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Disclaimers : non, surtout pas. D’ailleurs je nie tout en bloc.
Chronologie : cette mission hautement sensible est à placer juste après la Gaecelps et les pérégrinations d’Harlock à la plage.
Notes de l’auteur : j’ai envie de jouer avec Marjan, ce qui implique donc des missions stupides. Inutile de compatir pour le captain, il l’a bien mérité.
—
Le vrai problème, songeait Marjan tandis qu’elle consultait le plan holo d’un abribus en essayant de ne pas paraître trop perdue, c’était qu’elle ne savait pas dire non. Alors bien sûr, elle adorait rendre service, c’était dans sa nature, mais était-ce une bonne chose d’accepter avec le sourire les corvées qu’on lui refilait systématiquement, ou les quarts supplémentaires qu’elle assurait dès qu’il fallait remplacer quelqu’un au pied levé ?
Évidemment, dans le cas présent cela aurait impliqué de dire non au capitaine et elle n’était pas certaine d’en trouver le courage un jour, mais quand même… Elle soupira.
L’abribus ne lui apporta aucune aide. Il n’était pas numéroté, ni les rues alentours identifiées, et elle se demanda si Harlock l’avait volontairement mise à l’épreuve avec son « retrouve-moi à l’arrêt du bus treize à l’angle de la rue du parc et de celle du marché ».
Elle soupira encore. Elle était entrée dans le scope d’Harlock quelque temps auparavant pour des histoires ridicules qu’elle aurait aimé oublier, et il lui semblait que le capitaine la mandait désormais pour tout et n’importe quoi. Elle espéra ne pas se rendre ridicule cette fois-ci – ou le rendre ridicule lui, ce qui était pire – se demanda si Harlock briefait aussi mal tous ses coéquipiers, si elle avait manqué une information cruciale ou si elle était juste idiote, puis insulta l’abribus.
Son juron étouffé lui valut le coup d’œil en coin d’un passant. Elle rougit.
— Ah, tu es en avance, c’est bien. T’es prête ?
Marjan couina un « oui » apeuré lorsqu’elle s’aperçut qu’Harlock venait de se matérialiser à ses côtés, cilla. Elle devait apprendre à dire non, se morigéna-t-elle. Même au capitaine.
— Euh… bredouilla-t-elle.
Le « non » ne franchit jamais ses lèvres. Tant pis. Elle biaisa.
— Pourquoi je suis là au juste, capitaine ?
Elle estima à quatre-vingts pour cent le risque de recevoir un « suis-moi, tu verras bien », mais contre toute attente et après qu’il l’eut fixée bien trop longtemps de son regard bien trop pénétrant, Harlock précisa :
— Tu es mécano, pas vrai ?
Bon, ça ne répondait pas du tout à la question, mais 1) le capitaine était connu pour ne répondre que rarement de façon directe aux questions, et 2) il s’avérait généralement que les réponses tordues du capitaine répondaient in fine aux questions. Marjan fit la moue. N’empêche qu’elle n’était pas plus renseignée, et si elle voulait le fin mot de l’histoire il ne lui restait plus qu’à le suivre, et elle verrait bien.
L’un dans l’autre, il fallait bien avouer que tout le monde n’avait pas l’honneur de partir en mission avec le capitaine, n’est-ce pas ? Après, pouvait-on vraiment appeler ça un honneur…
Pff.
Marjan se dandina d’un pied sur l’autre.
— Je suis sûre qu’il y a des gars qui feraient bien mieux le job, marmonna-t-elle.
— Oui, mais toi tu ne vas pas t’en vanter et c’est très appréciable.
Silence. Il n’était pas en uniforme, s’aperçut-elle, si tant est qu’on puisse appeler « uniforme » la débauche de breloques à tête de mort qu’il accrochait partout sur ses vêtements. Il avait enfilé un pantalon en jeans tout simple et des baskets, portait un blouson de toile léger sur un t-shirt, et n’exhibait aucune arme de façon ostensible (une prouesse en soi). Plus étonnant encore, il était coiffé – ou en tout cas, on sentait qu’il avait eu une vague intention de discipliner la masse informe qui lui tenait lieu de chevelure. Il avait l’air presque normal, si ce n’était qu’il ressemblait à un lycéen échappé de son école. Marjan hésita à le lui faire remarquer, mais il tritura une mèche de cheveux et elle savait pour en avoir déjà été témoin qu’il faisait toujours ça quand il était un peu mal à l’aise.
Oh génial, songea-t-elle avec un roulement d’yeux désabusé, encore une mission « moufette ». Au moins Harlock n’était-il pas à moitié à poil cette fois-ci (et au moins ne voyait-elle pas de moufette dans les parages), mais ce serait bien qu’il arrête de la solliciter pour chaque opération stupide qu’il montait.
Il l’entraîna sans rien ajouter. Elle lui emboîta le pas, trottant presque pour ne pas se faire distancer, patienta quelques minutes, en prit quelques autres pour se motiver intérieurement, se jeta finalement à l’eau :
— … Et donc, quel est le plan ?
Harlock stoppa. Elle l’avait suivi sans trop se soucier de leur itinéraire, et elle s’était attendue à se retrouver dans les quartiers les plus mal famés de la ville, mais non : de ce qu’elle voyait, il s’agissait d’un campus. Des chemins pavés desservaient des bâtiments de brique rouge élancés, posés çà et là au sein d’un paysage arboré savamment entretenu. Les espaces de verdure, agrémentés de bancs et de tables en bois, étaient occupés par des groupes de jeunes gens plongés dans la lecture ou simplement allongés sur l’herbe pour profiter de la douceur automnale.
Dissimulée derrière un bosquet d’érables flamboyants, Marjan repéra une terrasse cosy – et bondée – où des serveurs au look branché slalomaient entre des clients qui l’étaient tout autant. Elle leva un sourcil interrogatif.
— On va là, confirma Harlock.
Il tripotait encore ses cheveux. De toute évidence, il aurait préféré un bar louche où il aurait pu terroriser son monde, mais le lounge étudiant branché ne correspondait pas aux critères.
Quoi qu’il en soit, avec son allure d’ado dégingandé il passait tout à fait inaperçu.
— On a rendez-vous avec le docteur Noah Levensberger, ingénieur en mécanique spatiale, continua-t-il. Il est a priori d’accord pour nous fournir en cartes électroniques et en cristaux de transfert.
Voilà qui était formidable, ils manquaient toujours de cristaux de transfert lors des maintenances, et ils en étaient venus à s’auto-cannibaliser pour garder en service les fonctions vitales des systèmes. Néanmoins, cela n’expliquait pas pourquoi Harlock s’était encombré d’elle : pour ce genre de transactions il partait négocier seul, en général. Sauf s’il s’agit d’une autre mission moufette, persifla sa conscience. Marjan frissonna.
Harlock, lui, farfouillait toujours dans ses cheveux. Il semblait toutefois avoir débloqué par ce biais une réserve secrète de loquacité et poursuivait en conséquence vaillamment sur sa lancée :
— Moi, ma spécialité c’est les cristaux de navigation, pas les cristaux de transfert. J’y connais à peu près rien en mécanique et je préférerais ne pas ramener de la camelote à Tochiro. Surtout vu le prix que le docteur Noah en demande.
Ah. Donc il comptait sur elle en tant qu’expert. C’était à la fois flatteur et effrayant.
Marjan envisagea plusieurs réponses : « au secours », « vous y arriverez très bien sans moi » et « je crois que je vais vomir » y figuraient en bonne place. D’un autre côté elle devait bien admettre qu’elle en voyait tous les jours, des cristaux de transfert. Elle était même assez fière d’avoir réussi à en mettre certains sous perfusion pour qu’ils restent opérationnels, et elle savait avoir l’œil pour estimer avec une relative précision leur qualité et leur durée de vie.
Harlock la scrutait. Il avait l’air d’attendre une réaction de sa part.
Elle dit « d’accord ».
— Ça ne devrait, euh… pas être très long, ajouta Harlock.
Il avait hésité. Pourquoi avait-il hésité ? Marjan sentit soudain le frisson d’un danger irraisonné courir le long de sa nuque tandis qu’Harlock et elle entraient dans ce que l’inscription en lettres néogothiques sur la devanture vitrée nommait le « Free Lover ». Elle se força à respirer calmement. Le capitaine sait ce qu’il fait, se répéta-t-elle. Le capitaine sait toujours ce qu’il fait.
À l’intérieur, la salle principale s’organisait autour d’un bar monumental en plein centre de la pièce. Des fauteuils confortables disposés en cercle formaient de petits îlots conviviaux, un jeu de rideaux et d’alcôves dissimulait la plupart des clients les uns des autres. Le tout baignait dans des lumières violettes et rouges.
Le docteur Noah était installé à côté d’un aquarium de poissons exotiques. Il était plus jeune que ce que Marjan s’était imaginé. Il ressemblait à un étudiant qui tentait de se faire passer pour un docteur de la même manière qu’Harlock ressemblait à un pirate tentant de se faire passer pour un étudiant. Ou l’inverse. C’était très curieux à observer.
— Vous êtes ponctuels, les salua Noah.
— Oui, répondit Harlock. Où est le colis ?
Ponctuel et toujours aussi prompt à mettre les pieds dans le plat, nota Marjan. Elle sourit au docteur Noah et s’intéressa à la carte des cocktails. Fallait bien que quelqu’un se comporte comme un client inoffensif, non ?
— Je vous conseille le Savage Kamasutra, susurra Noah.
Marja sursauta, examina la carte de plus près, paniqua. Attends… C’est quoi, ce bar ? Space Orgasm, Alien Sex, Tentacle Feast… Tous les noms étaient du même acabit. La jeune femme regarda nerveusement autour d’elle. Où Harlock l’avait-elle encore emmenée, verdomme !
Mission moufette ! Mission moufette ! chantonna sa conscience. Sauf que des indices plus ou moins subtils laissaient présager que la suite des événements serait en réalité bien pire qu’une mission moufette. Le nom du bar, par exemple, ou ces couples qui s’embrassaient à pleine bouche sur la table voisine avant d’intervertir leurs places avec une autre table.
— Nous allons passer à l’arrière, disait Noah. Vous avez une préférence pour la salle, capitaine ?
Harlock balaya la question de la main pour exprimer son indifférence, mais il remit ensuite en place une mèche de cheveux qui lui chatouillait le nez d’un geste trop saccadé pour lui, ce qui signifiait qu’il savait parfaitement dans quel endroit il se trouvait, jeetje !
Marjan envisagea très sérieusement de lui hurler dessus (ou de hurler tout court). La promesse d’obtenir un stock de cristaux de transfert la retint – ça, ainsi que la pointe de curiosité qu’elle se surprit à ressentir malgré tout.
— Capitaine, c’est un club libertin, chuchota-t-elle quand le docteur se leva.
Harlock ne la regardait pas en face lorsqu’il répondit.
— Noah pense que c’est un endroit sûr et je ne peux pas lui donner tort.
C’est ! un club ! libertin ! capitaine ! Et plutôt bien achalandé, nota-t-elle distraitement alors qu’ils pénétraient dans l’arrière-cour et la deuxième partie du « Free Lover ». À gauche d’un patio agencé dans un souci d’élégance épurée, un panonceau indiquait « chambres » et « jeux ». Sur la droite, il était inscrit « bains ».
Le docteur Noah avait l’air parfaitement à son aise. Après un sourire enthousiaste à leur intention, il s’engagea du côté « bains ». La porte battante exhala une bouffée de vapeur et des fragrances de menthe et d’eucalyptus lorsqu’il l’ouvrit.
— Les casiers sont à votre disposition pour vos affaires, expliqua-t-il avant de se, euh… dévêtir ?
Mijn God.
Bains qui étaient mixtes, donc. Marjan lança une œillade assassine à Harlock. Harlock fit mine de ne pas la voir (et rougit, c’était évident). Noah les quitta sur un « prenez juste votre puce de paiement, Étienne nous attend avec la marchandise au bassin Jasmin ». Bien bien bien.
Il y avait des serviettes en libre service, mais il en aurait fallu trois ou quatre pour se couvrir décemment. Marjan se força à regarder ailleurs pendant qu’Harlock… euh… houlala.
— Pourquoi vous n’avez pas demandé à Miss Kei, capitaine ?
Miss Kei aurait convenu parfaitement à ce genre de boulot. En plus tout le monde s’accordait pour dire qu’Harlock avait un faible pour elle (en tout cas, vu comment il était jaloux lorsque quelqu’un s’en approchait, personne ne pouvait prétendre qu’elle lui était indifférent), donc une mission comme celle-ci aurait peut-être permis de joindre l’utile à l’agréable, non ?
— Kei se serait fait des idées.
Voyez-vous ça.
Nul ne savait vraiment comment fonctionnait le capitaine, songea Marjan. Y compris pour ses affaires de cœur, de toute évidence.
Silence. Hésitation perceptible.
— … mais toi non, n’est-ce pas ?
Il y avait un soupçon de doute et un zeste de tonalité implorante dans le point d’interrogation. Marjan leva les yeux au ciel.
— Non capitaine, je ne me fais pas d’idées.
Et n’était-il pas un peu tard pour s’inquiéter de ce petit détail ? Elle souffla. Bon, culturellement elle n’était pas dépaysée, elle avait fréquenté nombre de saunas mixtes avant d’embarquer sur l’Arcadia, elle se souvenait également des plages naturistes qu’elle écumait à l’adolescence, donc la nudité en elle-même ne générait pas « d’idées », non capitaine, mais n’empêche.
Des bains.
Dans un club libertin.
À poil.
Avec le capitaine.
Sérieusement ? Qu’est-ce qui lui était passé par la tête quand il lui avait proposé de venir, bordel de dieu ? Personne ne sait comment fonctionne le capitaine. Mais le capitaine sait toujours ce qu’il fait. Toujours.
Marjan pinça les lèvres. Elle était à peu près certaine que personne d’autre à bord de l’Arcadia n’avait à subir ça.
— Si qui que ce soit nous menace, je compte sur toi, lui glissa-t-il.
Hein ?
— Capitaine, je suis…
Une faible fille ? Pas sportive pour un sou ? Gaulée comme une crevette ? Toute nue ?
— … pas armée. Vous voulez que je fasse quoi ?
— Je ne sais pas, moi… Mords-le ?
Tout le monde s’accordait également pour dire qu’Harlock avait un humour de merde. Le principal souci, c’était que parfois il ne plaisantait pas du tout. Donc il veut que je le défende en cas de coup dur, déduisit Marjan. Kut, il m’aura vraiment tout fait !
Elle réfléchit. Alors ça tombait à pic, elle possédait justement l’accessoire qu’il fallait. Il s’agissait d’une épingle – à chapeau ou à cheveux, elle n’avait jamais réussi à le déterminer – que lui avait offert sa grand-mère lorsqu’elle n’était encore qu’une gosse. Un très bel objet, patiné par les ans, qu’elle chérissait et emportait partout avec elle. La tête ouvragée était ornée de motifs floraux et d’un minuscule renard, la pointe mesurait quinze bons centimètres. Elle s’en servait comme broche.
Ça serait parfait pour retenir la serviette nouée autour de sa taille, décida-t-elle. Et, si besoin, la pointe était assez longue et solide pour être menaçante.
Harlock emporta lui aussi une serviette. Il la posa sur son épaule.
Marjan grimaça. Elle ne se faisait pas d’idées, on était bien d’accord, mais elle sentait malgré tout ses oreilles s’échauffer et ça n’avait rien à voir avec la température étouffante des lieux. Heureusement il y avait beaucoup de brouillard, du moins suffisamment pour qu’en restant focalisée sur les mosaïques du plafond (superbes au demeurant), elle ne s’intéresse pas trop aux détails de l’anatomie de son capitaine.
Ils traversèrent trois grandes salles avant de parvenir à un patio octogonal. Le bassin Jasmin était accessible via quelques marches et était composé d’une piscine (eau froide, constata Marjan lorsqu’elle y trempa un orteil), de bains bouillonnants, d’une cabine de sauna et, tout au fond, d’une étuve. Elle y aperçut Noah, qui les invita de la main à le rejoindre.
Quelle idée de vendre du matériel électronique dans une atmosphère aussi moite, critiqua Marjan in petto. Les cristaux devraient s’en sortir indemnes, bien sûr, mais Harlock avait également parlé de cartes. Elle espéra que cette bande de crétins qui se donnaient rendez-vous dans des bains n’avaient pas fait l’impasse sur l’étanchéité de l’emballage, et s’appliqua à se faire ignorer tandis qu’Harlock s’asseyait face à Noah et un inconnu (très certainement cet Étienne qui devait « les attendre avec la marchandise »).
De fait, Étienne extirpa une boîte en plastiglas scellée de sous son siège et la posa bien en vue sur un rebord carrelé dégoulinant d’humidité, à équidistance d’Harlock et lui.
— Le paiement maintenant, lâcha-t-il d’une voix rogue.
Harlock secoua la tête.
— Non. D’abord je vérifie la qualité de ce que vous me vendez, ensuite je paye. Ce sera le prix convenu uniquement si le matériel fourni remplit mes critères.
Il ne semblait pas gêné de négocier dans le plus simple appareil, mais il fallait bien avouer que son aura habituelle de psychopathe sanguinaire en prenait un coup. En témoignait le rictus narquois que lui renvoyèrent Étienne et Noah, pas impressionnés pour un sou.
— Faites donc, monsieur le pirate. Nous ne sommes pas pressés.
Mais Harlock et elle, si, extrapola Marjan. À nouveau, elle sentit le frisson du danger le long de sa nuque et, pendant qu’Harlock ouvrait la boîte de plastiglas et en sortait précautionneusement des étuis à cristaux, elle s’efforça de discerner le plus petit signe avant-coureur d’une catastrophe.
Déjà, convint-elle, l’avantage d’une transaction en tenue de naissance, c’était que personne ne risquait de sortir une arme à moins de l’avoir planquée dans son… euh… Bref, personne ne risquait de sortir une arme de gros calibre. Elle examina le plus discrètement possible les murs, les bancs, les recoins, mais l’agencement de la pièce ne permettait pas d’y dissimuler quoi que ce soit – et malgré la vapeur d’eau qui opacifiait un peu la vue, elle ne repéra aucun paquet suspect susceptible d’être utilisé contre eux.
Un bon point, se réjouit-elle. Et un deuxième pour l’état des cristaux qu’Harlock lui présenta. Neufs, qualité industrielle, aucune saloperie artisanale recomposée, travail de précision. Elle approuva d’un geste bref du menton.
— C’est bon pour moi, conclut Harlock.
Le capitaine ne se risqua pas à déballer les cartes électroniques, tant mieux pour lui parce qu’elle l’aurait giflé.
— L’argent est sur un compte anonymisé, continua-t-il. Voilà les clés d’accès.
Il tendit une micro-carte pucée à Noah, qui s’en saisit avec une expression trop avide pour être rassurante. Marjan se crispa. En particulier parce que si Noah était sensiblement du même gabarit qu’Harlock, Étienne était, lui, deux fois plus large.
Lorsque celui-ci balança un premier coup de poing, Harlock ne parvint pas à esquiver et, encore groggy, ne put riposter au deuxième assaut. Étienne l’immobilisa facilement contre le mur, enserra sa gorge, fit pression…
— On s’est dit qu’on allait viser plus haut, pirate, grinça-t-il.
Grave erreur, de l’avis de Marjan. Le capitaine pouvait se montrer très rancunier quand il voulait. Évidemment, il fallait déjà qu’il prenne le dessus dans l’affrontement en cours, mais tout le monde s’accordait aussi pour dire qu’Harlock avait de la ressource.
À un contre deux et à mains nues il risquait d’en baver, par contre.
— On pensait doubler la somme, poursuivait Étienne du même ton malfaisant. Ou te livrer. Ha ! T’aurais dû te pointer avec un garde du corps plus crédible !
Oh ça c’était méchant. Okay, elle était nulle en tant que garde du corps, mais peut-être ne faudrait-il pas oublier qu’elle servait à bord de l’Arcadia et que donc, par voie de conséquence, elle était une pirate elle aussi. Sanguinaire. Tout comme son capitaine. Voilà voilà.
Et puis, contrairement à tous ces imbéciles avec leur engin qui pendouillait à l’air, elle était armée, elle.
Sa serviette tomba lorsqu’elle récupéra l’épingle qui la maintenait en place, mais peu importait. Son poids de garde du corps pas crédible suffit à enfoncer quinze centimètres d’acier dans le bas de la nuque de ce connard d’Étienne, qui s’effondra avec un gargouillis surpris.
Noah recula précipitamment.
— C’est lui qui a eu l’idée ! chouina-t-il. Moi j’voulais pas !
Harlock ne daigna même pas lui répondre. Il se frictionna le cou, jeta à peine un regard au corps immobile d’Étienne avachi à ses pieds, décrocha un simple reniflement méprisant à Noah et attrapa la boîte de cristaux.
— On s’en va. Et je garde ceci, trancha-t-il en lui arrachant la micro-carte des mains.
Ils profitèrent de l’apathie de Noah pour revenir aux vestiaires. À mi-chemin commencèrent à s’élever des « au voleur ! à l’assassin ! » mais, le temps que le personnel des bains et les clients les plus téméraires réagissent, Harlock avait retrouvé son pantalon et le holster qui y était accroché, et c’est fou comme un cosmodragon brandi est capable de dégager l’espace autour de lui.
Ils étaient à moitié habillés quand ils sortirent. Marjan tenait tant bien que mal une boule de vêtements – un blouson, une paire de chaussures, une chaussette – en essayant de ne rien perdre en cours de route, tandis qu’Harlock bataillait avec sa boîte de cristaux, la ceinture de son pantalon et son cosmodragon.
Ils étaient piétons, mais ça ne dura pas.
— Elle sera aux docks sud, terminal quinze ! lança Harlock au conducteur qu’il venait d’éjecter sur le trottoir sans ménagement et tandis qu’il s’installait au volant.
Il démarra dans un vrombissement de moteur, grilla trois feux rouges, s’embrancha dans une voie réservée aux secours afin d’éviter un embouteillage, gratifia Marjan d’une pichenette sur l’épaule et lui sourit.
— Excellent, le coup de l’épingle ! T’es encore plus radicale que moi, dis donc !
Marjan écarquilla les yeux. Non capitaine, sûrement pas.
— Capitaine, protesta-t-elle. Quand vous y allez au cosmodragon, vous coupez les gens en deux.
Harlock s’esclaffa, tel le psychopathe sanguinaire qu’il était et qui trouvait visiblement désopilant le fait de couper les gens en deux.
— C’est vrai. Mais tu te débrouilles bien. Avec un peu de pratique, tu devrais arriver au même résultat.
Euh… Non ? Merci ? Sans façon ?
Elle répondit « ça ira ». Elle eut la nette impression qu’Harlock n’en écoutait pas un mot (peut-être parce qu’il slalomait à une vitesse de dément entre une file de véhicules, mais ce n’était pas une raison).
Il reprit la parole juste avant de piler devant une navette banalisée que Marjan reconnut comme appartenant à l’Arcadia.
— On devrait faire équipe plus souvent.
Elle ne parvint pas à s’en offusquer.
