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Français
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Published:
2022-04-15
Updated:
2022-04-16
Words:
38,536
Chapters:
4/?
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1
Hits:
15

L'éveil du Phénix

Summary:

Quand la vive et effrontée Salya découvre que l'armée noire est bel et bien réelle, sa vie va basculer. Un nouveau monde, des nouvelles rencontres vont lui faire découvrir que la vie ne se résume pas à Talhar, ni même à ce qu'elle croyait réel. Mais pourquoi cette armée noire la recherche, qui est cette jeune fille aux yeux verts perçants ?
Suivez sa route et découvrez au travers de ses yeux pastels ce qu'est véritablement le monde.

Chapter Text

L’Éveil du Phénix

 

 

Nous sommes les esclaves de la réalité,

mais demeurons le Dieu de notre imaginaire.

 

 

Syrhilla

 

 

 

 

Chapitre I 


 

Le soleil culminait bien haut dans le ciel, mais la toile nuageuse qui s'était tissée ne lui permettait pas de venir baigner le sol de sa réconfortante lumière. Il se tenait bien loin du conflit à venir, tel un simple spectateur de ce qui allait suivre. C'est depuis les entrailles du monde, marchant sur les eaux, qu'une horde de soldats noirs accosta sur le littoral comme une ombre s'abattant sur la terre. Ils étaient tous vêtus de la même armure de métal sombre et usée par le temps, recouvrant chaque parcelle de leur corps. Leurs heaumes aux angles saillants ne laissaient pas même entrevoir les yeux de ces guerriers mystérieux. C'était une armée de fer et d'acier qui s’avançait dans les terres, comme guidée par un instinct naturel. Rien ne semblait les perturber : ni les cris d'enfants, ni les hennissements de chevaux, encore moins les cors d'alertes qui rythmaient leur balade macabre. Ils se contentaient d'avancer mais sans oublier de massacrer et d'éviscérer la moindre forme de vie à leur portée. Aucun élan guerrier, aucun cri de haine salvateur : ils ne tailladaient la chair que dans le but de débroussailler un passage devant eux, comme une mauvaise herbe qu'on arrache du sol. Malgré leurs coups chirurgicaux, les instruments dont ils se servaient n'avaient rien de raffinés. Certains étaient dotés de grandes haches de guerre, toutes noires, ayant la forme d'un croissant de lune qui éclipsait le soleil ; tandis que d'autres disposaient de larges épées de fer émoussées et fendues en deux dans la longueur : la double pointe permettait un bien meilleur embrochement des proies. L'invasion cauchemardesque s'ébruita rapidement et tous les hommes et femmes de combats se réunirent afin de faire rempart à cette vague noire qui déferlait sur les terres de leur patrie. Malgré le courage et la vaillance de ces protecteurs, le rempart se brisa comme un mur de sable, rouge de sang. Aucun des soldats de métal sombre n'avait été vaincu ce jour-là, et personne ne sut ce qu'ils étaient venus faire ici. Ils repartirent comme l'eau qui s'écoule après un raz de marée, laissant les survivants constater le massacre qui avait sévi. C'est ainsi que se forgea le mythe, celui de l'Armée Noire.

***

 

Des temps de paix et de prospérité régnaient sur l'île de Talhar, bien loin de la terrible guerre qui avait secoué cette terre isolée du monde, dans une période devenue légende. Le pays se devait de vivre de façon autonome, sa situation géographique ne permettait pas à ses habitants de se confronter au reste du monde, ni d'en bénéficier. A l'est l'océan était sans fin, aucun des aventuriers intrépides et navigateurs ivrognes qui s'étaient mis en quête de s'évader de cette prison terrestre n'était revenu, tous engloutis par une mer indomptable. La mer du nord n'était pas davantage une voie de salut : l'eau se tapissait d'une banquise infranchissable pour les navires et instable pour les hommes s'étant aventurés dessus. Les corps gisants dans les tréfonds océaniques sous la glace étaient les seuls témoins de cette terre vierge et immaculée. Au sud et à l'ouest, l'océan était défiguré par une terrible cicatrice abyssale : une faille infranchissable dans laquelle s'engouffrait l'océan, comme pour abreuver les entrailles du monde. Ce déversement constant était la source des violents courants qui isolaient davantage encore l'île de Talhar. Les Talhariens avaient ainsi appris depuis des générations à vivre en autosuffisance, cette terre leur apportant une diversité naturelle sur laquelle il leur était permis de cultiver tout le nécessaire à leurs besoins. La chaîne montagneuse au centre de l'île offrait la pierre dure et stable de leurs demeures. Une roche à la teinte blanche et aux éclats rosés dessinait ainsi toutes les bâtisses de la même couleur, les gratifiant d'une myriade d’étincelles rosâtres sur un fond blanc à l’aspect granuleux quand le soleil acceptait de faire don de sa lumière. Tout autour, les forêts de pins et de chênes, poumons de l'île, abritaient tout un écosystème dont les Talhariens profitaient avec parcimonie afin de ne pas rompre l'équilibre précaire duquel ils bénéficiaient. Seules quelques cabanes de chasseurs et tailleurs de bois faisaient office d'empreintes humaines en ces lieux de Dame Nature. C'était sur les plaines qui s'étendaient jusqu'à la mer, qu'ils avaient décidé de s'installer et de prospérer. La plupart des parcelles colonisées l'étaient à des fins agricoles, avec de simples villages comme phares de ces contrées bucoliques. Ces villages ne vivaient pas de manière autonome : un réseau complexe d'interdépendances s'était formé entre eux, tissant la toile humaine de cette île, dont tous les fils convergeaient vers la capitale : Tahl. C'était une véritable cité, la seule, ce qui la rendait bien plus singulière. A l'intérieur de ses murailles, dont on avait pris soin de choisir les roches les plus rosées et éclatantes pour la bâtir, il n'y avait plus aucune trace de la terre vierge qui avait précédé la ville. Le sol était tapissé de pierres blanches aux reflets grisâtres, polies par le temps et la pluie, formant un labyrinthe au travers des innombrables structures qui composaient la capitale. Vu de loin, Tahl ressemblait à une chaîne montagneuse taillée par l'homme, entourée d'un liseré rose envoûtant et presque surnaturel. Sa taille était démesurée : des milliers de personnes vivaient entre ces murs. Beaucoup des habitants de la campagne voyaient Tahl comme une porte de salut et n'aspiraient qu'à une chose : y trouver sa place et avoir le droit d'y vivre. Car vivre dans la capitale se méritait ! Il fallait une activité que la société nécessitait ou se destiner à l'une des écoles de Tahl, afin de lui être utile. Pas de place pour la misère, ni pour la sollicitude ; les Élites, celles qui régissaient la cité, veillaient à ce que Tahl reste un joyau convoité par ceux vivant à l'extérieur, les poussant à se dépasser pour prétendre au droit d'y demeurer.
C'était par la voie de l'école qu'une jeune fille issue de la campagne eut le droit de vivre entre ces murs ; une parmi d'autres, mais une qui survivrait à tous les autres : Salya.

***

 

Rien ne semblait prédestiner Salya au futur qui l’attendait, encore moins à sa naissance. Quand elle vu le jour la première fois, c’est à travers de grands yeux vert pastel qu’elle contempla la lumière de la campagne qui baignait sa peau clair. Ses parents la voyait déjà comme le plus précieux des trésors, sans imaginer un seul instant ce qu’elle représenterait pour le monde. En grandissant, Salya conserva sa chevelure blonde qui s’était néanmoins obscurcie, tel un champ de maïs sous le soleil couchant. Elle se coiffait toujours de la même façon, laissant libre cours à ses longues mèches rebelles, sans contrainte, qui au grès du vent, venaient caresser ses fines lèvres roses. Malgré sa finesse, son visage n’était pas d’une parfaite douceur. Son regard était durci par de fortes pommettes rehaussées et de larges sourcils. Ses yeux s’étaient comme réfugiés au fond d’une grotte, ses arcades balayant une ombre constante sur ces deux joyaux cachés. Lorsqu’elle décidait d’ouvrir grand les yeux et d’affronter du regard la réalité, on était comme attiré et terrifié par cette pâle lueur verte qui fixait votre regard depuis leur tanière. Au début Salya suivit l’instruction habituelle au sein de son village avec ses camarades, bien loin de la machinerie urbaine. Mais Tahl prenait garde à ne pas lui laisser s’échapper des esprits et des compétences qui lui seraient utiles. Son aisance scolaire, en particulier dans la capacité à assimiler des éléments divers et variés, et pouvoir les investir dans un autre contexte, la fit remarquer auprès de ces guetteurs qui scrutaient les écoles de campagne à la recherche de nouvelles recrues pour la capitale. C’était un honneur et ses parents n’hésitèrent pas une seconde à l’idée d’abandonner leur chair dans l’espoir qu’elle devienne autre chose que ce qu’ils avaient toujours été. C’était ainsi, qu’à l’âge de dix ans, Salya intégra Tahl et poursuivit sa jeunesse loin de ses parents.
L’instruction était stressante et angoissante pour nombre d'étudiants. En effet ne pas valider son année équivalait à un retour définitif au foyer familial. Mais Salya n’eut jamais à s’en faire. Il lui suffisait simplement d’être attentive pour assimiler les notions qu’on désirait lui enseigner. Même si aucun de ses enseignants ne l’aurait admis, ils étaient pour la plupart stupéfaits de cette capacité d’assimilation, sans aucune nécessité de fournir un travail personnel en dehors des classes. Mais ce don ne venait pas seul, Salya avait également cultivé une prétention souvent arrogante envers les autres, mais pas forcément injustifiée.

 

***

 

— … il est donc essentiel de distinguer légende et réalité, de bien dissocier l’un de l’autre dans vos recherches et analyses sur d’anciens écrits. Sinon autant croire que l’Armée Noire soit réelle !

L’assemblée qui faisait face à Velk lâcha un ricanement discret mais perceptible suite à cette dernière remarque. Le professeur Velk, spécialiste de l’étude historique, était vêtu comme à son habitude tout de noir, faisant ressortir davantage sa courte chevelure et barbe blanches. Face à lui, une cinquantaine d’adolescents, siégeant derrière des tables dispersées en arcs de cercle, s’abreuvaient de ces paroles dans une posture sérieuse et disciplinée. Tous revêtaient l’uniforme de l’école : un chemisier de soie vert olive serti de broderies dorées au col, un pantalon brun fait de velours, et des bottes de cuir noires aux reflets mats. Le col était le seul élément distinctif entre les classes, le motif or brodé dessus représentant chacune d’entre elle. Le tableau était presque parfait. Seule une jeune fille se tenait dans une posture nonchalante, le bras avachi sur sa table retenant sa tête, tout en levant mollement l’autre bras pour signifier son envie d’intervenir dans cette fresque orale. Velk s’adressa à elle :

— Que désires-tu ajouter Salya ?

— Votre dernière réplique a sans doute amusé mes camarades, et je suis sûre que vous l’avez longuement réfléchie. Mais vous semblez affirmer comme un fait établi que l’Armée Noire n’existe pas, et de ce fait que la guerre de nos contes n’a jamais eu lieu.

— Voyons, à ton âge, on croit encore ces histoires ? Tu peux également croire en la magie si cela te plaît.
— Il ne s’agit pas de moi.
— Voilà qui est bien nouveau dans ce cas.

L’assemblée se remit à ricaner silencieusement. Salya avait en effet pris l’habitude d’intervenir à tort et à travers pour faire part de son opinion. La pique lancée était un appel à sa franchise légendaire :

— Vous affirmez donc que la guerre n’a pas eu lieu. Je ne vous savais pas si vieux pour être témoin de cette époque, même si je vous en accorde l’apparence.
— Quelle insolence ! Toi qui te crois si intelligente, comment une telle guerre peut avoir eu lieu sans aucun vestige de ces fameux guerriers à travers le monde ?
— Je ne vous savais pas assez courageux pour parcourir le monde au-delà de notre île et vous enquérir de ce qu’il en est avec certitude ; je ne vous savais encore moins capable de le faire !
Son regard s’étincelât d'une lueur verte pâle en adressant ce dernier coup.
— Quelle arrogance jeune fille !
— Au moins je peux me permettre de l’être, ça ne semble pas être votre cas.
— Il suffit ! Ta joute verbale ne m’intéresse pas. Tu auras la joie de me faire un exposé écrit sur les mythes de notre civilisation, entre l’an 500 et 800. Pour demain toi qui est si futée ! Et tu verras enfin l'absurdité de bon nombre de nos concitoyens de l'époque.
— Ce sera avec plaisir Monsieur Velk, j’apprendrai enfin des choses. Ignorant cette dernière remarque, le professeur reprit son cours, sous le regard médusé des participants, pourtant habitués à ces débats stériles. Seule une autre élève semblait s’amuser elle aussi de la situation : Tilane.

Salya n’avait entretenu que peu de relations avec ses pairs au cours de sa scolarité, et seulement de manière ponctuelle quand la situation le nécessitait. Le temps devenant ensuite un révélateur de ce que nous sommes, ces associations éphémères n’avaient jamais perduré. Elle dessellait en eux leurs vraies natures, leurs réelles intentions. Devoir nouer des relations avec de telles apparences lui était insupportable. Elle prônait par dessus tout la franchise et le vrai, quitte à en payer le prix. Les quelques camarades qui ne portaient pas de voile pour se dissimuler à la réalité étaient malheureusement sans intérêt à ses yeux, mais au moins elle ne leur en voulait pas d'être ce qu'ils étaient. Seule Tilane, une jeune fille au doux visage rond, parsemé de tâches de rousseurs, et aux cheveux bruns toujours bien coiffés se terminant par de fines boucles rebelles, avait su résister à l’épreuve du temps. Sa gaieté permanente et son écoute sincère avait fait d’elle une relation très utile sur le plan psychologique. Même si son intelligence n’était pas aussi affûtée que celle de Salya, leurs conversations lui apportaient une forme de réconfort, comme un substitut à son isolement social et familial en l’absence de ses parents. Malgré sa capacité à interpréter et comprendre les émotions sans forcément les ressentir, Salya ne savait pas si elle aimait sincèrement cette personne comme une amie, ou si elle n’était qu’un outil humain très évolué dont il était difficile de se séparer.

Elles se rendirent toutes les deux à leur prochain cours, traversant l’immense cour de l’école. Tout comme la ville, le sol était recouvert de pierres blanches, sans aucune verdure. Se tenir ici donnait l’impression d’être dans une prison, encerclée par les bâtiments où se déroulaient les cours, surplombés par cinq tours géantes tutoyant les cieux, tels des miradors, n’ayant que des fonctions administratives. Encore une façon de rappeler à chacun sa place, en particulier aux jeunes ayant encore des rêves de grandeur.

— Tu vas pouvoir te défouler, je pense que tu en as besoin !

— Il l’a cherché Tilane. Pour une fois que j’étais prête à demeurer sage, il m’a extirpée de ma torpeur.

— Tu me fascines. Je crois que je ne comprendrai jamais pourquoi tu te lances dans ces joutes verbales. Tu les sais stériles et je te connais assez pour savoir que tu ne le fais pas pour attirer l’attention ; comme la plupart des arrogants.
— Merci de me comparer à ces élèves en manque d’estime de soi. C’est juste que je ne supporte pas qu’on érige comme vérité un fait juste de par sa condition et non son intelligence. L’argument est le seul moteur de la certitude à mes yeux. Me museler par des règles n’y changera rien.

— Pourtant tu ne crois pas en l’Armée Noire, on en a déjà parlé. Alors pourquoi le chercher sur ce sujet ?
— Certes, mais je ne prétends pas en avoir la certitude. Il est aisé de démontrer l’existence d’un phénomène, il est bien plus délicat de faire la preuve de sa non-existence. Mais cela dépasse Velk, et pas que lui d’ailleurs.

— Un peu d’escrime te fera le plus grand bien !

Elles se rendirent ainsi dans l’arrière-cour, là où sont dispensées les leçons de combats. Une discipline dans laquelle Salya excellait encore plus que les autres ; même s’il s’agissait davantage d’une séance de danse pour parader que de réels combats pour la survie.

***

 

Dans la pénombre insondable, bercée par le silence, il attendait patiemment enfoui sous sa toge noire. Il se contentait de contempler l’obscurité sur laquelle il régnait, assis sur son trône. Sans n’émettre aucun mouvement, sa voix caverneuse résonna et s’adressa aux ombres :
— Le moment est proche, je le sens. Préparez-vous.
Et dans le noir absolu, tout se mit en mouvement.

 

***

 

C’était le jour du mois, le seul moment de répit pour les étudiants de Tahl. Le jour où ils pouvaient enfin se préoccuper d’autre chose que de leurs apprentissages : une légère inspiration dans cette noyade permanente. Tilane et Salya avaient toujours pour habitude de passer ce moment ensemble, traversant la ville, écumant ses boutiques, se divertissant dans une taverne, finissant leur journée à l’extérieur de la capitale, comme dernière grande bouffée d’air revigorante au travers des vastes champs et ruines du passé qui bordaient la capitale.
Tilane toujours d’humeur fraîche dès son réveil, prise dans son élan de gaieté, sauta sur le lit de Salya :

— Alors que fait-on aujourd’hui ?

Un réveil que Salya ne put prendre que de la meilleure des façons.

— Sérieusement ! Tu permets au moins que j’émerge ?
Son regard était encore plus dur qu’à l’accoutumée, ses sourcils accentuant le gouffre dans lequel résidaient ses éclats pastels. Tilane conservait quant à elle son regard chaleureux, en-joli par ses taches de rousseur. Avec un léger sourire au coin elle lui répondit :
— Si tu fais vite, pourquoi pas !

Salya se mit au bord du lit, habillée de son fin chemisier blanc, la tête entre les mains comme soumise à un terrible fardeau : celui de devoir faire face au réel et d'oublier l’imaginaire. D’un simple coup de main au travers de ses cheveux, ils reprirent leur posture sauvage : elle avait émergé !

— Tu viens de me sortir d’un rêve des plus agréables.
— Raconte ! Un monde où tout le monde te vénère ?
— Dès le réveil ? Tu sais bien que je me moque qu’on me vénère, mais que chacun admette ce qu’il est, pas davantage.
— Je n’ai pas pu m’en empêcher, et tu plonges en plein dedans ! Un petit éclat de rire retentit. Bon raconte !

— Je volais bien au-dessus du sol, bien au-delà de l’océan qui nous entoure, jusqu’à découvrir une nouvelle terre. Un désert de sable rouge encerclé par une montagne de cristal.

— Rêver d’une autre terre, un espoir qu’on ne pourra jamais combler.
— Qui sait ? On ne sait s’il existe d’autres terres, mais si c’est le cas je donnerai tout pour m’échapper de cette prison insulaire.

— Et qu’y avait-il dans ce désert ?

— Je t’aurais répondu avec plaisir, mais mon exploration a été brutalement interrompue par une petite brune !

— Une petite brune au visage d’ange ! Soit précise, toi qui aimes la rigueur.
Et c’est ainsi que commença ce dernier jour du mois, oubliant les contraintes de l’école, elles se sentaient délivrées de cet étau et allaient pouvoir profiter un peu de leurs vies. Sortir de ce cloaque éducatif et franchir les murailles de l’école leur procuraient toujours ce même sentiment euphorique de liberté.
— On commence par quoi cette fois ?

Ce n’était pas un jour particulier uniquement pour les étudiants. Toute la ville souhaitait profiter de ce déferlement de potentiels consommateurs, en particulier d’aussi crédules et ignorants de la vie urbaine. Des tavernes jusqu’aux boutiques de bijoux, en passant par les libraires, les commerçants en profitaient pour augmenter considérablement leurs tarifs. Cet opportunisme pécunier faisait fuir la population habituelle, laissant les étudiants envahir toutes les zones actives de la capitale. Ils se sentaient alors comme les maîtres de la ville, sans se rendre compte de n’être que les esclaves de la consommation. Les « imbéciles bienheureux de Tahl », c’est ainsi qu’on baptisait les étudiants en secret.

Salya et Tilane décidèrent de se rendre dans un premier temps au sein du quartier marchand, dépenser la faible bourse que leur octroyait l’école. C’était une immense place, encore plus grande que la cour de l’école, au centre de laquelle trônait la « Tour des marchands ». C’était une structure gargantuesque. Chaque étage regorgeait de commerces divers, protégés par de simples toiles de tissus des éventuelles intempéries. Les boutiques arboraient leurs propres teintes pour se distinguer des autres : un dédale de couleurs vives se formait ainsi sur chaque niveau. De véritables quartiers prenaient vie sur chacun des étages de la tour. Ces paliers reposaient sur une énorme structure faite de poutres en bois massif dont le temps en avait éprouvé la solidité. La tour devait sa stabilité à son énorme pilier central fait de cette pierre d’un rose éclatant, ainsi qu’aux escaliers la serpentant comme l'échafaudage d’une construction qui ne prenait jamais fin. Une fois sur place on assistait à un magnifique spectacle pour les sens : la diversité des couleurs, des odeurs et des touchers, chaque tente proposait son propre concert sensoriel. La plupart des boutiques qui avaient le droit de siéger dans la tour ne vendaient que de petits objets : vêtements, bijoux, ustensiles etc... de par les problèmes logistiques et d’approvisionnement que l’on pouvait rencontrer avec une telle bâtisse. Quant aux marchands de biens de plus grands volumes, ils tapissaient les alentours de la place, comme les gardiens de la tour, formant ainsi un quartier toujours vivant : le quartier marchand.

Les filles avaient comme à leur habitude davantage profité du spectacle, qu'été actrices de ce dernier. Elles préféraient s’émerveiller de ce qui voguait sous leurs yeux, plutôt que de se l’approprier. Même si à plusieurs reprises Tilane fut tentée par la possession, le pragmatisme de Salya l’avait toujours ramenée à la raison. C’était elle qui lui rappelait l’utilité réelle d’un objet, sa véritable valeur, ne pas céder à une pulsion possessive, mais souffrir d’une analyse réfléchie. Salya avait également en vue leur prochaine destination qui se révélerait davantage coûteuse : la taverne de Biohl.

— Comme d’habitude les filles ?

Biohl était un grand bonhomme charpenté, à l'allure bienveillante et au franc-parler sincère. Il rappelait les nains, ces êtres peuplant les contes, mais à taille de géant.

— Oui, une bière épicée et une amère douce.

— Je vous apporte ça, au tarif habituel.

— Mouais….. Biohl ne nous la faites pas, on sait bien que vous profitez des étudiants pour vous engraisser.

Seule Salya pouvait s’exprimer de la sorte sans craindre la furie du géant.

— Ma petite insolente préférée, je m’engraisse bien moins sur votre dos que sur celui des autres, et tu le sais.

Biohl partit chercher les breuvages, Tilane s’adressa à Salya :

— Tu sais bien qu’un tarif préférentiel ne fait pas parti du contrat, il nous le fait de bon cœur.

— Oui, merci, c’est moi qui nous ai trouvé cette échappatoire. Je pense donc être en mesure d’en connaître tous les aspects, mais…

— Tu ne peux t’en empêcher, fit-elle en riant à grand cœur.
— Et même si on paie moins chère que les autres aujourd'hui, je me demande bien quels sont les tarifs quand les étudiants sont dans leurs geôles...

Tahl était une cité dont il était aisé de sortir mais bien plus compliqué d’y entrer, en particulier pour les étudiants : ils n’avaient pas le droit à une véritable liberté. Sortir de la ville les condamnait à se priver de leurs deux prochains jours du mois ; peu se risquaient donc à une telle sanction. Biohl avait son petit trafic qu’il exerçait par le biais de coursiers passant par des entrées non officielles donnant directement dans l’arrière-cour de la taverne ; évitant ainsi les exorbitantes taxes exercées par la capitale sur ses marchandises les plus précieuses. Salya s’était assez vite rendue compte de la situation : certains habitués demandaient des produits qui n’étaient présents sur aucun écriteau, aucune carte, et Biohl notait ces ventes sur un autre carnet que celui habituellement utilisé pour les commandes. Salya avait alors compris de quoi il retournait et lui demanda alors un « poivre diamanté ». Même à l’époque, il avait déjà pour elle son franc-parler « pas de ça ici la fouineuse ! Mêle-toi de tes affaires ». Elle avait donc vu juste : « je suis sûre que les Élites seront ravies d’assouvir ma curiosité ». Et c’est ainsi qu’elle et Tilane gagnèrent une porte de salut pour leurs escapades mensuelles.

Les portes de la ville étaient titanesques, de quoi y laisser passer un dragon tout entier. Faites d’un enchevêtrement complexe de lourdes poutres de bois, elles semblaient encore plus impénétrables que les murs roses de la cité. De jour, celles-ci restaient ouvertes avec un flux constant de voyageurs et de charrettes se faisant face, sous l’œil observateur des contrôleurs. Tilane et Salya avaient leur combine bien réglée pour sortir sans se faire voir : s’agripper sous les essieux d’une caravane quelconque qui prenait route vers l'extérieur de la cité. Ces caravanes n’étaient pas contrôlées à la différence de celles désirant entrer dans la capitale, comme en témoignait la longue file d’attente au pied de la ville. La traversée n’était pas des plus agréables. Malgré les secousses et les relents de poussière, il fallait tenir à la force de ses bras, se retenir de tousser ou d’émettre quelconque autre bruit pour ne pas attirer l’attention, même longtemps après avoir passé les contrôles. Certains conducteurs pouvaient être indulgents mais la plupart ne voyaient que des intrus et ne cherchaient pas à en comprendre davantage. Il leur fallait attendre de passer au travers d'un petit bois, ou d'un champs luxuriant, pour pouvoir enfin se libérer de ce vaisseau salutaire en toute discrétion, dans un mouvement acrobatique de roulades coordonnées. Une fois l'épreuve gymnastique passée, elles étaient enfin libres, passant des heures à papillonner à travers champs, souvent dans un silence paisible et contemplatif, faisant halte au bord d’une des nombreuses rivières qui parcouraient les plaines. Elles profitaient de ce moment pour échanger leurs pensées, leurs espoirs, mais également leur lassitude.

Les deux jeunes filles s'étaient allongées au beau milieu des ruines d'une autre époque ; envahies depuis par une végétation luxuriante qui formait pour elles un confortable duvet pour admirer le ciel. Leurs tenues olive et brune se mariaient parfaitement au décor naturel duquel elles jouissaient. Des chevelures brune et jaune paille flottaient dans les airs, bercées par la douce mélodie du vent, tandis que le soleil les réconfortait par sa chaleur. Elles étaient au calme, paisibles.

— Dis Salya, tu ne parles jamais de tes parents. Je ne crois pas les avoir déjà vus.

— On profite des cieux et toi la première chose qui te vient, ceux sont mes parents ? Navrant…
— Un peu facile comme façon d'esquiver le débat.

— Pour assouvir ton insatiable curiosité envers moi, sache que je n'ai pas revu mes parents depuis que j'ai neuf ans, l'âge auquel j'ai accédé à l'école.
Tilane se releva brusquement, comme surprise de cette nouvelle. Elle prit soin de reprendre son air bienveillant que ses joues tachées savaient jouer à merveille.

— Mais cela fait dix ans que tu ne les as pas vus dans ce cas.
— Je te félicite, toujours aussi douée en calcul mental.
— Je n'insiste pas…
— Si tu veux tout savoir, je n'ai jamais été proche : je suis certaine qu'ils m'aimaient plus que tout, mais rien d'autre ne semblait nous lier. Je me suis toujours sentie comme une étrangère. J'ai cru que cela changerait en venant à Tahl, que je trouverais ma place. Mais je reste une enfant perdue de ce monde.
— Quelle réplique ! Tu me donnerais presque envie de pleurer.
— Oui j'avoue, un peu trop imagée celle-ci. Mes parents sont très ancrés à leur caste sociale, ils ne se voyaient pas me rendre visite.
— Mais depuis qu'on a notre combine, on aurait pu y aller ?
— Je n'en ai jamais eu l'envie.
— Je ne vois les miens que deux fois par an, lorsqu'ils viennent on ne se raconte que des banalités, tu serais enchantée ! Mais cela reste mon ancrage.
— J'aime être libre de voguer où bon me semble, sans ancre, laissant le courant m'emporter.
— Oui alors à ce rythme tu vas finir noyée, comme tous ceux qui rêvent de quitter notre île.
— Qu'en sais-tu ? Peut-être ont-ils trouvé terre et ne voit pas l'intérêt de revenir s'enfermer ici.
— Tu penses sérieusement que personne ne serait revenu, au moins pour jouer les fanfarons ?
— Laisse-moi rêver, pour une fois je préfère me leurrer. Mais il doit y avoir autre chose, le monde ne peut se limiter à ça tout de même ! Regarde nos mythes et légendes, je ne pense pas nos aînés assez imaginatifs pour créer tout cela sans inspiration. Comment imaginer un dragon sans jamais avoir vu autre chose qu'un oiseau voler ?
— Ah la tu joues avec mes propres rêves, et tu le sais. Je rêve qu'ils existent, le rêve futile d'une enfant qui donnerait tout pour en voir un.
— Les elfes ? Autant les nains je veux bien, mais d'où peut-on imaginer des hommes aux oreilles pointues ? Je ne dis pas que tout cela existe, je n'y crois pas, mais l'imaginaire de nos ancêtres ne peut prendre source uniquement sur cette île.
Le soleil accordait ces derniers rayons, signe que la journée de répit touchait à sa fin. S'étaient mélancoliques que les deux jeunes filles reprirent route vers leurs cellules. Sortir était une épreuve qui pouvait paraître amusante, surtout avec l'euphorie de la liberté qui s'annonçait, mais rentrer était une tâche bien plus désagréable, sur tous les fronts. L'entrée cachée de Biohl, qui menait à sa taverne, débutait par une étroite caverne obscure accessible depuis une faille dissimulée par la végétation, non loin de la ville. Il était nécessaire de se fier au toucher des parois pour savoir la direction à prendre dans cette pénombre humide. Le chemin n'était pas très long mais il prenait un certain temps. Plus on avançait, plus le sol était humide et visqueux jusqu'à ce que l'odeur nauséabonde envahisse les voyageurs : la caverne était en fait reliée aux égouts de la ville. Alors qu'elles allaient y entrer, Salya s'arrêta.
— Attends Tilane, c'est étrange.
— Qu'y a-t-il ? Je n'ai pas envie de m'éterniser ici.
— On est passé des dizaines de fois par ce chemin mais c'est la première fois que je pressens une ouverture ici. Viens on va explorer !
— Sérieusement ? Maintenant ? Tu es où, on ne voit rien je te rappelle.
— Suis le son de ma voix, ce sera sur ta droite.
— Génial…
Elles s'engouffraient dans un accès encore inexploré. L'odeur putride était de moins en moins présente mais l'espace vital se rétrécissait dangereusement, obligeant les exploratrices à poursuivre sur leurs quatre pattes.
— Bon Salya, j'adore explorer mais tu sais que si on rentre trop tard on dit adieu au prochain jour du mois.
— Je sais, encore un peu.
Un énorme cri strident retentit et se répandit en écho dans le tunnel.
— C'est quoi ça ?
— Qu'y a-t-il Tilane ?
— J'en sais rien, j'y vois rien ! Mais un truc m'est passé entre les jambes, et pas un petit…
Un autre cri !
— Oh bordel ! J'ai quelque chose sur la tête !
— Ça s'appelle des cheveux…
— Sérieusement c'est quoi ce truc ?
Tilane agrippa une étrange forme visqueuse et mouvante qui s'était agrippée sur sa tête et la jeta devant elle.
— Bon fini, on rentre Salya !
— Attend je vois quelque chose !
— Mais bien sûr…
Une faible lueur pointait à l'horizon du tunnel. Ce dernier avait bien une fin et menait à une salle fort étrange. De la taille d'une chambre, elle était recouverte de pierres brutes tout en relief, avec au plafond une ouverture de la taille d'une pièce de monnaie, qui diffusait un halo lumineux laissant entrevoir les mystères ici présents. Cinq statuts à l'effigie d'hommes revêtant de simples toges à capuche, se tenaient aux différents coins de la pièce. Chacune semblait sculptée dans une pierre différente comme pour les distinguer les unes des autres. Leurs regards se dirigeaient vers le centre de la pièce où une sculpture, représentant un signe bien particulier, lévitait au-dessus du sol.
— C'est étrange, comment cela peut-il tenir en l'air ?
— Dis-moi Salya, tu reconnais ce signe ? Ces personnes ? Je suis plutôt douée en histoire et mythologie mais ça ne me rappelle absolument rien.
— Moi non plus, pour une fois je ne sais pas quoi dire. Bon rentrons, on risque gros à rester trop longtemps.
— Non c'est vrai ?
— Le sarcasme est et demeure ma propriété personnelle.
Elles reprirent leur route puis parcoururent les égouts. C'était un véritable labyrinthe qu'elles avaient appris à connaître, au moins pour aller jusqu'à la taverne. Bien qu'éprouvante, la traversée leur était plus que familière. Une énorme trappe s'ouvrit au-dessus d'elles, laissant enfin la lumière faire son apparition.
— Dépêchez-vous ! Vous avez traîné ou quoi ?
— Pardonne-nous Biohl, dernier retard.
— Vous avez intérêt !
Elles repartirent ainsi dans leurs cellules.

***

L'océan était paisible sur la côte ouest, le reflet de la lune dessinait un envoûtant tapis phosphorescent sur les flots. Personne ne profitait de ce spectacle nocturne. La plage de sable fin n'avait que peu d'intérêt pour les hommes qui avaient presque laissé vierge cet endroit. Une simple tour de guet, aux allures de ruines abandonnées, faisait office de porte étendard sur cette partie du littoral. Malgré son apparence vétuste, sa structure principale était intacte et permettait au seul habitant de ce coin de l'île de profiter d'un toit sous les cieux. Cela faisait vingt années qu'il vivait dans cette demeure, avec comme seul jardin une étendue de sable. Il devait veiller, un protecteur de Tahl, voilà comment on l'avait gratifié de cette mission. « On ne sait pas ce qui peut venir de l'océan » ;  « vous serez alors les yeux avant-gardistes de Talhar, celui qui veille sur le bien de tous ». Mais la réalité était bien moins épique. Rien ne se passait et les journées s'accumulaient formant ainsi des années de lassitude. Seul point positif, il n'avait rien à faire pour subsister à ses besoins, chaque semaine on lui livrait des vivres et lui pouvait enfin voir un visage humain. Lorak contemplait la mer tous les soirs comme si ce spectacle marin se renouvelait à chaque séance. Malgré les années il restait émerveillé par ce que la nature était capable de produire. La gigantesque cicatrice défigurant cette partie de l'océan hypnotisait le regard de quiconque la contemplait. Un torrent sans fin se déversait sous le monde. Lorak l'appelait l'œil de la mer. Le vide abyssal au centre de l'anomalie formait une pupille qui était couronnée d'un iris bleuté en perpétuel mouvement, comme envahi par des flammes océaniques. Il y avait quelque chose de terrifiant qui se dégageait de cet œil, mais Lorak était bien loin de tout danger. Cependant les temps de paix allaient prendre fin.
Une masse informe, noire comme la pénombre, faisait route à contre-courant depuis les entrailles du gouffre. Le clair de lune apportait un relief aux reflets argentés à la chose qui avait émergé de l'œil, et qui voguait désormais vers la côte. Lorak était tout tremblant, tétanisé et incapable de prendre une décision sur la chose à faire. Il restait sur place, le regard apeuré, observant l'ombre s'approcher de la plage. Plus elle se rapprochait, plus la lune lui permettait de distinguer ce qui formait cette ombre : une horde de soldats revêtant de lourdes armures métalliques sombres, amassés les uns sur les autres, marchait littéralement sur les eaux. L'Armée Noire n'était pas un mythe. Elle accosta sur la terre comme si cela ne changeait rien et continuait sa marche frénétique vers la tour de guet. Lorak entendait le tintement métallique des armes et ressentait les fortes secousses causées par les pas lourds de l'envahisseur. Alors que le son du métal sur les marches de pierre qui menaient à lui parvint à ses oreilles, signifiant que la menace avait gagné la tour et montait jusqu'à lui, il reprit enfin ses esprits et s'empressa d'allumer le bûcher niché dans le toit de la tour : le signal pour alerter la capitale du danger à venir. Au moment où le bûcher s'embrasa, deux énormes pointes métalliques sortirent de sa poitrine. Il n'eut pas le temps de crier sa douleur, qu'il fut soulevé du sol, éjecté hors de la tour, embroché comme une simple sardine désormais échouée dans une mare de sang sur le sable. L'Armée Noire ne prêtait guère attention au fait que la tour désormais incandescente annonçait leur arrivée. Elle marchait comme dans les temps anciens, sans faire fi de ce qui se déroulait autour d'elle.

***

— Alors ?
— Une bonne douche fait du bien, cette odeur je ne m'y habituerai jamais je crois.
— Un petit prix à payer pour notre liberté.
— Certes Tilane, mais une liberté éphémère.
Les deux jeunes filles avaient chacune leur chambre, mais il était rare qu'elles ne soient pas dans la même. Elles s'apprêtaient à dire au revoir à cette journée pour replonger dans la machinerie scolaire.
— Tiens Tilane, pendant que tu papillonnais à travers toutes les boutiques de la tour, j'ai eu le temps de te prendre ceci.
— Oh ! Un cadeau ! Tu vieillis dis donc.
Le large sourire et l'éclat rayonnant dans les yeux de Tilane était bien la preuve de son étonnement mais surtout de sa joie.
— Mais je n'ai rien à t'offrir.
— Tant mieux ! Pour être honnête je ne sais pas exactement pourquoi j'ai fait cela. Tu as une influence bien étrange sur moi.
— Les liens sociaux, enfin quelque chose que tu ne maîtrises pas.
— Il est vrai que je succombe à ce futile désir de vouloir faire plaisir, après tout si ça nous apporte à toutes les deux satisfaction, pourquoi s'en priver.
Salya tendit à Tilane un coffret en bois, simple en apparence, qui renfermait un élégant pendentif en or blanc nacré, représentant un dragon aux ailes déployées. Tilane était ravie, on aurait dit que ses taches de rousseur s'illuminaient.
— Je sais que tu en rêves, à défaut d'en voir un vrai, au moins les autres le verront en toi.
Alors qu'un silence complice s'installait, un cor d'alerte retentit dans la ville, transformant ce moment fraternel en une angoisse pesante  ; puis un deuxième coup sonna, et ainsi de suite sans discontinuer. L'annonce d'un danger sans précédent s'annonçait.
— Un exercice ?
— J'ai peur que non.
Par la fenêtre on pouvait voir l'ensemble du personnel de l'école s'affoler et courir dans tous les sens, sans réellement savoir quoi faire. La panique fut la première à frapper. Jamais les cors d'alerte n'avaient sonné, personne ne savait ce qui les attendait, encore moins ce qu'ils devaient faire. Ils se contentaient de courir sans objectif.
— Que fait-on Salya ?
— Rien, observons. Personne ne semble agir de manière raisonnée, j'ai peur que personne ne sache quel est le danger.
— Fuyons alors !
— Pourquoi ? Fuir quoi ? Selon le danger il peut être préférable de demeurer ici. Là nous ne ferions qu'errer sans but dans la ville. Regarde, les portes de la ville sont toujours fermées, ce n'est donc pas une évacuation. Tilane était toute tremblante, son teint habituellement chaleureux s'était éteint. Salya quand à elle ne semblait pas apeurée. Elle était en pleine analyse de la situation permettant à son esprit de se focaliser sur quelque chose. La chambre de Salya donnait un angle de vue parfait sur les portes de la ville ainsi que sur l'une des artères principales. Alors qu'il n'y avait toujours rien qui ne prenait sens dans l'attitude des habitants, de fortes secousses commencèrent à se faire entendre.
— Je pense que quelque chose marche vers la ville.
— Quoi ? Dis-moi, un monstre ?
— Attends…
— Attendre qu'ils nous mangent…
Le bruit qui n'était qu'un écho lointain s'éclaircit progressivement formant ainsi une cadence rythmée à la tonalité baroque.
— Non ils sont plusieurs.
— Plusieurs monstres ?
— Je dirais une armée, une armée en marche. Le rythme est trop ordonné pour qu'il s'agisse de monstres.
— Une armée ? Mais qui, les paysans avec leurs fourches ?
— Prends ton épée Tilane, ça pourrait servir.
Les secousses devenaient tellement proches que les lourdes portes de la ville se mirent à vibrer à l'unisson. Un instant plus tard, elles éclatèrent, comme sous l'effet d'une pression trop grande, et une marée de soldats sombres déferla dans la ville.
— Euh... je crois qu'il vaut mieux fuir.

Tilane s'approcha avec angoisse de la fenêtre pour s'enquérir de la situation.
— Oh ! ….
Comme dans la légende, les soldats avancèrent éviscérant de leurs lames tout être vivant à leur portée, comme guidées par un instinct naturel. Le pavé gris et blanc de la ville s'inonda de sang et de cadavres, les hurlements prirent des tonalités horrifiques et l'Armée Noire continua sans émoi sa marche sanglante au travers de la ville. Il était impossible d'en sortir, la seule entrée était encore envahie par une marée noire qui affluait sans fin.
— Chez Biohl ! Vite !
Elles couraient, comme jamais elles n'avaient couru, à travers les ruelles paniquées de la ville en direction de la taverne. Salya, bien meilleure sportive, était toujours en tête :
— Dépêche-toi Tilane !
La taverne se trouvait en face d'elles. L'Armée Noire était déjà passée par ici à en juger par les tripes qui jonchaient le sol de la rue. Salya fut la première à rentrer dans la taverne : celle-ci était vide. Biohl s'était soit échappé, soit faisait parti des morceaux qui tapissaient de rouge la ruelle. Tilane était à quelques pas de la porte de salut mais elle glissa sur un morceau de chair imbibée de sang, et au palier de celle-ci, s'écrasa à même le sol baignant dans les viscères humaines. Salya sentit son cœur battre la chamade, une sensation qui lui était jusqu'alors inconnue. Elle courut au chevet de sa camarade pour l'aider à se relever. La tête de Tilane était couverte de sang, on ne distinguait même plus ses belles tâches de rousseur sur son visage rond. De ses cheveux dégoulinait le sang de ceux ayant foulés la rue un instant plutôt. Salya tira Tilane par la main, bras tendus, regard vers l'avant, comme pour la guider vers l'espoir. Elles se tenaient fermement comme se raccrochant chacune à la vie de l'autre. Elles ne formaient plus qu'une entité voulant par dessus tout survivre. Elles poursuivaient leur fuite jusqu'à ce que Salya ne ressente plus qu'une main molle agripper la sienne. Elle n'entendit pas le cri de Tilane dans ce vacarme ambiant et quand elle se retourna, elle vit son ami dans une expression de torpeur lâcher prise à la vie, après avoir été embrochée par une double pointe. Tilane tomba à ses pieds, son pendentif baignant dans son sang. Se tenait alors droit devant elle, l'horrible assassin de son amie : un colosse de deux mètres de haut, recouvert d'une armure aux angles saillants et nimbée du sang de ses victimes. Son heaume ne laissait rien percevoir, impossible de desceller une expression ou un visage. Comme par instinct Salya récupéra dans un geste vif et acrobatique le pendentif de dragon de son amie et courut à travers la taverne. L'homme de métal se contenta de suivre Salya d'une simple marche. Elle se réfugia dans les égouts, déboussolée par ce qu'elle venait de vivre. Pour la première fois ses émotions la déstabilisaient, l'empêchant de réfléchir à la chose à faire, incapable d'analyser la situation. Elle se contentait de courir dans la pénombre des égouts jusqu'à l'accès de la caverne. C'est là qu'elle se laissa aller à ses émotions, ne réfléchissant pas au fait de se retrouver piégée, elle voulait simplement s'arrêter un moment et prendre le temps de digérer ce qui venait de se produire. Elle se rendit donc dans le lieu de leur dernière découverte : la salle aux cinq statuts. Elle s'assit en son centre, sous l'étrange glyphe qui lévitait, tenant ses genoux entre ses mains comme pour échapper à ce monde. Elle ne contrôlait plus rien, encore moins les larmes qui coulaient depuis ses yeux vert pastel leur apportant une teinte vive et humide, rendant son visage plus triste encore. C'était la preuve que Tilane n'était finalement pas qu'un outil, mais une amie réelle. Plongée dans sa mélancolie, Salya se détachait du réel et de ses sens. Elle n'entendait pas l'assassin de son ami se frayer un chemin vers elle, malgré le son du métal contre la roche. Mais quand il fit irruption dans la salle, Salya reprit part au réel et dégaina son épée par instinct. Elle prenait conscience que seule la mort pouvait la libérer de la prison qu'elle s'était choisie. Alors que Salya s'apprêtait à périr l'épée à la main, une étrange lueur émana du glyphe au centre de la pièce. Le fond de la salle s'ouvrit vers une extension de la grotte jusqu'alors dissimulée par la roche : une voie de salut s'ouvrait à elle. Elle s'empressa de s'y engouffrer. Une voix résonna soudainement « c'est elle ». Comme répondant à cet appel, le soldat de métal cessa sa marche sereine pour adopter une course vive à la poursuite de sa proie. Il courait sans rage mais déterminé. Salya continuait son périple pour la survie alors que son prédateur réduisait au fur et à mesure l'écart qui les séparait. L'épée couverte du sang encore frais de son ami frôla ses mèches blondes. Alors que la course semblait vaine, l'espoir s'embrasa devant elle : l'obscur couloir laissa place à un voile blanc immaculé vibrant de manière frénétique et hypnotisant. C'était une porte menant bien loin de la condamnation à mort qui se dessinait pour elle. Alors que l'assassin était à porté, il s'apprêta à taillader sa prochaine victime. Revigorée par l'espoir qui se dressait devant elle, Salya s'élança en avant comme pour plonger dans cet espoir naissant ; l'épée n'embrocha que son ombre et elle disparut à travers le voile, qui s'éteignit l'instant d'après, laissant le chasseur seul dans la pénombre.

***

    • Elle t'a donc échappé, retrouve là !

Et le silence reprit ses droits dans la pénombre aux ombres en mouvement.