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Summary:

Après l'exécution de son père et le déshonneur subi par sa famille, Franziska doit faire face à une nouvelle affectation auprès d'Interpol. Pour ne rien arranger, son idiot de frère décide de lui rendre visite pour expliquer sa disparition de l'an passé.

Notes:

⚠ Spoilers pour le premier et le deuxième jeu de la trilogie Ace Attorney ⚠

Je me répète ici mais cette fiction traite de la relation fraternelle entre Franziska et Hunter. Si vous souhaitez lire une histoire autre que platonique, vous n'êtes pas au bon endroit. Bonne lecture à toutes et tous, n'hésitez pas à me laisser vos retours !

Comme cette histoire est une sorte de gros OS avec un épilogue en guise de chapitre 2, n'hésitez pas à faire des pauses et à continuer votre lecture plus tard.

Chapter 1

Notes:

(See the end of the chapter for notes.)

Chapter Text

 

Le nom Von Karma était gage d’excellence depuis la création même du système légal actuel.

Nul n’osait s’opposer à ses brillants descendants. Ainsi, depuis toujours, accusés comme représentants de la loi se savaient menacés, dussent-ils croiser le chemin doré des procureurs impitoyables. De père-en-fille, de mère-en-fils, la lignée avait été perpétuée insensiblement, portant enfin en son sein le pivot de ce gage d’excellence, le procureur de légende Manfred Von Karma.


Aucun avocat ne lui résistait. Durant les quarante longues années de son règne, aucune faute, aucun imprévu n’avait entaché l’impeccabilité de ses déductions. Il avait vu passer et avait lui-même commandité nombre de changements du monde de la justice, tels que les rendus de verdict en moins de trois jours systématiques au tribunal, à la suite d’une recrudescence du nombre de délits médiatisés au début des années deux mille. Il avait porté une réputation d'excellence sans faillir, jusqu’au jour fatidique de son incarcération, puis de sa mise à mort.

Jamais, dans l’histoire des Von Karma, n’avait-on assisté à pareille humiliation et horreur : un crime odieux, perpétré de sang-froid, sur un avocat de la défense adverse admirable et admiré. Lorsque la vérité concernant les techniques d’intimidation et de corruption du patriarche avait éclaté au grand jour, la firme d’avocats Von Karma était tombée en désuétude. Les efforts ininterrompus d’une longue lignée réduits à néant, conséquence d’une unique condamnation. Pour ne rien arranger, le disciple démoniaque du condamné, Benjamin Hunter, s’était détourné de ses enseignements à la suite des révélations du meurtre de son père par le procureur, ne laissant pour seule trace de son existence qu'une lettre de suicide, quelques semaines plus tard.


La dernière représentante de la famille déchue se nommait Franziska Von Karma, et les rumeurs à son sujet laissaient présager une successeuse insensible, violente et dangereuse, comme avait pu l’être son père. La presse s’était empressée de dépeindre feu la plus noble famille d’avocats du pays comme une organisation lugubre de crime organisé, dissimulée derrière l’impunité judiciaire induite à son statut. La jeune femme était désormais la seule figure d'un système que l’ensemble des acteurs du monde de la justice préféraient oublier.

Sa carrière avait continué en Europe, où le scandale avait eu davantage de répercussions sur la perception à l'étranger du système judiciaire américain - comment avait-il pu permettre de tels atrocités ? - que sur le nom de sa famille, qu’elle tentait de redorer par de nouvelles ambitions philanthropiques. Séminaires dans des universités d’envergures variables; accusations portées sur ses pairs issus de la haute société allemande plutôt que sur des délinquants mineurs; la procureure s’efforçait de paraître à la fois plus accessible à la nouvelle génération d’avocats, et inflexible envers les criminels demeurés impunis en raison de leur statut social. Elle avait finalement fui les États-Unis, et avec eux celui qu’elle considérait jusqu’alors comme son frère adoptif. L'année passée, il lui avait fait l’affront de disparaître, puis de réapparaître comme si de rien n’était, alors qu’elle se retrouvait soudain seule avec de nouvelles responsabilités et une réputation trop lourde à porter. A son retour, Benjamin Hunter était resté là-bas, un océan et plusieurs milliers de kilomètres plus loin, ne revenant dans le pays de ses enseignements que pour des formalités d’ordre légal. Conférences, rendez-vous chez le notaire pour discuter de la répartition de l’héritage des Von Karma – cela s’était avéré être une formalité, Manfred ne lui ayant légué qu’un infime pécule de dix mille euros pour s’absoudre de toute suspicion de cruauté supplémentaire envers son disciple.

C’était alors à Franziska qu’était revenue la charge d’entretenir le manoir familial, de payer les domestiques et les jardiniers, d’adresser des lettres de remerciements aux divers partenaires légaux de son défunt père. A Franziska aussi de s’occuper du tri des documents confidentiels que ce dernier avait cachés jusqu’ici, et parmi lesquels elle retrouvait encore des courriers suintant de fausse amabilité et d’inconcevables pots-de-vin adressés à des juges dont elle ignorait tout, mais aussi au précédent Chef de la Police californienne et à la Procureure générale de leur circonscription, Damien Gant et Lana Skye, dont la corruption n’avait été révélée que quelques semaines après celle de son père. À Franziska toujours, de subir la destruction d’idéaux dans lesquels elle avait été élevée et qui s’avéraient n’être que de belles paroles les uns après les autres, de subir la destruction d’une famille à qui elle avait tout donné, et à Franziska, enfin, d’accepter l’abandon de son père et de son frère au moment le plus difficile qu’elle n’ait jamais eu à traverser.

 

Ils s’en disaient des horreurs, dans son dos et celui de Benjamin Hunter. Jusqu’ici épargnée des conséquences de ses emportements par la gloire de son père, elle devait maintenant répondre de ses actes. Ses coups de fouet, qu’on lui reprochait dans nombre de journaux-poubelles, devenaient de plus en plus fréquents. Tout le contrôle qui lui échappait, elle le récupérait maintenant par la frayeur qu’elle se forçait d’inspirer chez les accusés qu’elle envoyait en prison. Le grand public devait la respecter et l’aimer, et les criminels la craindre, la haïr autant qu’elle haïssait ce qu’était devenue sa vie, en perte de vitesse et de contrôle, alors que tous ses prédécesseurs et prédécesseuses avaient mené une vie parfaite jusqu’au moindre détail. Elle n’était pas parfaite, loin de là. Elle n’était pas digne de sa mère, décédée alors qu’elle n’avait que trois ans, ni de ses ancêtres, qui trônaient fièrement en peintures le long des couloirs dans lesquels elle jouait avec Benjamin enfant. Elle s’était battue longuement pour gagner une place, dont elle était aujourd’hui déchue par les fautes de ceux qui l’y avaient menée.

C’était ce qu’elle s’efforçait d’accepter en relisant une énième fois le courrier du barreau de sa circonscription, arrivée le matin même au manoir.

 

 

WEBER Ida
Conseil Judiciaire Berlinois,
Au 13 Boulevard de la République,
W-1000, Berlin, Allemagne
A l’attention de Mme la Procureure,
Franziska von Karma

 

Mme La Procureure Von Karma,

 

Suite à la décision du Conseil Judiciaire Berlinois, je vous informe par la présente d’une proposition d’affectation auprès de la délégation allemande qui contribuera à lutter contre le crime à l’internationale en travail coopératif avec l’organisation internationale de police criminelle (INTERPOL).


Si vous acceptez cette nouvelle affectation, veuillez nous en informer en envoyant votre confirmation au Conseil Judiciaire Berlinois 13 Boulevard de la République, W-1000, à Berlin, ou en nous contactant directement par téléphone au siège du Conseil.


Dussiez-vous refuser cette affectation, nous sommes au regret de vous annoncer que nous ne serons pas en mesure d’accéder à votre demande de promotion du 12 décembre dernier, aucun poste supérieur n’étant actuellement à pourvoir dans votre circonscription.

 

Dans l’attente de votre réponse, veuillez agréer, Madame, l’expression de mes salutations distinguées,


WEBER Ida au Conseil Judiciaire de Berlin

 

 

Recroquevillée dans sa chaise de bureau, à l’abri des regards indiscrets, Franziska poussa un long soupir tout en tentant de calmer les légers tremblements de colère qui parcouraient ses doigts gantés.


Une lettre. Une lettre, et elle sentait déjà toute sa frustration accumulée au cours des années revenir à l’assaut. Pour la plupart de ses collègues, un courrier tel que celui-ci serait un honneur inconcevable, évidemment. Pour elle cependant, le Conseil savait pertinemment qu’elle avait cessé ses allées-et-venues aux quatre coins du monde afin de se concentrer sur la réhabilitation de sa famille dans les bonnes grâces du système judiciaire allemand. Elle n’avait à priori aucune intention de s’expatrier dans les semaines à venir, elle avait trop à faire. Mais la tournure formelle des dernières phrases ne suffisait pas à dissimuler le désintérêt de la Cour pour son nom et sa réputation désormais. Quelques années plus tôt, le système judiciaire allemand aurait rêvé d’accueillir la fille de Manfred Von Karma dans ses hautes sphères, mais aujourd’hui elle n’était plus qu’une procureure « prodige » insignifiante de dix-neuf ans, qu’il importait peu de satisfaire. Agacée, elle supposait même que cette affectation auprès d’Interpol était un moyen bien pratique pour le Conseil de se débarrasser d’elle, le temps que les choses se tassent. Quoi de plus normal après tout ? Elle était constamment sur les nerfs ces derniers temps, et bien qu’elle détestât l’admettre, ses affaires, ou plutôt ses témoins, en avaient pâti en subissant quelques coups de fouets plus vifs qu’à l’accoutumée.

 

« Scheiße. »

 

Elle descendit ses jambes de l’assise de sa chaise et reposa la lettre sur le bureau ouvragé devant elle. Prise d’un sentiment de panique, elle resta penchée en avant, agrippant son veston au niveau de son épaule dans une vaine tentative de soulager la vive douleur qui la lançait soudainement. Comment savoir quoi faire ? Elle n’avait plus personne à qui demander conseil de façon détournée, personne pour lui obéir au pas et à l’œil, personne sur qui passer ses nerfs. Elle était devenue la seule personne responsable de tout ce qui lui arrivait. Cette réflexion la plongea dans un sentiment d’inquiétude intense et elle dût se redresser pour trouver de l’air et laisser reposer sa tête contre le dossier de sa chaise. Elle avait froid, puis chaud, et la chaleur qu’elle ressentait évoluait pour se développer de ses cuisses à ses mollets, pris d’une incapacité de bouger qui ne lui était pas étrangère. Elle allait y passer. Un jour ou l’autre son cœur allait lâcher.
D’ailleurs celui-ci battait vite, fort. Elle pouvait l’entendre, comme un écho au creux de ses oreilles, un écho de ce qui se passait en son for intérieur, caché de tous. Elle vérifia d’un regard que la porte du bureau était bien fermée avant de baisser à nouveau le visage pour l’enfouir entre ses genoux, qu’elle ramena contre sa poitrine.

 

« Atme. Atme. Atme. »

 

Les soirées passées avec Benjamin alors qu’ils étaient enfants lui revinrent brutalement en mémoire. Lui, en pleurs dans son lit drapé de soie, elle, hésitante à la porte alors qu’elle aurait dû se trouver dans sa chambre. Les nuits entières passées à ses côtés, de peur qu’il ne fasse un nouveau cauchemar, dont il se réveillait si souvent en criant. Chaque soir, elle espérait que son père ne l’entendrait pas, lui qui dormait dans l’aile opposée du manoir. Elle venait alors se caler contre son frère, sous la couette encore chaude et trempée de larmes, et elle s’allongeait sans rien dire, sans le toucher. Elle lui répétait doucement : « Atme. Atme. Respire, écoute comment ça fait », et elle respirait fort, si fort qu’elle aurait pu faire s'envoler la maison en briques des Petits Cochons. Et elle le disait fièrement quand Benjamin se calmait, pour le faire sourire un peu avant qu’il ne se rendorme.

 

Elle empoigna son fouet et le fit rageusement claquer contre le sol à ses pieds, brisant le silence, avant d’être réduite en faibles sanglots. Ces souvenirs n’étaient rien, les souvenirs n’étaient jamais rien. Juste une façon supplémentaire pour ses anciens bourreaux de s’imposer à elle à nouveau, de lui montrer ce qu’elle avait perdu et ne retrouverait jamais plus.

 

Certes, Benjamin Hunter était revenu d’entre les morts. Mais il agissait comme un idiot, le dernier des idiots. Son frère était un imbécile heureux, qui, bien content d’être enfin sorti du carcan de sa famille adoptive, lui tournait maintenant le dos en faisant ami-ami avec l’avocat de la défense qui l’avait poussé à disparaître. Peu importe que celui-ci ait fait éclater la vérité des crimes de leur père, Franziska ne souhaitait plus en aucun cas être associé au criminel qu’elle avait idolâtré si longtemps. En revanche il avait vaincu Benjamin Hunter. Plusieurs fois, et au point que celui-ci feigne sa mort. Jamais ne pourrait-elle leur pardonner d’avoir tous deux détruit la seule famille qui lui restait. D’avoir trahi sa confiance et l’amour fraternel qu’elle portait à Benjamin. Hunter. Hunter lui convenait mieux désormais.

 

 

Quoiqu’il en soit, elle respirait. Inspirait. Expirait. Et inspirait encore.
La douleur au creux de sa poitrine refusait de se calmer. La provocation du tribunal était une chose, toutefois elle devrait bien donner une réponse à la proposition d’un travail, tout de même prometteur, au sein d’Interpol. Refuser le poste lui semblait être la dernière des mauvaises idées, mais l’accepter… Était-ce seulement possible ? L’enterrement de son père avait eu lieu il y a deux mois à peine, les documents administratifs s’empilaient sur son bureau d’ordinaire impeccable, et la refonte de l’image de sa famille prenait un temps considérable. Pour ne rien arranger, les affaires qu’on lui avait assignées lui étaient subtilement retirées les unes après les autres, et elle avait mis un point d’honneur à tenter de les récupérer. Elle n’avait pas le temps, non, certainement pas, mais refuser cette offre…

 

Son téléphone vibra d’une telle force qu’elle manqua de s’étouffer, brisant une longue inspiration à peine débutée. Elle n’était pas sûre de l’heure, mais il était définitivement trop tard pour un appel formel. Elle n’avait pu s’installer à son bureau et ressasser le contenu du courrier qu’après être rentrée d’une enquête, à vingt-trois heures passées. Elle n’avait même pas eu le temps ou l’envie de manger.
Elle porta son regard sur l’écran de son téléphone, et à peine eût-elle lu le nom affiché en lettres scriptes que la sensation lancinante contre son cœur s’intensifia encore davantage. Elle laissa passer quelques secondes avant de décrocher, le temps de reprendre contenance.

 

« Benjamin Hunter. Bonsoir. Que me vaut cet appel tardif ? »

 

Sa voix paraissait plus sèche encore qu’elle ne l’eût voulu, sa gorge encore trop serrée pour feindre la condescendance. Celle de son frère résonna dans la pièce d’un ton similaire, quoique plus hésitant.

 

« E-Excuse-moi, il est dix-sept heures pour moi. J’oubliais que tu étais encore en Allemagne. »

 

Dix-sept heures en Californie ? Il était donc... deux heures du matin pour elle. Oh.

 

« … Tu ne dormais pas ? »

 

Franziska entendit poindre un soupçon d’inquiétude à l'autre bout du fil et le reprit sévèrement :

 

« En quoi mon cycle de sommeil te concerne-t-il ? Tu pourrais peut-être te concentrer sur la raison de ton appel ?

 

- …Bien sûr. Écoute, j’avais quelque chose de… disons de délicat, dont je souhaitais m’entretenir avec toi. Rien d’urgent, simplement des choses que j’aurais dû dire. Ou faire. Je ne sais pas vraiment. Depuis que je suis revenu… »

 

Revenu. Était-ce là le terme le plus approprié qu’il avait trouvé pour évoquer son miraculeux retour d’entre les morts, après un an de comédie ridicule ? Elle faillit laisser échapper un rire jaune, mais se retint juste à temps. Malgré son irritation et les mille horreurs qui lui venaient, elle voulait tout de même savoir ce qu’il avait à dire.

 

« Depuis que je suis revenu, j’essaie d’arranger les choses, de corriger mes erreurs. Auprès de mes collègues, de mes amis d’enfance, mais aussi… »

 

Franziska patienta, dans l’attente d’un terme qui pourrait soulager sa rancœur. Auprès de ma famille. De ma sœur.

 

« … de mes proches. Et je voulais m’entretenir avec toi à ce sujet, du moins, quand nous le pourrons. Je n’avais pas… pris en compte le fait que tu vivais encore… »

 

Encore où, exactement ? Dans la maison de famille qu’il aurait dû s’évertuer à faire vivre avec elle, s’il ne l’avait pas abandonnée à son sort ? Cette fois elle l’interrompit sans vergogne.


« Effectivement, tu n’avais pas pris en compte le fait que je vivais encore chez nous. Oh mais je ne t’en veux pas, ne t’inquiète pas. Après tout tu t’es au moins rappelé que j’étais en Allemagne ? Non ? »

 

Elle éloigna son téléphone portable de son oreille pour consulter l’heure qu’il affichait. A l’autre bout du fil, le procureur d’ordinaire si vif ne la coupa pas.

 

« Ah, j’imagine que non en fin de compte, puisque tu m’appelles à deux heures et… dix-sept minutes du matin ? A ce stade je suis même étonnée que tu te souviennes encore de mon existence, Benjamin Hunter. »

 

Elle n’avait pas pu se retenir. Sa voix tremblait, mais elle avait réussi à la contrôler et était presque sûre qu’il n’avait pas pu s’en rendre compte. Elle ne voulait plus qu’il l’entende pleurer, surtout pas après la dernière fois qu’ils s’étaient vus, juste avant qu’elle ne monte dans l’avion qui l’avait ramenée en Allemagne.

 

« … C’est vraiment ce que tu penses ? »

 

Franziska garda le silence, regrettant immédiatement ses propos en entendant la tristesse dissimulée dans la voix de Hunter. Néanmoins elle demeurait une Von Karma. Une Von Karma ne s’excusait pas, ne cédait pas, et une Von Karma ne ployait pas sous le poids de ses émotions. Malgré tout, elle préféra ne pas répondre plutôt que d’envenimer l’échange à priori sincère que cherchait son frère.

 

« Écoute, Franziska… J’admets avoir agi égoïstement ces derniers temps. C’est en partie ce dont je souhaitais discuter. Pour que tu puisses comprendre ce qu’il s’est passé de mon côté. Ce n’est pas un exercice facile pour moi. »

 

Elle avait envie de lui crier que pour elle non plus ce ne serait pas facile. Alors il s’absentait un an, prétendait être mort, pour finalement revenir et vouloir s’engager dans des discussions, des explications, des justifications ? Où était passée cette bonne volonté lorsqu’elle avait eu besoin de lui, l’année passée ou même tout le long de son adolescence ? Un souvenir, encore. L’une de ces nuits lors desquelles elle l’avait entendu pleurer, elle avait trouvé sa porte de chambre fermée à clef, aucune lumière ni aucune voix ne répondant à ses appels timides. Elle était revenue le lendemain, puis le surlendemain. La porte était restée fermée. Elle y était allée chaque jour de la semaine, un nouveau nœud dans le ventre chaque fois qu’elle devait abaisser la poignée. Il n’avait plus jamais répondu. Elle avait enfoui sa rancœur en son for intérieur, et elle ne lui en avait pas tenu rigueur. Comme d’habitude elle avait gardé sa tristesse pour elle et elle n’en avait jamais reparlé. Seulement, après sa disparition et ses preuves d’inattention, chaque rejet, chaque porte fermée lui paraissait plus injuste qu’auparavant. Et maintenant il voulait discuter ? S’absoudre de tout reproche, avoir bonne conscience sans doute ? En lieu et place des angoisses de la jeune femme régnait maintenant une colère froide, amère et familière.

 

« Pour moi non plus. Et je ne suis pas sûre de vouloir faire cet effort pour toi, Benjamin Hunter.


- Je- Franziska… Je peux faire le déplacement. Mais je ne viendrai pas si tu ne le veux pas. »

 

La procureure hésita, prise de court. Elle aurait volontiers répondu par une réplique cinglante de plus, toutefois elle connaissait les limites de son cynisme. Rejeter une proposition pareille, c’était humilier son frère une fois de trop, dans un rare moment de vulnérabilité. Cela signifiait, potentiellement, tirer un trait sur leur relation passée, leurs souvenirs et leurs joies. Et puis, dans la voix du jeune homme résonnait l’émotion qu’elle avait toujours voulu chasser de son regard, enfant. Il avait beau être plus âgé qu’elle, il était arrivé après elle dans la famille Von Karma. Elle gardait l’ambition un peu idiote de pouvoir le former et le protéger contre vents et marées, plutôt que de le rejeter. C’était son rôle, c’est tout. Elle soupira enfin :

 

« Si tu y tiens, tu peux revenir quelque temps. Les domestiques sont incontrôlables et je ne peux pas rester les surveiller alors que je travaille. Tu veilleras à ce qu’ils entretiennent le manoir convenablement pendant mon absence. Ils en auront besoin. »

 

Et moi j’aurai besoin de te voir sain et sauf quand je rentrerai, besoin de savoir que tu vas bien et que tu n’as pas disparu pour de bon.
Elle entendit un sourire discret dans l’intonation particulière du procureur lorsqu’il lui répondit :

 

« J’y veillerai sans problème. Je peux arriver ce week-end si cela te convient.

 

- Parfait. Je prendrai le temps de te présenter les changements notables que nous avons dû effectuer à la maison.

 

- Et je t’expliquerai plus en détails la raison de ma venue. » tint-il à ajouter.

 

Franziska ne savait pas quoi répondre à cela. Au revoir ? À bientôt ? Finalement elle prononça difficilement et un peu trop rapidement pour paraître détachée :

 

« À ce week-end dans ce cas. Prends soin de toi.

 

- Toi aussi. À très bientôt. »

 

Un long biiip retentit contre son oreille avant de s’étendre dans toute la pièce, comme si le vide autour d’elle reprenait sa place. L’écho omniprésent ne fit que lui rappeler sa solitude soudaine, aussi envahissante et pesante qu’habituelle. En quelques gestes, elle reposa son téléphone sur son bureau, plia en trois la lettre qu’elle avait reçue, et la rangea dans le tiroir qu’elle dédiait aux courriers importants. Il était devenu bien plus rempli en quelques mois que depuis des années mais il restait encore de la place, quand on tassait bien. Dans un soupir, elle prit enfin le temps de se déshabiller pour enfiler un pyjama de satin bleu ciel, et régla son réveil pour six heures du matin, moins de quatre heures plus tard. Tant pis, elle avait déjà fait bien pire.

Un peu sans réfléchir, elle plongea sous les draps de son lit double trop spacieux pour elle seule, et s’y enfonça jusqu’au menton. Le silence avait regagné sa place impériale, et dans sa tête des milliers de réflexions parasites disparurent petit à petit. Au moment de s’endormir, elle se recroquevilla encore un peu plus, serrant d’une main le coin de l’oreiller en face d’elle. Par la fenêtre, les étoiles semblaient briller un peu plus doucement, alors que sa respiration s’apaisait finalement.

 


 

 

De la nuit du mardi où elle avait reçu l’appel de Hunter, jusqu’au vendredi soir où elle se rendit l’attendre à l’aéroport, pour Franziska les jours s’étaient écoulés très rapidement. Elle avait passé deux journées d’enquête en vue de sa prochaine affaire, puis deux jours de procès mouvementés, durant lesquels elle avait enfin terminé l’affaire sur laquelle elle avait travaillé pendant dix jours. Elle avait maintenant le champ libre pour un week-end de démarches administratives diverses. Des travaux étaient notammment nécessaires dans la toiture du manoir, que son père avait semble-t-il reportés à diverses reprises. Si elle ne s’en occupait pas prochainement, elle craignait que l’eau ne s’infiltre dans le grenier où étaient entreposés les souvenirs de famille, et elle s’y refusait fermement. Sans parler du froid qui s’invitait maintenant plus facilement au troisième étage, où l’isolation ne protégeait plus les couloirs des courants d’air intempestifs. En définitive, ce n’était pas négociable, elle devait s’occuper du toit. Et de Hunter, si elle trouvait le temps.


Voilà pourquoi elle attendait, fébrile, que les passagers du vol Los Angeles – Berlin débarquent enfin de leur avion, arrivé près de cinq minutes plus tôt. Certes, ce n’était pas grand-chose. Mais pour parer à l’éventualité d’un vol arrivé en avance, d’un manque de place sur le parking de l’aéroport, ou d’une confusion sur la porte indiquée, la procureure avait prévu une heure d’avance, durant laquelle elle avait eu le temps d’anticiper tous les scénarios catastrophes possibles : Benjamin avait décidé de ne pas venir, ou bien de reporter sans la prévenir ; ou encore il avait fait une crise d’angoisse suite aux secousses de l’avion ; ou finalement, ce dernier allait avoir un accident à l’atterrissage. L’attente n’avait pas été aussi sereine qu’elle ne l'avait initialement pensée. Perchée sur ses bottines à talons, elle avait tenté d’apercevoir la file de passagers descendre de l’avion par la baie vitrée, sans grand succès, et elle attendait maintenant à l’extérieur de l’espace de récupération des bagages.


Une première vague de passagers sortit enfin bruyamment par la porte en face d’elle, dévoilant en même temps la salle derrière eux. Le plus discrètement possible, Franziska y jeta un coup d’œil nerveux, avant d’enfin apercevoir un homme en costume bordeaux penché vers une large valise grise. Benjamin Hunter. Elle profita du fait qu’il soit occupé à déployer la poignée métallique de sa valise pour l’observer. Il portait sa cravate et son costume habituels ainsi que des chaussures de ville noires, habit formel qu’il préférait souvent porter lors de ses déplacements, et à son bras pendait un long manteau noir qu’elle l’avait déjà vu porter quelques fois. Ses mèches gris terne tombaient devant son visage, cachant son expression, mais son allure gauche laissait supposer une certaine fatigue. Quoi de plus normal après tout, son voyage avait duré plus de dix heures, sans compter les escales. Elle savait qu’il avait toujours eu du mal à dormir en avion. Sa hantise des secousses et des catastrophes naturelles le maintenait généralement en alerte.


Franziska finit par détourner le regard, gênée d’observer le procureur à son insu. Elle détestait imaginer qu’il puisse en faire de même avec elle en d’autres occasions. Elle attendit donc patiemment, emmitouflée dans le trench-coat vert canard qu’elle avait enfilé au-dessus de son habituelle tenue de travail. Son fouet était à portée de main, pendu à sa ceinture en cas de besoin. Elle songeait parfois à le laisser quelque part, chez elle ou dans sa voiture, espérant que sa prestance suffise à inspirer du respect chez ses interlocuteurs. Malheureusement, de son expérience les témoins étaient beaucoup plus bavards sous ses coups de fouet, et les petits frères beaucoup plus prévenants. De toute façon, elle ne pouvait pas se permettre de le laisser de côté. Plus maintenant. Il l’aidait à garder le contrôle sur les autres et les situations délicates dont elle voulait se sortir. Dommage que ce n’ait pas été l’avis du notaire qui avait saisi de nombreux biens ayant appartenu à son père après sa mort, comme « pièces à convictions ». Elle n’avait pas pu s’empêcher de répliquer… à sa manière. Elle esquissa un sourire en y repensant. Non, décidément, elle ne pouvait pas se séparer de son fouet.

Le procureur passa enfin la porte et elle se posta devant lui avant qu’il n’ait le temps de l’apercevoir.

 

« Te voilà enfin, Benjamin Hunter ! J’ai bien cru devoir attendre ici jusqu’à demain ! »

 

Celui-ci retint un cri étouffé dans un mouvement de recul.

 

« Ngh…! Franziska ! »

 

Elle recula elle aussi, inquiète, avant de soupirer assez fort pour être entendue. Au diable l’animosité qui l’habitait, il avait fait l’effort de venir malgré sa peur quasi maladive des voyages en avion, elle pouvait au moins l’accueillir convenablement. Elle tendit la main pour se saisir de sa valise, qu’il lui tendit sans trop y réfléchir. Il devait vraiment être épuisé. Jamais ne l’aurait-il laissée s’occuper de ses affaires d’ordinaire. Elle agrippa cependant résolument la poignée métallique en faisant quelques pas vers la sortie, afin de sortir son frère du vacarme environnant.

 

« Tu as fait bon voyage ? marmonna-t-elle, presque inaudible.

 

- Je ne dirais peut-être pas ‘‘bon’’, mais correct oui. »

 

Il jeta un regard mauvais aux enfants capricieux qui criaient derrière lui, esquissant une moue de douleur.

 

« Je ne saurai jamais comment qui que ce soit peut supporter un voyage en avion aussi long, autrement qu’en première classe. Autant d'animation et de bruits pendant des heures… »

 

Elle hocha la tête pour toute réponse avant d’ajouter, l’air pensif :

 

« Hm. Tu n’as jamais supporté les enfants. »

 

Ce n’était pas une question, juste une observation, et Benjamin se contenta de hausser les épaules. Elle avait raison, ce n’était pas son point fort. Non pas que cela soit un problème. Elle songeait seulement à leur enfance, au fait qu’elle était de plusieurs années sa cadette, bien qu’elle ne l’admît jamais à haute voix. L’avait-il immédiatement détesté en arrivant au manoir, ou bien son dédain envers elle avait-il été progressif, de son fait peut-être ? Elle n’avait pas souhaité l’éloigner en tout cas. Elle chassa ces pensées inutiles, le passé était ce qu’il était. En attendant, Benjamin avançait devant elle, parfaitement à son aise dans cet aéroport que tous deux avaient déjà traversé des dizaines de fois. Elle se sentit plus en droit de l’observer, traînant derrière lui sa valise en maintenant une cadence rapide.

 

« Kleiner Bruder ? »

 

Deux simples mots qu’elle lui avait attribués depuis toujours. Petit frère. Il la regarda par-dessus son épaule, soudain plus attentif et bienveillant. Il avait toujours prétendu détester ce surnom infantilisant mais elle savait, depuis le temps, qu’il s’y était habitué.

 

« Hm ?

 

- Pourquoi être venu ici ? »

 

La question pouvait sembler imprécise ou directe mais il n’était pas stupide, et elle savait qu’il comprendrait immédiatement ce à quoi elle faisait allusion. Elle savait pertinemment qu’il détestait le manoir et la présence étouffante de Manfred ces derniers temps. Il ne le lui avait pas dit, évidemment. Le procureur démoniaque n’aurait jamais admis une crainte aussi puérile. Mais elle avait été la première touchée lorsque son frère était parti vivre aux États-Unis, après son retour d’entre les morts. C’était d'ailleurs la première fois qu’il rentrait en Allemagne depuis. Ses dernières visites remontaient avant cette mascarade ridicule. Il prit un instant pour répondre, tout simplement :

 

« C’est moi qui voulais te voir. Il me semblait plus approprié de me rendre chez toi pour ça. Louer une chambre d’hôtel ne me semblait pas… »

 

Il sembla pris d’une gêne bien trop perceptible pour la procureure.

 

« Franziska, je… Si je dérange, il n’est pas trop tard pour que je…

 

- Non, non. Le manoir est bien assez grand pour nous deux, ce n’est pas ce que je voulais dire. »

 

Chez toi. Cela n’aurait pas dû la blesser, et pourtant. Ils avaient grandi ensemble dans cette maison, ce n’était pas davantage chez elle que chez lui, il aurait dû le savoir. Elle accéléra l’allure pour rattraper Benjamin aux portes de sortie du bâtiment. Le procureur la laissa le devancer sur l’immensité du parking. Arrivée en avance, Franziska avait trouvé une place assez proche de l’entrée, dans la troisième rangée de voitures qui s'étalait devant eux. Ils passèrent tant bien que mal entre les scooters garés à la hâte aux portes de l’aéroport et Franziska continua à glaner des informations sur les motifs de visite de son frère. Elle lui demanda successivement ce qu’il faisait aux États-Unis en ce moment – des enquêtes, des procès, rien de bien nouveau –, ce qu’il avait prévu de faire en Allemagne – pas grand-chose si ce n’était discuter avec elle – et, « Scheiße! », les automobilistes conduisaient vraiment n’importe comment ici, ce à quoi il opina simplement, désabusé. Lorsque enfin ils parvinrent à leur voiture, Franziska était agacée et Hunter épuisé. Le reste du trajet se fit dans un calme quasi ininterrompu, en partie dû au sommeil de Benjamin sur le siège passager. Franziska n’aimait pas le savoir aussi fatigué et prit garde à rouler plus lentement qu’à l’ordinaire. Elle savait que c’était inutile au vu de l’état de son frère mais elle ne mit pas de musique comme elle avait coutume de le faire, et elle ne jura pas une seule fois malgré quelques queues-de-poisson d’imbéciles inconscients. Dans le silence de l’habitacle, elle eut tout le temps de s’inquiéter plus qu’elle ne l’aurait dû.

 

Quand ils arrivèrent enfin au Manoir Von Karma, le soleil brillait haut dans le ciel. La matinée était finie, et l’air agréable de l’été s’était assez réchauffé pour que les procureurs ôtent leurs vestes respectives. Arrivés devant le portail, les mains de Franziska se figèrent un court instant sur le volant. Ils étaient de retour chez eux, ensemble. Elle n’osa pas dévisager Hunter, finalement réveillé, mais elle sentit l’air s’alourdir autour d’eux. C’était bien loin des retrouvailles chaleureuses qu’elle avait pu construire autour de ses souvenirs d’enfant. Aujourd’hui l’atmosphère était plus lourde, plus grave. Les rayons du soleil, filtrés au travers des feuilles des arbres de la résidence, tapaient d’une violence singulière, dirigés contre eux comme un millier de doigts accusateurs. Lorsqu’elle sortit pour ouvrir le portail de fer forgé, elle se sentit infiniment vulnérable, entre deux mondes qui ne la respectaient plus : celui de l’opinion publique, intimement persuadée de ses tares, et celui de ses ancêtres, répugnés, de là où ils se trouvaient, de ce qu’était devenue la famille Von Karma. Il lui sembla ouvrir d’un même geste un portail grinçant et la boîte de Pandore.

 

Le manoir était ridiculement grand. Deux ailes principales, séparées par un hall d’entrée qui abritait des escaliers massifs conduisant aux trois étages et quelques combles. A l’extérieur, un plus petit bâtiment abritait les chambres des quelques domestiques dont la présence était quotidienne. Un majordome, une femme de chambre qui avait autrefois été la gouvernante de Franziska, deux cuisiniers. Les jardiniers et les domestiques plus occasionnels ne dormaient pas sur place, et le chauffeur avait été remercié au décès de son père. Dans l’arrière-cour s’étendait du gazon vert pomme à perte de vue et quelques buissons floraux, le tout encadré par un bois dans lequel Benjamin s’était un jour perdu avant de bien connaître les environs. Aujourd’hui, le manoir leur semblait plus petit, plus modeste. Les cache-cache en secret derrière les rideaux épais en velours turquoise et les aventures menées dans l’aile du patriarche en pleine nuit avaient laissé aux deux enfants qu’ils étaient une impression de grandeur, d’omnipotence. Mais ils avaient grandi et les fenêtres ne faisaient plus désormais que quelques centimètres de plus que Benjamin. Et surtout, tout autour d’eux était devenu étouffant, vieillissant.

 

Consciente du mal-être de son frère, Franziska mena la marche en silence. Elle l’accompagna jusqu’à sa chambre, dans laquelle il put poser ses bagages. C'était la même qu’auparavant, tout au fond d’un long couloir. Le plafonnier était éteint mais la lumière extérieure éclairait la pièce d’un halo de poussières dorées.

 

« Tu t’apercevras sûrement de quelques changements mineurs – j’ai dû remplacer une lampe et faire réparer l’ensemble de la plomberie de ta salle de bain – mais dans l’ensemble j’ai évité de toucher à tes affaires. »

 

Benjamin haussa un sourcil à cette précision.

 

« J’ignorais qu’il me restait des affaires ici.

 

- Quelques peluches rapiécées, des vêtements, des carnets que je n’ai pas ouverts, et deux ou trois photos que j’ai trouvées dans les affaires de mon père. Je pense qu’elles te reviennent. »

 

Franziska esquissa un geste vers le bureau de bois sombre qui trônait face à l’unique grande fenêtre de la chambre. Son frère s’avança pour vérifier ses dires et, bien qu’il lui tournât le dos, elle sentit l’émotion l’envahir immédiatement aux tremblements de ses doigts.

 

« Ce sont…

 

- Des photos de Henri Hunter. Mon père devait garder les coupures de journal qui parlaient de cette affaire… Il y en avait quelques-unes dans son bureau. »

 

Franziska détourna le regard, gênée de sa propre admission. Après avoir trouvé la première, accrochée au mur, elle avait elle-même passé la pièce au peigne fin pour récolter tout ce qu’elle pouvait sur le père de Hunter. Elle lui devait au moins ça, en compensation de tout ce que sa famille lui avait fait subir.

 

« Franziska, c’est… »

 

Il tentait d’exprimer sa reconnaissance, elle s’en rendait compte, mais elle n’était pas sûre de pouvoir le supporter. Il avait déjà les larmes aux yeux et sa bouche restait tordue en une grimace de bonheur et de tristesse mélangés l’un à l’autre. Elle ne méritait pas de remerciements, et elle ne pouvait pas le voir ému aux larmes, pas maintenant. C’était trop de vulnérabilité, trop vite.

 

« Ce n’est rien, je n’en aurais eu aucune utilité après tout. »

 

Il acquiesça, sachant sûrement autant qu’elle que la discussion à cœur ouvert qu’il souhaitait avoir n’aurait pas lieu immédiatement, mais il serra malgré tout les photos entre ses mains tremblantes. Franziska ressentit un besoin irrépressible de s’éclipser.

 

« Kleiner Bruder, je te suggère de te reposer. Je vais avoir un après-midi chargé, que tu me suives ou non.

 

- Bien sûr. Je ne te dérangerai pas, fit Hunter en inclinant la tête. Si tu t’en sens capable, j’aimerais tout de même te parler dans la soirée, si tu as un moment de libre. »

 

Des moments de libre, elle pouvait s’en octroyer dès qu’elle le souhaitait, elle le savait. Toutefois elle n’avait pas envie que cette conversation s’éternise, sous peine de se laisser emporter par des émotions qu’elle ne pouvait plus retenir pour elle. Mais il avait sûrement raison, la soirée serait parfaite pour une discussion. Il lui fallait juste le temps de se reposer, et de s’y préparer. Leurs échanges n’était plus aussi simple qu’auparavant, du vivant de Manfred Von Karma. A l’époque, Benjamin l’aurait ignorée, et elle l’aurait rabaissé comme elle savait toujours le faire, pour s’élever toujours au-dessus de lui. Maintenant il n’y avait plus personne pour veiller à la perfection du paraître des deux jeunes adultes. Plus de regard pesant, plus de remarques passives-agressives pour la moindre faute. Franziska aurait dû trouver une forme de réconfort là-dedans. Elle pouvait maintenant discuter avec son frère à voix haute, sans avoir à se cacher au détour d’un couloir. Pourtant elle trouvait cela infiniment plus compliqué et douloureux. Personne pour les garder sous contrôle, personne pour éviter qu’ils ne s’apprécient et se confient l’un à l’autre. Elle aurait préféré avoir un prétexte, n’importe lequel, pour repousser les nouvelles attentions si inhabituelles de Hunter. Elle regretta immédiatement la première pensée qui lui vint, et qu’elle garda pour elle : le procureur s’était affaibli ces dernières années. Il avait cessé de garder pour lui ses émotions imparfaites et voulait qu’elle le suive dans sa chute. Elle se racla la gorge avant de lui répondre, coupable :

 

« Je tâcherai de me libérer. Et puis, si je n’y arrive pas, nous aurons encore le reste du week-end. »

 

Hunter marmonna son approbation et s’attela à ouvrir sa valise un peu lourdement. Il était déçu de sa réponse, c’était évident. Il en attendait beaucoup trop, ce qu’elle ne lui reprocherait pas ouvertement, mais qu’elle n’appréciait pas pour autant. Elle tourna les talons, résolue à s’échapper au plus vite de cette conversation déjà si inconfortable. Elle ne pouvait s’empêcher de lui en vouloir et de pester en son for intérieur en retournant à sa chambre. Parce que le grand Benjamin Hunter, dans sa magnanimité absolue, souhaitait faire table rase du passé et de ce qu’il avait été, elle devait accepter une discussion embarrassante, changer la façon dont fonctionnait leur relation tout entière et faire attention à lui, comme à une petite chose fragile ? A chaque pas résonnant sur le carrelage du manoir, Franziska le détestait un peu plus. Ce n’était pas juste. Elle ne voulait pas de tout ça. Elle n’avait jamais demandé un frère, n’avait jamais voulu qu’il s’occupe d’elle. D’ailleurs sa gentillesse était anormale, révoltante. Il aurait dû la détester, elle et toute sa famille. Son assassin de père avait détruit la vie de Henri Hunter, celle de son fils. Il l’avait élevé, éduqué pour en faire tout ce que détestait l’avocat de la défense qu'il avait tué, et Benjamin avait été forcé de continuer à jouer ce rôle, même après le décès du procureur légendaire. En quel honneur continuait-il de fournir des efforts avec elle ? Ces pensées étaient stériles, elles l’empoisonnaient à force. Mais elle n’arrivait pas à comprendre.

 

Arrivée dans sa chambre, elle ferma la porte derrière elle et s’effondra sur son lit parfaitement fait, ôta ses chaussures parfaitement cirées, et s’allongea, parfaitement droite. Puis elle retint un demi-litre de larmes imparfaites et les enfouit au plus profond de son être.
Peut-être qu’elle aussi avait besoin de discuter.

 

Pour Franziska la soirée advint plus vite qu’elle ne l’avait souhaité.
Elle avait repris ses esprits rapidement. Après tout, une Von Karma n’aimait pas se complaire dans des émotions inutiles. Elle en avait retenu le principal : Benjamin profitait de sa gentillesse après s’être fait passer pour mort et avoir disparu un an sans la prévenir. Et elle le lui ferait payer en temps voulu. Pour l’instant cependant, une part de curiosité malsaine en elle souhaitait connaître la raison de sa venue, ce qu’il avait de si important à lui dire.


C’est dans cet état d’esprit qu’elle se décida à descendre dans la salle à manger à dix-neuf heures tapantes. Emmitouflée sous un châle de laine bleu nuit, elle parcourut les couloirs et l’escalier dans un silence religieux. La solitude qui lui pesait tant à chaque fois qu’elle rentrait au manoir était supposément brisée, pourtant l’atmosphère ne s’y était pas encore adaptée, l’immense bâtisse demeurant encore trop grande pour ses hôtes.


Elle ne croisa pas Benjamin avant qu’il ne la rejoigne et ne s’attable en silence face à elle, une vingtaine de minutes plus tard. Le majordome apporta leurs plats en un tour de passe-passe aussi vif qu’à l’accoutumée et ils se retrouvèrent seuls, minuscules poupées de porcelaine plantées là, au beau milieu d’une maison trop grande et sans personne pour leur dicter les discussions qui devaient se jouer entre eux. Hunter fut le premier à prendre la parole.

 

« Tu sais Franziska, je pensais attendre après le repas pour discuter. Tu n’es pas obligée d’agir différemment parce que je suis là. »

 

La procureure souffla enfin, libérée d’un poids énorme, sans toutefois rien laisser paraître.

 

« Ne sois pas ridicule Kleiner Bruder. En tant que maîtresse de maison, il était impensable que je te laisse dîner seul. Tu es autant un Von Karma que moi, tu mérites les honneurs qui accompagnent notre lignée. »

 

Hunter détourna le regard mais acquiesça malgré tout.

 

« D’ailleurs j’ai déjà failli à mon devoir : tu n’as pas mangé depuis que tu es arrivé. C’était il y a bientôt trois heures ! »

 

Hunter sourit, amusé, en examinant le contenu de son assiette, plus riche et volumineux que celui de sa sœur.

 

« Tout va bien, je ne me suis pas laissé mourir de faim. Il est même possible que je sois déjà descendu chercher un petit quelque chose en cuisine tout à l’heure…

 

- Hannah ? demanda simplement Franziska en s’emparant soigneusement de ses couverts et en haussant un sourcil.

 

- Effectivement, ta femme de chambre m’y a encouragée. Sur tes conseils je présume ? »

 

Franziska se contenta de hausser les épaules. Il se doutait bien qu’elle ne répondrait pas à un tel aveu de générosité. Trop sentimental. Au lieu de ça, elle commença à découper le filet d’agneau qui trônait au centre de son assiette, encadré par quelques fagots de haricots grillés. Benjamin l’imita sans se départir du sourire en coin discret qu’il arborait. Il était plus adroit qu’elle. Évidemment.

 

« Quoiqu’il en soit… Merci encore pour les photos. Ça ne doit pas être simple pour toi, de t’occuper du manoir toute seule.

 

- Hm. Ce n’est pas comme si j’avais eu le choix. Il ne restait plus que moi. »

 

Touché. Benjamin avala difficilement la bouchée qu’il venait de porter à ses lèvres et s’éclaircit la gorge. Franziska lui épargna la peine de s’excuser d’un geste de la main, qui tenait toujours son couteau.

 

« Ce n’est pas bien compliqué de toute façon. Nous avons grandi en sachant que ce serait notre responsabilité quand le jour viendrait. Je connaissais déjà une grande partie des tâches que je remplis aujourd’hui.

 

- Et tu n’as engagé personne pour… déléguer certaines de ces tâches ? Tu n’es pas obligée de t’occuper de tout ça personnellement. »

 

Franziska poussa un soupir sans quitter son assiette des yeux et s’attela à la découpe des ficelles qui liaient les haricots entre eux.

 

« Si, je suis obligée.

 

- Franziska, ce n’est pas juste une question de responsabilité ou de fierté, je ne pense pas que ce soit sain de…

 

- Je ne te demande pas ton avis Benjamin Hunter. Tu as peut-être décidé d’abandonner notre famille et tout ce qu’elle représente, mais ce n’est pas mon cas. »

 

La procureure prit le soin d’articuler chacune des dernières syllabes méticuleusement. Elle marqua une pause avant de reprendre, tremblante.

 

« Il est hors de question que je laisse un inconnu s’occuper des affaires de mon père ou de l’entretien de notre maison. Tu sais combien de ‘’généreux volontaires’’ ont sonné ici depuis l’annonce de sa peine ? Combien de journalistes continuaient d’appeler nuit et jour sur notre ligne fixe, avant que je ne la fasse débrancher ? Moi vivante, ces vautours ne mettront pas un pied ici. »

 

Elle reposa ses couverts, le souffle court. Benjamin la fixait avec méfiance, et inquiétude. Elle se rendit compte qu’il attendait autre chose, il avait eu un mouvement de recul et restait droit comme un piquet sur sa chaise. Elle ne le réalisa qu’après coup : elle n’avait pas utilisé son fouet. Il pendait toujours à sa ceinture, inerte. Manifestement peu rassuré, son frère reprit la parole.

 

« Excuse-moi, je n’avais aucune intention de me mêler de ce qui ne me regarde pas. C’était juste… Je crains juste que tu n’en fasses un peu trop.

 

- Ridicule ! ricana-t-elle. Tu t’es vraiment ramolli depuis ton départ, Benjamin Hunter ! »

 

Il haussa simplement les épaules, remis de ses émotions.

 

« Si tu le dis. »

 

Les deux procureurs se jetèrent un regard d’incompréhension avant de reprendre plus calmement la dégustation de leurs plats. Malgré tout, le reste du repas se déroula plutôt agréablement, chacun partageant ses derniers questionnements et casse-têtes juridiques. Parfois l’un trouvait un élément de réponse, tandis que l’autre proposait une théorie terre-à-terre sur le mobile du suspect. Ils évitaient soigneusement les sujets délicats, tels que le changement d’attitude de Hunter, la mort de Manfred et le cas Phoenix Wright. Certains autres furent effleurés mais vite abandonnés. Les motivations d’un véritable procureur, la culpabilité pas si certaine des accusés, tout ce qui touchait à l'éthique et la morale était devenu inconfortable, comme s’ils marchaient sur des œufs. Chaque faux pas était accompagné d’une bouchée de viande, d’une gorgée de vin pour masquer les désagréments les plus notables.

Ils finirent leur dessert sans vraiment remarquer l’heure, vingt heures et quelques minutes. Il était encore tout à fait temps de discuter plus sérieusement, à la hantise de Franziska. Hunter en revanche, semblait déjà prêt et attendait patiemment qu’elle finisse de passer sa serviette aux commissures de ses lèvres, avant qu’elle ne se lève et reste là, sans trop savoir où aller.

 

« Je ne sais pas si tu as réfléchi à ce que je t’ai dit plus tôt mais…

 

- Bien sûr. Je peux t’écouter. Je ne te promets rien mais je n’ai rien d’urgent de prévu. »

 

Benjamin lui sourit et s’inclina respectueusement.

 

« Dans ce cas… Après toi. »

 

 


 

 

La salle de jeux où Franziska avait eu le loisir de passer sa prime enfance avait été rénovée peu après l’arrivée de Hunter en un boudoir qu’elle avait pu aménager à sa convenance au fil des années. La petite pièce, sans doute la plus étriquée de la maison avec ses quelque neuf mètres carrés, était attenante à la chambre de la jeune fille, et une porte dissimulée derrière un lourd rideau de velours mauve permettait de s’y rendre lorsqu’elle le souhaitait. Lorsque Manfred von Karma en avait sorti tous les jouets, Franziska avait trois ans. Un âge convenable pour entamer une éducation en bonne et due forme selon son père.

Très vite, il avait chargé sa gouvernante de meubler un petit espace aussi distingué et féminin que professionnel et studieux. En était sorti un étrange mélange de sophistication et de rigueur, entre le canapé et les deux fauteuils rose pâle tassés contre le mur de droite, la grande bibliothèque en bois dur juste en face, et un bureau du même bois, imposant, massif, poussé contre le mur du fond, face à un petit hublot donnant sur l’arrière-cour. Fort heureusement, la gouvernante de Franziska l’avait laissée prendre part aux décisions de décorations et suggérer ce qu’elle souhaitait, jusqu’à ce qu’elle soit en âge de composer elle-même son espace.

Ainsi, petit à petit des tapis duveteux roses et pourpres étaient venus recouvrir le parquet vieillissant, et des bijoux avaient été pendus au-dessus du canapé, devant lequel une petite table ronde accueillait maintenant un service à thé en porcelaine. Une large étagère, accrochée au-dessus du bureau, contenait les ouvrages indispensables et préférés de Franziska, et un caisson ouvragé à serrure, installé à la droite du meuble, renfermait des dossiers archivés qu’elle avait préféré garder ici plutôt que dans son grand bureau. Enfin, plusieurs fils de laine pendus ça et là sur le bas plafond de la pièce étaient affublés de notes et de fiches de révisions, maintenues par de simples pinces à linge.

 

En y pénétrant, la jeune femme fut assaillie de souvenirs qu’elle avait enfouis profondément dans sa mémoire après être devenue procureure. Elle s’était réfugiée là, parfois recroquevillée dans un fauteuil, parfois à même le sol, allongée sur un tapis, quand elle ne savait plus contenir ce qu’elle ressentait. Colère, tristesse, un peu de ces deux-là mélangées, et puis parfois des émotions qu’elle n’avait pas su identifier. Elle aimait venir là, plutôt que dans sa chambre, où l’on venait souvent la déranger. Le boudoir avait l’avantage d’être considéré comme un espace intime, d’introspection et surtout de travail scolaire. Or Manfred Von Karma n’était pas tendre avec ceux qui osaient interrompre les études de sa fille. Elle n’y avait jamais invité qui que ce soit, à l’exception de sa gouvernante et de ses professeurs particuliers. Benjamin n’avait jamais eu droit d’y mettre les pieds. De toute façon il n’en aurait pas eu envie, et ne l’aurait pas mérité. Elle s’y cachait souvent pour dissimuler ses larmes après qu’il l’avait lui-même chassée ou laissée de côté. Il avait toujours avancé en ligne droite, sans un regard en arrière dans sa direction, et elle avait continué d’avancer plus difficilement, dans l’ombre de ses succès et de ceux de leur père.

Voilà pourquoi, en ouvrant finalement cette porte à son frère, Franziska eut un pincement au cœur, et le sentiment de trahir l’enfant qu’elle avait été. Ils auraient pu discuter ailleurs. Elle ne l’avait pas voulu. Ce boudoir, ce bureau d’adolescente, quel que soit son nom… il était ce qui lui avait permis d’explorer honnêtement et sincèrement ses émotions. Si Benjamin était prêt à se montrer vulnérable – quelle idée incroyablement idiote tout de même – alors elle lui montrerait au moins le respect dû à ce courage, en lui dévoilant une part d’elle qu’elle lui avait caché jusqu’ici. Donnant-donnant.

 

La porte s’était ouverte presque trop facilement, trop brusquement, laissant s’échapper quelques souvenirs au passage. Ils se tenaient tous deux dans l’entrée, mal à l’aise mais déterminés à aller au bout de cette interaction si inhabituelle. Franziska laissa passer son frère et referma derrière eux sans briser le silence. Elle reprit discrètement une grande inspiration, le dos tourné à Hunter, avant de lui désigner une chaise au fond de la pièce, devant un pan de bibliothèque. Une fois assise dans la chaise de bureau qui lui faisait face, elle attendit patiemment qu’il entame la conversation. Elle n’avait pas encore osé le regarder et fut surprise de le voir croiser nerveusement les jambes et scruter l’ensemble de la pièce en silence. Peut-être n’était-elle pas la seule impressionnée à l’idée de l’accueillir dans un lieu qu’ils n’avaient jamais partagé. Elle n’eut toutefois pas à attendre très longtemps avant que Benjamin ne se racle la gorge et s’explique.

 

« Merci d’avoir accepté de m’écouter Franziska.

 

- C’est peu de choses. » répondit-elle, comme un automatisme.

 

Benjamin la reprit d’un geste de la main :

 

« Je sais que ce n’est pas facile entre nous, de parler sérieusement… »

 

Franziska détourna le regard et se raidit imperceptiblement sur sa chaise sans oser l’interrompre. Il avait raison.

 

« … Mais j’en ressentais le besoin. Je n’ai peut-être pas été très habile à mon retour. »

 

Franziska retint un rire jaune. Il avait été bien pire que ça. Revenir d’entre les morts pour se moquer de ses difficultés à mener une enquête en son absence. Et en même temps, cela lui ressemblait, elle n’aurait pas dû se sentir humiliée et trahie comme elle l’avait été. Elle aurait dû s’y attendre, si seulement elle avait su que son trépas n’avait été que faux-semblants. La révélation avait été plus que brutale et elle se souvint douloureusement des crises d’angoisses qui l’avaient agitée toute la nuit qui avait suivi, avant qu’elle ne se fasse tirer dessus le lendemain. Deux des pires journées de sa vie, et en même temps elle y avait retrouvé son frère, avec un caractère protecteur qu’elle ne lui connaissait pas jusqu’alors. Elle ferma les yeux pour chasser de son esprit l’inquiétude panique sur son visage lorsqu’il l’avait vue s’effondrer au sol, une tache de sang grandissant à vue d’œil à travers la manche de sa chemise immaculée.

Elle reporta son attention sur le discours du procureur, dont elle n’avait manqué qu’un fragment.

 

« … est que je voulais te présenter mes excuses. J’aurais dû savoir que tu traversais une période éminemment compliquée, enfin, je le savais mais je n’ai pas... J’aurais dû agir différemment. »

 

Les yeux du procureur brillèrent un court instant avant qu’il ne reprenne une inspiration et continue sur sa lancée :

 

« Quand je suis parti et que j’ai laissé ce mot, je n’avais pas imaginé la portée qu’il aurait, sur toi, sur qui que ce soit. J’avais toujours pensé sincèrement que tout ce qui devait compter était de punir autant de meurtriers que possible par mon travail. Et, cette année-là, j’ai traversé tellement de choses… Je me suis rendu compte que je faisais mal mon travail, que le procureur que je m’étais évertué à devenir ne valait… rien, ou pas grand-chose. Non pas que ce soit une excuse pour la façon dont je me suis conduit, bien sûr. Mais je n’ai jamais voulu vous blesser ou vous déstabiliser. Honnêtement, je ne pensais pas que mon absence ferait même une différence pour qui que ce soit », expliqua-t-il avec un faible sourire.

 

Franziska avait terriblement envie de le couper, mais elle sentait qu’il se refermerait immédiatement si elle ne le laissait pas finir. Elle se contenta de froncer les sourcils, et il plongea enfin son regard dans le sien, sincère.

 

« Le fait est que… mon départ m’a été bénéfique. Mais si je pouvais revenir en arrière, je pense que je l’annoncerais différemment. Au moins à mes proches. »

 

Il marqua une pause, le plus dur était à venir, et ce début de conversation était déjà si différent de tout ce qu’ils avaient partagé jusqu’ici… Franziska retint son souffle, aussi nerveuse qu’elle l’avait été plus jeune, face à ce frère avec qui elle ne savait plus comment agir.

 

« Franziska, je suis désolé d’être parti sans rien dire. Et je suis encore plus désolé d’être revenu. Depuis la… condamnation de ton père, je n’ose pas imaginer la haine et la rancœur que tu dois ressentir envers moi. La vérité m’a fait mal, évidemment, mais elle m’a aussi soulagé après toutes ces années à douter de ma responsabilité dans la disparition de mon père. Toi, elle t’a coûté le tien. J’ai décidé de refaire ma vie, sans même prendre de tes nouvelles, en te laissant croire que celui qui l’avait fait condamner, qui avait causé tout ça… que j’étais déjà mort. Et quand je suis revenu, j’ai interrompu une affaire dont tu t’occupais. Ce n’était pas ma meilleure décision, je crois que je le savais déjà à l’époque. Je l’avoue, égoïstement j’espérais voir quel avocat Wright était devenu. Savoir si l’homme qui avait tant tenu à m’aider l’avait fait pour les bonnes raisons. Et puis, quelque part… je crois que je voulais me rendre compte de la procureure que tu étais, toi aussi. Et ce que j’ai vu… »

 

Il retint un rire amer.

 

« Ce que j’ai vu m’a fait réaliser à quel point j’avais tout gâché. Tu as toujours été extrêmement douée pour ce travail. Tu as grandi avec un père occupé, mais présent. Un père qui t’aimait, et qui a tout fait pour que tu accèdes à tes ambitions. Si je n’avais jamais parlé, si j’avais persuadé Wright de ma culpabilité au lieu de le laisser intervenir, il serait toujours là. J’ai été élevé dans la même famille que toi, je sais à quel point j’ai été faible à l’époque. Je ne pouvais affronter ni ce que je t’avais fait, ni les doutes qui m’ont assailli après cette affaire, ni même les condamnations que j’avais causées, à des personnes dont je ne sais toujours pas si elles étaient innocentes. Je suis parti, c’était ma décision, et bien sûr je suis satisfait que le coupable du drame que j’ai vécu ait été tenu responsable de ses actes. Mais si j’avais fait les choses correctement, au moins après tout ça, je n’aurais pas dû revenir. Pas auprès de toi. J’ai empiré ce que tu ressentais déjà. Et sur ce lit d’hôpital, la rage que tu éprouvais à l’idée de me surpasser, de retourner te battre… Tu dois me détester. Tu avais une famille et aujourd’hui tu te retrouves seule ici. Je n’ai aucun droit de te demander pardon, mais je veux que tu saches que je suis profondément désolé. Je n’ai jamais voulu ça. »

 

Il avait tout débité d’une traite, comme s’il avait appris un texte par cœur, mais il n’arrivait sûrement pas à s’exprimer aussi bien qu’il ne l’avait prévu. Franziska remarqua sa déglutition difficile et les commissures de ses lèvres s'agiter. Elle savait qu’elle devait lui laisser un moment pour se remettre de ses émotions et parvenir à relever le regard qu’il avait peu à peu dirigé vers le sol devant lui, mais elle n’y arrivait plus. Elle porta une main à son fouet sans pour autant le dégainer, et s’arma de courage pour avouer d’une traite ce qu’elle avait tant souhaité pouvoir lui dire quand il était parti :

 

« Quel idiot idiotement convaincu de ses idioties idiotes ! »

 

Il releva la tête, davantage surpris que soulagé. Elle se mordit l’intérieur de la joue en sentant le rouge lui monter aux joues, gênée par les larmes qu’elle voyait perler dans les yeux du procureur et les admissions qu’elle s’apprêtait à faire.

 

« Tu as toujours fait partie de ma famille. Tu crois que je t’en veux pour la condamnation de mon père ? Tu crois vraiment qu’il compte davantage que toi à mes yeux ? Tu veux savoir ce que j’ai réellement pensé ce jour-là ?! »

 

Décontenancé, Hunter se contenta de la fixer, sans oser répondre. De toute façon, Franziska n’avait pas attendu son avis.


« Toute ma vie a été réduite en miettes ce jour-là. Mais ce n’est pas toi que j’ai détesté. Quand j’ai appris le dénouement du procès depuis ce stupide manoir j’ai cru que j’allais en incendier chaque verdammt de pièce jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un tas de cendres. La famille ne signifie rien sans estime. »

 

Elle fit une pause pour reprendre son souffle. La colère et la frustration de ne pas être comprise lui faisaient complètement perdre le fil, et son visage d’ordinaire anormalement pâle avait pris des teintes cramoisies. Hunter n’osait plus prononcer le moindre mot.

 

« Je hais mon père pour ce qu’il t’a fait subir. Je me hais pour ne pas l’avoir vu ! Le soir où tu es arrivé chez nous, mon père est sorti de la salle de bain en grimaçant de douleur, et j’aurais dû savoir… Scheiße ! »

 

Elle s’arrêta pour prendre toute la conscience des souvenirs qui la hantaient.

 

« La trace de sang dans l’évier quand je suis entrée après lui… Je l’ai nettoyée, je me suis inquiétée pour lui ! Je suis allée lui dire que je l’aimais ! J’avais tellement peur que tu prennes ma place, depuis le début, que je l’ai aidé à te nuire. »

 

Franziska n’avait jamais avoué cela à voix haute, et la sensation d’avoir perdu le contrôle l’envahit entièrement. Des sueurs froides parcoururent son échine, une vive douleur dans l'épaule qui la lançait jusque dans la poitrine. Elle n’arrivait plus à rester assise et se leva en empoignant rageusement son fouet. Elle ne s’attendait pas aux vertiges qui suivirent.

 

« Franziska ! »

 

Son frère accompagna sa chute d’une main et la fit se rasseoir contre le dossier de sa chaise. Il s’assura qu’elle ne se relèverait pas avant de s’écarter aussi vivement qu’il s’était levé. La procureure détestait ce sentiment d’impuissance.

 

« C’est autant sa faute que la mienne, j’aurais dû lui tenir tête. »

 

Les larmes dans ses yeux, qu’elle tentait désespérément de cacher, entravaient presque intégralement son champ de vision, focalisé sur le fouet entre ses mains. Il ne servait à rien. Ni à reprendre contenance, ni à empêcher son frère de s’inquiéter, ni à punir leur père de ses propres mains. Les chimères dont elle s’était persuadée pendant toute son adolescence à chaque fois que son père faisait preuve d’injustice envers Benjamin, réduites en miettes. Sa jalousie à chaque fois qu’il le laissait se charger d’une enquête inextricable, des mensonges entassés les uns sur les autres, sur les autres, sur les autres. Leur relation était basée sur un mensonge. Et maintenant ?

 

Elle avait du mal à respirer. Il allait se passer quelque chose. Quelque chose d’horrible. Benjamin était encore là, qu’est-ce qu’il attendait pour la fuir ? Elle avait été un rappel constant de tout ce qu’il haïssait et continuait d’être une honte au nom qu’il abhorrait. Et surtout, pourquoi n’arrivait-elle pas à reprendre le contrôle de cette situation ridicule ?

 

Le sanglot qui franchit ses lèvres aurait tout aussi bien pu être du sang, amer, salé, rance. Elle aurait dû le retenir mais sa gorge lui faisait mal à force d’être serrée, autant que sa mâchoire était contractée. Ses poings tremblaient, les ongles plantés dans ses paumes, son corps entier tendu à force de tout contenir. « Une Von Karma ne se laisse pas submerger par ses émotions ». Une Von Karma ne ressent rien, n’éprouve rien, ne laisse rien paraître. Alors pourquoi n’arrivait-elle plus à retenir les larmes qui brûlaient ses joues en feu ? Elle sentit une chaleur insoutenable l’envahir, et les vannes lâchèrent.

 

Les sons, les tremblements, les pleurs qui l’agitaient lui étaient si étrangers qu’elle dut se rappeler plusieurs fois que le corps qui gisait en piteux état sous ses yeux, recroquevillé dans une chaise vieillissante, était le sien. Elle était faible, avait toujours été si faible…

 

« Franziska ! Franziska, qu’est-ce qu… »

 

Tout semblait si lointain, elle n’était même plus sûre que cette voix ne fut pas la sienne.

 

« Franziska ! Je… »

 

Un soupir, quelque part, une main sur son épaule.

 

« Écoute ma voix, s’il-te-plaît. Respire. »

 

Quoi ? Pourquoi ? Elle savait respirer, elle n’était pas une enfant, elle n’était pas ce garçon, pleurnichant chaque soir en boule dans son lit, elle n’était pas…
Benjamin. Il était agenouillé devant elle, là où elle aurait dû se trouver quand il pleurait à l’abri de tous. Quand est-ce que leurs rôles avaient changé ?

 

« Franziska, atme. Regarde-moi. »

 

Elle n’avait plus le choix. Les yeux face aux siens étaient terrifiés, mais elle les connaissait. Elle les détestait.

 

« Respire. Suis mon rythme. »

 

Elle n’avait pas envie de l’écouter. Elle n’avait pas envie d’aller mieux. Elle méritait ce qui lui arrivait.

 

« Franziska ? »

 

Elle pleurait déjà, à quoi bon s’arrêter maintenant ? Le mal était fait. Elle était une honte pour sa famille, son sang, son rôle. Elle avait tout mérité.
Un bruit plus loin, la main quitta son épaule. Avait-elle fini par comprendre que ça ne servait à rien ?
Un autre bruit, un soupir craintif. Faible, venait-il d’elle ou du frère qu’elle avait abandonné ?

 

« Je suis désolé, je ne… »

 

Pourquoi sentait-elle une pression entre ses poings ? Non.

 

« Franziska, écoute-moi. Lâche-le. »

 

Non. Tout sauf ça.
Un nouveau soupir, en face d’elle cette fois, elle en était presque sûre. Et le fouet qu’elle agrippait fut arrachée de ses mains.

 

« Non ! »

 

Ce cri était le sien, c’était indiscutable. Agenouillé à quelques centimètres d’elle, Benjamin tenait son fouet d’une main, et levait un bras au-dessus de son propre visage, prêt à affronter la rage de sa sœur. Pensait-il qu’elle l’aurait frappé ?


Sous le choc, elle avait arrêté de pleurer. Benjamin posa le fouet à ses genoux et laissa reposer ses mains le long de son corps, incertain.

 

« Franziska… Respire. S’il-te-plaît. »

 

Blessée, la procureure ferma les yeux pour chasser de son esprit l’image de son idiot de frère, visiblement secoué. Pourtant, quand elle l’entendit inspirer, elle se laissa aller. Quand il retint son souffle, elle contracta tout le haut de son corps, malgré le soubresaut qui retourna sa poitrine. Et quand il expira, elle sentit un souffle quitter ses lèvres entrouvertes. Les mouvements se faisaient machinalement au début. Elle n’arrivait plus à penser, alors quand un bras se glissa derrière son dos pour la calmer, elle ne s’y opposa pas.

Petit à petit, les sensations revenaient dans l’ensemble de ses muscles, épuisés d’avoir retenu toute sa rage. Les spasmes ralentissaient, au rythme des battements de son cœur, soulagé. Malgré ses dents serrées, l’air continuait d’entrer et de sortir, de plus en plus lourd, de moins en moins vite. Le bras dans son dos tremblait un peu, elle pouvait le sentir contre elle, juste assez pour qu’il commence à l’agacer, mais elle ne le chassa pas. Penchée en avant, elle parvint à articuler, assez fort pour être entendue :

 

« Idiote. »

 

Un rire sincère retentit à son oreille droite et dans la pièce autour d’elle. Le bras quitta son dos pour permettre à Benjamin de garder son équilibre et elle osa enfin se redresser pour regarder autour d’elle. Elle n'avait aucune idée du temps qui s'était réellement écoulé depuis qu'elle s'était effondrée.

 

« Aïe…


- Excuse-moi d’être si direct Franziska, mais ce qui vient de t’arriver c’était… Tu en avais déjà fait ? »

 

Elle se tourna vers Benjamin en séchant fièrement ses larmes et en reprenant son souffle.

 

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

 

Elle n’était plus sûre de comprendre quoi que ce soit. Les sensations d’angoisse s’étaient apaisées mais elle avait encore du mal à réaliser ce qui venait de se passer. Benjamin retourna s’asseoir dans son siège avant de continuer.

 

« Pour être encore plus direct... depuis combien de temps fais-tu des crises d’angoisse ? »

 

Elle ricana, amusée. Elle ne faisait pas de crises d’angoisse, elle n’était même pas sûre de ce que signifiaient ces termes. En face d’elle cependant, son frère n’avait pas l’air de plaisanter. Son sourire s’était effacé pour laisser reparaître son éternel froncement de sourcil préoccupé. Il attendait vraisemblablement une réponse.

 

« Je n’ai jamais fait de crise… d’anxiété, d’angoisse, ou de quoi que ce soit d’autre. »

 

Il leva les yeux au ciel avant de croiser les bras, de retour dans son rôle de procureur circonspect, mais elle sentait qu’il y dissimulait autre chose.

 

« Très bien, comment appellerais-tu ce qui vient de t’arriver dans ce cas ? »

 

Il n’y avait pas de méchanceté dans sa voix, mais une certitude implicite qu’elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle disait. Blessée, elle se tint droite pour s’expliquer :

 

« Clairement, je ne suis plus dans mon état normal. Je manque de sommeil depuis quelques jours, sûrement le signe d’une quelconque fatigue. Quoique, ces difficultés à respirer pourraient aussi témoigner d’une prédisposition asthmatique… Ma grand-mère souffrait d’asthme, c'est juste un facteur génétique qui aura sauté la génération de mon père ! »

 

Elle croisa les bras à son tour, persuadée de la teneur évidente de ses arguments. Ah ! Prends ça !
Mais sa démonstration n’eut pas franchement l’effet escompté. Hunter se frotta le front du bout des doigts.

 

« Et ces… crises d’asthme, tu en fais souvent ?

 

- Pas particulièrement, non. répondit-elle du tac au tac.

 

- Et quand tu en fais, c’est après un effort physique ? Sur une scène de crime particulièrement sale peut-être ?

 

- Non, pas forcément ! »

 

Son frère poussa un soupir interminable.

 

« Franziska, ce n’est pas de l’asthme. Quand est-ce que ça t’arrive dans ce cas ? »

 

Elle haussa les épaules, vexée d’avoir déjà perdu la joute verbale qu’ils venaient à peine de commencer.

 

« Je ne sais pas… Quelques fois avant de m’endormir, d’autres avant un procès. Une fois après aussi. Et aux… funérailles de mon père, dans les toilettes. »

 

Elle marqua une pause, hésitante.

 

« Et c’est arrivé un peu plus fréquemment depuis, quoi, un an ou deux ? Mais j’ai connu ça depuis mon adolescence, au moins ! » précisa-t-elle, sur la défensive.

 

Les sourcils du procureur n’étaient plus froncés. Au lieu de cela, il avait maintenant un air coupable, presque peiné. Franziska détestait ça.

 

« Donc ça t’arrive fréquemment depuis, quoi, début 2017 ? »

 

Franziska hésita à répondre, avec l’impression de se diriger droit dans un piège.

 

« … A peu près ? »

 

Benjamin se leva de son siège pour s’attarder devant la bibliothèque, dos à sa sœur, les bras croisés.


« Depuis que je suis parti ? »

 

Franziska prit conscience du poids de son admission. Elle s’était incriminée et n’avait plus aucun moyen d’objecter sans avoir l’air plus coupable encore.

 

« … J’imagine, oui. Peut-être. »

 

Elle se retourna, espérant apercevoir au moins en partie sa réaction, mais il était toujours tourné, dos à elle. Elle crut le voir tiquer et enserrer plus fermement la manche de son costume. La seconde d’après néanmoins, il avait repris une posture identique à celle qu’il arborait jusque-là. Il hocha la tête et se retourna vers elle, toujours assise et attendant qu’il continue.

 

« … Ce sont des crises d’angoisse Franziska. »

 

Elle esquissa un sourire moqueur, mais il ne plaisantait toujours pas. Son sang ne fit qu’un tour.

 

« Quoi, ce que tu faisais enfant, seul dans ton lit ? »

 

Il ne répondit pas mais son regard laissait peu de place au doute. Elle reprit la parole, cherchant ses mots au fur et à mesure qu’elle les prononçait :

 

« Donc… Donc selon toi, je suis, quoi… angoissée ? Stressée ? »

 

Il haussa un sourcil, sans prendre la peine ne serait-ce que d’acquiescer.

 

« C’est absurde ! s’écria-t-elle. Je suis parfaitement normale, je ne vois pas ce qui…
- Ce n’est pas une question de normalité ou d’anormalité, la coupa-t-il. Plutôt… Une façon pour ton corps de te faire comprendre que tu as du mal à faire face à une situation. »

 

A ces mots, Franziska sentit le rouge remonter dans ses joues. La nuit, avant certains procès, après…
Depuis un an ou deux. A peu près. Et de plus en plus fréquemment.

 

« Pour ton information, depuis que tu es revenu, je ne crois pas en avoir fait plus qu’avant. admit-elle en se tournant dans la direction opposée à la sienne. Je trouvais même que ça s’était calmé. »

 

Soulagé qu’elle ne le regarde plus avec insistance, Benjamin laissa paraître un sourire discret et retourna s’asseoir dans la chaise en face d’elle.

 

« Je suis soulagé de l’apprendre. murmura-t-il simplement.

 

- Et tu en es sûr ? Parce que la douleur était physique, pas… pas dans ma tête ! renchérit-elle, défiante.

 

- Certain. Je peux me tromper bien sûr, nuança-t-il, mais tu m’as déjà vu dans cet état, je le sais. Est-ce que j’avais l’air de ne souffrir que de l’intérieur ? La douleur part de la tête et se diffuse partout. Pour moi en tout cas. »

 

Franziska hocha la tête sans trop réfléchir et prit le temps d’accepter la suggestion de son frère. Elle avait honte de l’avoir laissé assister à un tel spectacle. Peu importe à quel point elle tenait à lui, elle n’était pas comme lui. Elle n’était pas sensible, ou chaleureuse, ou traumatisée. Elle était un prodige depuis toujours, elle avait un talent et une force innés, un héritage noble. Contrairement à Benjamin Hunter, elle n’avait pas le droit de se montrer faible devant qui que ce soit. Mais vivre ces moments seule la terrorisait maintenant qu’elle savait qu’elle n’en était plus capable. Elle détestait perdre le contrôle, et elle ne parvenait jamais à le retrouver à moins de tomber de fatigue ou de se confronter à toutes les réalités qu’elle souhaitait éviter d’un seul coup, ce qui empirait souvent son état. Pourtant, la présence de son frère avait atténué l’horreur et l’angoisse de la situation. Comment avait-il fait pour en apprendre autant depuis qu’ils avaient cessé d’en parler, alors qu’il n’avait que douze ans ? Si une présence suffisait à calmer les pires craintes en un temps infiniment plus court, alors pourquoi l’avoir repoussée à l’époque, pourquoi l’avoir ignorée quand elle avait souhaité l’aider ? Ça ne pouvait pas être de la honte, elle l’avait déjà vu pleurer plus de fois qu’elle n’aurait pu le dire, même à l’époque. Alors…

 

« Est-ce que c’est pour ça que tu as arrêté de me laisser entrer quand tu faisais les tiennes ? Parce que je n’y connaissais rien ? Est-ce que j’avais empiré les choses ? »

 

Pendant un court instant, Benjamin sembla ne pas comprendre à quoi Franziska faisait référence, et cela creusa un trou immense et douloureux dans les entrailles de la procureure. L’idée qu’il ne se souvienne pas qu’il avait rejeté sa main tendue et l’avait laissée sur le pas de la porte lui était insupportable. Une fraction de seconde plus tard cependant, Benjamin écarquilla les yeux et toute trace d’incompréhension sur son visage fit place à une pâleur aussi soudaine qu’alarmante. Il se hâta de répondre malgré tout, horrifié.

 

« Oh mon dieu Franziska… non, absolument pas ! Je… Pardon, je croyais que tu savais…

 

Elle le reprit aussitôt, se sentant doublement trahie de ne pas avoir été avertie de ce qu’il semblait savoir, de la raison pour laquelle il avait cessé de lui adresser la parole et de la regarder.

 

« Savais quoi ? Que je savais quoi ?!

 

- Je n’ai jamais voulu t’ignorer, encore moins te blesser, je croyais que ton père t’avait dit la même chose et… »

 

Son père ?

 

« Mais qu’il m’avait dit quoi, Herrgott noch mal?! »

 

Cette fois, c’était à Franziska de faire face, désespérée de connaître la raison d’années d’éloignement, et à Benjamin de fuir son regard inquisiteur, une main portée au creux de son coude, enserrant sa manche.

 

« Ton père s’était rendu compte de tes allées et venues, il m’avait… il m’avait averti que si je te laissais entrer une fois de plus il… »

 

Le souffle court, il ne parvint pas à achever sa phrase mais Franziska sentait déjà les larmes lui monter aux yeux.

 

« Pourquoi l’avoir écouté ? J’étais sa fille, il n’aurait rien pu faire contre moi !

 

- Franziska, il avait menacé de me placer en foyer ! » finit-il, la voix brisée.

 

Prête à lui asséner des reproches supplémentaires, la procureure se tut immédiatement, sous le choc. Non. Non. Ce n’était pas possible, pas son père, il n’avait pas pu faire ça à la famille dans laquelle elle avait grandi.

 

« Je n’avais personne. Plus aucune famille, aucun chez-moi, j’étais un enfant ! Je n’ai pas su lui tenir tête, vous étiez le dernier lien qu’il me restait avec le monde de la justice, et à l’époque je voyais l’offre de ton père de m’héberger comme une chance et un privilège... inouïs ! Je ne pouvais pas risquer ça, je ne pouvais pas risquer de vous quitter. Je te le promets, j’étais persuadé qu’il t’avait fait les mêmes menaces, jamais je n’aurais imaginé que… »

 

Elle le stoppa d’un signe de la main, une boule coincée en travers de sa gorge. Elle n’avait plus la force d’en écouter davantage. Comment était-il possible que chaque nouveau fait sur son père depuis sa mort lui donne envie de crier ou de vomir ? Comment s’en était-il sorti jusque-là sans qu’elle n’ait jamais douté de lui ? La voix tremblante, elle reprit la parole :

 

« C’est ce qu’il t’a dit, mot pour mot ?

 

- Je crois me rappeler qu’il avait évoqué mon ingratitude et son dégoût des faits qui lui avaient été rapportés par les domestiques, mais rien qui ne puisse justifier véritablement de m’avoir isolé. Du moins, c’est ce que j’en pense maintenant. A l’époque, évidemment, je n’aurais jamais douté de ce qu’il me reprochait et je pensais le mériter. Je n’avais pas imaginé que cela aurait des répercussions sur toi, je croyais qu’il t’avait dit de ne plus m’adresser la parole, et que tu ne l’avais pas fait au départ par pure provocation. Tu n’avais que six ans. Le fait même que tu te rappelles de cette époque aussi distinctement me surprend, je n’y avais plus pensé depuis… des années… »

 

Sous le choc, Franziska laissa un silence de plomb s’abattre dans la pièce. Pendant dix-sept ans, avant d’apprendre ce qu’il avait fait, la procureure avait admiré, idolâtré son père. Cette version de lui, si cruelle, ne correspondait pas à celle de l’homme qu’elle avait toujours connu et qui l’avait élevée. Bien sûr, il savait se montrer dur, et manquait souvent de reconnaissance pour son travail. Mais jamais n’aurait-elle pu l’imaginer prononcer des menaces pareilles à l’égard de son frère. Était-il en train de lui mentir ? De tenter de salir sa mémoire alors que ses déclarations à la cour avaient déjà fait condamner l’homme qu’il insultait ?

La rancœur logée dans sa poitrine était prête à se réveiller, mais Franziska n’eut qu’à relever les yeux pour voir les larmes perler sur les joues de son frère, pour savoir qu’il n’aurait jamais inventé un mensonge aussi odieux. Son réflexe de procureur la poussait à vouloir remettre en cause tout témoignage qui n’allait pas dans son sens, pourtant cette fois elle n’en avait plus aucune envie. Certaines blessures exigeaient un soutien inné et inconditionnel, peu importe les preuves, et celle-ci en faisait partie. Elle tenta de le rassurer mais ne parvint qu’à mettre en avant ses propres espoirs, lâches, égoïstes :


« Il ne l’aurait jamais fait… Il n’aurait pas mis son propre protégé et élève à la porte. »

 

Benjamin haussa les épaules un peu faiblement, sans oser la corriger, mais il était évident qu’il n’en croyait pas un mot. Pourtant, elle décida de ne pas insister, de peur de l’engager dans une discussion stérile et basée sur des éléments forcément subjectifs. Au lieu de ça, elle écarta le fouet qui avait été posé à ses pieds et descendit de sa chaise pour s’asseoir en tailleur sur ses tapis mauves et roses de petite fille, aussi élimés que confortables.

Un peu surpris, son frère attendit un signe de sa part pour s’asseoir lui aussi à sa hauteur, tout engoncé, presque ridicule sur le sol, avec son jabot démesuré et sa veste de costume trop ajustée. Cela arracha enfin un sourire moqueur à Franziska, qui sentit ses articulations se détendre peu à peu. Malgré l’inévitable situation de vulnérabilité dans laquelle elle se trouvait, elle se rendit compte qu’elle n’avait pour l’instant pas eu à se protéger de son frère. Même si ses mots l’avaient blessé, cela n’avait pas été intentionnel de sa part, et il respectait ses silences autant que ses remarques parfois déplacées. Révéler ses émotions n’était pas plus envisageable qu’auparavant, mais elle ne ressentait plus le besoin de se montrer aussi véhémente. Malgré tous ses défauts et sa tendance à l’humilier à la moindre occasion, Franziska réalisa que son frère n’était peut-être pas aussi responsable des tensions entre eux qu’elle ne l’avait cru. Elle se sentit capable de lui poser des questions sur le sujet, se sentant enfin égale à lui, même si cela ne durerait qu’un court instant.

 

« Alors, les fois où tu as refusé de me laisser enquêter avec toi pour tes premiers apprentissages avec Papa …? »

 

Abasourdi, Benjamin répondit sans comprendre :

 

« Il m’a toujours soutenu que tu n’étais pas prête, et que je t’aurais montré un exemple déplorable. »

 

Au fil d’une discussion plus apaisée, les deux adultes démêlèrent un à un tous les plus grands mystères de leur enfance, puis de leur adolescence. Les excuses absurdes de Manfred Von Karma lorsque Franziska demandait pourquoi Benjamin ne mangeait pas à leur table les week-end, les remontrances interminables quand ce dernier demandait des nouvelles de sa sœur. Les disputes houleuses et bruyantes à l’arrivée du garçon, que Franziska avait cru à l’époque être des insultes aux domestiques.

En somme, de nombreux moments qu’on avait rapportés à Franziska comme étant des traitements de faveur envers son frère, qui s’avéraient être les lieux d’humiliation et de maltraitance sous diverses formes. Déstabilisé par l’attitude moins hostile de sa sœur, Hunter avait aussi fait remarquer à quel point, plutôt que de les mener à s’entraider, ces mensonges avaient contribué à attiser la jalousie qu'ils partageaient l'un envers l'autre. Leur rivalité entière était basée sur les manigances des adultes qui les avaient élevés. Sans doute cela aurait-il dû les soulager, mais au fil de la discussion les deux procureurs réalisèrent, sans oser le dire à haute voix, qu’ils ne savaient plus quels bouts de leur relation étaient vrais. Avaient-ils vécu une immense pièce de théâtre dont le rideau allait chasser la progression ? Et si ces révélations marquaient la fin du récit ? Eux qui avaient eu tant de mal à accepter leur appartenance à une même famille, avaient-ils finalement eu tort de s’y forcer ? Ces questions fourmillaient dans les esprits de l’un et de l’autre, formant un gigantesque brouillard de réflexions indéchiffrables.
Absorbée dans ses pensées, Franziska finit par relever la tête et aperçut l’indécision dans la posture de Benjamin. Il se tenait assis en tailleur, une main portée à son visage et replaçant continuellement ses mèches de cheveux tombantes, le regard perdu quelque part derrière elle. Elle prit brutalement conscience de la différence de vécus qu’ils partageaient. Si leurs liens venaient à s’effriter, elle demeurerait seule, mais elle aurait pour elle le soutien de sa maison. Des oncles et tantes éloignés qui partageaient le nom des Von Karma, un manoir dans lequel elle avait connu des souvenirs agréables, et la fierté de sa lignée. Pour Benjamin, perdre son identité de Von Karma, même adoptive, même s’il en haïssait toujours les origines, signifierait perdre toute trace de la seule famille qu’il lui restait pour la deuxième fois.


Traversant maladroitement la distance qui les séparait encore, elle vint s’asseoir à côté de lui et contempla ses bottines, ses jambes ramenées contre sa poitrine et les bras croisés autour de ses genoux. Il cessa de fixer le vide et se tint légèrement plus droit pour lui laisser de la place. Franziska soupira, regrettant déjà cet élan de vulnérabilité :

 

« Fabriquée ou non, je ne laisserai pas notre rivalité s’achever sur la victoire que tu m’as volée alors que j’étais à l’hôpital, Benjamin Hunter. »

 

Elle sentit Benjamin se détendre discrètement à sa gauche.

 

- Entendu. Quant à moi, je souhaite toujours assister à tes évolutions en tant que procureure.

 

- J’imagine que nous sommes condamnés à nous recroiser fréquemment dans ce cas. » répondit-elle dans un souffle faussement irrité.

 

Benjamin regagna encore un peu plus de contenance et arbora son air moqueur habituel :

 

« Oh non, quel dommage ! »

 

Il parvint à arracher un sourire à Franziska, qui lui répondit par un coup de poing dans l’épaule, sans doute la démonstration de force la plus douce que pouvait accorder la procureure, dont le fouet ponctuait d’ordinaire chaque déclaration. Elle marqua une courte pause avant de poser une nouvelle question, la tête rentrée dans ses épaules.

 

« Tu crois que Papa nous détestait vraiment ? Qu’il n’a jamais été la personne que j’imaginais ? »

 

Benjamin s’écarta, hésitant. Il n’avait pas l’habitude de discuter si calmement avec sa sœur, encore moins au sujet de Manfred Von Karma. Il choisit ses mots avec attention :

 

« Dans mon cas, je crois qu’on peut être sûrs qu’il ne m’a jamais vraiment apprécié. Mais pour toi… Je pense qu’il t’aimait plus que n’importe quel autre élément de sa vie. Je pense que toutes les horreurs qu’il a commises étaient sa façon très particulière de te construire le meilleur avenir possible. En te comparant constamment à des figures plus âgées, en cultivant ta jalousie, il t’a menée à te dépasser. Tu es devenue procureure à treize ans, tu n’aurais jamais pu y arriver sans son éducation, c’est un fait. »

 

Alors que Franziska avait espéré une réponse réconfortante, elle n’était pas sûre de l’apprécier en fin de compte. Elle savait tout ça mais elle en voulait tellement, tellement à son père. Pourquoi personne ne semblait comprendre que, malgré toutes les bonnes intentions qu’il avait pour elle…

 

« En revanche, continua Benjamin d’un ton ferme comme pour interrompre ses doutes, selon moi tous les honneurs au monde ne valent plus autant de sacrifices personnels. Adolescent, sous sa tutelle, j’étais sûr que tout ça avait un intérêt, un sens presque spirituel. Comme si le nombre de victoires déterminait notre valeur. Comme ce que tu sembles toujours croire toi aussi. Mais aujourd’hui, après avoir vécu loin de lui, et m’être remis en question… Sans même parler de sa vision du métier, je ne pourrai jamais comprendre le fait de traiter un enfant comme il t’a traitée. Les non-dits, les exigences, les comparaisons constantes, les humiliations. Je sais que je n’étais pas son fils et qu’il ne m’a jamais considéré comme tel, alors je suis capable de fermer les yeux sur ce que j’ai traversé. Pour toi… je n’ose pas imaginer à quel point cette éducation t’a blessée au cours des années. Je suis sincèrement désolé de ne jamais avoir osé agir, ne serait-ce que pour te soutenir davantage. Il y a tant de choses que j’aurais dû voir. »

 

Le visage toujours enfoui dans les manches de sa chemise, Franziska avait du mal à dissimuler les larmes qui avaient commencé à couler le long de son visage, sans un bruit de sa part. Jamais personne n’avait reconnu les souffrances qu’elle avait vécues au sein de sa famille. Tout cela semblait si banal que pendant longtemps, elle avait cru que le mal-être qu’elle ressentait était le fait de sa propre incompétence. Elle croyait s’être persuadée à tort, comme tous les enfants peuvent le faire, que sa vie était abominable, alors que son père faisait tant d’efforts pour elle. Elle avait évité de se retrouver seule avec ses pensées toute son adolescence pour ne pas avoir à affronter sa propre ingratitude et la rage qui bouillonnait en elle.


Mais pour la première fois, elle entendait une autre voix que celle dans sa tête lui confirmer ce qu’elle avait vécu. Non seulement ça, mais cette autre voix provenait du frère qui avait assisté à ce vécu, et avait dû endurer bien pire. Et il s’excusait. Malgré toute la haine que Benjamin aurait dû ressentir envers sa famille, il la soutenait, il la comprenait.


Incapable de calmer l’abondance de pleurs qui faisaient trembler son corps, elle tint quand même à retenir les sanglots, le temps d’une réponse plus ou moins audible :

 

« Merci. »

 

Aussi courant qu’il put être dans la plupart des relations fraternelles, Hunter sembla sincèrement surpris de l’entendre prononcer ce mot, qu’elle n’avait jamais employé dans sa direction. Conscient de son émotion en un coup d'œil, il fit lui aussi un nouvel effort et passa un bras autour des épaules de sa sœur à sa droite, qu’il frotta un peu maladroitement. La procureure faillit rétorquer par l’une de ses remarques assassines habituelles, mais elle n’avait pas envie de se dérober dans une situation pareille. Elle n’était même pas sûre d’en être capable, pas sans montrer les traces humides de mascara qui devaient parsemer sa peau et le tissu de sa chemise. Elle s’appuya aussi confortablement que possible contre l’épaule de son frère, toujours plus grand qu’elle ne le serait jamais, et ferma les yeux pour se forcer à accepter le contact d’une autre personne aussi proche d’elle. C’était bien plus agréable qu’elle n’avait pu l’imaginer. Benjamin laissa reposer son bras, toujours sur l’épaule de sa sœur, et se recula pour apposer son crâne contre le mur derrière eux.

 

« Tu n’es pas obligé de me réconforter, tu sais ? » finit-elle par articuler en luttant contre la fatigue qui s’emparait de ses membres ankylosés.

 

Benjamin descendit son épaule de quelques centimètres pour la laisser se reposer plus confortablement.

 

« Je sais.

 

- ...Mais ?

 

- ...Mais si je ne le faisais pas, je ferais un frère assez minable. » conclut-il comme une évidence.

 

Elle hocha la tête distraitement, plus tellement consciente des mots qui n’entraient que par l’une de ses oreilles, envahie par un sentiment de sérénité rassurant. Il ne lui fallut que quelques secondes de plus affalée contre Benjamin pour enfin succomber à un sommeil sans cauchemar.

Notes:

(Le second chapitre est un épilogue, et est donc plus court que celui-ci !)