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– Percy, ça fait l’éternité !
Il était trop sonné pour réagir. Il sentait l’adolescent, lové contre son cœur, enfonçant le nez dans sa poitrine. Il pouvait même percevoir la forme de son sourire, dans la faible chaleur des bras autour de sa taille. De tendres mèches au chocolat bouclaient sous son menton, là où l’autre garçon avait placé sa tête, et les narines de Percy étaient assaillies par une odeur automnale, comme s’il câlinait une botte de feuilles mortes trempée de rosée et fourrée aux châtaignes fraîches.
Au bout d’un instant, sa langue se débloqua, à défaut de ses autres capacités physiques, et il laissa échapper un murmure étranglé :
– Nico ?
Nico di Angelo avait les cheveux noirs comme l’aile d’un corbeau, qui lui
tombaient aux épaules en longues ondulations hirsutes. Son teint n’était pas – n’était plus – bistre mais bien laiteux, presque translucide, et ne se voyait piqué d’aucun grain de beauté, encore moins de la moindre tache de rousseur. Les seuls sourires qu’on lui connaissait était faibles et tremblants, ou froids comme la mort, certainement pas enjoués et enfantins. Et surtout, surtout, Nico di Angelo détestait les contacts physiques. D’ailleurs en général, les seules démonstrations d’affection qu’il dispensait était réservées à sa petite sœur Hazel, c’est-à-dire quelques rares baisers sur le front ou la joue, que la jeune fille décrivait comme légers et cotonneux.
L’adolescent contre Percy ne pouvait pas être le fils d’Hadès. Il représentait littéralement tout son contraire. Et pourtant, lorsque le jeune garçon se détacha de l’autre demi-dieu, Percy reconnut ses grands yeux, même s’ils étaient normalement si sombres qu’on aurait pu y puiser de l’encre – cette fois bruns et chauds, ils trahissaient de nombreux sourires et une joie de vivre naturelle.
– Tu m’as énormément manqué ! J’ai préparé une torta di mele mais tu reviens trop tard, elle est déjà entièrement engloutie et digérée… C’est pas grave, on peut en refaire une, dit ? Tu m’as promis-juré que tu me réservais une journée entière à ton retour. Ce serait pas mal de fournir le frigo, pas vrai ? Je suis sûr qu’on peut trouver le moyen de faire du pesto bleu !
Étourdi par son débit, le fils de Poséidon ne put rien répondre. Il se
contentait de le fixer d’un air ébahi, lèvres entrouvertes et souffle court. Pourquoi avait-il le cœur légèrement serré, tout à coup ? Il sentait qu’il y avait une explication à cette situation incroyable, une explication qui allait lui foutre le cafard. C’était bien Nico qui se tenait devant lui, aussi impensable que cela puisse paraître. Un Nico pétillant, bavard comme une pie, la tête toute brune et bouclée, vêtu de son habituelle veste d’aviateur, oui, mais aussi de converses rouges, d’un jean couvert de pin’s et d’un t-shirt blanc scandant : « Tu as les yeux posés sur le plus adorable monstre du monde ! »
Percy Jackson avait connu son ami comme ça. Il s’en rappelait et ça lui fendait le cœur. Il se souvenait du minuscule môme obsédé par son jeu de cartes et la mythologie. Mais alors, Nico n’avait que dix ans.
Oui, c’était avant la mort de…
– Hai già finito di soffocarlo ?
Impossible.
Absolument impossible.
– C’est pas poli de parler italien en public. Ils comprennent pas ce que tu racontes, sœurette.
Parfaitement inimaginable.
Et pourtant… La voix qui venait de résonner, et à laquelle Nico avait
répondu sévèrement, Percy la connaissait. Mais c’était complètement fou. Sa porteuse était morte des années plus tôt.
Il se tourna vers elle et sentit sa respiration mourir dans ses poumons. Elle ressemblait à son frère, parfaitement et jusqu’au moindre de ses traits, comme une version féminine et plus âgée. Dix-sept ans, elle avait dix-sept ans.
Bianca di Angelo avait quitté le monde des vivants quand elle en avait douze.
– Trois jours, Percy Jackson, trois jours, le morigéna la jeune fille d’une voix pourtant rieuse. Le gosse a été insupportable, il n’arrêtait pas de lorgner ma bourse pour que je l’autorise à t’envoyer un Iris ! On a convenu que c’était notre petit frère, ti ricordi ?
Encore plus jolie que sa mère, Bianca enlaça Nico, qui se blottit
immédiatement contre elle, en quête muette de caresses. L’adolescente l’en couvrit avec un gloussement tendre. Elle gardait, contrairement au plus jeune, une trace de l’accent de son pays. La fratrie évoquait le soleil vénitien et les côtes d’Italie.
Percy se sentit soudain incroyablement morose. L’évidence s’imposait, et elle était douloureuse.
Il s’agissait d’une vision, une sorte de brèche temporelle dans laquelle il ne faisait que jeter un œil. Apollon le lui avait dit : « Je vais te montrer un “et si”. » L’épreuve était cruelle. Voilà ce qu’il arrivait : le jeune demi-dieu avait accès à la projection de ce qui avait été une possibilité.
« Et si Bianca di Angelo n’était pas morte ? »
Ni le jeune garçon exalté, ni l’adolescente au sourire de chat n’étaient réels. Pourquoi cet événement alternatif, et pas un autre ? Pourquoi lui montrer cette dimension impossible ? Le héros avait le cœur en berne et la gorge sèche.
Ça empira quand il jeta un nouveau coup d’œil au fils d’Hadès, remarquant ses adorables joues pleines, là où les os du véritable Nico saillaient comme les ruines d’un navire fracassé. Dès qu’il quitterait sa transe, ce Nico heureux et cette Bianca simplement vivante disparaîtraient comme les rêves lointains qu’ils étaient ; le véritable Nico, avec ses cernes, ses yeux noirs, sa peau trop pâle, sa silhouette amaigrie par le chagrin et ses doigts glacés l’accueillerait d’un regard concerné, se demandant ce qui lui était arrivé. Percy s’en voulut pour toutes les fois où il avait blâmé ce gosse. Les raisons avaient eu beau lui paraître valables sur le moment, il ne pouvait pas se souvenir d’un seul instant où il n’aurait pas pu simplement envelopper l’italien dans une grosse couette et le poser dans un bon lit, en lui disant : « C’est fini, attend-moi là, je vais sauver le monde et ensuite, moi et la bande, on t’adopte. Dodo. Bisou. »
Quand il le reverrait, il ne pourrait pas ignorer sa maigreur ou sa pâleur, complet contraste avec le sourire céleste et le regard plein d’étoiles qu’il aurait pu avoir. Il ne pourrait même pas s’empêcher de lui décocher le fameux regard de chien battu que Nico lui reprocherait, s’agaçant contre sa pitié soudaine.
– Au revoir, chuchota-t-il, la gorge serrée, et juste comme ça, il se sentit s’éveiller, sur une dernière vision des jeunes demi-dieux surpris par son soudain départ.
