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Les jurassiques

Summary:

« Il y avait quelque chose par rapport aux fleurs de madame Park, c'était comme un regard bienveillant. Je crois que si je n'avais jamais rien compris à Jimin, j'avais au moins fini par réaliser qu'elle était la fille et le modèle le plus parfait de ce jardin d'hiver aux mille élégances. »

Ou deux jeunes femmes, à l'âge d'or du rire et du plaisir dans l'envie la plus parfaite de trouver en l'autre un peu de cet exceptionnel.

Notes:

Salut la jeunesse ! Voilà un petit moment que j'écris cette histoire ayant pour protagonistes Jimin et Jungha dans la mise en scène d'un cis-swap. « Jungha » est l'une des versions féminines du nom de Jungkook, nous sommes donc au coeur d'un jikook lesbien, comme vous devez l'avoir envisagé après avoir lu les tags.

Avant de commencer, un sujet qui me semble important, le cadre historique. J'ai conscience que BEAUCOUP d'éléments sont europeano-centrés que ce soit dans la description de l'architecture, le choix des usages des personnages ou encore la mise en place de dynamiques sociales et politiques. En réalité les éléments ne sont pas mis ensemble dans le but de faire sens et d'avoir une cohérence historique (bien que certains s'attachent à une existence propre.) Je le dis donc, cette histoire n'a délibérément aucune vertue scientifique, ne décrivant ni la réalité de l'histoire de Corée et les pratiques qui y sont contenus, ni la réalité d'une « histoire occidentale ». Certes, beaucoup d'images, de symboles, d'objets et de pratiques sont inspirés des modes de vie pittoresques de l'Europe de l'ouest de la fin du 19e, début 20e mais ce n'est qu'à titre d'ambiance et de cadre.

Ah, et puis, d'ailleurs pour le premier chapitre ( « La route D'Argon », oui, comme le gaz) : Jimin et Jungha mettent effectivement du temps à arriver, mais je vous promets qu'une fois qu'elles seront là, elles ne repartiront pas ;).

Chapter 1: La route Dargon

Chapter Text

C'était en périphérie d'une ville, assez grande, avec ses voyageurs et ses habitués ; on y vivait de bon cœur. Elle avait beau constituer un coin qui n'avait d'apparence aucun avantage précis, en y accordant notre patience, pour vivre un peu entre ces murs de crépis chaud, rénovés et toujours dans une actualité architectural adorable, on se rendait très vite compte qu'il y avait ici quelque énergie très réconfortante et harmonieuse. Les gens vivaient ensemble, dans de remarquables besoins de cohérence sociale où tout s'articulait du mieux qu'il était possible d'envisager ; ainsi, cette cohérence se faisait ressentir. Jamais personne n'eut à se plaindre. Bien sûr, il existait, comme partout ailleurs, des canailles, enfermées dans leurs propres regards farouches et dédaigneux, qui haussaient les épaules d'un franc malheur, pardonnés du reste par cet esprit pragmatique. C'était d'une fatalité souriante, et, prétendraient-ils, quelque peu dé-responsabilisante.

C'était une vie de diplomatie, un brouhaha d'idées et de réflexions. Parfois tues, bien-entendu, mais rapportées, avec beaucoup d'humilité et de grâce spirituelle, dans les journaux du coin. Alors, on lisait avec un air entendu : les bourgeois s'intéressaient au social, exploitant leurs employés d'une main maîtrisée tandis que les plus pauvres jetaient un coup d'œil superbement dévoué aux idées réactionnaires, un plongeon dans le grand bain du populisme. Une sorte d'idylle, au final, où l'on cohabitait en feignant de ne se poser aucune question et toutes les questions du monde toute à la fois, souriant pour entretenir cette petite société bien huilée qu'ils formaient tous ensemble. Même les quelques aristocrates qui restaient, se pliaient à cet exercice de juste mesure. Ils nouaient leur existence de chic autour de mines réfléchies, philosophes et passionnées, se donnant malgré ça et même, s'engageant dans des politiques qui leur faisaient grâce sans aucune honte. Toujours avec cet air de sage remise en question, certes factice, hypocrite mais dévouée, aussi parfois, naïve ; et qui surtout, servait à leur conscience, leur humanité.

C'était en fait, à ce point une force de calme et de paix qui régnait ici que même si des disputes énormes avaient lieu, (et ce dans de petites sphères surtout : où un amant jalousait un mari qui lui, par exemple, n'en avait que faire mais voulait étrangler le corps patronal opposé), n'importe qui avait l'impression d'une légitimité à y exister, à s'y installer. Et d'ailleurs, ce n'importe qui ne s'en rendait compte qu'en soupirant le soir, enfoncé dans un fauteuil de faux velours, ou dans un lit hérité d'une époque baroque, chaudement et en paix avec lui-même. C'est pour ça que le père Park, à l'époque jeune homme, s'était fait le serment d'y amener ceux qui seraient des siens lorsqu'il en aurait les moyens. C'était à ses vingt ans, issu d'une commune à une centaine de kilomètres, qu'il visita Argon pour la première fois. Et à ce moment, la ville avait déjà très bonne réputation, fonctionnant comme une petite usine aux revenus glorieux. Il y était resté une semaine, dans une auberge en périphérie, au bras d'une femme dont il avait payé la compagnie dans une angoisse juvénile mais dont il n'avait osé effleurer, même une seule fois, aucun des cheveux. Il l'avait plutôt envisagé comme une mère qui le guiderait. C'était une grande femme, avec une discrétion d'espionne qui vous regardait de ses yeux noirs, baignés d'éclats profonds, puissants. S'être vendue mère n'avait pas été inédit pour elle ; elle connaissait chez les hommes la gaieté que c'est d'avoir une seconde maman et même, elle était persuadée que c'était ce qu'ils cherchaient le plus chez une femme. Toutefois, elle avait eu beaucoup d'affection pour le petit Park. Si les hommes avaient pour elle des convictions maternelles, c'était d'abord plus par envie et fantasmes que par besoin et c'était ici que ce client l'avait touché. Elle se souvenait, de cette main moite d'enfant qui s'était développée contre son immense hanche. Et à chaque petit jour, elle l'avait emmené déceler tous les secrets d'Argon pour faire de son client un véritable savant de ces terres. Lui, elle ne savait pas d'où il venait, mais il avait terriblement besoin d'une mère qu'elle se dévoua au rôle avec une douceur et un soin louables.

Mais il ne la retrouva plus, même si contrairement à elle il n'avait aucun attendrissement particulier pour leur relation, il en avait fait son repère, pensant pendant des mois à revenir la voir pour lui montrer comme il avait mûri entre temps. Il ne put jamais satisfaire ce désir et dut s'y résigner : il revint dans ce même but plusieurs fois mais n'y trouva jamais son compte. Alors, entre-temps, il s'occupa à découvrir la ville et c'est à ce moment qu'il finit par l'élire domicile. Il se trouva sans peine une femme et fit investir dans les affaires avec une sorte de ruse qui le surprit lui-même, et dont le vice lui donna des récompenses quasi-immédiates ; dans une chance increvable d'une part, mais aussi bien régulée par ses souhaits et ses convictions à ne pas décevoir sa nouvelle famille. Il s'agissait de bourgeois d'une très grande richesse qui d'ailleurs, fut son premier soutien économique, et émotionnel lorsqu'il perdait foi en ses affaires. Il obtint d'abord deux garçons avec sa femme, qui elle ne demanda jamais rien de lui et écouta ses désirs religieusement puisque son éducation bourgeoise avait anéanti les siens et qu'il lui fallut combler sa vie d'une manière ou d'une autre. Ils les firent grandir dans un parfait luxe et employèrent des moyens d'éducation tout-à-fait prestigieux, les envoyant ensuite étudier à la capitale : l'un fit du droit, l'autre se spécialisa dans des sciences botaniques et tous deux ne revinrent pas les voir avant des dizaines d'années, ne serait-ce qu'une fois.

Durant tout ce temps, les parents Park avaient pris le parti de faire grandir les affaires et se retrouvèrent avec un très bon fonctionnement entrepreneurial. À tel point qu'ils regrettèrent d'avoir envoyé leurs deux fils se passionner de sujets de culture qui ne serviraient jamais en rien leur entreprise. Ils voulurent faire revenir l'un d'eux, Arvan, qui était en droits en pensant qu'il ne s'était jamais autant passionné que son aîné pour les plantes (qui lui, ne vivaient plus que pour ça, comme en témoignaient ses lettres, où Kiyoung promettait toujours un retour dans les semaines suivantes, lesquelles s'étaient transformées innocemment en années). Mais ils n'y arrivèrent pas, si Arvan ne s'était pas passionné pour sa profession comme Kiyoung, il s'était farouchement attaché au monde de la capitale. Il s'était mariée à une femme superbe, disait-on, qui portait les bijoux de ses aïeuls et une fière particule qu'elle avait fait acheter à son mari avec une gaieté d'enfant et cet amour fou pour la haute du monde urbain. Ainsi, avant de n'avoir plus aucune ressource, et aucun fils surtout pour endosser leurs rôles patronaux, le couple Park donna deux autres enfants au monde : l'un d'eux fut une fille qu'ils méprisèrent aussitôt puisqu'elle ne pouvait pas les succéder à la tête de l'entreprise, ne leur étant donc d'aucune utilité. Puis il y eut un troisième frère, pour tout le soulagement de la famille, dont l'on fit de l'éducation, l'éducation d'un futur patron d'entreprise.

À dix-huit ans, Doeha de son nom, vit sa soeur se marier avec joie, puisqu'elle était si isolée ici sans qu'il ne comprit jamais pourquoi. Elle était gentille avec lui, mais il n'avait pas tellement eu l'occasion de lui parler puisqu'elle avait constamment été dehors, à se promener, se construisant une carrure sportive étonnante et une forme physique qui plaisait à n'importe quel homme qu'elle voulut et qu'elle emporta tout près d'elle, dans des supplications de la tirer de cette famille qui, elle le savait, n'avait jamais voulu s'occuper d'elle (bien que les parents Park eussent la décence de le lui cacher en façade). Et après avoir fait ses adieux cordiaux à sa sœur, Doeha eut en mains les clés de l'entreprise de la famille. Il atteignait finalement la place qu'on lui avait vantée comme la sienne depuis petit, cette place où il accomplirait enfin quelque chose, pour lui, et pour sa famille. Ce qui d'ailleurs le ravit, lui qui avait un esprit de bonté et de douceur à l'adresse de ses proches, comme son éducation chaleureuse l'avait voulu.

C'était alors un succès, à cette époque les affaires marchaient avec une constance très satisfaisante à laquelle il voulut se cantonner gaiement, content de voir que le passage de mains n'avaient en rien troublé le bon fonctionnement du trésor familial, et certainement pas à cause de lui ou d'une maladresse qu'il aurait commise comme il en avait eu peur. Et peu à peu, en voyant qu'il se débrouillait avec beaucoup d'intelligence et de rigueur, ses parents prirent le parti de le laisser à la besogne seul et d'enfin s'occuper d'eux, alors qu'ils n'avaient jamais vécu que pour le travail. Les restrictions qu'ils s'étaient eux-mêmes mises toute leur existence se firent alors très bien ressentir dans l'extravagance de leur choix et de leur consommation. Ils se mirent à dépenser avec folie, comme enfin libérés. À cette époque, ils vivaient dans le meilleur endroit de la ville, un appartement du centre-ville, qui restait cependant passablement simple. Il était très long, criblé ci et là de légères lueurs qui faisaient dire que l'endroit avait comme une âme, et chacun d'eux y allait de son affection. Mais leur folie dépensiatrice les empêcha de les préserver dans cette humilité : le père Park engagea la construction d'une maison dans la périphérie. Une maison qui serait très chic et très belle. Tout compte fait, ce serait la gloire des Park : ils furent alors très fiers, et cette idée de faire rayonner leur nom, qui ne leur était jamais venue, se présenta soudain à eux comme la meilleure et la dernière chose à accomplir avant qu'ils n'aient plus la force de rien.

Un terrain bien étudié fut alors acheté à cet effet et un architecte qui jouit de leur naïveté dépensière, leur proposa non pas une maison mais une double maison : une partie pour les parents, une pour le fils. En fait deux maisons identiques avec une communication directe par le jardin ; deux maisons qui se regardaient joliment, selon les dessins, avec une grande délicatesse et un grand prestige dans les traits. L'argument de cette apparence pour l'architecte était que la bâtisse serait à jamais indémodable et le couple qui se renseigna pour vérifier la véracité de ce propos engagèrent bientôt les travaux. En trois ans, ils l'obtinrent. L'espace était immense et ce fut une nouvelle en ville : les Park détenaient la plus belle et grande demeure qui ne fût jamais à Argon.

Doeha ne trouva cependant pas de femme, n'ayant de goût pour aucune d'elle (un sentiment que les dames lui rendaient d'ailleurs bien) et la petite famille se trouva inquiète : dans leur richesse abondante, ils avaient peur pour la première fois. Peur de ne pas savoir comment occuper tout cet espace qu'ils avaient fantasmé. Tout devenait trop grand si il n'y avait personne pour vivre avec eux. Tout devenait trop vide. Alors ils essayèrent de rétablir un lien avec chacun de leur fils qui habitait encore la capitale. Ils souhaitaient pouvoir offrir à l'un d'eux une maison, un espace et seul le botaniste répondit à cet appel. Kiyoung venait tout juste de se marier et fut très content de pouvoir revenir au pays continuer sa vie de ménage en toute sûreté. Son métier le lui permettaient d'ailleurs très bien, si ce n'était qu'il avantageait sa position : en campagne, dans des climats différents, il pourrait prolonger ses recherches. Alors ce fut décidé, il reviendrait au pays avec son épouse pour occuper l'une des maisons et le temps qu'ils s'installèrent, les parents Park allèrent aménager confortablement l'autre maison, coincés avec Deoha qui travaillait toujours patiemment pour l'entreprise. La vie fut pour eux alors formidable, ils se faisaient vieux et trouvèrent du bonheur dans ce rythme lent que la campagne avait l'ample pouvoir d'offrir aux plus riches. Le matin, les parents Park se promenaient au bras de l'un et de l'autre longuement et simplement, comme s'ils n'avaient jamais rien fait d'autre depuis leur mariage. D'ailleurs, ce furent les premières choses qu'ils firent ensemble et uniquement pour leur bonheur, de toute leur existence : le couple finissait par s'unir dans son infinie oisiveté et dans une camaraderie superbe.

Lorsque Kiyoung arriva au pays, ce fut une grande fête. Déjà le cadre le leur permit mais aussi les y obligea : c'était la première fois en une demi-quarantaine d'années que les parents Park voyait leur fils revenir. Chacun d'eux était changé, ils ne se connaissaient même plus, mais l'enthousiasme qui faisait que les riches aimaient leur réussite et celle de leurs proches les jeta aveuglément dans les bras des uns et des autres. Aussi, des rencontres se faisaient pour la toute première fois. Déjà de frère à frère : Kiyoung et Deoha rirent beaucoup de leurs similitudes, se parlant dans une amitié toute faite qu'ils avaient souhaité voir naître avec leur convenance et qu'ils entretinrent tout le temps et de toutes les façons possible, cachant du mieux qu'ils le pouvaient le malaise que la fausseté d'un tel processus provoquait en eux. Puis il y avait la nouvelle madame Park : Jihyo. Toute la famille la contemplait comme on contemple un objet de curiosité absolu. Il s'agissait d'une petite femme molle, qui souriait assez peu, et qui derrière sa lenteur semblait cacher une très grande intelligence ; d'ailleurs, elle ne parlait que pour dire des choses savantes qui les laissaient tous pantois, jusqu'à son mari. Mais Kiyoung la connaissait et savait son état d'esprit quant à sa famille. Les nouveaux Park avaient du goût pour l'analyse, la prise de recul, ils étaient des révolutionnaires accomplis qui dormaient dans la réussite de leur esprit et de leurs passions : ils aimaient autant l'un que l'autre les plantes et ne s'étaient jamais entendu que par ce biais là, se privant raisonnablement du reste. Et Jihyo, devant les gourmands de la famille de son mari, avait ce sourire non pas gentil mais malin, moqueur. Elle les contempla comme jamais rien d'autres que des bêtes, amoureuses de l'argent. Du reste, elle en profita bien et leur fit croire à sa bienveillance dont même Kiyoung finit par ne pas oser soupçonner la fausseté.

La vie se figea alors, jusqu'à ce que les parents Park ne meurent. Et ce presque en même temps (l'un d'eux toutefois d'une manière affreuse), pour d'ailleurs, le regret de seul Deoha. Celui-ci se retrouva avec la maison sur le dos et beaucoup de solitude, et de tristesse, en plus de son dévouement familial qu'il n'aurait jamais rendu plus sincère à chaque jour. Pour remédier à cette solitude, il rendit beaucoup visite à son frère et son épouse. Mais ceux-là l'acceuillaient froidement, comme à leur habitude, parlant botanique et envoyant des communiqués pour la capitale où ils informaient leurs confrères de x ou y trouvailles et recherches qu'ils eussent faites. Et comme Doeha sentait bien entendu qu'il n'était pas le bienvenu, il finit par trouver une alternative tout autre : se rendre à l'appartement du centre ville que leurs parents lui avaient remis en guise d'héritage. Son sens du business faisait de lui un garçon de la ville et il s'y épanouit mieux que jamais, déterminé à vivre dans des envies autres que la famille, bien qu'il y invitât quelquefois sa soeur dont il avait repris le contact depuis la mort de leurs parents et qu'il présenta à l'occasion à leur frère et son épouse. Ainsi, la seconde maison fut complètement abandonnée, et resta dans un même état plus d'une année jusqu'à ce que, communément, une décision fût prise : on la vendrait, très chère, et on partagerait entre enfants la somme totale. Seul Arvan n'avait pas été contacté, et pour le reste la sœur du quarto avait répondu présente au nom de son mari à qui elle confierait l'argent. Mais voilà que pour cette famille chanceuse, les affaire ne marchèrent pour la première fois pas aussi bien que prévu. Aucune famille avec assez d'argent pour le prix qu'ils proposaient ne voulut y habiter : « Il y a mieux ailleurs » qu'ils leur disaient sans convention. Et alors, les Park durent se résigner à baisser le prix, parce que la maison tombait en ruine, personne ne voulant s'en occuper.

Ils finirent par trouver des acheteurs, qui toutefois payèrent lorsque les Park avaient décidé de réduire de moitié le coût initial. Puis ce fut quand même une bonne affaire, l'argent fut distribué et chacun retourna à son train de vie. Dans ces années, Kiyoung et Jihyo firent construire, aménager, et exploiter leur espace de long en large puisqu'ils étaient seuls. Maintenant qu'il n'y avait qu'eux de la famille dans le domaine et leur maison, c'était comme si la mémoire des vieux Park n'avait plus d'importance et qu'ils pouvaient disposer de l'endroit exactement comme bon leur semblait. De la même manière que si ça avait été eux à l'initiative de la construction du domaine. Déjà, toutes les pièces avaient été repeintes, c'était Jihyo qui s'en était fait le plaisir. Elle n'avait jamais été tatillonne, n'avait jamais eu de goût particulier pour l'esthétique mais maintenant qu'elle n'avait plus les occupations à laquelle la ville l'avait toujours contraintes, elle se trouva du goût dans les décorations intérieures. Elle devint maîtresse des lieux, enterrant la jeune fille pour devenir une femme pleine de puissance, rayonnant de son intelligence et de ses désirs. Ainsi, un mobilier d'une efficacité à l'image de son esprit scientifique fut installé, ni trop beau ni pas assez : juste comme les calculs qu'elle se faisait sans arrêt le lui avaient indiqué. Elle avait favorisé de bons matériaux, faisant amener des lits de grande qualité et des papiers peints pensés à chaque pièce en fonction de la lumière et de sa situation dans l'espace. Elle créa chez elle une nouvelle science à faire envier les architectes d'intérieur les plus excellents. Aussi, à l'arrière de la demeure, elle proposa à son mari le projet d'un superbe jardin d'hiver. Le bâtiment en lui-même avait été envahi de plantes en tout genre, certaines arrivant de lointains territoires que leur pays détenaient et dont les richesse les faisaient frétiller d'épatement. Un jardin d'hiver était donc souhaitable et Kiyoung approuva ce projet. Il faisait confiance à sa femme dont il connaissait les qualités de stratégie puisqu'elle était sa coéquipière et dont il apprit le goût le plus parfait lorsqu'elle renouvela leurs appartements.

Ce fut sans tarder que les travaux commençaient. De nouveau, un architecte était venu en aide au ménage et Jihyo passait son temps à côté de ses plans, protestant à la moindre chose qui ne lui plaisait pas. La serre fut superbe : on décida de couper certains arbres et d'en replanter pour donner de la cohérence à l'apparition de ce bâtiment de verre en pleine nature. Tout avait été réuni pour que le chantier aboutisse le plus tôt possible et les résultats épatèrent tellement qu'on fit venir un illustrateur et peintre pour immortaliser l'instant : l'architecte à côté du ménage qui souriait avec un bel air, le couple, qui pour la première fois se tenait étroitement, avec une figure de fierté et d'émotions qui perçaient de lumière, et derrière eux la bâtisse. Jamais Jihyo et Kiyoung ne s'étaient ainsi aimés. Les soirs suivants, ils se comportaient le caractère empli de gentillesses et de douceurs. Même Jihyo, qui était une androphobe totale, ne put en effet s'empêcher de communiquer à son mari le gage de son amitié. En somme, ils étaient heureux. Les plantes les rendaient comme ça.

Ils n'eurent jamais de discussion qui concernait un autre sujet, d'ailleurs la maison était dirigée par un silence de plomb qui abrutissait quiconque n'y étant pas habitué. Les domestiques, qui n'avaient jamais eu une réelle envie de parler entre elles finirent par le faire, rongées d'angoisse en voyant le couple aussi calme et serein dans cet immense mutisme. Pour elles, c'était incompréhensible. Il n'y avait que dans le jardin que ça chantait gaiement, des oiseaux avaient été faits installés et voyageaient d'un bout à l'autre de ce territoire qui était désormais le leur. Jihyo ne s'en gênait pas du tout, et même appréciait l'ambiance que ces chants rendaient : lorsqu'elle ne travaillait pas, ne réfléchissait pas à l'élaboration d'un énième projet, elle allait lire ou se reposer dans ce jardin. Parfois aussi, elle partait en extérieur découvrir les horizons. La campagne avait eu raison de son hostilité : ici il n'y avait personne qui puisse la déranger si elle sortait. Alors, après s'être habituée à refuser les promenades en ville par horreur du monde, elle se libérait enfin mais avec une contenance et une sagesse, comme elle faisait toujours si bien. C'était une femme robuste malgré son peu d'activité physique : même si petites, ses épaules contenaient une masse et une vigueur impressionnantes, rendant chez elle une idée de la vivacité de son esprit. Comme un symbole, un indice ; comme si au dépit de toute la paresse de ses gestes, ses épaules étaient, en fait, la représentation de son énergie intellectuelle. Aussi, elle avait un visage d'une harmonie de prestige, assez singulier : plus elle vieillissait, plus ses traits se géométrisaient pour rendre sa face plus dure et plus sérieuse. Et ces cinq ans passés ici à la campagne, ce sérieux si charmant chez elle, domina de plus en plus sa figure. Et donc, Jihyo ne diminua jamais de beauté, si ce n'était qu'elle en gagna.

D'ailleurs, une chose qui changea beaucoup chez elle (et ce fut un remarquable changement), était son rapport à l'autre. Son mari lui était devenu décidément aimable ; elle ne lui parlait pas beaucoup pour autant, mais n'en pensait pas moins. Et en revanche, elle s'était mise à parler avec les domestiques qui duraient dans leur maison et dont elle devint en fait la professeure. Elle les faisait s'asseoir à côté d'elle, autour d'une table du jardin d'hiver et leur montrait les herbiers qu'elle avait confectionné toute sa vie passée avec son époux. Elle prononçait le latin de ces plantes avec une perfection à en faire jalouser mais ces jeunes femmes hochaient de la tête avec passion, pleines d'admiration bien qu'elles ne retiennent rien de leur leçon. Madame Park avait beau être devenue quelqu'un de charmant en trouvant la paix d'une femme adulte, elle n'avait pas pour autant gagné en capacité d'enseignement. Et on le lui pardonnait sans problème.

Aussi, elle se mit à parler avec les voisins. Kiyoung l'avait initiée : un soir, il s'était arrêté discuter avec un membre de la famille qui n'habitait pas là. Il s'agissait du grand oncle, qui avait montré beaucoup de sympathie envers leurs activités botaniques. Après quoi, on l'avait invité à visiter les serres et Jihyo sut apprécier sa présence. Ce qui lui donna envie de découvrir le reste de la famille et notamment les voisins eux-mêmes.

Il s'agissait d'un couple très enthousiaste et énergique qui travaillait dans la finance. Lorsque Jihyo et Kiyoung entreprirent de les rencontrer (ne trouvant d'ailleurs chez ces voisins-là aucune hostilité à ce plan) un petit garçon venait tout juste de naître entre leurs bras. Ce fut donc un petit Oh, puisque la famille d'en face était les Oh. Ce moment de fête favorisa les bons rapports entre les familles. Ils se parlaient avec beaucoup d'émotion, se félicitant comme s'ils s'étaient toujours connus. Lorsque leur contact avança, les Oh témoignèrent en riant de la peur qu'ils avaient eu à leur parler. Ils avaient été mis au courant que cette maison qu'ils avaient achetée était une partie de l'histoire de la famille Park et avaient imaginé que celle-ci la leur avait été cédée à regret. Mais les deux Park les rassurèrent de suite, toutefois surpris de tels élans d'amabilité. Jamais deux familles ne connurent un tel soulagement à se côtoyer. Ils ne furent pas très amis mais longtemps une grande camaraderie les lia. Quelques fois, ils venaient dîner chez les uns ou les autres. Jihyo ne parlait pas beaucoup mais écoutait fort bien et acquiesçait avec ses airs intelligents pour lesquels tout le monde semblait tendre l'oreille. Les échanges étaient donc dans la convenance de chacun, seuls les pleurs du petit Oh avaient le don d'interrompre cette harmonie, cette cohérence. Jihyo fronçait des sourcils, dissimulant son agacement en vain. Mais on la pardonnait de ses inaptitudes avec conviction : un respect s'était répandue autour d'elle sous l'œil étonné et impressionné de son mari qui lui même ne sut lui témoigner rien d'autre que cette immense déférence.

« Je vous assure, je peux le ramener. Le petit a envie de dormir, et ce serait mieux pour vous, comme pour lui. La mère Oh riait un peu, disant au couple Park : Vous devez garder cet esprit calme qui vous va si bien. »

Et tout le monde acquiesçait, madame Park y compris, comme un enfant qui accepte son dû avec une gravité sur-jouée. Kiyoung raccompagnait alors le petit groupe vers la sortie, gratifiant avant cela son épouse d'un baiser sur le front. Puis il acceptait avec son sérieux caractéristique et sans mot dire les lueurs de bonheur, de malice et de satisfaction qu'il voyait dans les yeux de ses voisins. Ils devaient raffoler du couple de botanistes, les regardant avec émotion, comme on lit une histoire pleine d'exaltation. Et sur le palier, ils parlaient avec Kiyoung au moins une demi-heure, tenant dans leur bras le petit Oh qui à chaque fois grandissait et finit par devenir une superbe réserve d'énergie. Seunghyun finit par arrêter de crier, de pleurer, de renifler : à quatre ans, à la place, il courait partout et bientôt on ne put même plus le prendre dans les bras tant il mettait d'énergie dans ses jambes. Kiyoung l'observait pensivement, comme il observait les plantes : avec beaucoup d'affection et de curiosité. Il n'avait jamais eu l'idée de faire des enfants, jamais eu l'envie. Mais le couple d'en face qui était devenu pour lui un reflet exemplaire se chargea de le faire rêver.

Parfois, quand il arrivait dans la serre et qu'il voyait sa femme occupée à enseigner mille choses à toutes ces domestiques qui la regardaient, comme amoureuses, il se demandait comment ce serait de voir un enfant se mettre sur ses genoux et, lui aussi, poser des questions. Quel rêve ce fut ! Un moment, il ne voulut un enfant que pour lui transmettre sa passion, ses envies, ses convictions puis sa perception évolua et avoir un enfant devint pour lui une tout autre chose. Il s'imaginait un avenir d'amour et de tendresse avec ces petits jeunes gens aux genoux tout gris de terre et de sottise. Sa femme était un élément phare du tableau de ses désirs paternels, elle devint dans son imaginaire la meilleure mère, la plus savante et la plus habile qui n'ait jamais existé alors même qu'il savait qu'elle ne consentirait jamais à un tel plan. Elle aimait trop peu les enfants, ce qui créa, soit dit passant, une grande frustration chez Kiyoung. Plus il savait ce désir hors de portée, plus celui-là devenait important jusqu'à même qu'il ne puisse pas envisager de l'abandonner. Pendant quelques semaines, il se leva et pensa toujours à ces enfants que sa femme ne voudrait jamais lui donner et faute de lui en vouloir, il élaborait de nombreux plans pour la convaincre. Un jour que les voisins étaient venus, le petit Oh s'était endormi contre toute attente et l'avait fait sur les genoux du botaniste. Celui-là, serrant les poings de contrariété, de jalousie pure, dut prétexter devoir s'absenter pour se débarrasser de ce petit corps. Seunghyun était la copie de ses parents, il dormait comme un ange, le font empli d'une délicieuse lueur qui depuis quelques mois le languissait tant. Le lendemain, il fut malade de rancœur et d'envie. Et il céda : le soir même il s'était mis en tête de trouver un jour, le moment le plus adéquat possible, pour en parler à sa femme.

Et dans cette relation de silence, la première dispute éclata. Jihyo pleine d'énergie, de panique et de peur, soudain avait cru délirer. Sans comprendre un mot de ce que son mari disait, elle rougissait de refus. Kiyoung dut bien expliquer sa peine et ses désirs mais elle n'entendait rien, et parfois, entre deux paroles, elle chassait de sa joue une larme de frustration d'un geste las. L'intimité de son mari lui faisait peur, elle ne l'avait jamais approché et sa pudeur de femme qui n'aime qu'elle ou que ceux où celles qui lui ressemblent déclenchait chez elle, même plus que son peu d'amour pour les enfants, un grand refus. Mais cela ne dura qu'un jour : jamais ils ne s'énervent ou ne s'émurent ainsi de nouveau. Leur sang froid et leur pragmatisme les en empêcha, et ce ne fut que de longues discussions :

« J'ai beaucoup d'amour à donner. Je ne veux pas vous embêter, vous froisser, si j'avais pu inventer le moyen d'obtenir ces enfants sans avoir à vous effleurer puisque vous en avez tellement horreur, je l'aurais fait.

- Je vous crois. Si je vous en donne un au moins, il sera à vous, n'est-ce pas ?

- Je mettrais tous mes soins dans leur traitement madame, il ne reviendra qu'à vous de choisir si vous voulez participer à cette éducation. »

Jihyo n'y fit pas suite directement. En fait, le ménage dut attendre presque six mois avant qu'elle ne donne un verdict. Son mari avait attendu avec tout son respect, mais quelque impatience. Quand elle finit par en parler elle-même, acceptant avec beaucoup de gravité, elle ne parut jamais aussi jolie à Kiyoung qui fut tellement transporté que l'envie de la posséder devint pour lui un désir à part entière et non plus le seul moyen de procréer, comme il l'avait vendu à sa femme, et toujours plus au moins vu. Malgré cette chasteté, dès lors il oubliait son immense respect et passa outre le fait (et sans un effort pour s'en inquiéter) que Jihyo n'avait pas entièrement consenti mais avait cédé. Heureusement, avec son caractère dur et sévère, elle le vit mieux qu'on ne put le croire ; elle obligea à tout théoriser. Les relations intimes devinrent un processus scientifique, sans passion, sans sensualité, qu'elle contrôlait du mieux qu'elle le pouvait, canalisant ainsi ses réticences. Elle ne fut jamais aussi forte et engagée, s'occupant de ce mari aux mains devenues impatientes qu'elle guida et disciplina dans son interminable rationalité. Aussi, pour mieux concevoir les choses, essaya-t-elle d'imaginer le bonheur que ce serait d'avoir un enfant. Quelques mois plus tard, après de longues soirées à essayer, à expérimenter et à calculer les choses, le ventre de Jihyo commença alors à s'arrondir et lorsqu'ils en furent sûrs, tout contact fut rompu. Pendant une semaine, ce fut le froid le plus total. Les domestiques ne recevaient plus aucune leçon, et le mari n'osait pas parler à sa femme, comme si ces moments d'instruction sexuelle passés ensemble avaient été un moment d'inconscience, que dans la force des choses leur pudeur s'était envolée mais que désormais, ils réalisaient ces mois passés à partager ce lit comme ils ne l'avaient jamais fait, s'endormant parfois ensemble là où dans leur richesse et leurs envies ils ne l'avaient fait que rarement. En sommeillant, serrant Jihyo contre son torse et dont la puissance des petites épaules le charmait tout à fait, Kiyoung avait proposé un tas de noms. Sa femme n'avait approuvé aucun d'eux, réunissant ses cheveux dans le creux de ses bras pour les serrer comme une peluche. Une drôle de façon de faire, qui plaisait à Kiyoung encore davantage. Et après cette semaine, Jihyo n'eut plus l'air froissé, ne s'isola plus et au contraire : un matin, avec toute sa paresse heureuse et cette réceptivité dans les yeux, elle vint déjeuner en chantonnant presque.

« Mon ami, avait-elle dit à l'adresse de son époux qui sursautait, quant à lui assez peu rétabli du trouble qui les avait traversés : j'ai décidé d'un nom, qui, je le crois, mettra chacun de nous d'accord. Et comme il acquiesçait sans rien dire, elle annonça : Étant donné que nous sommes incapable de savoir si il s'agira d'une fille et que nous nous en moquons de toute façon je propose Jimin. C'est un joli prénom ; et sur lequel nous ne pouvons pas nous tromper. »

Ce fut décidé, et cette scène rétablit tout leur bonheur. Kiyoung avait adoré voir sa femme décider d'une telle chose, lui qui avait espéré que malgré son manque de plaisir à faire cet enfant, elle saurait s'investir et donner un peu de son amour ; un amour de mère dont il avait longtemps rêvé, chaque soir, depuis près d'un an désormais, un amour de mère qui lui avait semblé tellement beau, tellement parfait, qu'il l'avait en partie encouragé à donner naissance. Et après une grossesse difficile, où Jihyo s'était rendue plus froide qu'elle ne l'avait jamais été, ce fut un bonheur exquis pour la famille et le voisinage. Une petite fille était née, les yeux noisettes et les joues tout à fait rondes. On disait déjà qu'elle ferait une très jolie personne et qu'elle aurait la délicatesse d'esprit de sa mère.