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Les bip qu’elle entend pourraient être ceux de son réveil, pense Louisa. Il serait temps de se lever, d’aller au travail. Au café, peut-être ; il faut se lever tôt, s’y rendre, et tout le reste. Elle y est habituée. Mais, pense-t-elle confusément, est-ce que ce n’était pas il y a des années, tout ça ? Elle en a l’impression, l’impression que le café a disparu depuis longtemps, tout comme toutes les personnes qu’elle connaissait dans cette étrange petite ville.
De toute manière, les bip disparaissent, alors savoir précisément ce qu’ils sont n’a plus vraiment d’importance. L’atmosphère est de nouveau paisible, sans plus aucun bruit dérangeant.
Elle ne sait pas vraiment ce qui se passe ensuite. C’est comme si elle émergeait d’un rêve, seulement pour que son souvenir s’évapore si vite qu’elle n’arrive absolument pas à se rappeler de quoi il était question. Les rêves sont bizarres comme cela.
Elle a l’impression d’avoir fait un long trajet en avion, ou peut-être en bateau. Elle perçoit dans ses os cette drôle de sensation qui suit un voyage, comme si elle avait atterri dans un nouvel ailleurs. Quoi que cela ait pu être, elle se sent bien loin de chez elle ; l’air ici est chaud et immobile, et il y flotte une odeur de mer tropicale. Les rayons du soleil sont chauds sur ses joues, et des oiseaux colorés qu’elle ne connaît pas volent au-dessus de sa tête.
Elle cligne des yeux. Elle ne se souvient pas comment elle est arrivée ici. Seulement qu’elle est ici, et qu’elle est sûre que c’est précisément là qu’elle doit être en ce moment. Il n’y a rien pour l’inquiéter, aucune tâche inachevée qu’elle aurait laissée derrière elle. Elle en est certaine.
Elle est assise sur une jetée, quelque part, ses jambes se balançant au-dessus du bord, et tandis qu’elle observe les environs, elle conclut que tout cela lui semble familier. Elle n’arrive pas vraiment à déterminer pourquoi, mais ça n’a pas grande importance. Elle se contente fort bien d’être assise à regarder les vagues aussi longtemps qu’elle en a envie.
Et puis ensuite, une voix familière retentit derrière elle, et elle lève les yeux.
« Alors, Clark, te voilà enfin », dit-il d’un ton pince-sans-rire pourtant plein d’affection. Elle commence à sourire.
« Est-ce que tu sais depuis combien de temps j’attends que tu pointes le bout de ton nez ? »
Elle se retourne complètement, et il est là, debout (debout), grand, en bonne santé, et de nouveau lui-même d’une manière qu’elle n’a jamais connue, mais il est aussi tout ce qu’elle a jamais connu de lui. Toutes les choses qu’il a jamais été, éternisées, rendues parfaites et, enfin, suffisantes.
« Eh bien… Vois-tu, quelqu’un m’avait dit d’élargir mes horizons. Ça m’a pris un peu de temps pour les découvrir tous », répond-elle, et elle se remet sur ses pieds pour marcher à sa rencontre.
Il éclate de rire sans retenue tandis qu’il l’examine de bas en haut, elle et ses collants rayés, puis il franchit l’espace qui les sépare en quelques longues enjambées assurées, et soudain ses bras l’attirent dans une étreinte parfaite, la font tournoyer dans les airs, et tout ce qu’elle peut sentir se résume à lui seul.
Il n’y a ni douleur ni amertume, ici, ni regrets ni projets qui n’auront jamais lieu. Le deuil a disparu maintenant. Cet instant sous le torride ciel de Suisse, pour toujours gravé dans sa mémoire par l’agonie vertigineuse de la perte, peut finalement la laisser en paix. Il est ici ; il va bien. Il vit.
Il se penche pour l’embrasser, et ses bras, forts et libérés de toute contrainte, l’enlacent avec une force languide qu’elle n’a jamais connue que comme une ombre de son passé, une aptitude abandonnée au temps et à l’emprise glacée du destin. Mais ici, rien de tel ; il sourit contre ses lèvres, et elle se hisse sur la pointe ses pieds pour l’atteindre. C’est une première fois, mais c’est comme retrouver une vieille habitude. C’est la vie telle qu’elle aurait dû être ; c’est l’histoire qu’ils n’ont jamais pu raconter.
« J’ai tellement vécu, Will », dit-elle tandis qu’elle se recule pour le regarder dans les yeux.
Sa chaleur, son espièglerie, ce sont les mêmes que ce dont elle se souvient. Mais à présent, il n’y a plus ni la peine, ni la perte déchirante tapies derrière chacun de ses regards d’antan. Il sourit comme un enfant alors qu’il noue ses doigts aux siens et balance leurs bras entre eux.
« Je savais que tu en étais capable, Clark » dit-il tandis qu’il l’entraîne hors de la jetée, vers un nouvel horizon.
« Pourquoi ne pas me raconter tout ça ? »
Alors c’est ce qu’elle fait.
