Work Text:
La baraque mise à disposition de la 104e fourmillait de petits bruits hésitants, comme des libellules ou d'autres petits insectes, qui vrombissaient tout doucement. Des froissements de vêtements qu'on enfilait, de légers grincement de bois... Comparé à la cacophonie et la panique des batailles contre les titans, le silence était bienvenu. Mais ce n'était plus le cas pour personne, et surtout pas pour Jean.
Maintenant, le silence était un témoin éclatant de l'absence de leurs camarades. De personnes qui n'étaient plus là pour remplir l'espace de leurs voix, de leurs rires, de leurs visages, de leur existence. Et personne n'osait le remplir, trop effrayé que les fantômes éthérés de leurs amis ne disparaissent pour de bon si on ne leur laissait pas exactement la place qu'ils avaient occupée.
-Jean Kirschtein. »
Le jeune homme leva la tête, hagard. Un officier se tenait debout à la porte, le poing sur le bois, armé de papiers.
Qu'est-ce qu'il y avait, encore ?
Il venait de passer des jours à ramasser des cadavres dans la puanteur la plus insupportable, et son corps et son esprit étaient fatigués. Ce n'était plus le moment pour de la paperasse. Néanmoins, Il leva la main pour indiquer qu'il était présent et se leva pour rejoindre l'officier en grognant.
-Tu étais bien le voisin de lit de Marco Bodt ? »
Son cœur rata un battement douloureux et il se figea. Le nom résonnait dans sa tête comme s'il se cognait contre toutes les parois de son crâne. Il débattit un instant avec lui-même, ne sachant s'il pouvait se fier à son corps ou à sa voix, puis parvint à hocher la tête. L'officier lui adressa un regard de pitié qui lui donna un regain de colère. La petite flamme mourut aussi vite qu'elle était apparue lorsqu'il enchaîna :
-Rassemble ses effets et amène-les au poste. Ils vont être rapatriés à sa famille. »
Jean comprit aussitôt toutes les implications de ces paroles. Les parents de Marco allaient l'apprendre. Ils allaient savoir que leur fils était mort au combat, ils allaient savoir que Jean n'avait pas été assez fort pour l'aider, qu'il ne savait même pas quand ni comment il était mort, ils allaient savoir...
-Oui, monsieur. »
Il salua et fit demi-tour, croisant brièvement le regard compatissant de Conny. Personne ne s'était occupé des affaires de Marco. Tout le monde avait été soulagé de laisser le travail à Jean, et de toute façon, il n'aurait laissé personne s'approcher. Il se dirigea vers la couchette et récupéra machinalement tout ce que le jeune homme possédait. Il n'avait même pas osé regarder la couchette depuis sa découverte, et comme ça, juste sur les ordres d'un supérieur, il effaçait la présence de Marco de cet endroit, d'un revers de manche pour écarter la poussière. Exactement comme il était mort. Parce qu'un supérieur lui avait ordonné.
Non, lui aurait dit Marco. Parce que la survie de l'humanité en dépendait. Parce qu'il le fallait, parce que c'était juste, et parce qu'il avait trop bon cœur. Mais Jean n'arrivait pas à l'accepter. Il songea à nouveau aux parents de son meilleur ami, et l'angoisse le prit aux tripes.
Il finit de tout rassembler (c'était rapide, Marco se contentait de peu), et se rendit au poste, le cœur lourd. Ils avaient éduqué Marco avec tant de douceur... il en était certain. Il ne voulait pas qu'ils soient confrontés à la violence qu'avait subi leur fils. Il ne voulait pas qu'un soldat lambda vienne faire le tour des villages alentours pour le leur annoncer comme s'il s'agissait de la prochaine taxe.
Une idée germa dans son esprit, mais il secoua la tête avant même qu'elle ne puisse se formuler clairement. Non, il devait rester à sa place. Il devait faire ce qu'il avait à faire. Mais ce qu'il avait à faire, c'était au moins encore une journée à récolter des corps, à les identifier, à les brûler, à effacer la dernière trace de leur existence. Il avait besoin de voir des vivants. Des vivants, pas des visages absents qui ne pensaient même plus.
Quel égoïste. Il avait juste envie de revoir Marco, de retrouver une trace de lui qui soit intouchée, intacte. Tant pis. Marco n'était plus là pour lui dire de bien se tenir, alors il allait faire ce qu'il avait envie. Il toqua à la porte où l'on déposait les effets des soldats perdus.
-Bonjour, je viens déposer les affaires de Marco Bodt.
-Mmmh ? Pose-les là. »
Jean considéra un instant le type à la barbe de trois jours qui se trouvait en face de lui, occupé à écrire à toute vitesse une liste incroyable de noms et de personnes qu'il fallait contacter, à décider qui dépêcher à quel moment pour minimiser le temps que les envoyés passaient à traverser la campagne. Dommage pour lui, Jean s'apprêtait à devenir le plus grand casse-couille de sa journée.
-Excusez-moi, est ce que c'est vous qui êtes chargé de prévenir les familles ? »
Le type se décida enfin à lever la tête et dévisagea la jeune recrue, l'air profondément fatigué.
-Tu veux leur annoncer toi-même ? »
Il n'aurait pas cru que ce serait aussi facile. Il hocha la tête fébrilement alors que l'homme cherchait dans ses papiers.
-Alors, Marco Bodt, Marco Bordt... ah, voilà. Jinae ? Oh... »
L'angoisse revint lui tordre les boyaux à une vitesse fulgurante. Est ce qu'il pourrait le convaincre ?
-Il n'y a que ce gosse dans les environs, son village est vraiment un trou paumé. Si tu veux y aller, fais-toi plaisir, tu m'arranges, annonça l'homme avec lassitude.
-Comment ça ?
-En général, on envoie une lettre, surtout s'il n'y a personne aux alentours. Avant, on envoyait quelqu'un, mais ça devenait plus une excuse pour que les messagers puissent se la couler douce quelques jours, pour échapper au front. Et puis, les morts sont de plus en plus nombreux... Si tu veux livrer la lettre toi-même, amuse-toi.
-Je suis chargé de récupérer les corps, est ce que la livraison de lettre est une excuse valable pour m'absenter ?
-Je leur dirai que je t'ai demandé pour une tâche quelconque. Dis-moi juste quand tu pars. »
La satisfaction d'avoir atteint son objectif laissa à Jean un petit regain d'énergie. Il hocha la tête et réfléchit brièvement. Marco lui avait expliqué comment se rendre chez lui plusieurs fois, et avait même proposé de l'inviter. Il se souvenait suffisamment bien des chariots qui se rendaient là-bas de façon régulière.
La lourdeur de son cœur revint se nicher dans sa cage thoracique alors qu'il pensait à toutes les fois où ils s'étaient imaginés visiter les familles l'un de l'autre, et partir en voyage ensemble.
-Je pars demain matin à la première heure. »
L'homme hocha la tête et lui fit signe de dégager le plancher. Jean obtempéra et retourna aux baraques. Ses épaules étaient toujours aussi lourdes, un poids pesant sur son corps qui ne le quitterait probablement plus jamais, qui s'appuyait sur lui, qui lui dévorait le cœur, qui s'insinuait en susurrant. Mais maintenant, il sentait une pression sur ses omoplates, qui le poussait en avant. Il avait un objectif, et il s'y tiendrait.
-Jean ? »
Il se tourna vers Sasha, qu'il venait de croiser dans le couloir. La jeune fille sonda son expression, et Jean constata qu'elle-même avait l'air de ne pas avoir dormi depuis plusieurs jours. Après une rapide inspection de son visage, elle acquiesça doucement, comme soulagée. Puis elle lui tapota l'épaule et reprit son chemin. Il la regarda partir, interdit.
***
Jean ne dormit pas. La nuit passa en un éclair alors qu'il demeurait dans une léthargie absente. Le soleil s'éveillait à peine que Jean était déjà debout, prêt à partir, le sac de Marco juché sur ses épaules, un autre plus petit pour ses propres affaires. Le type qui l'emmenait était un marchand à l'air nerveux. Jean ne lui adressa pratiquement pas la parole alors qu'il montait à l'arrière du chariot.
Son esprit s'égara en observant le paysage qui défilait. Il imaginait Marco à ses côtés, qui lui aurait expliqué toutes les petites choses à voir et à savoir pour survivre à un voyage en chariot, lui aurait raconté mille petites anecdotes sur sa famille. Lui aurait demandé s'il en avait de Trost. Le petit sourire qui s'était faufilé sur son visage disparut aussi sec.
Trost.
Le lieu où il était né. Le lieu où Marco était mort. Il ne savait pas quel mot résonna le plus fort dans sa tête, et il n'arrivait pas à se faire à l'idée qu'il devait désormais associer les deux de façon définitive.
Il avait passé deux jours dans l'incertitude et l'agitation croissante. Deux jours à se demander pourquoi Marco n'était pas aux baraques, deux jours à demander à tous ceux qui le connaissaient s'ils l'avaient vu, deux jours à imaginer qu'il ne faisait que le croiser, qu'il avait dormi chez quelqu'un d'autre pour la nuit, qu'il était sain et sauf, à s'en convaincre... L'illusion s'était brisée comme un miroir, en milles petits morceaux, en poussière de verre et en éclats tranchants.
Ses muscles lui faisaient mal. Il desserra les mâchoires pour arrêter de grincer des dents et reprit la respiration qu'il retenait. Il ne pouvait pas s'enfoncer trop loin dans ses souvenirs, c'était trop dangereux. Il voulait se remémorer ses trois ans avec le jeune homme aux tâches de rousseur, les éclats de rire, les moments de fierté, les instants de sérénité, les colères pour rien, les pardons....
Mais il revenait toujours. Il revenait et s'imposait à son esprit, recouvrant tous les bons souvenirs pour les teinter d'un gris souillé, comme la cendre qui s'incrustait dans sa gorge.
Son visage. À moitié dévoré, comme son corps, les yeux vides et creux, le teint plus pâle que de la pierre, ses tâches de rousseurs disparues, inexpressif, immobile, parti. Seul.
-Hey gamin ! Qu'est ce qui t’arrive ?! »
Jean sursauta violemment et fit volte-face vers le marchand, qui le fixait avec un air inquiet. Il resta bouche bée un instant, abasourdi de sentir le rythme erratique de son cœur et la lourdeur de son souffle. Sa vue se brouilla brièvement et sa tête le tournait. Il inspira et reprit le contrôle de son rythme cardiaque, lentement, comme on émerge d'un rêve.
-Rien, je...répondit-il. Un cauchemar. »
Le marchand acquiesça après l'avoir scruté encore quelques secondes, et Jean poussa un soupir de soulagement lorsqu'il se détourna. Il fixa son regard sur l'horizon, occupé à détailler le moindre arbre qu'ils rencontraient, pour ne surtout pas penser, ne pas se rappeler. Il savait ce qu'il venait de lui arriver. Il aurait dû s'en douter. Il s'enroula dans sa cape en frissonnant.
***
-On arrive, gamin. » annonça le marchand.
Un éclair glacé traversa les artères de Jean ; il était à la fois pétrifié sur place et envahi par une énergie fébrile qui demandait à être libérée. Son estomac avait décidé de soudainement se mettre à protester, et il sentit de la sueur froide lui couler le long de la nuque. Tout son corps lui disait que quelques chose n'allait pas, mais son esprit était incapable de faire autre chose que garder le regard rivé sur les toits des petites maisons qu'il pouvait apercevoir à l'horizon.
Elles se rapprochaient lentement, tranquillement. Il aurait voulu y voir la menace d'un prédateur qui s'approche avec soin pour se préparer à bondir sur sa proie, ou alors avoir l'impression que les bâtiments s'élevaient bien plus haut que sa maigre existence et allaient l'écraser de tout leur poids. Quelque chose qui lui indiquerait qu'il y avait une seule once de violence. Mais non. Le village avait l'air paisible et tranquille, avec quelques éclats de voix, de cris d'enfants et d'animaux de ferme.
Il allait briser cette sérénité. L'écraser.
Subitement, il n'avait plus aucune envie de venir à Jinae. Son poing se serra sur le bois du chariot au point de blanchir ses jointures. Il n'avait plus aucune envie de l'annoncer aux parents de son meilleur ami, de voir leurs regards accusateurs, d'entendre leurs reproches. Il avait envie de se lever, sauter à terre et partir en courant dans la direction opposée.
Marco l'aurait pris par le bras, pour le traîner de force dans la bonne direction, avec ce sourire un peu rigide qu'il lui adressait quand il commençait à s'énerver un peu après Jean. Le souvenir ne lui apporta pas le moindre sourire, seulement un poids sur le cœur, toujours plus pesant. Il déglutit à sec, résigné.
Le marchand l'abandonna sur le bord de la route, annonçant qu'il repasserait le lendemain si ça l'intéressait, et Jean le remercia machinalement. Le jeune homme entra dans le village, une armure d'aplomb sur les épaules, et suivit les indications de Marco. Les enfants qui le croisaient s'arrêtaient pour le fixer avec curiosité, et les adultes murmuraient entre eux, surpris de voir un étranger ici. Il se félicita d'avoir pris des vêtements civils.
Il arriva devant la maison de Marco, et même sans les instructions, il aurait deviné tout de suite qu'il s'agissait de la sienne. Du moins, il se plaisait à l'imaginer. Les pierres étaient claires, lumineuses, le toit de chaume robuste, le banc à l'extérieur garni de fleurs à ses pieds. La porte avait été décorée en bas avec de la peinture, et c'était clairement l’œuvre d'un enfant. Jean se demanda s'il s'agissait de Marco lorsqu'il était petit, ou de ses jeunes frères et sœurs.
Marco ne lui racontait jamais les bêtises qu'il avait commises, comme s'il avait toujours été le plus sage de tous les enfants. Mais Jean savait que c'était parce qu'il était embarrassé, et il parvenait parfois à lui arracher des bribes d'informations à partir de plusieurs conversations. Était parvenu.
La porte s'ouvrit soudainement et Jean sursauta avec un cri de surprise. La femme qui lui avait ouvert était plus petite que lui, ronde, le visage couvert de tâches de rousseur, et empreint d'une douceur qui força Jean à serrer les dents pour ne pas craquer.
-Bonjour jeune homme ! s'exclama-t-elle avec un sourire, la cuillère en bois à la main. Qu'est ce que tu restes planté là à l'entrée ?
-Je, euh...je suis... »
Jean sentit son cœur gonfler dans sa poitrine. Elle avait le même accent.
-Oh, un ami de Marco ? devina-t-elle, et son visage s'éclaira comme un rayon de soleil. Jean, n'est-ce pas ? Est ce que ça veut dire qu'il n'est pas loin ? Ce serait merveilleux, ça fait si longtemps que je n'ai pas vu mon garçon ! Les permissions sont toujours trop courtes pour qu'il puisse rentrer.
-Non, je... »
Il serra les poings et se mordit la lèvre, la tête baissée, une boule acide lui bloquant la gorge. Il n'y arrivait pas. Elle avait l'air si enthousiaste à l'idée de le revoir : il n'y arriverait pas.
Il entendit une profonde inspiration et leva la tête vers Madame Bodt. Son souffle se coinça dans sa gorge. Elle prenait un air résolu, comme si elle venait d'enfiler une armure et s'apprêtait à partir au combat. Bouche bée, Jean la vit prendre une nouvelle inspiration, ouvrir la bouche, vit l'armure se craqueler alors qu'elle expirait en tremblant.
Elle le regarda droit dans les yeux, avec honnêteté, et Jean sentit que les siens commençaient à le piquer. Elle ouvrit la bouche, et il eut envie de lui dire de se taire, de ne pas prononcer un mot, de ne pas le dire à voix haute, il parvenait à peine à l'entendre dans sa propre tête...
-Il ne reviendra plus, c'est ça ? » demanda-t-elle d'une voix petite, si petite, si brisée.
Jean inspira vivement et tout son corps se verrouilla pour contenir le flot qui menaçait de se déverser. Mais elle le regardait toujours droit dans les yeux, et il y avait de la souffrance, mais aussi de la compassion, quelqu'un qui partageait la même douleur que lui. Il y avait exactement ce dont il avait besoin et que Marco ne pouvait plus lui donner.
-Ugh... »
Ses genoux flanchèrent et il vacilla alors que les premières larmes se rassemblaient devant ses pupilles, se gonflaient, s'échappaient, roulaient sur ses joues. Il ferma les yeux de toute ses forces et s'effondra au sol.
-Pardon, pardon, je...ugh...je n'ai pas pu... Pardon ! »
Il pressa ses poings contre son visage, et hoqueta alors que la main de la mère de Marco se posait sur son épaule, et qu'elle s'agenouillait à ses côtés.
-P-Pardon...Je suis désolé, je voulais...Hic ! Pardon ! »
Il s'excusa, encore et encore, secoué de sanglots inépuisables. Il s'excusa de ne pas avoir pu sauver son ami, de ne pas savoir comment il était mort, de craquer avant elle alors qu'elle avait bien plus le droit de pleurer que lui. Ses mains ne parvenaient pas à arrêter le flots de larmes qu'il contenait depuis des jours, des heures, tant d'heures sans Marco, sans son sourire, sans sa compagnie, sans sa voix. Il lui manquait terriblement, il voulait le revoir, et il ne le verrait plus jamais.
-Pardon... pardon, pardon, pardon... »
Le bras de Madame Bodt s'enroula autour de ses épaules, un geste qui le fit penser à sa propre mère. Il leva la tête, et croisa son regard baigné de larmes. Pourtant, son expression était douce. Elle posa les genoux à terre pour se rapprocher de lui, et, lentement, elle amena le visage de Jean contre son épaule, et l'enserra dans son étreinte. Jean hoqueta à nouveau et enfouit son visage dans le tissu, les poing serrés dans son dos, et elle pleura avec lui, son corps tremblant de peine.
-Merci. » murmura-t-elle d'une voix chevrotante.
Jean se mordit la lèvre jusqu'au sang pour ne pas crier.
-Merci de pleurer pour mon garçon. Merci de pleurer avec moi. »
Elle ne lui donnait même pas le droit de s'excuser. Il hocha la tête et inspira lentement, expira lentement. Au bout de quelques minutes, elle s'écarta, et Jean fit de même en reniflant, le nez bouché.
-Entre donc, proposa-telle en se relevant et en lui tenant la main. Je vais te faire un chocolat chaud. »
Jean acquiesça en essuyant les larmes qui coulaient toujours d'un revers de manche. Il se leva et la suivit à l'intérieur. Elle le guida à une place, et le fit asseoir. Il joignit ses mains sur les tables et cligna des yeux pour recouvrir une vision plus nette. Quelques instants plus tard, elle déposa une tasse devant lui, et Jean eut l'impression qu'elle s'était presque attendue à sa venue. Elle s'assit en face de lui. Elle avait les épaules voûtées, mais se redressa pour se tourner vers lui.
-Attends moi ici. Je reviens. »
Elle se leva et Jean la regarda monter à l'étage, ses mains glacées réchauffées par le chocolat chaud. Il souleva la tasse et avala une petite gorgée. Le goût était étrange, avec beaucoup de cacao. Elle avait dû rajouter quelque chose dedans. Mais il était bon. Il goûtait à l'enfance de Marco, et la pensée lui arracha un sourire fatigué. Il avait mal à la tête, et ses yeux le piquaient tellement qu'ils allaient probablement sortir de ses orbites.
La mère de Marco reparut, et s'assit à nouveau en face de lui pour déposer entre eux deux ce qu'elle était partie chercher.
Du papier. Des lettres, devina Jean. Les lettres de Marco. Elle avait l'air sur le point de fondre en larmes à nouveau.
-Elles parlent beaucoup de toi, confia Madame Bodt. Il parle plus de toi que de sa formation. »
Jean resta pétrifié. Il avait peur de les toucher. Mais il voulait savoir. Il voulait savoir comment était le Marco qui écrivait à sa mère. Il voulait continuer à apprendre de lui, même après sa mort. Il prit la première et l'ouvrit.
Marco était partout. C'était son écriture, un peu de travers sur la feuille mais toute ronde. C'était les mots qu'il utilisait tous les jours. C'était les anecdotes qu'il avait vécues avec Jean. Son nom revenait à tous les paragraphes ou presque. Si Marco avait été là, il aurait rougi d'embarras et l'aurait frappé à l'épaule en protestant, et l'interpellé lui aurait répondu par un petit rire amusé et pas désolé pour un sou. Mais aujourd'hui, il ne ressentait qu'une pointe de chagrin qui se fichait dans son cœur déjà hérissé d'épines et de morceaux de verre.
De nouvelles larmes brouillèrent sa vision et il cligna des yeux, atterré de les voir tomber sur le papier. La tâche salée s'agrandit dans un rond parfait, heureusement sans toucher la moindre goutte d'encre, et il s'en voulut. Il venait de souiller le souvenir de Marco.
-Je suis désolé, je...
-Il t'aimait beaucoup, tu sais ? » le coupa-t-elle.
Sa gorge se serra et il ferma les yeux, se recroquevillant au-dessus des lettres.
-Ouais... croassa-t-il faiblement. Je sais. »
Elle tendit le bras à travers la table, et ses mains frottèrent délicatement les cheveux de Jean. Il hoqueta et essaya si fort de se contenir qu'il en tremblait.
-Ne te gêne pas pour moi, dit-elle d'un ton sans appel. Pleure. Pleure avec moi.
-Ugh...! Snnf ! Ugh.. »
Il se laissa aller à nouveau, et découvrit que son cœur pouvait porter encore plus de chagrin que ce à quoi il s'attendait. La mère de Marco lui prit la main, et il la serra de toute ses forces.
-Tu... tu as intérêt à venir souvent, exigea-t-elle avec des larmes dans la voix. Je voudrais que tu viennes me parler de lui. Je veux que tu me racontes comment Marco était avec toi, comment il vivait. »
Jean hocha la tête, incapable de répondre autrement. Pendant de longues minutes, il continua à pleurer en silence, à vider toute la tristesse qui l'habitait. Elle ne le quitterait jamais vraiment, il en était conscient. Il savait que Marco serait avec lui tous les jours, d'une façon ou d'une autre, mais il ne voulait pas que son souvenir soit souillé. Il en avait fini avec cet accablement insidieux qui se nichait dans les recoins sombres de son cœur. Il voulait une rupture franche, une cassure nette, quelque chose qui lui permettrait d'aller de l'avant, qu'il ne craindrait pas de laisser sans surveillance, qui ne l'obséderait pas à chaque seconde de sa vie.
Et la mère de Marco venait de le lui offrir. Il leva les yeux vers le plafond pour inspirer un grand coup. Il se sentait vide, épuisé, éreinté. Et en même temps, il se sentait purifié.
Il se tourna vers Madame Bodt. Elle prit une des lettres dans sa main, et déposa un baiser sur le papier. Jean retint son souffle, ému. Marco avait fait de même parfois. Il embrassait les lettres que sa famille lui envoyait. Une fois, il avait même embrassé un cadeau de la part de Jean. Il passa une dernière fois ses manches humides sur son visage et hocha la tête, presque plus pour lui-même.
Sa décision était prise.
***
Il passa presque une après-midi entière à parler avec Madame Bodt, à demi-voix. Il s'endormit dans le lit de Marco qu'elle lui confia, et ses yeux s'embuèrent une dernière fois.
Lorsque le marchand vint le chercher, il lui trouva une mine épouvantable. Jean se contenta de hausser les épaules.
Et quand il se retrouva face aux grandes plaines de Jinae, avec le village qui s'éloignait à l'horizon, il constata que le poids qui pesait sur son cœur s'était allégé. Il pouvait à nouveau respirer. Il poussa un soupir libéré, et un fantôme de sourire éclot sur son visage, un sourire fatigué, un sourire triste, mais un sourire résolu.
