Work Text:
Merlin n’aurait su dire combien de temps s’était écoulé depuis qu’il avait eu la très, très, très mauvaise idée de proposer un jeu de cartes à son collègue. Idée-même qui était sortie de nulle part, et qu’il avait toujours du mal à comprendre. Ils étaient attablés à l’un des plans de travail de leur laboratoire, illuminés par la lueur dansante de la flamme d’une bougie esseulée, alors que la nuit s’était plaquée à leur fenêtre. Le druide évitait de bouger les pieds, de peur de renverser le cadavre d’une bouteille qui, s’ils avaient eu un peu plus de jugeote, aurait dû être bien moins vidée. En fait, il évitait de bouger tout court. À ce stade, le moindre geste aurait pu le trahir. Son regard restait figé dans les yeux d’Elias, observant une tempête y faire rage et espérant ne pas y couler. Son esprit essayait de se souvenir de comment ils en étaient arrivés là.
Une dispute. Oui, comme très souvent, sa décision avait été influencée par une dispute qui avait éclaté entre eux. Le demi-démon n’était même plus sûr de pourquoi cette dispute avait éclaté. Une histoire de chaudron réservé à l’utilisation de décoctions nocturnes qu’il avait déplacé en plein cagnard d’une après-midi d’été, si sa mémoire ne le trahissait pas. En même temps, comment était-il supposé savoir qu’un chaudron qui prenait la poussière n’était pas censé retrouver une utilité dans sa recherche de désherbant magique ? Mais, évidemment, môssieur de Kelliwic’h s’était empressé de le prendre comme cible de lancers de corbeaux — même ceux en bon état — et de lui rappeler à quel point il était stupide de ne pas avoir réfléchi plus de trois secondes. Ce à quoi le druide avait répondu par un magistral lancer de bouquet de romarin. S’en était ensuivi l’une des scènes les plus habituelles du château depuis qu’Arthur avait jugé bon d’embaucher un deuxième homme au poste d’enchanteur. Du moins, jusqu’à ce que Merlin réussisse à rattraper une spatule en bois avant qu’elle n’écrase son nez.
« Stop ! Stop, là, c’est trop, faut qu’on arrête.
— De laisser son cerveau fondu sortir par le trou des oreilles ? Oui, j’aimerais bien que vous arrêtiez en effet, avait cyniquement rétorqué Elias.
— Mais merde à la fin, j’essaie de calmer la situation.
— Oh bah essayez tant que vous voulez mon p’tit père, mais vous êtes seul sur ce coup ! »
Le druide s’était prestement baissé pour esquiver un nouveau projectile.
« Mais vous voyez bien que ça sert à rien ! On va s’arrêter quand le premier qui n’aura plus de projectile sortira, pour ensuite bouder toute la soirée quand il reviendra et espérer que le lendemain ce soit un tantinet plus calme.
— Ce qui marche très bien, jusqu’à preuve du contraire.
— Heureusement que vous êtes enchanteur et pas chevalier, parce que les preuves, on en a jusqu’au cou, soupira Merlin.
— Cette fiole peut repartir dans votre tronche de cake à tout instant. »
La menace avait fait lever les yeux au ciel au plus âgé, mais il avait tenté de ne pas céder à l’agacement.
« Ce que j’essaie de dire, c’est qu’il faut trouver une autre façon de régler nos différents.
— Je vous jure que si vous me proposez une discussion au calme, je vous fais bouffer le chaudron.
— Après m’avoir autant engueulé pour l’avoir utilisé, vous n’oseriez pas ! »
Seul un haussement de sourcil à peine impressionné lui avait répondu, et Merlin avait préféré rapidement revenir à son sujet d’origine.
« D’accord, d’accord, pas de discussions.
— Merci bien. Et vous avez une autre idée ?
— Un jeu de cartes. »
C’était à cet instant précis que l’esprit du druide avait eu un instant de latence. Il était bien conscient que c’était sa propre bouche qui venait de prononcer ces mots, mais son cerveau essayait encore de les rattraper, de les ravaler alors que c’était trop tard. Car en réalité, il n’avait alors aucune idée de ce qu’un jeu de cartes pourrait apporter comme solution, et il se voyait déjà se faire offrir une casserole bouillante dans la figure en réponse. Sauf que, à son plus grand désarroi, la figure d’Elias s’était apaisée. Non pas que ce soit très notable, la différence entre un Elias habituel et un Elias mortel, c’était la foudre qui crépitait dans l’air, mais ça restait un bon signe.
« C’est-à-dire ? »
Ha, là était toute la question.
« Et bien, c’est-à-dire, c’est-à-dire… un jeu de cartes.
— Merci, j’avais compris la première fois. Mais quels sont les enjeux ? »
Et une lumière s’était allumée dans l’esprit du druide. Elias était incapable de résister à un défi, quoi qu’il lui permette de remporter. Son intérêt était soudainement plus compréhensible, et surtout, il offrait à Merlin une réelle chance de mettre en place quelque chose de plus calme, et donc d’éviter de se prendre à nouveau une peau de lézard au coin de la figure.
« Si je perds, je m’engage à ne pas utiliser le laboratoire durant un mois entier.
— Et si vous gagnez ?
— Je… je ne sais pas encore. »
Les yeux du Fourbe se plissèrent, et durant quelques secondes son collègue craignit qu’il refuse catégoriquement juste pour cette hésitation.
« De toute façon, vu vos chances de gagner, vous n’aurez pas besoin d’y réfléchir. Balancez. »
Et avant que l’homme aux cheveux gris n’ait eu le temps de se plaindre, Elias avait commencé à débarrasser un plan de travail. Merlin n’avait plus le choix, il se retrouvait à devoir trouver un paquet de cartes. Complet, si possible. Il abandonna le petit ménage de son comparse et se dirigea vers l’une des armoires qui lui était réservées — fait très rare — et où il entreposait ses affaires pour les réunions druidiques. S’il y avait bien un endroit où il pouvait trouver un jeu, ce serait ici. Et la chance sembla lui sourire, car il n’eut pas besoin de fouiller trop longtemps dans le bordel que formaient ses affaires pour en tirer une pile de petits carrés en bois gravés. À vue d’œil, il devait y avoir les 48 tuiles, mais il préféra ne pas s’en assurer. Refermant le sac de toile qui lui avait permis de trouver son trésor, Merlin rejoignit son comparse à la table qu’il venait de leur fournir. Il avait même eu la bonté de déplacer les tabourets en face.
« Quelles sont les règles ?
— Alors, Perceval m’avait montré un jeu la dernière fois, mais j’avoue j’ai du mal à me souvenir de la différence entre Perdounet et Pardrinet, donc je pense qu’on devrait rester sur quelque chose de plus classique.
— Surtout si vous voulez suivre. »
Merlin le foudroya du regard.
« On verra qui devra suivre quand je vous aurai battu à plat de couture. »
Un sourire amusé vint relever la commissure des lèvres d’Elias. Durant quelques secondes, le demi-démon regarda cette expression avec étonnement. Le sorcier se montrait accessible très rarement, mais c’était souvent quand il trouvait qu’une réplique de Merlin avait un minimum de potentiel. Du moins, c’est ce que le plus ancien avait cru comprendre.
« J’attends toujours de savoir les règles.
— Mais si vous attendez tant, vous n’avez qu’à les proposer. J’ai fourni le jeu, à vous de définir comment on y joue. »
Le sorcier regarda le paquet de cartes avant de le saisir des mains de son camarade, sans les lui arracher.
« J’ai bien une idée, mais ce n’est rien de très mentalement stimulant.
— Et bien tant mieux, plus vite on comprendra les règles, plus vite on pourra s’affronter aux cartes !
— Et plus vite je pourrai vous écraser. »
Sans lui laisser le temps de répondre à sa joute verbale, le corbeau commença à mélanger le paquet de bois.
« On a cinq cartes en mains chacun, le reste forme une pile. Au début du tour, on tourne la première et si le joueur peut poser une carte directement plus grande ou plus petite, il joue. Sinon, il pioche, et ça passe à l’autre joueur. Le but est de se débarrasser de ses cartes. Généralement, c’est un jeu de bar, donc il existe une règle selon laquelle dès qu’un joueur à huit cartes en main, il boit, mais bon.
— Mais bon ?
— Bah, on est pas dans un bar.
— C’est pas l’alcool qui manque ici. On s’est fait offrir une multitude de bouteilles pour services rendus, mais on n’a jamais trouvé une occasion d’en profiter.
— C’est sûr que l’ambiance était pas vraiment au rendez-vous. Mais si ça vous fait plaisir, allez-y.
— Ah non, s’offusqua Merlin, je bois pas seul. C’est soit vous m’accompagnez, soit on les laisse encore moisir pour la prochaine décennie.
— C’est sûr que dit comme ça, j’ai l’impression d’avoir le choix, tiens. M’enfin. Si vous insistez. »
Avec un sourire vainqueur illuminant son visage, le druide partit chercher les précieuses boissons. Ce fut plus compliqué de trouver deux récipients propres qui pourraient faire office de gobelet, mais avec un peu d’imagination, il parvint à transformer quelques ustensiles d’alchimie en verres. Elias en avait déjà profité pour distribuer les cartes, et il attendait avec un visage impassible que son compagnon de jeu le rejoigne.
Les premiers tours se firent dans le calme le plus total. Le sorcier avait raison, ce n’était pas un jeu qui requérait une trop grande concentration. Si un trois était posé, alors Merlin vérifiait dans son jeu s’il ne possédait pas un deux ou un quatre, et jouait en fonction. Seul le bruit du bois heurtant le reste des tuiles tranchait le silence inhabituel du laboratoire. Jusqu’à ce qu’Elias tire une carte qui devint la huitième de sa main.
« HA ! Allez, on boit !
— Vous êtes tant attaché à cette règle stupide ?
— Stupide ? Dites plutôt que vous ne voulez pas admettre que ça vous énerve de savoir que vous êtes le premier à devoir subir une pénalité. »
Le regard froid que lui lança son adversaire répondit amplement à l’accusation. Mais, redressant la tête avec toute sa fierté, Elias se servit un verre.
« Par contre, vous rêvez pour que je le finisse en une gorgée.
— Rooh, c’est décevant…
— Soyez déjà satisfait que je joue avec vous. »
Un petit sourire fendit le faciès du demi-démon. Il en était effectivement satisfait. Malgré l’hostilité de son collègue, la situation avait un sens de familiarité qu’il appréciait plus qu’il ne le devrait. Une soirée partagée avec Elias, sans querelle envenimée, autour d’un jeu et même d’une bouteille d’alcool… C’était physiquement douloureux de repousser les sentiments qui s’enflammaient, en se rendant compte que cette situation était belle et bien réelle. Si le Fourbe le trouvait souvent stupide, lui-même se qualifiait régulièrement de cet adjectif quand ses pensées dérivaient trop près du sorcier. Car il fallait définitivement l’être pour tomber amoureux d’un homme qui affichait ouvertement son mépris pour lui.
Mais Merlin savait se raisonner. Il n’espérait rien, profitait simplement des moments plus calmes en attendant que ses sentiments finissent par partir. Car il refusait d’imaginer quoi que ce soit avec une personne qui ne le respecterait pas. Et oui, peut-être que parfois Elias, quand il était épuisé, lui souhaitait une bonne nuit avec une voix presque douce, peut-être qu’il s’échinait toujours à lui concocter un remède dès qu’il tombait malade, peut-être même qu’il lui avait déjà posé quelques questions étranges sur son orientation. Et assurément, il était plus simple de croire que c’était la véritable personnalité de l’homme qui ressortait. Mais il était plus raisonnable de laisser ces moments à de simples écarts de routine.
« Hin, ça valait bien le coup de se moquer. »
La voix de celui qui occupait son esprit fit revenir Merlin au présent. Et notamment à la huitième carte dans sa main.
« Roh ça va, c’est le jeu ! Si personne n’avait jamais huit cartes, la règle n’existerait pas.
— Ah bah tout de suite, quand ça tombe sur vous, ça change de discours. Vous y échapperez pas mon p’tit père, ce verre il est pour vous ! »
Suivant ses paroles, Elias saisit le gobelet encore vide pour y verser le liquide ambré jusqu’au bord.
« Mais vous fichez pas de moi ! C’est quoi cette quantité, vous abusez !
— Vous pouviez dire stop.
— Comme si vous m’auriez écouté.
— Pensez ce que vous voulez de moi, mais sur ce genre de principes, oui.
— Oh. »
C’est la seule réponse que trouva le multicentenaire, entre deux gorgées alcoolisées.
« Vous n’avez jamais tenté de saouler un seigneur pour qu’il vous offre bien plus de récompenses que ce ne serait raisonnable ?
— Jamais, se contenta de répondre le Fourbe.
— Pas même pour une personne qui vous attirerait ?
— Non mais vous me prenez pour qui ?!
— Mais je sais pas moi ! Vous dites toujours que les autres, vous vous en fichez, tant que vous pouvez vous remplir les poches.
— Si des gens sont assez stupides pour balancer leur or par la fenêtre, croyez bien que je vais pas me priver de le ramasser. De toute façon, si ce n’était pas moi, ce serait quelqu’un d’autre. Mais ce que vous insinuez, ça n’a rien à voir. C’est leur voler une partie d’eux-mêmes, c’est leur identité qui serait touchée. »
Un silence s’installa entre les deux hommes. Elias était sincèrement blessé que Merlin ait pu penser ce qu’il venait de sous-entendre. Et il avait de quoi, le druide sentait le regret et la honte le noyer en se rendant compte des propos qu'il venait d'énoncer.
« Je suis content que vous me l’ayez dit, finit par conclure le druide en posant une nouvelle carte.
— Pour que vous puissiez aller crier sur tous les toits que le terrible Elias de Kelliwic’h est en fait la plus émotive des loques ?
— Quoi ? Non, non, pas du tout. Déjà parce que ça n'a pas de rapport avec ça, et ensuite parce que ce n’est pas ce que je pense. »
Les deux joueurs terminèrent leur premier verre.
« J’avais bien remarqué que vous me pensiez monstrueux.
— Ce n’est pas non plus ce que je me dis, arrêtez un peu de déformer mes mots.
— Mais qu’est-ce que vous pensez alors ? »
Le regard du plus âgé analysa celui du plus jeune. Est-ce qu’un verre avait suffi à affaiblir les murs glaciaux qu’il avait montés ?
« Je pense que vous êtes une personne agaçante et imbue d’elle-même. Mais qui a de quoi l’être. »
À nouveau, les deux se turent. Elias regardait fixement son jeu de cartes, la moitié inférieure de son visage cachée par sa main. Il finit par rajouter une carte à la pile. Merlin suivit, laissant les règles leur dicter leurs prochains mouvements. Aucun des deux ne se regardait à présent, seuls comptaient les morceaux de bois gravés, qui faisaient de plus en plus grandir la pile au centre.
« Vous vous souvenez de la fois où un blaireau a réussi à rentrer dans le laboratoire ?
— Hm, oui, plutôt bien même, répondit le druide. Vous étiez persuadé que c’était moi, métamorphosé. Mais pourquoi raconter ça ?
— Oh mais je sais pas, on joue aux cartes, ça me parait être une bonne idée de parler d’anecdotes ! Mais si vous le prenez comme ça, je peux tout autant bien me taire.
— Nan, faites pas votre tête de cake ! Je suis étonné, c’est tout. Pensez bien que j’ai du mal à vous imaginer en train de faire la causette. »
L’enchanteur noir fit une petite moue. Par contre, quant à savoir si c’était à cause de la réflexion de Merlin ou parce qu’il venait de repiocher une huitième carte, l’aîné n’était pas sûr de pouvoir se décider. Le verre fut à nouveau rempli, délestant encore un peu plus la bouteille de son contenu.
« Et donc, pourquoi cette histoire de blaireau ? reprit le druide en posant une carte.
— Je pense avoir compris comment il a pu rentrer.
— Ah ça y est, vous admettez enfin que j’avais bien fermé la porte derrière moi ?
— Haha, hilarant, soupira Elias en prenant une gorgée. L’autre jour je voulais déplacer une armoire de quelques centimètres, et elle m’a échappé des mains. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver un énorme trou derrière, qui formait un tunnel jusqu’à un lopin de terre dans la cour arrière.
— L’armoire vous a quoi ?
— Échappé des mains. Mais ça va, c’est pas important.
— C’était ça les marques sur le bois ? J’avais peur que ce soit moi qui l’ai éraflé mais qui ne m’en sois même pas rendu compte ! Mais quelle idée, aussi. Vous auriez pu me demander de l’aide ! Et puis comment ça se fait que je ne l’aie pas entendu ?
— Vous étiez parti crapahuter dans la forêt, si je me souviens bien, se contenta de répondre le sorcier en buvant ses dernières gorgées. Et puis c’est bon, je peux me débrouiller seul.
— Ha, la preuve. Imaginez si ça vous était tombé sur le crâne ! Il aurait été bien beau, le plus grand enchanteur du Nord, avec un trou dans le front !
— J’vais finir par croire que vous vous inquiétez pour moi. Jouez, au lieu d’agiter vos cartes dans tous les sens.
— Mais je m’inquiète pour vous, rétorqua le druide en piochant.
— Vous ? Hin, c’est la meilleure. »
Les traits du visage de Merlin se crispèrent légèrement.
« Pourquoi ? »
Elias se contenta de hausser les épaules et, voyant que son adversaire de jeu venait d’agrandir sa main, saisit la bouteille pour lui servir un verre, moins rempli que la première fois. Il fut de toute façon obligé de vider le liquide dans son gobelet juste après, et en ouvrit une seconde.
« Vous êtes vous, je ne vois pas pourquoi vous vous inquiéteriez de mon sort. La preuve, vous avez même proposé de partir durant un mois entier du laboratoire.
— J’ai pas proposé ça. Au contraire, c’est si je perds, ça montre bien que j’en ai pas envie.
— Sauf que comme vous gagnez jamais, vous avez forcément dû prendre quelque chose qui vous soulagerait.
— Alors déjà, il m’est arrivé de gagner ! Et ensuite, c’est complètement tordu comme raisonnement. Je joue à la loyale moi, si je perds ça a un impact négatif, c’est le principe des défis. »
Quelque chose dans l’attitude du sorcier sembla se détendre, comme pris par surprise. Mais il se contenta de tremper ses lèvres dans l’alcool et d’ajouter une nouvelle carte à la pile.
« Et donc, si vous gagnez ? Qu’est-ce qu’il se passera ?
— Je sais toujours pas. Mais bon, si c’est moi qui ai proposé ma sentence, ça devrait être à vous de proposer la vôtre.
— Hm… C’est moins juste, maintenant que j’ai déjà descendu la moitié d’une bouteille. Comment ça se fait que vous ne sembliez avoir aucun effet d’ailleurs ? »
Merlin ne put s’empêcher de rire.
« Parce que vous en avez, de votre côté ?
— Oui, répondit aussitôt le sorcier en fronçant les sourcils. J’les cache bien, c’est tout. Mais, vous. Vous ne devriez pas être capable de les cacher aussi bien.
— Je crois que le sang de démon aide.
— Tss, tricheur.
— Vous êtes bien placé pour parler ! Vous croyez que je ne vous ai pas vu rajouter une carte en plus à mon paquet ?
— Pourquoi vous n’avez rien dit si vous l’avez vu ? s'étonna le sorcier en plissant les yeux.
— J’avais pas envie de repartir dans une engueulade, merci bien. Et puis, rien que de voir votre tête si je gagnais alors même que j’avais cet handicap, pensez bien que ça valait le coup.
— J’allais dire que vous étiez trop gentil, mais en fait non, vous êtes presque aussi fourbe que moi.
— Ah, maintenant vous me trouvez gentil ? Je pensais que vous alliez dire stupide. »
Elias grogna quelque chose dans sa barbe. Peut-être bien qu’il commençait en effet à subir les effets de l’alcool, car jamais Merlin n’aurait pensé un jour réussir à le déstabiliser ainsi. Et il n’était certainement pas prêt à laisser cette occasion filer.
« Désolé, je ne parle pas le Kelliwic’h bougon. Je ne suis pas sûr d’avoir entendu.
— J’disais que chez vous, les deux se mélangeaient souvent, fit-il en posant maladroitement l’une des cartes de sa main sur la pile.
— Donc vous pensez vraiment que je suis gentil ? »
Un soupçon de scepticisme naquit soudainement dans le regard du plus jeune.
« Depuis quand est-ce que vous êtes aussi… aussi fourbe ?
— Attendez, vous disiez pas que j’étais gentil il y a quelques secondes ?
— Mais vous insistez tellement sur ce point, on dirait un piège.
— Elias, vous, Fourbe, inventeur du sort de souffle mortel, avez dit que j’étais gentil. Comment est-ce que vous voulez que je n’y accorde pas d’importance ?
— C’est ça qui m’étonne le plus. Pourquoi est-ce que vous accordez autant d’importance à ce que je pense ? »
Merlin se figea. Son sourire se fana, alors qu’il se rendait compte qu’il s’était embarqué sur un terrain glissant. La bouche entre-ouverte, il n’arrivait pas à se décider entre se la fermer — ce qu’il aurait manifestement dû faire plus tôt — ou laisser la vérité se déverser. Son silence semblait en tout cas donner matière à réfléchir au Fourbe, et un mélange d’émotions s’installait dans son esprit, noyant l’habituelle froideur. Soupçon, méfiance, soulagement, espoir, colère… L’amalgame était en lui-même étrangement composé, et ses yeux habituellement dénués d’émotions devenaient des fenêtres donnant directement sur ce chaos.
C’était donc comme ça qu’il s’était retrouvé dans cette situation. L’aîné se sentait acculé. Son collègue était futé, c’était le moins qu’on puisse dire, et il craignait à présent que le moindre mouvement en dirait trop sur ce qu’il ressentait.
« Pourquoi est-ce qu’une personne comme vous accorderait de l’importance à ce que dit une personne comme moi ? »
La voix d’Elias n’avait été qu’un murmure, révélant quelque chose que Merlin n’arrivait pas à déchiffrer. Du doute ? C’était pour le moins inhabituel.
« Pourquoi pas ? se contenta de répondre le druide, essayant de limiter au mieux la casse.
— Parce que vous êtes… vous, souffla le sorcier en désignant de haut en bas son acolyte. Vous êtes censé me détester.
— Vous y avez mis beaucoup d’énergie en tout cas.
— Justement. Pourquoi est-ce que ça n’a pas marché ? »
La vision de Merlin changea. Sa propre perception d’Elias, toujours froid, se tordit dans son esprit, alors que des contradictions commençaient à faire surface.
« Vous avez intentionnellement fait en sorte que je vous déteste ?
— J’ai pas dû forcer beaucoup sur le trait.
— Mais… pourquoi ? »
Le sorcier du Nord se mordit la langue. Il n’aurait pas dû boire, il n’aurait pas dû jouer, il n’aurait pas dû cesser de balancer ces corbeaux sur la figure de son camarade. Il n’aurait pas dû lui laisser une chance de percer ses murs. Il releva les yeux, rencontrant le regard sincère de Merlin. Toujours sincère, trahissant éternellement ses émotions. Sa joie, sa peine, sa colère. Il s’était tellement de fois retenu de tenter de les sonder pour y trouver quelque chose d’autre, quelque chose qu’il espérait tant qu’il se trouvait risible.
« Parce que je ne voulais pas que vous vous rapprochiez de moi. »
Il ne reçut aucune réponse. En avait-il déjà trop dit ? Était-ce trop tard ? Son esprit fourmillait déjà de ses prochaines actions. Il imaginait déjà le dégoût sur le visage de Merlin, le silence froid. Kelliwic’h partirait, il n’aurait pas besoin de prendre beaucoup d’affaires. L’argent qu’il avait accumulé suffirait à lui payer du nouveau matériel. Il avait quelques clients qui seraient sans doute ravis qu’il se rapproche un peu plus de leur domicile.
« Vous savez, je suis une vraie tête de mule. Vous m’en avez fait la remarque plusieurs fois. »
Elias releva la tête, d’autant plus perdu.
« Avec ou sans votre attitude majoritairement détestable, si je devais m’attacher à vous, je le ferais. »
Il laissa passer un temps.
« Je l’ai fait. »
Le sorcier inspira subitement, incapable de savoir comment il devait réagir. Leur jeu de cartes était à présent oublié, les deux mains reposant sur la table, délaissées par leur propriétaire.
« Vous êtes… stupide.
— Euh. J’avoue que je m’attendais pas à ça. » balbutia Merlin, à présent sur la défensive.
Elias éclata de rire, ce qui n’aida pas du tout le pauvre druide en face de lui, se laissant aller contre le dossier de sa chaise alors que tout son corps était secoué par un rire pourtant pas si fort. Les yeux de Merlin s’écarquillaient de plus en plus, le prenant soit pour un fou, soit pour un monstre à ce stade.
« Vous êtes… souffla le sorcier quand il reprit enfin son souffle, vous êtes vraiment la personne la plus indubitablement têtue du royaume de Logres. Tous ces efforts, tout ce stratagème, pour rien ?
— Manifestement, répondit le demi-démon d’un ton penaud. Mais, je suis troublé, est-ce votre façon de me repousser ? »
L’homme aux cheveux noirs secoua la tête.
« Non. Non, pas du tout. »
Il soupira, espérant apaiser ses émotions brûlantes. Doucement, il se redressa, posant une main sur la table, paume vers le ciel. Quand, avec encore plus d’hésitation, Merlin vint la prendre, il ne la quitta pas des yeux.
« Est-ce que vous êtes en train de me dire que toutes ces disputes ont éclaté… parce qu’on était persuadé que l’autre ne pensait pas du tout comme nous ? souffla l’enchanteur officiel de Kaamelott.
— Apparemment. »
Il ne lâchait pas du regard leurs doigts entremêlés, prenant note de la facilité avec laquelle ils avaient réussi à trouver une position confortable. Et Merlin devait sans doute penser à quelque chose de similaire, parce qu’aucun des deux ne prit la peine de briser le silence. Ils se contentèrent de rester assis, immobiles, réalisant peu à peu à quel point ces dernières années auraient pu être plus aisées.
« On aurait dû sortir ces bouteilles d’alcool plus tôt, murmura l’aîné.
— On aurait dû, on aurait dû… si on part sur ce jeu, on aurait tout aussi bien dû se dire "Bonjour, vous m’attirez, sinon c’est quoi vos occupations dans la vie ?". »
La remarque tira un franc rire de la part du druide. Mais il finit par s’essouffler, et Elias sentit dans le silence qui s’ensuivit qu’il restait un sujet à discuter.
« Je ne pense pas qu’on puisse se définir comme ensemble, du moins pour le moment. »
Le sorcier fit de son mieux pour cacher la douleur qui venait de le saisir.
« Qu’on en rigole ou non présentement, les disputes ne vont pas disparaître du passé juste parce qu’on s’est enfin dit ce qu’il fallait dire. Je veux apprendre à vous connaître avant de lancer quoi que ce soit d’officiel.
— C’est réciproque, souffla le corbeau.
— Alors c’est parfait, murmura tendrement Merlin. Je ne pense pas que ce sera compliqué, nous avons comme avantage que nous travaillons ensemble. »
Elias hocha la tête, laissant un faible sourire faire remonter la commissure de ses lèvres.
« Que diriez-vous de finir cette partie ? proposa-t-il en récupérant sa main.
— Excellente idée. Bon, par contre, j’espère que je ne vais pas perdre, parce que si je dois partir durant un mois du laboratoire, ça foire l’avantage que je viens de citer. D’ailleurs, vous n’avez toujours pas défini votre pénalité. »
Posant une nouvelle carte sur le tas central, le Fourbe sourit.
« Si je perds, je vous laisse utiliser mon matériel.
— Pour de vrai ??
— Oui.
— Alors là, croyez bien que je vais me faire une joie de vous battre à plat de couture. »
Et Merlin tint parole. Sa victoire se joua à une carte près, mais il fut tout de même le premier à se délester de ses cartes, après seulement un verre en plus. Elias eu beau protester, il était évident que son mécontentement ne venait pas du cœur, et qu’il s’agissait plus d’une habitude dont il allait devoir apprendre à se défaire. Quand enfin il cessa de grommeler des « J’suis sûr que vous avez profité de ma révélation » à moitié amusés, les deux enchanteurs commencèrent à ranger leurs affaires, redonnant à leur laboratoire l’apparence qu’il avait eu en début de soirée. Pourtant, il était évident qu’il ne serait jamais plus comme avant. Une fois le dernier tabouret repoussé, Elias et Merlin se dirigèrent vers la sortie, pour que chacun s’en aille à sa chambre. La porte se referma derrière eux, laissant l’air frais les accueillir, eux et leur nouvelle complicité.
En silence, mais bien plus proche l’un de l’autre qu’à la normale, ils suivirent le chemin commun jusqu’à leur couche, avant qu’Elias ne s’arrête. C’est ici que leur route divergeait pour la nuit. Un sourire fendit le visage du druide quand il vit son collègue regarder les alentours, avant de se rapprocher de lui. Quand leurs lèvres se rencontrèrent, son sourire s’élargit d’autant plus, ce qui rendit le baiser un peu étrange. Mais il ne s’en préoccupait pas. Le geste restait simple, une simple rencontre sobre, et ils se séparèrent rapidement.
« À demain Merlin.
— À demain Elias. »
Ce dernier resta quelques secondes immobiles, avant d’hocher la tête et de reprendre sa route. Bientôt, la nuit le fit disparaître du champ de vision de son ami. À son tour, il reprit la route, sans cesser de sourire. Il avait hâte de retourner au laboratoire le lendemain.
