Work Text:
- Daniel ?
- Quoi ?
- Tu dors ?
- Non … et toi tu dors ?
- Non …
Au loin, les cousins percevaient le crissement des cigales. En plein mois d’août à Los Santos, les nuits étaient tièdes et agréables.
- Antoine ?
- Oui ?
- J’ai un peu peur.
- Moi aussi, Daniel.
Les quelques secondes de silence qui suivirent furent interrompues par le frottement du sac de couchage d’Antoine contre le sol de la tente. Daniel sentit son cousin venir se blottir contre lui et cela le rassura un peu. Ils avaient tous les deux insisté auprès de Donatien pour qu’il les autorise à passer une nuit au milieu des vignes, dans la tente qu’ils avaient trouvé au grenier. Le vigneron avait bien tenté de les en dissuader, avançant comme arguments que les cousins avaient tous les deux peur du noir, que les sangliers allaient probablement retourner bruyamment la terre autour de la tente et que bien d’autres animaux devaient rôder dans les plantations à la nuit tombée, mais les enfants, surexcités à l’idée de camper dehors, ne l’avaient pas écouté et Donatien avait fini par céder.
Maintenant qu’ils se trouvaient seuls, cernés par l’obscurité et des bruits étranges, les arguments de leur père adoptif leur semblaient beaucoup plus convaincants. Ils avaient beau avoir passé un certain nombre de nuits difficiles en extérieur après que leurs parents les aient abandonnés, une nuit en ville n’avait rien à voir avec une nuit au beau milieu d’un champ de vignes. En ville, ils avaient pu faire la rencontre de chats errants agressifs, de ratons laveurs intrigués, ou bien de voitures un peu trop bruyantes qui les réveillaient en sursaut ... Cela les avait effrayés au début mais ils s’étaient habitués à la vie nocturne de Los Santos, si bien qu’à la longue, cela ne les réveillait même plus. Alors qu’ici, au domaine, ils n’avaient aucune idée de ce qui pouvait les attendre, mais il était trop tard. Antoine et Daniel savaient bien qu’ils ne pouvaient plus faire marche arrière, car si Donatien avait le malheur de les trouver dans leur chambre le lendemain matin, il se ferait un plaisir de leur faire la leçon et de leur rappeler durant les semaines à venir qu’il avait eu raison et que les cousins feraient mieux de l’écouter plus souvent.
- J’aime bien la tente, c’est comme une cabane secrète avec juste nous deux dedans, mais ce serait encore mieux si on l’avait juste mise dans la chambre, chuchota Daniel dont le principal moyen de lutter contre la peur semblait être de faire la conversation.
- Oh oui, bonne idée Daniel, on fera ça la prochaine fois !
- Et puis c’est rigolo les sacs de couchage aussi, on ressemble à des grosses chenilles, dedans.
- Oui, oui, on les prendra, moi aussi j’aime bien.
Antoine paraissait légèrement moins effrayé que son cousin, mais lui aussi ne pouvait s’empêcher de parler et de renchérir à tout ce que disait ce-dernier. Et ce fut lui, le plus téméraire des deux, qui lança quelques minutes plus tard :
- Daniel ?
- Quoi ?
- Vient on sort.
Silence. Toujours blotti contre son cousin, Antoine entendit sa respiration se figer un instant avant de repartir.
- De … Quoi ? Mais pourquoi faire ?
- Bah je sais pas, on s’ennuie là, j’arrive pas à dormir. Et puis j’ai envie de voir le domaine la nuit ! T’as pas envie, toi ?
- Mais il fait tout noir dehors, et puis y a des bêtes …
- Allez steuplait, insista Antoine. Me laisse pas y aller tout seul !
Daniel soupira. Antoine était suffisamment têtu pour sortir de la tente malgré son opposition. Ce qui signifiait que Daniel allait se retrouver seul à l’attendre. Seul dans la tente vide. Au milieu de la nuit et des bêtes qui rôdaient … Et puis surtout, Antoine allait forcément se faire mal, se perdre ou faire une bêtise quelconque si Daniel le laissait tout seul. Il grommela en s’asseyant tant bien que mal dans son sac de couchage.
- Bon d’accord … Mais pas longtemps hein !
- Ouais, merci Daniel ! Allez on y va !
Les cousins se défirent tant bien que mal de leurs duvets dans l’obscurité qui ne leur permettait que de deviner les contours l’un de l’autre, et Antoine remonta la fermeture éclair de la tente.
L’air frais s’engouffra sous le tissu alors qu’ils en sortaient et les fit frissonner. Serrés l’un contre l’autre, ils firent quelques pas sur le chemin de terre, les sens en alerte. Des frottements et des grognements leur provenaient d’un peu partout autour d’eux. La brise et le crissement des cigales emplissaient leurs oreilles tandis que leurs yeux identifiaient peu à peu leur environnement. Les rangées de vignes leur apparurent de part et d'autre de la tente, descendant tout le long du chemin qui s’étendait devant eux. Une fois le premier courant d’air passé, il faisait bon. Ils n’avaient aucune idée de l’heure qu’il pouvait être mais en se retournant vers la maison, Daniel remarqua que de la lumière émanait de la cuisine : Donatien était encore debout.
- Attends, j’ai une idée Daniel ! chuchota Antoine avant de replonger brusquement dans la tente.
- Hééé, qu’est-ce que tu fais ? demanda son cousin d’une voix hésitante.
Il n’avait vraiment pas envie d’attendre seul, debout au milieu des vignes dans le noir, mais à son grand soulagement, Antoine ressortit quelques secondes plus tard et tâtonna pour déposer quelque chose entre les mains de son cousin.
- Avec ça on verra mieux … enfin peut-être, je sais pas. En tout cas on aura moins mal aux pieds !
Daniel porta les objets devant son visage pour mieux les voir et comprit rapidement qu’il s’agissait de ses baskets. Les super baskets lumineuses qu’Antoine et lui avaient achetées quelques mois auparavant et qu’ils ne quittaient plus. Antoine s’était déjà empressé d’enfiler les siennes, et Daniel fut ébloui au moment où il les alluma et où la vive lumière violette éclaira brusquement son visage. Il s’empressa à son tour de faire de même alors que son cousin sautillait en riant.
- Regarde Daniel, on voit que mes pieds ! J’suis une paire de chaussures qui bouge toute seule !
- C’est trop stylé ! s’extasia Daniel qui sautillait à présent avec un trait de lumière jaune à chaque pied.
Les deux cousins se poursuivirent autour de la tente en riant. Leurs chaussures ne leur permettaient pas de voir bien loin mais au moins, ils étaient plus détendus maintenant qu’ils les portaient. Soudain, une pensée traversa l’esprit de Daniel, qui s’arrêta brusquement et se fit bousculer par Antoine, qui s’arrêta à son tour.
- Euh, Antoine … Tu penses que la lumière elle pourrait faire peur aux sangliers ? Et les rendre agressifs, par exemple ?
Les cousins Croûte ne s’étaient jamais pris de coups de sanglier enragé mais aucun d’eux n’avait envie de tenter l’expérience. Ceux du domaine s’étaient toujours montrés inoffensifs en plein jour, mais après tout, ils ne les avaient jamais côtoyés de nuit … Quelques secondes de silence passèrent avant qu’Antoine ne réponde.
- Je sais pas … J’y ai jamais pensé …
Il tentait de faire comme si de rien n’était mais le doute perçait clairement dans sa voix fluette. Daniel s’apprêtait à répondre qu’ils feraient mieux de retirer leurs chaussures et de retourner dans la tente avant de s’attirer des ennuis, mais un grognement bien plus proche que tous les précédents se fit entendre. Les cousins sursautèrent et laissèrent échapper des cris de surprise. Au milieu du chemin, juste devant eux, un énorme sanglier s’approchait, émergeant de la noirceur de la nuit. La bête plissa les yeux et s’arrêta net lorsque la lumière de leurs chaussures l’éblouit.
- Qu’est-ce qu’on fait, Daniel ?
- Je sais pas, bouge pas …
Daniel sentait son cousin trembler contre lui. Tous les deux savaient qu’ Antoine était capable de frapper le sanglier, dans un réflexe défensif douteux, et ils savaient aussi que ce n’était probablement pas la meilleure chose à faire. Mais heureusement pour eux, Antoine paraissait incapable de bouger à cet instant, trop apeuré par l’imposante bête qui leur faisait face. Le sanglier paraissait gigantesque. Son poil sombre se confondait avec l’obscurité qui l’entourait, ses petits yeux noirs brillaient d’une lueur rougeâtre et son souffle faisait voler la poussière tout autour des deux cousins effrayés. Les adolescents fermèrent les yeux lorsque l’animal fit un pas de plus vers eux. Puis un autre. Et encore un, jusqu’à ce qu’ils puissent sentir son souffle chaud contre leurs jambes. Pendant quelques secondes ils n’entendirent plus que cela. Le sanglier les reniflait, comme s’il prenait le temps de décider de ce qu’il allait faire de ces deux humains vulnérables à sa merci. Daniel serrait fort le bras d’Antoine avec le sien et sentait son cousin faire de même. Ils n’osaient plus bouger d’un millimètre et encore moins ouvrir les yeux. Ils restèrent immobiles le temps de quelques secondes qui leur parurent durer une éternité mais leurs yeux se rouvrirent d’eux-mêmes au moment où un cri leur échappait de nouveau. Les cousins sentirent d’un seul coup le poids du sanglier contre eux … il était en train de les pousser ! Antoine et Daniel perdirent l’équilibre, tombèrent en arrière et levèrent les bras devant leur visage pour se protéger. Ils se trouvaient désormais nez à nez avec l’animal qui leur paraissait plus imposant que jamais. L’entrée de la tente se trouvait juste derrière eux, à quelques centimètres mais ils étaient comme paralysés, incapables de bouger.
- Daniel …, gémit Antoine.
Incapable de répondre, Daniel referma les yeux. Les deux cousins protégeaient toujours leur visage de leurs petits bras mais aucun coup ne se fit sentir. A la place, ils entendirent le sanglier grogner, puis reprendre sa marche. Daniel sentit le frottement du pelage rêche contre son pyjama alors que l’animal contournait la tente du même pas lent et calme avec lequel il se déplaçait toujours. Après une courte hésitation, les cousins baissèrent leur garde et suivirent le sanglier du regard tandis qu’il s’éloignait en direction du domaine, jusqu’à disparaître de leur champ de vision.
- Ça va ? demandèrent-ils alors à l’unisson en se tournant l’un vers l’autre.
- Oui, ça va, répondirent-ils aussitôt d’une seule voix.
Les deux échangèrent un sourire et l’atmosphère se détendit. Antoine se releva, les jambes tremblantes et épousseta son pantalon avant de se rasseoir à côté de son cousin.
- Il était ÉNORME, Daniel ! s’écria-t-il.
- Ouais, moi j’ai cru qu’il allait nous manger, renchérit l’intéressé en soufflant sur une mèche qui lui tombait devant les yeux.
- Il aurait pu, tu crois ?
- J’sais pas, il était gros quand-même hein …
- Ah bah ça c’est sûr, on aurait même pu monter sur son dos, je pense !
- Oh t’imagines ? Une balade à dos de sanglier …
- Trop stylé !
- Mais un sanglier ça va moins vite qu’un kart, c’est pas hyper pratique.
Antoine voulut répondre mais le bâillement qu’il laissa échapper l’en empêcha. Daniel bâilla à son tour et ajouta après une courte pause :
- En tout cas, ça fait vachement plus peur dans le noir, un sanglier.
- Moi j’ai même pas eu si peur que ça, hein …
- Tu trembles encore, Antoine.
- Oui bon, un peu, quoi …
Daniel eut une moue amusée. Il avait hâte d’être demain pour raconter cette aventure à Vanessa, Lucy, et tous leurs amis. Il était sur le point de proposer à son cousin de retourner se coucher, mais en levant la tête pour rabattre ses cheveux en arrière, quelque chose se passa : il aperçut le ciel pour la première fois de la soirée, et à cet instant, aucun son ne put plus sortir de sa bouche. Là haut, au-dessus de leur tête, brillaient des centaines, non, des milliers d’étoiles. Jamais il n’en avait vu autant en une seule fois. Elles lui apparaissaient avec une précision inégalée, il les voyait scintiller d’une force qui le fit frissonner. Les cousins avaient souvent observé les étoiles ensemble lors de leurs longues nuits passées dehors, mais jamais elles ne leur étaient apparues comme elles apparaissaient cette nuit-là. Depuis les hauteurs du domaine, aucune autre source de lumière n’empêchait le ciel de révéler toute sa splendeur.
- Antoine, regarde ! chuchota-t-il plus fort qu’il ne l’aurait voulu en pointant le doigt en l’air.
Plus il contemplait ce tableau, plus il en remarquait les détails. Les quelques constellations qu’il connaissait se dessinaient sous ses yeux au fur et à mesure qu’ils parcouraient la voûte céleste.
- Woaaaaaaaaaaaaaaah … souffla Antoine. C’est beau, Daniel.
Les cousins contemplèrent le spectacle de longues minutes durant, incapables d’en détourner le regard. Aucun d’entre eux n’aurait su l’expliquer, mais ils se sentaient sereins et en sécurité. Les bruits de la nuit semblaient moins effrayants sous les étoiles. A cet instant, c’était comme si rien ne pouvait les atteindre.
- Dis, Daniel … On dort ici ?
- Oh ouais !
La seule chose qui leur fit baisser la tête l’espace de quelques instants fut la proposition d’Antoine de sortir leurs sacs de couchage de la tente afin de pouvoir continuer à contempler le ciel jusqu’à ce que le sommeil les emporte. Le sol était moins confortable que l’intérieur douillet de la maison de fortune mais cela leur importait peu. Ils auraient un peu mal au dos le lendemain matin mais ils avaient déjà connu bien pire. Rien ne les atteignait, ni quelques courbatures ni le plus imposant des sangliers du domaine. Les cousins Croûte étaient invincibles.
