c'est que vous êtes plus perdu que je ne le pensais. Je rentre, maintenant.
Lucien lui agrippa la manche avant qu'il ne parte.
– Je vous en pris, laissez-moi vous raccompagner.
Ils se regardèrent un instant dans les yeux. Nathan ne put résister et il accepta. Ils quittèrent l'appartement en prévenant quelques convives de leur départ, Lucien assurant qu'il reviendrait bientôt.
Ils sortirent dans l'air, glacial en comparaison avec la moiteur étouffante de l'intérieur de l'appartement. Ils frissonnèrent tous deux et se rapprochèrent instinctivement l'un de l'autre pour trouver un peu de chaleur. Ils marchèrent vite pour se réchauffer.
– Nathan, je vous pris maintenant de bien vouloir me dire quelle est la raison de votre froideur.
Nathan détourna simplement le regard et enfonça ses mains gantés dans ses poches.
– S'il vous plaît, reprit Lucien, vous savez combien votre amitié est chère à mes yeux.
Nathan croisa son regard et une nouvelle fois, il ne put lui résister et il s'expliqua.
– Votre attitude me désespère.
– Mon attitude ?
– Oui, votre attitude. Vous buvez, vous fumez, vous riez, vous dansez...
– N'ai-je pas le droit à ces plaisirs ?
– Si ! Mais, non. Vous vous donnez en spectacle, et je désapprouve de cela.
– Je n'ai pas agit plus maladroitement que le reste des invités.
– Mais vous n'êtes pas comme eux. Tout ça, ce n'est pas vous. Vous vous donnez à la débauche comme ces pleutres se donnent aux prostituées !
– Vous-même m'avez dit que nous devions jouer un rôle pour évoluer dans ce milieu ! C'est ce que je fais.
– Je trouve que vous y prenez goût.
– Vous m'avez encouragé !
– Oui, car je pensais que nous étions pareils vous et moi !
Nathan était maintenant agité. Ses poings étaient serrés dans ses poches et il marchait si vite que l'autre homme devait presque courir pour être à sa hauteur. Lucien lui attrapa l'avant-bras pour l'arrêter.
– Mais vous ne vous êtes pas trompé, dit-il, nous sommes pareils.
– Pas comme je l'imaginait.
– Et comment l'imaginiez-vous ?
Là encore Nathan ne répondit pas. Il se remit à marcher et Lucien garda sa main posée sur son bras pour s'assurer d'être à la même allure.
– Nathan... et comment l'imaginiez-vous ?
Lucien se pressa contre le bras de Nathan. Ce dernier détourna la tête et hésita un instant.
– Vous savez, dit-il, que, bien que l'ouvrage ne soit pas encore parut, j'ai entendu vos poèmes des Marguerites, lus par Louise de Bargeton... A leur lecture, vous m'avaient paru sensible, inspiré...
– Comme vous.
– Comme moi. Je vous pensais... délicat.
– Délicat ?
– Délicat.
Lucien resta sans réponse, le cerveau en éveil. Nathan semblait vouloir dire plus que ce que le mot ne voulait dire, en utilisant cet adjectif. Enfin, ils s'arrêtèrent de marcher.
– Bref, reprit Nathan, je vois que vous ne comprenez pas. Ce n'est pas grave, je m'égarais. Voici mon immeuble, c'est ici que nous nous séparons.
Lucien trouva comme excuse de vouloir une copie signée d'Apeth, chose qu'il comptait de toute façon obtenir de bonne foi, mais qu'il évoquait justement ce soir car il ne voulait pas terminer sur une note si mystérieuse. Nathan obtempéra et ils montèrent tous deux à l'étage.
L'appartement de Nathan n'était certes pas beaucoup plus spacieux que celui de Lucien et Coralie, mais il était plus richement meublé. Dans les tapisseries et le mobilier, on voyait toute la marque du goût distingué de Nathan, qui faisait de lui un si charmant jeune homme. Lucien n'y fut pas insensible et il fut d'autant plus impressionné qu'il se rendait compte qu'il était au plus près de l'intimité de l'autre homme, dans sa demeure.
Nathan cala son manteau sur le dossier d'un fauteuil et se dirigea vers une plus petite pièce qu'il occupait pour le travail. Là, sur le bureau, étaient entreposés plusieurs exemplaires de son livre, qu'il destinait à faire cadeau. Il en prit un et s'assit à la table. Lucien, qui le suivait de près, se pencha au dessus de son épaule.
– Ainsi, c'est ici qu'Apeth est né ?
– Ici, en partie.
Nathan sourit et Lucien fit de même en retour. Ce dernier parcourait du regard les feuilles de brouillons gribouillées, l'encrier et la plume qui étaient la genèse d'une œuvre qui l'avait tant transporté. Nathan trempa la plume dans l'encre et suspendit son geste au dessus du livre ouvert à la page de garde.
– « A mon cher Lucien », cela vous conviendrait ?
– Quelque chose de plus personnel, peut-être ?
– Mmm... « A mon fidèle Lucien, qui se joue de tout et surtout de moi ».
– Oh, je vous pris, vous ne faites pas honneur à notre amitié !
– On fait difficilement plus intimiste !
Lucien rit et Nathan ne put retenir un sourire. Penché comme l'était Lucien au dessus de Nathan, ce dernier pouvait sentir son souffle dans sa nuque.
– Vous m'êtes si cher, Nathan, qu'aucune de vos formules ne me convient !
Lucien rit d'autant plus et il s'appuya sur les épaules de l'autre homme pour rire de tout son saoul. Nathan lâcha sa plume et se sentit très embarrassé du contact. Lorsque Lucien s'arrêta de pouffer, ils étaient tous les deux rouges. Lui, de rire, l'autre, de gêne.
Lucien posa sa tête sur l'épaule de l'autre et ils se regardèrent ensuite dans les yeux. Naturellement, Nathan détourna à plusieurs reprises la tête, mais à chaque fois sa bienséance ne trouvait pas de mot à dire pour briser le silence qui s'installait, et il finissait par revenir se perdre dans le regard de l'autre brun.
Enfin, Lucien se redressa, toujours appuyé sur les épaules de Nathan, et ce dernier dû pencher la tête en arrière pour suivre du regard son mouvement. Ils s'observèrent un instant en silence puis Lucien, du bout du doigt, remit en place une boucle de cheveux qui s'était défaite sur le front de l'autre.
– Je crois, dit Lucien, savoir ce que vous entendiez par « délicat ».
Nathan inspira dans un tremblement et, n'y tenant plus, il tourna la tête vers le bureau. La plume qu'il avait laissé retomber plus tôt avait lâché une goutte d'encre noire qui s'était écrasée sur la page du livre.
– Oh, voyiez-vous cela, j'ai tâché votre dédicace.
Sa voix était fébrile malgré tous les efforts qu'il faisait pour la garder calme. Frustré de lui-même, il se leva d'un coup sec. Il ne trouva pas d'explication à donner à Lucien pour son geste, à part l'apparent trouble qui l'agitait. Il prit peur et s'en alla en vitesse dans le salon, Lucien sur ses talons. Nathan se saisit de la poignée de la porte d'entrée.
– Je crains n'avoir trop abusé de votre temps. Vos convives vous attendent.
– Je suis sûr qu'ils pourront se passer de moi encore quelques instants.
– Je vous pris de bien vouloir prendre congé.
Sur ce il entrouvrit la porte. Voyant que l'autre ne bougeait pas, il reprit d'un ton plus désespéré.
– S'il vous plaît...
Lucien remit alors le col de sa veste rouge en place et il se dirigea vers la porte. Il allait partir, et Nathan s'apprêtait à le regretter amèrement. Arrivé à son niveau, Lucien s'arrêta une dernière fois et demanda dans un murmure :
– Puis-je vous embrasser ?
Nathan le regarda, suppliant. Les mots étaient dit et maintenant Nathan était à la merci de ses désirs et de ses principes qui se livraient une terrible bataille dans son esprit.
– Ce serait ma mort, dit-il.
– Douce mort que celle-ci, n'est-il pas ?
– C'est une pure folie...
– Puis-je vous embrasser ?
Nathan était comme haletant. Ses yeux devenant humides à cause de la force des émotions qui déferlaient en lui. Il hésita un moment. Finalement, il referma la porte et posa une main sur l'avant-bras de Lucien. Il n'osa pas aller plus loin.
– Lucien...
Il commença à se pencher vers l'autre mais, trop craintif, il lui baisa simplement la joue. Lucien comprit là aussi et il baissa la tête pour que ses lèvres viennent effleurer celles de Nathan. Ils échangèrent leurs souffles un instant, avant d'enfin s'embrasser. Nathan perdit presque pied et il s'agrippa de ses poings serrés à la veste de Lucien. Ils se séparèrent un instant pour se regarder dans les yeux. Puis, ils s'embrassèrent encore et cette fois-ci Lucien vint glisser ses mains dans les cheveux apprêtés de Nathan. Ce dernier n'y tenait plus et, sentant ses jambes fléchir, il fit quelques pas de côté sans rompre le baiser pour s'adosser à la porte. Lucien arrêta l'embrassade et observa Nathan, décoiffé, les joues et les lèvres roses d'amour.
– Je n'ai cessé de penser à vous, dit Lucien.
Nathan sentit son cœur se serrer à ces mots.
– Depuis que je vous connais, dit-il, vous ne me faites que tourner la tête.
Sur ce, ils s'embrassèrent à nouveau, plus fougueusement encore. Leurs mains cherchaient partout sur le corps de l'autre. Nathan débarrassa rapidement Lucien de sa veste et il commencèrent à avancer dans le salon en tâtonnant, ne voulant pas se quitter l'un l'autre. Enfin, ils trouvèrent le chemin de la chambre et ils s'y engouffrèrent passionnément, fermant la porte derrière eux.
A la soirée, l'on ne vit pas Lucien revenir avant une bonne heure. Si on le questionnait sur son absence, il répondait qu'il avait bu un dernier verre en la compagnie de son ami.
Ce que Lucien et Nathan firent réellement pendant cette heure, je le laisse à la discrétion et à l'imagination du lecteur.
