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Beaucoup aiment spéculer sur la nature de la relation qui lie Roy Mustang et Riza Hawkeye.
Les membres de l'équipe en premier lieu : Havoc, Breda, Fuery et Falman qui échangent un regard peu discret et prennent note de chacun de leurs gestes, chacune de leurs paroles. Hugues qui, en tant que confident du colonel, aime également leur faire remarquer à quel point ils perdent du temps à se tourner autour au lieu de tomber dans les bras l'un de l'autre. Et Rebecca qui ne manque jamais de mimer de fausses déclarations énamourées entre les deux, surtout lorsqu'elle a bien bu.
Mais les principaux intéressés s'efforcent d'ignorer ces taquineries comme si elles étaient infondées. Mustang ne fait aucun commentaire et se contente de flirter de manière ostentatoire avec chaque femme qu'il croise. A moitié parce que cela l'amuse et à moitié parce qu'il entretient encore l'espoir de mettre fin aux ragots. Hawkeye de son côté, fait taire les commères aux langues bien pendues d'un regard un peu inquiétant, généralement suivi d'un sourire mi-amusé, mi-désabusé.
Aucun des deux ne prend la peine de fournir une réponse parce que leur entourage n'est pas dupe. Il y a bien des raisons qu'ils pourraient invoquer : la promesse qu'ils se sont faits, la prohibition des relations entre officiers et subalternes au sein de l'armée ou même le fantôme désapprobateur de Berthold Hawkeye. Mais aucune de ces excuses ne tiendrait face à l'argumentaire de leurs amis. Et alors, il leur faudrait en revenir à la vérité, rouvrir les plaies d'Ishbal et avouer que toutes ces raisons ne sont finalement rien en comparaison du poids de leurs péchés.
"Attention !"
Mais il est déjà trop tard, lorsque Fuery aperçoit la bouteille d'oxygène.
Mustang a déjà claqué des doigts et le souffle de l'explosion projette Riza en arrière, sans même qu'elle n'ait le temps de se mettre à l'abri.
"Lieutenant ? Lieutenant, vous allez bien ?"
Ses oreilles sifflent et l'univers tangue un peu trop autour d'elle, mais Riza se redresse tant bien que mal et se force à rester un instant en position accroupie. A travers la fumée, elle distingue l'adjudant Fuery non loin d'elle, mais aucune trace des autres.
Les trafiquants étaient mieux préparés que prévu, à moins que la présence des bouteilles ne soit qu'un triste hasard. Au contact de l'oxygène, les flammes de Mustang se sont décuplées et pour la première fois depuis que l'escouade s'est formée, Riza en vient à craindre pour la vie de ses coéquipiers.
"Lieutenant, ça va ?"
Fuery a réussi à la rejoindre, parmi les décombres. Une salve de balles les oblige à rester baissés alors ils savent que les membres de la pègre - une partie du moins - sont toujours en vie.
La fumée lui pique les yeux et la fait tousser mais Riza s'essuie le visage avec sa manche pour reprendre contenance.
"Les autres ?
- Je n'ai vu que vous, répond l'adjudant en secouant la tête"
Eux deux et toujours, les criminels dans ce hangar. Hawkeye serre les dents et se risque à jeter un œil par-dessus les caisses qui la protègent. Une tête et une épaule qui dépassent du mur, à l'étage, l'occasion de faire feu. Elle tire et en théorie, c'est une cible largement suffisante pour elle mais la deuxième salve de balles ennemies qui creuse le béton là où se trouvait sa tête une seconde plus tôt, lui indique aimablement que ses balles n'ont pas atteint la victime escomptée.
"Merde, merde, merde."
Elle se force à inspirer le temps que la salve passe puis vise à nouveau. Cette fois, un cri de douleur lui confirme qu'elle a atteint sa cible.
"On va passer derrière les caisses", souffle-t-elle à Fuery.
Mais celui-ci insiste : "Est-ce que vous allez bien ?"
Riza hoche la tête. Ses mains tremblent de façon presque incontrôlable. D'où l'échec à la première tentative. C'est presque un miracle qu'Hawkeye ait pu blesser son adversaire dans cet état et c'est bien ce qui préoccupe Fuery : le lieutenant a manqué sa cible. Il ne l'a sans doute jamais vue rater auparavant et l'adjudant affiche un air presque choqué. Mais sans lui accorder plus d'attention, elle lui adresse un signe de tête et contourne la montagne de caisses qui érige un mur de fortune entre leurs assaillants et eux. Là, ils retrouvent leur colonel, à moitié sonné par le choc de l'explosion.
"J'en ai vu trois dans l'arrière salle, indique Mustang d'un signe de tête.
- Un en haut, mais le major l'a atteint à l'épaule, indique Fuery
- J'ai vu"
Un regard sombre dirigé vers Hawkeye lui confirme que le colonel a lui aussi assister à son louper et elle se raidit sans pouvoir s'en empêcher.
"Havoc et Breda ?
- Ils sont de l'autre côté. L'explosion n'aurait pas dû les atteindre, mais avec la fumée, je ne les vois pas."
Et sans contact visuel, pas de coordination possible. Mais ce n'est pas ce qui inquiète le plus Riza : déjà, elle sent l'hystérie et les tremblements monter dans sa poitrine. Elle ne peut pas se laisser submerger. Pas maintenant. Alors elle se concentre sur sa respiration. Inspirer, puis expirer. Une chose à la fois.
"Nous ne savons pas s'il y a d'autres bouteilles cachées alors utiliser les flammes à nouveau est exclus, raisonne Mustang à voix haute. Adjudant, pouvez-vous vous faufiler jusqu'à cet endroit ?"
Fuery jette un regard prudent par-dessus la pile qui les protège et acquiesce.
"Alors nous allons essayer de les contourner et vous nous couvrirez. Est-ce que c'est compris ?
- Je vous couvre, répète le soldat, à moitié interrogateur.
- Est-ce que vous pouvez le faire ?"
Bien sûr qu'il peut. Mais l'ordre est inhabituel, puisque Hawkeye est leur sniper. Néanmoins, Fuery ne pose aucune question - pas le bon moment - et hoche la tête avant de se diriger vers le point désigné.
"Est-ce que vous allez bien ? murmure Mustang.
- Vous n'auriez pas dû."
Le fait qu'il cherche à la protéger fait horreur à la jeune femme. D'autant plus que son coéquipier a bien vu leur manège et la pitié est évidente dans le regard de son supérieur. C'est tout ce que Riza déteste mais elle-même doit admettre que dans l'état dans lequel elle se trouve, Fuery a tout autant de chances d'atteindre leur cible. Ses mains tremblent de façon incontrôlée et la jeune femme sent la panique faire tambouriner son cœur.
"Havoc et Breda vont sûrement chercher à les prendre à revers, déclare Mustang maladroitement, comme pour clore le sujet. Dépêchons-nous."
Malgré tout, même sans s'être coordonnés, leur plan fonctionne très bien : tandis que Mustang et Hawkeye concentrent l'attention et les tirs ennemis, Havoc et Breda parviennent à faire le tour du bâtiment pour escalader la face et surprendre le tireur dans son dos. Une fois l'un des malfrats entre leurs mains, les autres ne tardent pas à se rendre. Le reste n'est ensuite que pure routine. Immobiliser les trafiquants, les enfermer dans leur fourgon, et commencer à inventorier leur prise - presque une centaine de kilo de drogue.
Habituellement, Hawkeye aurait pris en main les opérations. Mustang n'est pas le meilleur et le plus rigoureux en ce qui concerne la procédure. Mais cette fois, il distribue les ordres avec efficacité, tandis qu'elle fait de son mieux pour rester impassible sous le regard interrogateur de ses coéquipiers. Elle ne cherche même pas à protester, lorsqu'il trouve un prétexte pour les tirer tous les deux à l'écart.
"Est-ce que vous allez bien ? demande-t-il à nouveau."
Riza déteste cette situation. Mustang ne devrait pas la ménager, la traiter différemment du reste de l'équipe. Mais elle sait également ce qu'il voit. Une jeune femme blanche comme un linge, dont les tremblements l'empêchent presque de bouger. L'hystérie et la panique l'empêchent presque de respirer et elle se laisse tomber plus qu'elle ne s'assoit par terre. Un miracle qu'elle ait tenu jusque-là.
"Je suis désolé que les flammes aient pris cette ampleur. Je n'avais pas vu les bouteilles."
Il ne devrait pas non plus s'excuser : ils sont rempli leur mission et personne n'a été blessé. Seulement Hawkeye sait également qu'il se sent responsable de son état et qu'il ne sait que trop bien ce qui est en train de se passer.
L'odeur est toujours ce qui revient en premier. L'odeur des flammes, des cendres et des corps carbonisés. Puis viennent les hurlements qui résonnent de plus en plus fort à ses oreilles. Enfin, il y a les visages. Des centaines de visages, tordus par la panique, le désespoir et la souffrance. Des centaines de visages qui défilent devant ses yeux et dont Riza se souviendra toute sa vie.
Mustang a commis un génocide à Ishbal et Hawkeye a dû l'observer chacune de ses journées. Elle ne s'est pas contentée de lui fournir les moyens de massacrer tout un peu peuple, elle s'est assurée que personne ne l'entraverait dans sa tâche. Elle a suivi sa silhouette à travers sa lunette de tir, a scruté ses faits et gestes tandis qu'il immolait chacune de ses victimes. Pire, lorsque l'opération le nécessitait, elle l'a suivi à travers les flammes.
Alors régulièrement ses souvenirs se rappellent à elle. Il suffit d'un petit rien : un pétard qui explose dans son dos et la prend par surprise, des flammes qui jaillissent avec un peu trop d'intensité ou parfois même une phrase, une expression de son supérieur. Il suffit d'un petit rien pour qu'elle se mette à voir, projetées sur son dos, les ombres chancelantes de leurs victimes ishbales. Qu'elle sente dans sa bouche le goût des cendres humaines et qu'elle entende résonner à ses oreilles des cris de souffrance, sans fin.
Il n'y a rien qu'elle puisse faire pour lutter contre la crise, si ce n'est attendre que celle-ci ne passe, et rien que Mustang ne puisse dire pour la réconforter. Parce que non, ce n'est pas ce qu'elle avait en tête lorsqu'elle lui a révélé le tatouage et non, ce n'est pas ce qu'il imaginait lorsqu'il s'est engagé dans les rangs. Mais les faits sont là : il a tué des centaines de personnes innocentes à l'aide des connaissances qu'elle lui a fournies, tandis qu'elle le protégeait. Et chacune de ces morts ne cessera jamais de flotter dans chacun de leurs silences, peser au-dessus de leurs têtes.
Alors pour cette raison plus que toute autre, tous deux savent qu'ils ne pourront jamais être ensemble. Parce que rien ne pourra jamais effacer le poids de leurs péchés.
