Work Text:
La dernière demeure d’Ada Dolohov n’avait rien de spécial. La pierre tombale n’indiquait que son nom et ses dates de naissance et de mort. Peut-être ne savait-on quoi dire, quoi écrire. Ou plutôt, lui avait-on refusé l’insigne honneur des mots.
Dans le cimetière réservé aux vingt-huit familles les plus hautes, sa sépulture faisait tache. Il manquait un mausolée, de l’or fin dans les lettres ; un indice de son rang. La demande la plus incongrue de son testament avait néanmoins été respectée : la tombe était entièrement faite de lapis-lazuli. Personne n’avait cherché à comprendre ce souhait, mais l’avait respecté, au cas où elle aurait lancé une malédiction sur quiconque lui refuserait ce caprice.
Bellatrix, elle, avait effectué des recherches. La pierre était un symbole de force vitale, d’immortalité et de divinité. Ada divaguait parfois sur la réincarnation. Bellatrix ne croyait pas à la métempsychose, ou à tout ce qui touchait à la spiritualité. Le monde matériel lui était déjà assez éprouvant. Elle approuvait cependant ce désir opiniâtre de résister.
De son vivant, Bellatrix rendait peu visite à Ada, surtout après avoir refusé ses avances - très touchantes, au demeurant. Bellatrix ne pouvait se le permettre. Elle hésitait toujours entre rétablir un lien cordial, ou ne rien dire, afin de ne pas risquer d’enfoncer le couteau dans la plaie.
Ada s’était donné la mort juste après celle du Maître. Sur le moment, Bellatrix avait été trop brisée par le chagrin. L’homme qu’elle admirait le plus au monde avait disparu. Le décès d’Ada n’avait fait qu’empirer sa souffrance, mais on venait d’enfoncer un sabre dans la poitrine de Bella. À côté de ça, comment se soucier d’une éraflure ?
Maintenant qu’elle avait été libérée d’Azkaban, elle ressassait indéfiniment des événements qui, en prison, avaient été rayés de sa mémoire. Elle était moins obsédée par la période qui avait précédé la Chute. Elle n’essayait plus autant de se retourner le cerveau à comprendre qui avait fauté, maintenant qu’il était à nouveau parmi eux.
Pourtant, une mécanique, une boîte à musique désaccordée jouait un refrain désagréable. La rumeur colportée par certains Mangemorts l’empêchait de passer à la suite. Rogue et Ada avaient été, sinon amis proches, du moins comparses. Quoiqu’en dise le Maître, Bella restait persuadée que ce salaud fomentait quelque chose. Est-ce que lui et Ada avaient participé à la chute du Seigneur des Ténèbres ?
Si elle en avait eu la preuve, Bellatrix aurait été capable de réduire la tombe en cendre. Sur-le-champ.
Pourtant elle se souvenait des rares sourires d’Ada, et de la tendresse qu’elle lui avait témoignée, à sa manière gauche. De son aide patiente et sereine, pendant que Bellatrix, clouée par la fièvre à son lit d'infirmière, souffrait d’hallucinations glauques. Comment Ada aurait-elle pu œuvrer à la souffrance du bras droit du Maître ? Même après qu’elle lui ait dit non, Bellatrix refusait de croire que la défunte aurait pu sciemment détruire leur Lord.
Bellatrix secoua la tête. Cela n’avait plus d’importance, à présent. Personne ne se souvenait d’Ada, de son trouble. Personne ne se doutait de celui que Bellatrix aurait peut-être dû laisser se développer en elle, si seulement elle n’avait pas été obnubilée par le combat et la politique.
Et quoiqu’Ada ait pu faire, au bout du compte, Bellatrix le lui pardonnait. Pouvait-on vraiment en vouloir à quelqu’un qui avait minutieusement documenté sa propre dégradation ?
Bellatrix sortit la photo où Ada était la plus resplendissante, juste après avoir pris la Marque. Chose rare, elle portait une chemise à manches courtes, pour exposer fièrement ce symbole. C’était ainsi que Bellatrix voulait se souvenir d’elle, indépendamment de la vérité.
Elle lança un sort de conservation puissant sur la photo, la posa contre la pierre tombale. Un autre sort fixa l’image à jamais.
Ada avait été fanée par la vie trop tôt. Son milieu s’était assuré qu’elle ne s'épanouirait jamais, qu’elle serait éternellement empêtrée dans des promesses qui n’étaient pas les siennes.
Bellatrix ramassa entre les dalles des fleurs sauvages, asséchées par le début de l’été. Des fougères, un coquelicot, des pissenlits à moitié éparpillés. Un bouquet qui avait tout d’un pot-pourri. Elle vola des fleurs fraîches aux caveaux voisins, par principe. Il ne serait pas dit que sa nature vengeresse n’avait rien de bon.
Bella enflamma la pointe de sa baguette et traça un grand scarabée stylisé sous le nom d’Ada, à la manière des sépultures égyptiennes.
Avant de partir, elle admira son travail. La tombe bleu nuit n’était plus nue.
Des années plus tard, on ne tuerait pas Ada une seconde fois.
