Chapter Text
I know where I belong
But I can’t find my way home
Jacoby évoluait dans le brouillard depuis plusieurs mois, mais ce soir-là, alors qu’il disait au revoir aux membres de son groupe pour la nuit, il était enfin certain d’une chose. C’était la dernière fois qu’il les voyait.
Cette certitude ancrée dans son esprit, il accéléra. Le moteur de la voiture qu’il conduisait vrombit sous ses mains. Ce soir, il ne rentrerait pas chez son frère pour la nuit. Trevor et sa femme ne s’inquiéteraient sans doute pas outre mesure. Sans doute penseraient-ils qu’il avait décidé de rester chez un ami – Jacoby sourit cyniquement à cette pensée, il n’avait plus parlé à ses amis depuis si longtemps que ceux-ci devaient avoir oublié jusqu’à son existence – et qu’il reviendrait le lendemain soir, après une journée passée au studio d’enregistrement. Mais non. Pas cette fois.
Il était décidé à stopper tout ça.
Son regard se détacha de la route, presque volontairement. A quoi bon surveiller sa conduite puisqu’il avait décidé d’en finir.
Finir. Ce mot résonna dans sa tête alors qu’il s’observait dans le rétroviseur intérieur. La vue de la petite étoile sous son œil gauche, tatouage qu'il partageait avec sa femme depuis des années, lui fit l'effet d'un uppercut à l'estomac. Il ne s’était pas regardé dans un miroir depuis bien longtemps. N’avait pas regardé la vérité en face : il se mourait lentement.
Des cernes sombres se dessinaient sous ses yeux vides qui le fixaient dans la petite glace rectangulaire, où la partie supérieure de son visage se reflétait. Il n’avalait plus grand-chose depuis des semaines. Tout avait le goût de poussière, cette même poussière qui tournoyait dans sa tête, voilait ses prunelles et l’étouffait lorsqu’il se réveillait au milieu de la nuit, en sueur après les deux ou trois heures de sommeil agité qu’il avait réussi à grappiller. Mais son visage ne paraissait pas vraiment amaigri pour autant, car le fait qu’il ne mange rien lui avait seulement fait perdre le poids qu’il avait gagné lors de sa récente… rechute, quelques mois plus tôt. Mais même cela ne le réjouissait pas vraiment.
La joie. Il avait presque fini par oublier cette sensation. Oh bien sûr, il lui arrivait parfois de se surprendre à sourire, ou même à lâcher un petit rire à une plaisanterie. Mais à l’intérieur de lui-même, il était vide, désespérément vide. Et ce néant-ci n’avait aucun rapport avec celui de son estomac.
Il avait été une âme misérable, de son cœur jusqu'à ses orteils ; aveugle à ce qui se déroulait autour de lui, perdu dans son mal, il avait fini par oublier qui il était. Et lorsqu’il avait enfin réussi à s’arracher à l’emprise addictive de ses vieux démons, il avait dû faire face aux nouveaux. Et ceux-ci étaient plus forts que jamais. Ils en avaient réveillé d’autres, qui avaient ressurgi du plus profond de son passé, et les mois cauchemardesques du temps de Lovehatetragedy(1) faisaient pâle figure face à cette horde qui le tourmentait aujourd’hui.
Il détourna son regard du petit miroir et s’aperçut que des larmes lui étaient montées aux yeux. Il cligna des paupières pour chasser les importunes, mais elles furent rapidement remplacées par de nouvelles. Le regard brouillé, il conduisait à présent à l’aveuglette dans la nuit noire, des pensées tout aussi ténébreuses se succédant dans son esprit. Pour les éloigner, il força sa mémoire à s’intéresser à autre chose. Un souvenir lui vint alors en tête.
Une heure plus tôt, alors qu’il quittait le studio d’enregistrement après s’être attardé un peu plus que de coutume pour saluer ses amis – qui ne se doutaient pas de la véritable teneur de cet au revoir – Tobin l’avait retenu sur le pas de la porte.
Jacoby avait dormi une bonne partie de la journée, affalé sur une table, la tête posée sur ses bras. Les personnes qui étaient passées près de lui devaient avoir pensé qu’il tombait de sommeil ; en réalité, bien qu’il ne dormît que trois heures par nuit au grand maximum et qu’il se sente fatigué en permanence, ce n’était pas l’effet de ses insomnies qui avait provoqué ce sommeil, mais le Vicodin(2) mêlé aux cachets de somnifère qu’il avait avalés en milieu de matinée – chose qu’il avait promis à Jerry de ne plus faire. Peu importe. Il avait donc sombré pendant plusieurs heures sur ce coin de table. Sa bouche était sèche et ses tempes pulsaient lorsqu’il s’était éveillé, mais au moins l’effet du Vicodin avait persisté et, dans un état de somnolence brumeuse, il avait feint de dormir encore. Jusqu’au moment du départ, où il s’était levé avec peine et avait commencé à distribuer ses adieux.
Tobin, planté dans l’encadrement, avait donc ouvert la bouche, et Jacoby s’était dit qu’il voulait l’informer de ce qu’il s’était passé durant son sommeil. Mais son ami tenait à la main un CD.
- Pendant que tu dormais...
Jacoby avait pensé aux pilules et s'était forcé à garder un visage impassible.
- Pendant que tu dormais les gars m’ont forcé à leur faire écouter une des chansons que j’avais composé dans mon coin, comme à leur habitude.
Jacoby avait acquiescé, ne sachant que répondre. Il ne parvenait pas vraiment à s’intéresser à ce qu’ils faisaient au studio.
-Pour tout te dire, je trouvais qu’elle ne correspondait pas vraiment à l’album. Mais ces têtes de mules persistent à vouloir faire quelque chose de mes chansons inachevées (dans son dos, Tony lui adressa une grimace faussement exaspérée), alors on a travaillé dessus cet après-midi. J'ai pensé que peut-être tu voudrais l’écouter. Si tu n’arrives pas à dormir ou quoi que ce soit, tu peux toujours appeler l’un d’entre nous, tu le sais ; mais je me suis laissé dire qu’une chanson t’aiderait peut-être à trouver l’inspiration.
Tobin choisissait ses mots avec soin, et Jacoby lui en était reconnaissant. Il prit le CD avec un mot de remerciement. Tobin sourit, soulagé qu'il ait accepté.
Jacoby avança dans le couloir puis se tourna vers ses amis une dernière fois, voulant graver les traits de leurs visages dans son esprit. Il balaya la pièce d'un regard circulaire: Jerry rangeait dans son sac des papiers recouverts de son écriture serrée. Tony cherchait quelque chose à côté de la table de mixage en farfouillant dans ses cheveux bouclés, comme à chaque fois qu'il était préoccupé. Tobin n’avait pas bougé : il était toujours appuyé contre le chambranle, une inquiétude planant sur son visage.
- Je vous aime les gars.
Tony et Jerry se tournèrent vers Jacoby, une expression étrange sur le visage. L'ombre qui passa sur la figure de Tobin était clairement de la pure anxiété, cette fois-ci.
Une telle phrase n'était pas tout à fait étonnante de la part de Jacoby, en vérité. Surtout en ce moment. Après tout il leur arrivait à tous de se dire ces mots avant un concert, par exemple, ou lorsque l'un d'entre eux allait mal, parfois même sans raison particulière. Mais ils ne purent s'empêcher de se demander si cette simple phrase ne cachait pas quelque chose.
- Nous aussi mec, tu le sais bien, fit Jerry en lui souriant, cachant son trouble.
Il était doué pour ça : rester debout et impassible alors qu’il voyait bien que tout s’effondrait autour de lui. Solide comme un roc. Ce trait de caractère ne leur serait pas de trop pour faire face lorsque Jacoby serait... parti.
Il s’interdit de penser à une chose pareille en face d’eux.
- Ouais, on t’aime, Cobes, ajouta Tony avec une simplicité désarmante.
Tobin s’était contenté d’un hochement de tête, avant d’ajouter :
- T’es sûr que tu ne veux pas changer d’air ce soir ? Viens chez moi, tu sais bien qu’Amber n’y verra aucun inconvénient.
Jacoby refusa d’un signe de tête. Le fait que Tobin mentionne sa femme lui avait porté un coup au cœur, à lui qui se sentait si seul, mais il n’en laissa rien paraître.
Tobin avait l’air dubitatif.
- Ok. A demain, alors…
Cela sonnait comme une question. Que Jacoby contourna avec facilité.
- Qu’est-ce que tu crois ?
Il se força à feindre un sourire, son dernier. Alors le bassiste parut enfin rassuré.
Les souvenirs s’évaporèrent subitement lorsque Jacoby se rendit compte de l’endroit où il roulait. Il était en train de passer non loin du quartier où il habitait – où il habitait il y a de cela quelques mois se corrigea-t-il. A un kilomètre de là tout au plus, ses enfants et sa femme vivaient toujours dans la même maison, mais il n’y avait plus sa place. Kelly. La douleur qui étreignit sa poitrine manqua lui faire perdre le contrôle de son véhicule. Serrant les dents, il contre-braqua pour demeurer sur son côté de la route. Les larmes qui roulaient sur ses joues l’empêchaient toujours de voir nettement, mais ce ne fut pas pour cela qu’il ralentit sensiblement son allure…
Avant de se réprimander intérieurement. Il l’avait poussée trop loin pour pouvoir la ramener de là où elle était… Et maintenant il était trop tard, il le savait bien.
Secouant la tête – ce qui eut pour effet de réveiller la douleur à l’arrière de son crâne – il se concentra à nouveau sur sa destination. Sausalito, petite ville californienne située au bord de la mer. Mais son but n'était en aucun cas touristique. Ce soir il ne comptait pas se promener en ville comme toute personne normale.
Il allait se pendre.
