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Filer à l'anglaise

Summary:

Jessamine rejoint-elle la nuit Nathaniel Gray, ou sa couturière préférée ?

Notes:

(See the end of the work for notes.)

Work Text:

Jessamine s'échappa des grilles de l'Institut et s'enfonça dans la nuit. La lune pleine réfléchissait ses lumières sinistres sur Londres, et guidait la jeune fille sur son chemin, autant que ses vêtements d'homme lui facilitait le passage entre les soûlards et les loubards qui traînaient encore dans les rues. Sa chevelure blonde avait été nouée en chignon sous son haut-de-forme noir, sa poitrine voluptueuse cachée derrière sa chemise ample, et ses jambes toutes féminines sous son pantalon large.

Ses bottes connaissaient le trajet. Sans faire attention aux bruits parasites, aux insultes jetés d'une taverne à une autre, aux corps et aux objets qui s'écrasaient contre le pavé, elle continua à marcher. Au rythme soutenu d'une jeune fille dévorée par son impatiente.

Jessamine pénétra dans une des masures de bois des bas-quartiers, sans toquer. Plusieurs appartements miteux s'empilaient les uns sur les autres. La jeune femme gravit les escaliers sur la pointe des pieds, entre les ronflements et les conversations étouffées. Elle s'arrêta au deuxième étage, et, ouvrit la deuxième porte. L'appartement ne se composait que d'une seule pièce, garnie d'un lit, une table, deux chaises, une commode, une « cuisine », et une gravure du couple royal accroché en face de la couche.

« Je vous attendais, mystérieux gentilhomme, susurra une voix féminine. »

La jeune femme blonde referma la porte derrière elle et se tourna vers la maîtresse du logis. La lueur ténue d'un candélabre éclairait sa chevelure rousse relevée en chignon et ses taches de rousseurs parsemées sur tout son visage.

« Maureen, répliqua-t-elle, je n'arrive pas à croire qu'on puisse être aussi douée avec une aiguille et qu'on soit réduite à porter de pareilles loques ! »

Maureen gloussa. Sa robe de chambre, blanche de coton, n'emportait pas l'adhésion de la grande Jessamine Lovelace ! Qu'importe, le vêtement n'était pas censée rester...

Elle se leva de sa chaise de paille pour enlacer son invitée. L'embrasse chaleureuse, enveloppée dans son parfum de rose, ne durait jamais assez longtemps. Et la terminer par un baiser passionnée n'était qu'un moyen doux-amer de se séparer.

Jessamine prit place sur la meilleure chaise — autant dire la moins misérable — des deux. Son amante s'affairait dans la cuisine, à vingt centimètres, pour leur préparer une tasse de thé. C'était leur rituel nocturne.

« Ils n'ont toujours aucun soupçon, dans ta maison ? s'enquit Maureen.

— Ne t'inquiètes pas, grommela l'autre. Mes parents ne se doutent rien. Les servants non plus. »

Elle tapotait des doigts contre le table circulaire en bois. Mentir à sa jolie rousse était douloureux, mais l'idée de ce que l'Enclave pourrait lui infliger encore plus. Tantôt, si elles réussissaient, elle ne se dissimulerait plus, car elle rentrerait enfin dans l'Humanité.

Maureen servit le thé brûlant. Ses tasses formaient la partie la moins délabrées de tout son mobilier. Elle décala l'autre chaise pour s'asseoir à côté de son amante, et elles trinquèrent à leur fortune en rigolant.

« Tout va bien, ces temps-ci ? renchérit la rousse.

— Oh, cela va comme d'habitude, pesta la blonde. Et toi, gente dame ? »

Son amante lui sourit tristement.

« J'ai annoncé aujourd'hui à Madame que je rentrerai en Irlande, raconta-t-elle

— Elle sera déçue de perdre une aussi bonne cliente que moi, pérora Jessamine.

— Madame était furieuse..., poursuivit-elle. Elle se plaignait qu'il est impossible aujourd'hui de trouver des filles qui savent coudre. Soit elles s'accumulent dans les usines, soit elles sont trop feignantes pour travailler.

— C'est sûr qu'elle aura du mal à trouver quelqu'un d'aussi compétent que toi ! ricana la blonde. »

Elles burent une seconde gorgée. Un silence apaisant les enveloppa. Jessamine appuya sa tête contre la table, pour mieux observer son amante. La main de la couturière glissa entre les boucles blondes.

« Tes cheveux..., murmura Maureen. On devra peut-être les couper. Ta famille risque de te chercher. »

Jessamine songea à l'Institut. Charlotte la cherchera-t-elle ? Sans doute, mais comme un homme qui veut récupérer son dû, pas comme une mère qui s'inquiète pour son enfant. Elle ne manquera à aucun des pensionnaires — Surtout pas cet horripilant garçon, Will. Elle espérait ne pas retrouver de tels rustres.

« Si c'est nécessaire, soupira-t-elle. »

Un sacrifice à la hauteur du résultat ; elle ne supporterait pas d'être retenu chez les chasseurs d'ombres. Ses beaux cheveux ! Heureusement, il lui restait tous ses autres attributs.

« Raconte-moi la campagne irlandaise, murmura la jeune femme blonde. »

Leurs mains se glissèrent l'une dans l'autre. Jessamine appuya son épaule contre celle de la courtière. D'une voix douce, elle commença son récit. Par là-bas, la vie différait fort de celle de Londres. On n'était guère aussi riche, c'était vrai, et on s'était jamais vraiment remis de la grande famine non plus.

Néanmoins, elles se suffiraient l'une l'autre. Jessamine serait son élégante cousine londonienne, orpheline de tous parents, exceptée elle. Elle réemploirait ses talents à l'aiguille dans son pays natal.

Quant à son amante... Et bien, la mettre au travail n'était toujours une idée qu'elle trouvait tolérable. Mais quand l'argent récupérée des bijoux de sa famille, qu'elles venderont à un usurier à Londres, aura fondue, peut-être daignera-t-elle d'apprendre son métier. Elle avait même fantasmé l'idée d'avoir une servante. Quel rêve dangereux ! Ça serait placé un gendarme dans leur propre maison.

Elles finirent leur thé pendant leur rêveries.

« Les irlandais sont-ils beaux, Maureen ?

— Autant que les irlandaises, plaisanta-t-elle.

— Peut-être que je pourrais épouser un beau gentilhomme alors ! rêvassa-t-elle. Je te ferai loger chez nous, et il pourra nous payer toutes nos robes, tu n'auras même plus à travailler ! Bien sûr, je ne l'aimerai pas, mais...

— Jessamine, arrête-toi, murmura-t-elle doucement. »

La jeune femme blonde se mordit la lèvre. Un voile d'angoisse drapa ses yeux. Maureen posa une main sur sa joue.

« Tant que nous resterons ensemble, tout ira bien. »

Jessamine se redressa pour l'embrasser.

« Comme je l'espère, mon amour, comme je l'espère ! »

Notes:

J'étais très frustrée par le sort réservé à Jessamine (petit personnage parti trop tôt, avoir d'avoir eu le droit à un vrai développement), alors je lui écrite la romance qu'elle méritait :).