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La nuit était noire.
Si noire qu'un drap épais semblait avoir été jeté sur les étoiles, si noire que la Lune elle-même semblait farouche à l'idée de se lever, comme si elle redoutait de ne pouvoir percer ces ténèbres.
LanZhan savait que ces nuits-là étaient dangereuses. Mais ces nuits-là, il avait la certitude qu'il serait seul à chasser. Le jeune homme n'avait rien d'un fou, encore moins d'une tête-brûlée, mais ces instants où chaque pas semblait l'attirer dans un autre monde, un monde à mi-chemin entre rêve et réalité, l'hypnotisait.
Il avançait silencieusement entre les arbres qui oscillaient sous le vent depuis une petite heure. Il n'avait croisé ni bête, ni fantôme, pas même un esprit. Mais minuit était proche, il le sentait. De la terre émanait un grondement qui répondait au roulement lointain du tonnerre, un grondement d'impatience, d'imminence.
Plic ploc...
La pluie se mit lentement à tomber, créant une mélodie désordonnée et pourtant entêtante sur les rares feuilles survivantes de cette toute fin d'automne. Celles dont l'heure étaient venues crissaient sous les pas de LanZhan, bien qu'il soit concentré à l'extrême pour produire le moins de bruit possible.
L'odeur de la terre humide lui parvint rapidement, avant que la pluie ne gagne en intensité. Une partie des muscles de LanZhan se détendit, cette averse était si bruyante que même un lapin ne l'entendrait pas arriver. Ses vêtements blanc immaculé s'imbibaient lentement, glaçant sa peau, mais le jeune homme y était habitué, les sources des Cloud Recesses étaient glacées, et il s'y baignait depuis l'enfance.
Soudain, il le sentit.
Là, juste à la base de sa nuque, ce léger frisson qui dresse vos cheveux, et envoie une légère vibration jusqu'au bout de vos doigts pour vous dire « Attention, le danger est proche ! ».
La pluie cessa soudain, comme pour éviter de troubler cet instant, et le silence se fit oppressant.
La pesanteur de l'instant coupa le souffle du jeune homme. D'un geste fluide, il sortit Bichen de son fourreau. Sa lame aux reflets bleutés ne semblait pourtant lui indiquer aucun danger lorsque la Lune se montra enfin au milieu de la cime des arbres.
Le frisson descendit le long de sa colonne vertébrale et sa main serra la garde de Bichen plus étroitement.
C'est là qu'il apparut. Au sommet de la petite butte de terre que les anciens nomment « La colline aux étoiles », sa silhouette se dessina au milieu de l'astre lunaire.
Parmi les milliers de règles gravées sur les murs d'enceinte des Cloud Recesses, il y en avait une que la secte GusuLan répétait sans cesse aux jeunes aspirants : « Ne jamais se laisser fasciner par l'ennemi ». LanZhan avait beau être l'élève le plus appliqué et le plus strict, en cet instant cette règle n'était plus qu'un lointain souvenir nébuleux.
La forme qui se dessinait en claire-obscure devant ses yeux était plus sombre que le mal lui-même.
Sa fourrure était noire et épaisse, brillante de pluie, dressée le long de son dos. Ses crocs dépassaient de ses babines retroussées, laissant un long grognement s'échapper. Ses yeux rouges luisaient, ardents, éclipsant par instant l'éclat de la Lune. Ses griffes raclaient le sol, impatientes, presque nerveuses.
LanZhan vit chacun des puissants muscles du loup se tendre, l'animal se ramasser sur lui-même, prêt à bondir. Mais lorsqu'il brandit Bichen, le jeune homme ne la sentit même pas vibrer dans sa main. Le loup émit un grognement plus menaçant encore, mais sa lame semblait résolue, cet être sur le point de lui sauter à la gorge n'était pas son ennemi.
Bichen ne l'avait jamais trahi, la fidélité et la précision de cette épée effrayait même ses aînés. Et pourtant, cette nuit, LanZhan avait l'impression qu'elle l'abandonnait, elle se faisait lourde dans sa main, elle d'ordinaire aussi légère qu'une plume. Il inspira profondément, il devait attaquer avant ce loup, sa stature semblait bien supérieure à celle des loups ordinaires de la région. Même fasciné, LanZhan n'oublia pas de respecter son adversaire.
Il brandit Bichen, droite devant lui comme une flèche et déplaça son poids sur l'avant de ses pieds, prêt à bondir au moindre signe. La Lune disparu soudain derrière un nuage d'orage, le tonnerre ébranla l'air de toute sa colère et LanZhan s'élança.
La célérité de son vol perdit cependant rapidement de sa vitesse. Les quelques secondes qui le séparaient du loup suffire à modifier totalement l'échiquier. Le loup sembla perdre de sa prestance, rapetisser, et son féroce grognement se changea en une longue plainte douloureuse.
Il ne restait que quelques mètres à LanZhan pour le rejoindre, Bichen toujours pointée droit vers le cœur de la créature, lorsqu'elle tomba sur le flan, révélant une plaie à l'abdomen qui saignait abondamment.
D'infimes secondes.
C'est ce qu'il restait à LanZhan pour prendre une décision. Achever l'animal ou l'épargner et le soigner ? Prendre une vie à l'intérieur des murs des Cloud Recesses était fermement proscrit, mais les membres du clan Lan étaient connus comme d'excellents chasseurs sitôt les murs franchis. LanZhan n'aurait aucun mal à abréger les souffrances du loup, et laisser son âme quitter ce monde avec dignité.
La compassion.
Au milieu des leçons de science du combat et d'exorcisme enseignées par ses aînés, LanZhan avait également appris la compassion de Bouddha. Bichen s'alourdit encore lorsque le loup poussa un nouveau hurlement déchirant. LanZhan avait à peine posé un pied près de lui qu'il rengaina son épée pour se pencher sur l'animal blessé.
Sa patte gratta mollement la pointe de sa botte, mais ses yeux étaient déjà presque fermés. Depuis combien de temps était-il blessé ? LanZhan n'aurait pu le deviner. La pluie recommença à tomber et la Lune disparut totalement, troublant quelques instant la vision de LanZhan, comme s'il était passé d'un endroit baigné de lumière à une cave qui ne voyait jamais le jour.
Le jeune homme papillonna quelques instants, chassant l'eau qui ruisselait à présent sur son visage avant d'étouffer une exclamation. Lui, le jeune Maître second héritier de la puissante et respectée secte GusuLan, lui qui ne montrait jamais la moindre émotion même sous la douleur, venait de voir son visage exprimer la plus spontanée des surprises.
Et lorsque le rose lui vint aux joues, il y eut fort à parier que son propre père ne l'aurait pas reconnu.
Là, juste sous ses yeux, à l'endroit même où un énorme loup noir blessé était couché quelques secondes auparavant, gisait le corps d'un homme, un homme entièrement nu.
Dans un réflex pudique, il recouvrit le corps de l'homme de sa cape et frissonna d'hésitation. Il ne pouvait pas le laisser là... Il n'avait pas eu le temps de constater la sévérité de sa blessure et même s'il pouvait affronter une armée de morts-vivants sans trembler un instant, le courage lui manquait pour soulever à nouveau sa cape et évaluer quel niveau de soins était nécessaire.
Pouvait-il l'emmener dans ses appartements des Cloud Recesses ? S'il était un loup-garou, sa simple présence serait une terrible offense à sa lignée, sans parler des dégâts que la bête en lui pourrait occasionner, en particulier à la forte population de lapins qui peuple ses paisibles jardins et bosquets.
LanZhan était cependant un homme de principes et il avait appris à étudier les signes. Si Bichen avait refusé qu'il blesse cet homme, alors il devait y avoir une raison et il se devait de la découvrir. Le jeune homme inspira profondément, les yeux fermés, cherchant une infime flamme de paix au fond de son âme, avant de prendre l'homme-loup inconscient dans ses bras, précautionneusement enveloppé dans sa cape.
Le jeune Maître progressait aussi vite qu'il le pouvait, infligeant le moins de secousses possible au corps meurtri qu'il tenait entre ses bras. Reprenant son souffle sur la branche d'un vieux cèdre, il s'accorda quelques instants pour observer son visage. Il semblait avoir à peu près son âge et ses traits étaient fins, élégants, LanZhan le trouva beau sans pouvoir s'empêcher de culpabiliser.
L'homme-loup gémit doucement en se blottissant plus étroitement dans ses bras pour se protéger de la pluie et frotta son nez contre torse sans pour autant sortir de son inconscience. L'espace d'une seconde, LanZhan se demanda ce qu'il se passerait s'il reprenait sa forme de loup à cet instant... mais préféra reprendre sa route sans chercher de réponse.
Devant les murs des Cloud Recesses, LanZhan sentit la honte et la culpabilité l'écraser. Il détourna le regard devant la règle gravée là depuis des siècles et qui interdisait à ses membres de faire courir le moindre risque à ses camarades en laissant pénétrer un danger potentiel au-delà de ce mur. Mais il se raccrocha à la règle gravée un peu plus loin, qui disait de ne laisser aucune créature sans défenses mourir sans lui apporter son aide. Il sauta avec légèreté par-dessus le mur et se rendit dans ses appartements aussi silencieusement que le vent d'été.
À l'instant même où la porte se referma derrière lui, LanZhan regretta.
Il aurait dû trouver un moyen de le faire soigner quelque part, trouver quelqu'un de confiance pour lui venir en aide... mais pas ramener un homme-loup entièrement nu dans ses appartements ! La seule personne ayant l'autorisation d'entrer dans ses quartiers était son père, et c'était précisément la personne qui ne devait PAS y entrer !
LanZhan n'était pas dupe, il avait beaucoup lu au lieu de s'amuser avec les jeunes de son âge. Dans les histoires, l'enfant qui fait une bêtise est toujours surprit par son père au moment où il s'y attend le moins. Lui qui n'avait jamais été réprimandé, pas un seul coup de règle, rien, irréprochable et pur comme la timide neige de novembre.
Il jeta un coup d'œil au visage de l'homme qui s'agrippait à lui dans son sommeil, ses sourcils étaient froncés de douleurs et il grelottait. LanZhan soupira en raffermissant son étreinte, il avait pris une décision et il était un homme de principes. Il cessa de respirer en emmenant l'homme vers sa salle de bain.
Vertueux et obéissant, LanZhan était aussi ignorant du monde extérieur pour tout ce qui ne touchait pas à la chasse et à la cultivation. Le corps de cet homme était le premier qu'il voyait nu. Il alluma le feu sous la bassine et remplit avec patience sa petite baignoire de bois. Il fermait les yeux chaque fois qu'il versait l'eau, se concentrant sur sa mélodie pour retrouver son calme habituel, correspondre à nouveau à toutes les moqueries qu'il avait subi et qui le disaient insensible.
Une fois le bain prêt, il retourna chercher l'homme-loup qu'il avait allongé à l'endroit même où il dormait toutes les nuits. Il le déposa dans l'eau avec sa cape avant de la retirer après un ultime effort. La lumière était extrêmement faible, il distinguait à peine ses formes. Il devrait examiner sa blessure bien sûr, mais pour l'instant il devait surtout le réchauffer. Son visage semblait très pâle et sa peau était glacée.
Avec patience, il versa de l'eau sur ses épaules, nettoya son visage des larmes séchées qui barraient ses joues et attendit que sa peau retrouve une douce chaleur. Il alluma quelques lanternes de plus et constata le retour des couleurs sur son visage. Il soupira discrètement, il ne devait pas avoir perdu trop de sang dans ce cas, cependant, il devait quand même vérifier quelle était la gravité de sa blessure et, surtout, le sortir de l'eau.
La tâche fut pour le moins délicate.
LanZhan ne voulait ni le regarder, ni toucher sa peau nue (ce qui était de toute façon interdit par les règles de la secte, et qui l'arrangeait bien). Il commença par essayer de lui mettre un vêtement, mais dans l'eau la chose est quasi-impossible, surtout sur une personne totalement inanimée. Il finit par l'enrouler d'une étoffe avant de le déposer en douceur près du petit poêle dans sa chambre.
Le jeune maître se décida enfin à poser les yeux sur lui, et se maudit immédiatement.
Ou plutôt, il maudit le fondateur de son clan, pourquoi le blanc ? Pourquoi la seule couleur qui rend les tissus transparents lorsqu'ils sont mouillés avait été choisie comme couleur officielle ?! Il prit une nouvelle inspiration et concentra son regard sur la partie supérieure du blessé. Il fit descendre l'étoffe lentement, effrayer de le faire souffrir.
Centimètre par centimètre, il découvrit le torse de l'homme-loup.
Mais il était pratiquement arrivé à sa hanche, et pas la moindre trace de blessure. Il aurait pourtant juré que la blessure du loup aurait dû se situer juste sous les côtes pour un humain, mais rien, pas même une légère marque... LanZhan se gratta l'arrière du crâne, exactement comme son père lorsqu'un problème épineux lui était soumis. Peut-être la blessure était-elle finalement dans son dos...
Le jeune Maître concentra son énergie sur la seule idée de soigner un blessé et fit son possible pour chasser toute autre idée. Priant que son sens du touché disparaisse l'espace de quelques minutes seulement, il se pencha, glissa sa main légèrement tremblante derrière les côtes de l'homme-loup, mais rien. Sa peau était douce comme de la soie, ses doigts ne touchèrent aucune aspérité qui aurait pu correspondre à une quelconque blessure.
Rassemblant la totalité de ce qui lui restait de courage, il se pencha pour toucher l'autre côté, l'obligeant à se trouver au-dessus du blessé. Il déglutit bruyamment lorsque l'odeur de sa peau, de ses cheveux toujours mouillés lui vint, mais il se força à ne pas y penser et glissa sa main derrière ses côtes, de la même façon qu'avec l'autre côté, mais toujours rien. Il poussa son exploration jusqu'à atteindre les reins du jeune homme-loup qui les cambra aussitôt.
LanZhan étouffa une exclamation en entendant son long soupir et en sentant ses bras se croiser dans son dos. Il grelottait en l'attirant contre lui. Déstabilisé, LanZhan tomba lourdement sur le côté et l'homme-loup en profita immédiatement pour se blottir entre ses bras, frottant à nouveau son nez contre son torse, écartant les pans de son hanfu. Paralysé, LanZhan ne put l'en empêcher et ne fit qu'attendre le moment où, arrivé jusqu'à sa peau à force de frotter son nez, l'homme-loup inspira profondément et sembla immédiatement apaisé.
Ce qu'il restait de la nuit, LanZhan la passa allongé par terre, à observer le poêle s'éteindre.
Chaque fois qu'il bougeait, un petit grognement lui répondait et des bras le serraient plus fort. Le moindre des muscles du jeune Maître était tendu, chaque souffle brûlant de l'homme-loup contre sa peau le faisait frissonner d'effroi. Chaque seconde qui passait, LanZhan se demandait ce qui lui était passé par la tête de sortir par une nuit pareille, lui qui normalement se couchait tous les soirs à vingt-et-une heures, invariablement.
Il réfléchit un long moment à ses études des différents cas de métamorphie, il avait bien entendu étudié celle du loup qui était la plus fréquente avec le renard et le serpent, mais il n'avait pas le souvenir de cas de guérison accélérée. Et pourtant, ce devait être le cas pour celui-ci, il n'avait rien d'un loup-garou. Une partie de lui, il devait le reconnaître, était terriblement curieux d'en savoir plus. Mais pour ça, l'homme devait se réveiller et ça, il n'en avait pas hâte du tout.
Six heures ne devait plus être bien loin.
Aux Cloud Recesses, la plupart des étudiants et Maîtres étaient debout à six heures, parfois les anciens se levaient plus tard, mais c'était extrêmement rare. LanZhan devait trouver un moyen de se dégager de l'emprise de l'homme-loup, et le plus vite serait le mieux.
Il commença par le pousser en douceur. Il ignorait totalement quelle était sa férocité, s'il avait l'habitude de côtoyer des humains et pire que tout : si pour lui les humains ne représentaient pas simplement de la nourriture. L'effrayer dès le réveil était probablement le pire des scenarii.
LanZhan déploya des trésors de patience et de délicatesse, il continua à tenter de le repousser, murmurant doucement des « Jeune homme-loup, réveillez-vous... je ne vous veux aucun mal... » mais rien n'y fit, il avait même l'impression de le bercer plus qu'autre chose.
En désespoir de cause, il décida de le faire basculer sur le dos et de se lever, ses bras finiront bien par se détacher, n'est-ce pas ? Mais à l'instant même où son dos reposa contre le sol, LanZhan su que les choses allaient mal tourner. Ses bras toujours serrés autour de lui, leurs visages n'étaient qu'à quelques centimètres l'un de l'autre.
Groggy par le manque de sommeil et l'inquiétude, LanZhan se perdit à nouveau dans la contemplation de son visage. La délicatesse de ses traits, ses longs cils, les courbes de ses lèvres, le vermillon éclatant de ses iris. L'espace-temps sembla se tordre, comme si un nœud du temps s'était formé à cet instant. Leurs regards étaient rivés l'un dans l'autre, sans que ni l'un ni l'autre ne parvienne même à ciller.
Pas la moindre expression, pas le moindre mot, pas le moindre geste.
Puis un léger grognement survint. Immédiatement sur la défensive, LanZhan profita de la latence de l'instant pour bondir en arrière, en position de défense. Il tendit la main, mais contrairement à son habitude, Bichen ne le rejoint pas.
L'homme-loup avait bondit en même temps que lui.
L'étoffe à présent sèche toujours enroulée autour de ses hanches, il était tapi derrière le poêle froid et porta la main à son abdomen lorsqu'un nouveau grognement se fit entendre.
— Tu... tu as faim... ? Tenta LanZhan qui, lui-même commençait à ressentir le manque de nourriture.
Pour arriver à sa zone de chasse nocturne il avait dû sauter le repas du soir. L'homme-loup pencha la tête sur le côté, comme s'il essayait de comprendre les mots du jeune Maître, avant de serrer ses bras autour de son estomac en gémissant.
— Je vais te chercher à manger, ne bouge pas d'ici, d'accord ?
Sa voix était aussi douce et rassurante que possible, de ses mains il tenta de lui faire comprendre de ne pas bouger, visiblement il n'entendait pas un mot du langage humain. Il fixa sa tenue et ses cheveux rapidement et referma la porte derrière lui, souhaitant de toute son âme que le jeune homme-loup ne sache pas ouvrir les portes et n'ait pas tout détruit à son retour.
Fort heureusement pour lui, six heures n'était pas encore arrivée.
Le domaine était toujours à demi assoupi, chacun se préparait dans ses quartiers. LanZhan agit normalement, il ne chercha pas à se dissimuler, il traversa la cour de sa démarche habituelle, seules les cernes sous ses yeux pouvaient trahir une différence par rapport à celui qu'il était la veille. Mais intérieurement, LanZhan tremblait d'inquiétude, et c'était bien la première fois.
Il se rendit aux cuisines encore désertes, mais une évidence le frappa soudain : tuer étant interdit aux Cloud Recesses, il n'y avait pas le moindre morceau de viande dans cette cuisine. Que pouvait manger un homme-loup ? Peut-être avait-il l'alimentation omnivore de l'humain en plus de l'instinct carnivore du loup ? Il l'espérait de tout son cœur en prenant un maximum d'aliments divers.
Chargé d'un panier bien rempli, il retourna à ses appartements, toujours sans se presser.
Il ne sentit aucune présence, pas même un regard sur lui jusqu'à ce qu'il parvienne enfin à sa porte, l'hiver s'installait lentement et les résidents attendaient le dernier moment pour affronter le froid qui durcissait un peu plus chaque jour. Il soupira de soulagement et l'ouvrit, l'estomac tordu d'appréhension.
La scène qu'il découvrit lui arracha un sourire, le premier sourire depuis... il ne se souvenait plus.
L'homme-loup avait certes mis la pagaille dans son intérieur, mais rien ne semblait brisé. Il avait visiblement cherché de quoi se couvrir pour se tenir chaud. Il était assis au milieu de la pièce, enroulé dans un hanfu comme il avait pu, la tête dans l'emmanchure, la manche retombant sur la moitié de son visage. À cet instant, il avait absolument tout du chiot qui joue dans le panier à linge de son maître.
LanZhan vint vers lui avec douceur et posa le panier de provisions près de lui, ce qui sembla capter toute son attention. Le jeune Maître en profita pour lui mettre le hanfu correctement en le regardant le moins possible, touchant à peine sa peau. L'homme-loup sembla un peu surprit, il fit quelques mouvements, se regarda sous toutes les coutures, avant que l'odeur du panier ne devienne vraiment trop tentante.
LanZhan sortit d'abord des fruits secs que le jeune homme-loup avala goulument. Il en picora lui-même quelques-uns en l'observant manger. Une évidence se dessina dans son esprit, ce métamorphe n'avait jamais vécu comme un humain, il redoutait même qu'il s'agisse de sa première transformation. Il sourit à nouveau en le regardant se lécher les doigts, son regard passant alternativement du panier au visage de LanZhan, guettant le moindre mouvement de ses mains qui pourraient lui donner à nouveau de la nourriture.
Quelques légumes, des boulettes de riz, l'homme-loup avala tout sans distinction et avec ravissement, comme s'il goûtait ces aliments pour la première fois, et c'était probablement le cas. Lorsqu'il se mit à tousser en mangeant un gâteau sec, LanZhan lui versa un verre de lait et lui tendit. L'homme-loup arrêta de tousser, regarda le verre, puis LanZhan, à nouveau le verre et pencha la tête sur le côté, interdit.
Le jeune Maître pinça ses lèvres pour ne pas sourire à nouveau, il porta le verre à ses lèvres et l'homme-loup le suivit du regard, l'odeur l'avait visiblement intéressé. Il se lécha la lèvre en regardant LanZhan boire une gorgée et son regard pétilla lorsqu'il lui tendit le verre. Il ne lui donna pas, il le porta à ses lèvres et le pencha tout doucement. Malgré cela, la moitié du verre coula sur les côtés et LanZhan sourit à nouveau lorsqu'il le regarda avec ses moustaches blanches.
Le jeune Maître tendit la main dans un réflex inédit pour lui essuyer la bouche et sursauta lorsque le jeune homme-loup lui lécha la main avant d'y appuyer sa joue. Sa main trembla, mais il ne la retira pas, la sensation qui venait de glisser en lui donna le vertige, l'empêcha presque de respirer. Son pouce caressa doucement sa pommette et le métamorphe soupira en fermant à moitié les yeux avant de bailler longuement.
Toujours aussi naturellement, LanZhan lui caressa la tête, admirant ses longs cheveux noirs en réfléchissant. Les paupières du jeune homme-loup semblaient se faire de plus en plus lourdes. S'il s'agissait vraiment de sa première métamorphose, s'il avait vraiment un pouvoir de guérison accéléré, alors cela avait dû lui demander une énorme quantité d'énergie. Et le peu qu'il avait dormi cette nuit ne suffirait pas à lui faire recouvrer ses forces.
Un long gong retentit dans tout le domaine, il était six heures.
Le jeune homme-loup sursauta et regarda autour de lui pour trouver la provenance du son.
— Tout va bien, lui murmura LanZhan en lui caressant toujours la tête, et il sembla comprendre l'intention, apparaissant à nouveau détendu.
Il devait le laisser seul pour une grande partie de la journée, son étude allait bientôt commencer et QiRen ne supportait pas les retards (sans parler du fait que LanZhan arrivait toujours parfaitement à l'heure depuis toujours, un retard paraîtrait forcément suspect).
Le jeune Maître se releva et lui tendit la main. Le jeune homme-loup se frotta les yeux avant de regarder sa main, penchant à nouveau la tête d'incompréhension.
— Donne-moi la patte, heu... la main, Se corrigea immédiatement LanZhan en approchant un peu plus sa main.
Le jeune homme-loup sembla à nouveau comprendre et glissa ses doigts dans sa main, LanZhan les serra et l'aida à se mettre debout. Il semblait bien tenir sur ses jambes, bien que sa posture soit un peu bancale.
Il l'entraîna lentement vers son lit et le tapota. Le jeune homme-loup comprit immédiatement et s'y allongea en poussant un long soupir. LanZhan le couvrit et lui demanda d'être sage, lui assura qu'il reviendrait aussi vite que possible. Les deux iris rouges le fixèrent un long moment avant que le jeune Maître ne se retourne pour le laisser. Il s'arrêta cependant en le sentant s'agripper à la manche de son hanfu.
— Je ne peux pas rester, dit-il alors qu'il frottait son nez contre sa manche et le tirait pour qu'il s'allonge lui aussi. Il s'assit à côté de lui et lui caressa doucement les cheveux, pensif. Depuis qu'il l'avait vu agir principalement comme un animal, LanZhan avait moins peur de le toucher, il était même attendri de son air béat sous ses légères caresses. Il sourit en voyant ses muscles se détendre d'un coup, il s'était endormi.
LanZhan posa le panier de provisions près de lui et quitta ses appartements le plus silencieusement possible, souhaitant à nouveau de toutes ses forces de retrouver son intérieur dans le même état lorsqu'il rentrera, et souhaita encore plus fort que son père ne décide pas soudainement de lui rendre visite !
Le second héritier du clan Lan était connu pour être un homme de peu de mots, solitaire et autoritaire. Il n'avait pas d'amis et ne cherchait pas à en avoir. Passer la journée seul en dehors de l'étude en classe ne lui fut en rien difficile. Au repas du midi, il s'isola près des Sources du Printemps, les plus froides du domaine et cacha la moitié de son repas dans son hanfu, principalement dans ses manches.
Cet après-midi-là fut un des plus longs de son existence.
Il le passa à étudier dans la grande bibliothèque des Cloud Recesses, à un endroit duquel il avait une vue sur ses quartiers. Si l'homme-loup faisait le moindre pas dehors, il serait le premier à le voir pour intervenir rapidement.
Étant parfaitement honnête, LanZhan n'aurait eu aucun mal à reconnaître qu'il ne se souvenait même plus du livre qu'il avait choisi d'étudier. Il avait longuement cherché ceux qui parlaient de métamorphie, mais il servait visiblement dans la classe de QiRen.
Lorsque le jour commença à décliner et que sa légendaire patience avait atteint un seuil critiquement bas, son regard capta un mouvement à l'extérieur. Il sursauta avant de constater qu'il s'agissait d'une des nombreuses familles de lapins qui peuplaient le domaine. LanZhan les regarda sautiller dans l'herbe grasse près d'une de ses fenêtres avant que son sang ne se glace lorsque ses yeux se posèrent sur la silhouette de l'homme-loup qui observait les lapins avait le plus vif intérêt derrière la fenêtre.
LanZhan se leva d'un bond, bousculant la table sur laquelle reposait le livre qu'il « étudiait ».
Il y eu quelques murmures, jamais encore le jeune Maître n'avait agi ainsi.
— Tout va bien, mon fils ?
En entendant la voix de son père, les cheveux de LanZhan se dressèrent sur sa tête. Il se tourna lentement, la haute stature fière et puissante de son père le toisait, son regard sévère toujours tinter d'une pointe d'amour lorsqu'il regardait ses deux fils.
— Oui Père, tout va bien, je suis juste un peu fatigué.
Les sourcils de son père se courbèrent d'étonnement, c'était la première fois de sa vie que son fils reconnaissait être fatigué.
— La chasse nocturne est un bon exercice, mais tu dois penser à te reposer, tu devrais rentrer dans tes appartements maintenant, rien n'entre sans ressortir immédiatement dans un esprit éreinté.
LanZhan salua longuement et respectueuse son père avant de prendre congé.
Il regardait dehors avec anxiété, l'homme-loup était toujours derrière la fenêtre et les lapins ne semblaient pas effrayés.
— Je passerai t'apporter un souper léger tout à l'heure.
LanZhan s'arrêta net avant de se tourner à nouveau très lentement.
— C'est inutile Père, je vais m'allonger tout de suite.
Le leader de la secte GusuLan fit un petit mouvement de tête signifiant qu'il avait compris, mais son fils lu parfaitement la surprise sur son visage.
De son pas fluide et gracile habituel, il retourna dans ses quartiers.
L'homme-loup était toujours à la fenêtre, laissant échapper des petites exclamations, de légers rires, lorsque les lapins s'approchaient de la fenêtre, il ne semblait pas avoir la moindre intention carnivore à leur encontre. À bien des égards, il ressemblait à un enfant joyeux, ou plutôt louveteau joyeux.
— WeiYing ?
L'homme-loup tourna immédiatement la tête vers lui et un large sourire étira ses lèvres alors qu'il le rejoignait de son pas toujours un peu chaloupé. WeiYing signifiait « l'enfant fantôme », ce nom était venu naturellement à LanZhan et convenait parfaitement à la créature qu'il avait recueilli.
WeiYing ferma les yeux lorsque LanZhan lui caressa doucement les cheveux pour le féliciter de n'avoir pas détruit son intérieur. Les livres sur les étagères étaient renversés, il y avait de la nourriture un peu partout autour du panier et il s'était visiblement fait un nid dans ses vêtements, mais rien de tout cela n'était insurmontable, ce n'était que de la curiosité.
L'homme-loup ouvrit un œil, puis un autre, inspirant rapidement le poignet de LanZhan.
— Ça sent bon ? S'amusa le jeune Maître en le voyant glisser son nez sous sa manche, sentant l'odeur des nèfles séchées qui s'y cachaient.
LanZhan le regarda les dévorer avec un léger sourire.
WeiYing était le seul être vivant en dehors de son père et de quelques lapins, qui avait pu fouler le sol de son refuge. Contrairement à ses sentiments de la nuit, il était presque heureux désormais d'avoir sauvé ce jeune métamorphe.
Il le suivit partout lorsqu'il remit en place tout ce qui ne l'était plus. Il eut l'air penaud et triste lorsque LanZhan trouva l'endroit où il avait fait ses besoins dans la journée, cependant, le jeune Maître reconnu que c'était également en partie sa faute, il n'y avait pas pensé du tout en le laissant seul ce matin. Il tenta de lui expliquer le fonctionnement des toilettes sèches, mais se douta que cet apprentissage serait sûrement plus long que les autres.
Une fois satisfait d'avoir retrouvé ses habitudes visuelles, LanZhan réalisa que le jour s'en était allé, il tombait de plus en plus vite derrière les collines. Le jeune Maître s'étira longuement, il devait prendre un bain, ses muscles étaient encore douloureux de sa nuit de chasse et il avait grandement besoin de les détendre dans l'eau chaude.
Mais que faire de WeiYing ?
Il imaginait facilement qu'il avait déjà dû beaucoup s'ennuyer et se sentir seul au cours de cette journée, mais même s'il le voyait plutôt comme un jeune animal, il ne se sentait pas prêt pour autant à se mettre nu devant lui ! Pourtant il avait vraiment besoin de ce bain... WeiYing semblait rassasié, pas du tout disposé à dormir et les lapins qui captaient tant son attention étaient rentrés dans leur terrier.
LanZhan fit un rapide tour sur lui-même, se demandant bien ce qui, dans ses quartiers, pourrait capter l'attention d'un jeune homme-loup. Son regard s'arrêta sur la malle dans laquelle il gardait ses quelques souvenirs d'enfance. Il en sortit un mobile qui, il l'espérait, allait plaire à WeiYing.
Le mobile était composé d'une sphère métallique dans laquelle était gravé des étoiles. LanZhan plaça une bougie au centre et après avoir chauffé quelques instant, la sphère se mit à tourner.
— WeiYing, l'appela-t-il de la salle de bain.
Le métamorphe le rejoint et poussa une petite exclamation en voyant les étoiles tourner sur les murs.
LanZhan avait déplacé son nid de vêtements près de la baignoire et WeiYing s'y assit en tailleur, observant la projection des étoiles tourner lentement autour de lui, la bouche grande ouverte et les yeux étincelants. Le jeune Maître ne put retenir un sourire avant de fermer les yeux en s'immergeant rapidement dans le bain délicieusement chaud.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, il tomba dans ceux, vermillons flamboyants de WeiYing.
Il sentit la gêne partir des lobes de ses oreilles avant de s'étendre à la totalité de son visage. Il ne laissa dépasser de l'eau que son nez et ses yeux. Le regard de WeiYing était franc, il n'avait plus rien de celui d'un louveteau, il était intense, presque incandescent, indécent.
Au moment où LanZhan allait s'immerger totalement, la sphère métallique du mobile atteint une nouvelle chaleur et se mit à tourner plus vite, captant immédiatement l'attention de WeiYing qui reparti à la contemplation des étoiles. Le jeune Maître poussa un long, très long soupir. Il en profita pour se laver et sortir du bain rapidement.
En peignant ses cheveux, son regard s'attarda plus en détails sur WeiYing.
Le hanfu était plein de tâches de nourriture et ses longs cheveux étaient ternes et emmêlés. La nuit dernière il ne lui avait fait prendre un bain que pour le réchauffer, il ne l'avait pas lavé, il n'en avait pas eu le courage, mais il semblait évident qu'il ne pouvait le laisser dans cet état.
Il l'appela doucement par son tout nouveau nom et WeiYing sorti immédiatement de sa contemplation, reportant toute son attention sur celui qu'il considérait peut-être déjà comme son maître. Comment lui faire comprendre ? LanZhan tapota le bord de la baignoire et le métamorphe se leva pour venir voir, il toucha l'eau et frissonna. LanZhan ajouta une bassine d'eau chaude et il eut à peine le temps de la poser qu'un gros Plouf ! retentit.
LanZhan inspira profondément avant de se retourner, bloquant quelques secondes sa respiration avant de la relâcher doucement et de poser les yeux sur WeiYing qui poussait de longs soupirs de bien être dans l'eau chaude, totalement nu.
Le jeune Maître s'assit sur le tabouret près de la baignoire, la tête en les mains.
WeiYing barbotait comme un chien dans un lac, visiblement très heureux, faisant déborder la vasque de bois régulièrement. Cependant, LanZhan ne trouva rien à dire, non seulement il était adorable, mais en plus, dans le fond, il préférait ça à devoir lui faire comprendre qu'il devait se déshabiller et entrer dans le bain.
Comme il le devinait, WeiYing l'avait observé se laver (et le rouge lui monta à nouveau aux joues) lorsqu'il lui tendit le savon, le métamorphe sut immédiatement quoi en faire, et même s'il lui glissa un nombre incalculable de fois des mains, il nettoya consciencieusement toute sa peau.
Pendant ce temps, LanZhan prit son courage à deux mains et s'approcha plus près pour lui laver les cheveux. Le savon avait rendu l'eau trouble, pour son plus grand soulagement. Il sorti ses cheveux de l'eau et commença à lui masser doucement le crâne avec un peu de savon. WeiYing poussa à nouveau un long soupir et appuya sa tête contre le rebord de la baignoire.
Avec beaucoup de précautions, LanZhan lava et démêla sa longue chevelure épaisse, admirant ses reflets à la lumière scintillante du mobile. Puis, dans un nouvel élan de courage, il lui fit comprendre de se mettre debout, rinça ses cheveux et son corps, en évitant très soigneusement d'en regarder les endroits les plus intimes, avant de l'enrouler d'un linge qu'il avait laissé près du poêle.
WeiYing sortit du bain, en poussant à nouveau de petites exclamations de contentement et suivit docilement LanZhan qui lui chercha un hanfu propre. Il l'aida à le mettre avant de sécher un peu mieux ses cheveux pour ne pas qu'il prenne froid.
LanZhan bailla discrètement avant que son estomac ne manifeste son mécontentement d'être ainsi oublié.
Il s'assit devant le poêle, sachant que WeiYing allait en faire autant et qu'ainsi il serait totalement sec pour aller dormir. Le métamorphe fut très curieux de l'utilisation que LanZhan faisait des baguettes pour se nourrir. Il voulut essayer, mais le jeune Maître regarda son hanfu propre et préféra lui donner directement une bouchée.
Alors qu'il débarrassait leur souper, LanZhan vit WeiYing à la fenêtre, observant attentivement les herbes qui oscillaient au vent, les oiseaux de nuit qui passaient, cherchant probablement les lapins...
— Viens, lui dit LanZhan en lui tendant la main. Le jeune métamorphe la prit immédiatement et le suivit docilement.
Il tenta de lui faire comprendre de ne pas faire de bruit et l'entraîna dehors par la porte de derrière.
LanZhan scruta les alentours, écouta chaque son, se concentra pour capter un signe de présence, mais le domaine semblait déjà s'être à demi assoupi.
Le jeune Maître emmena WeiYing vers la Source du Printemps, l'endroit le plus proche de ses quartiers duquel ils ne pouvaient être vus et surtout, l'endroit où personne n'aurait envie d'aller par un froid pareil. Alors qu'il guettait encore les alentours, LanZhan sentit WeiYing serrer sa main.
Il vivait aux Cloud Recesses depuis sa naissance, LanZhan avait un peu honte de le reconnaître, mais la beauté de la Source du Printemps ne l'émouvait plus depuis quelques années maintenant. Pourtant, cette nuit, en voyant l'expression presque enchanté de WeiYing, il décida de lui accorder un nouveau regard.
La source jaillissait de la roche à une dizaine de mètres de haut et tombait dans un petit lac à la couleur bleu/vert totalement pure. Une lumière mystérieuse semblait émaner des profondeurs du lac, mais personne ne voulait en connaître l'origine, elle ajoutait encore un peu plus à la magie du lieu.
LanZhan vit WeiYing fermer les yeux et renifler l'air chargé de fragrances de bois de santal et de cèdre mêlées, cette même senteur qui parvenait jusqu'à ses appartements l'été lorsque tout était ouvert. Cette odeur avait toujours été celle des rêves pour LanZhan, et il devait reconnaître que la vision qui l'accompagnait ce soir avait quelque chose d'un songe elle aussi.
Il laissa WeiYing gambader à sa guise un petit moment, il semblait en avoir besoin.
LanZhan l'entendait rire dans les fourrés, espérant de tout son cœur qu'il n'allait pas se transformer en loup soudainement. Le jeune Maître eut une sueur froide en entendant le petit cri caractéristique d'un lapin. Il se précipita, le cœur battant douloureusement, imaginant déjà que WeiYing s'était fait un dessert du dernier né de la famille, mais non.
Le métamorphe était allongé sur le dos, un lapin blanc sur le torse. Il le caressait délicatement et les deux êtres se regardaient dans les yeux, comme s'ils communiquaient. D'autres lapins s'approchèrent doucement, rassurés de voir un des leurs ne craindre que des papouilles de cet étrange humain qui se vautrait avec eux dans l'herbe grasse.
WeiYing regarda LanZhan et lui sourit avant de lui tendre la main.
Visiblement, il avait pris l'habitude que le jeune Maître l'aide à se relever en toute circonstance. Il le rejoint et lui prit la main, mais au lieu de se lever, WeiYing l'attira. LanZhan tomba lourdement près de lui, effrayant la tribu de lapins qui s'enfuit en bondissant. WeiYing gloussa et se blottit immédiatement dans ses bras.
D'abord paralysé, LanZhan se détendit rapidement et referma même ses bras autour de lui, caressant délicatement ses cheveux, savourant leur douceur, leur odeur de savon. Il nicha son nez au milieu de ses cheveux en souriant bêtement, découvrant enfin la sensation euphorisante de serrer un être vivant dans ses bras, de sentir son cœur battre, de sentir l'électricité circuler entre eux.
Quatre jours s'écoulèrent, calqués sur celui-ci.
WeiYing et LanZhan étaient à nouveau étendus près de la source. Personne ne semblait avoir soupçonné quoi que ce soit concernant la présence du métamorphe et le jeune Maître avait fait tout son possible pour avoir l'air égal à lui-même. WeiYing était resté humain et n'avait manifesté aucun comportement agressif.
Ils restèrent un long moment allongés, à l'abris du vent, profitant du chant apaisant de la chute d'eau.
WeiYing finit par s'endormir et LanZhan l'observa. Ils n'avaient plus entendu parler de loup-garou ou de métamorphes loup dans les parages depuis des décennies, comment WeiYing s'était-il retrouvé là ? Blessé qui plus est... Avait-il été chassé de sa meute ? Il l'ignorait, et n'avait aucun moyen de le savoir avant d'apprendre à parler à WeiYing.
Mais il n'en avait pas vraiment envie. Il se sentait bien avec lui justement parce qu'il ne parlait pas et n'agissait pas comme un humain. Il n'avait pas de préjugés, il ne se moquait pas, il ne pouvait pas prononcer ces paroles blessantes qu'il avait mainte fois entendu. WeiYing n'avait aucune idée de l'étiquette, du protocole et encore moins du rang de LanZhan au sein du clan Lan, et c'était très bien comme ça. Du moment qu'ils parvenaient à se comprendre et que WeiYing ne se changeait pas en loup n'importe quand, il pouvait rester auprès de lui aussi longtemps qu'il le voudra, enfin, aussi longtemps que sa présence restera secrète.
Le gong de vingt-et-une heures avait retenti depuis longtemps lorsque LanZhan prit WeiYing dans ses bras pour le ramener dans ses quartiers. Il se réveilla à peine lorsqu'il l'allongea, mais il s'agrippa si fort à sa manche que même sans parler le langage des loups, LanZhan comprit qu'ils ne pourraient pas se séparer pour dormir. WeiYing se positionna confortablement dans ses bras et poussa un long soupir, sombrant immédiatement dans le sommeil. LanZhan éteignit bougies et lanternes d'un geste de la main et serra le métamorphe dans ses bras, nichant à nouveau son visage au milieu de ses cheveux, savourant cette sensation nouvelle, cette chaleur, ce sentiment de plénitude.
Le Soleil dormait toujours à poings fermé lorsque LanZhan s'éveilla.
Il avait toujours eu cette faculté de se réveiller à l'heure qu'il avait décidé avant de s'endormir. Jusqu'ici il n'en avait pas vu l'utilité, mais depuis quelques jours, il se félicitait d'être né avec ce don. WeiYing dormait profondément, il ajouta une bûche dans le poêle et se prépara rapidement avant d'aller chercher de quoi manger.
Le jeune Maître était à peine arrivé dans la cour principale qu'il sentit une présence, une présence qu'il connaissait très bien.
— Toi aussi tu l'as senti, mon frère ?
XiChen, son frère aîné, se tenait sur les marches qui menaient au temple du domaine. LanZhan essaya de conserver ses attitudes habituelles, mais XiChen avait toujours été un expert pour comprendre la moindre de ses émotions, il était même le seul à pouvoir détecter un changement d'humeur chez son petit frère.
L'héritier direct du clan Lan était un homme bon et très instruit, son esprit était le plus vif que LanZhan connaisse. Son visage était doux et il souriait facilement et sincèrement, conversait avec tout le monde, aidait autant que possible les élèves, tout cela en plus d'être un redoutable exorciste et un excellent chasseur. LanZhan était content d'être son petit frère, non seulement il n'avait aucune envie de devenir le leader de la secte, mais XiChen serait, de toute façon, bien meilleur que lui. En revanche, il lui avait bien sûr promis de demeurer à ses côtés et de l'épauler chaque fois qu'il en aurait besoin.
Il était donc impossible que XiChen, avec son extraordinaire talent de cultivateur, n'ait pas sentit la présence d'un métamorphe.
— Je le vois bien, continua-t-il en venant vers son petit frère qui ne réagissait pas.
LanZhan prit une profonde inspiration, dans le fond, il valait mieux que ce soit XiChen qui le découvre que leur père. Son frère avait une compassion qui dépassait l'entendement, il l'aiderait sûrement à trouver une solution pour WeiYing.
— Mon frère... Commença LanZhan
— Tu n'as pas changé, les premières neiges te mettent toujours en joie, n'est-ce pas ? L'interrompit XiChen.
Le petit frère cligna bêtement des yeux quelques secondes avant de se rendre compte de l'atmosphère qui régnait ce matin sur les Cloud Recesses.
Cette nuit, à la Source du Printemps, la lumière qui émanait du lac était vraiment scintillante, l'air était doux mais frais, et la bûche qu'il avait ajouté dans le poêle en se levant... LanZhan leva les yeux, l'aube pointait son nez, révélant de lourds nuages chargés de neige. L'air était délicatement humide et la Nature calme, il n'y avait pas de doute, les premières neiges tomberaient aujourd'hui.
— Tu me connais vraiment bien, répondit-il enfin alors que XiChen posait la main sur son épaule.
En dehors de WeiYing et de son père, XiChen était la seule personne à pouvoir le toucher sans qu'il ait un mouvement de recul.
— Que fais-tu déjà levé ? Demanda-t-il, curieux de le voir porter un panier.
— Père s'est retiré pour quelques jours au temple, il n'a sûrement pas pris de couvertures, alors je lui en apporte avec un peu de bois pour se chauffer, tu sais comment il est.
LanZhan mit à son tour la main sur son épaule et la serra doucement, sa gentillesse n'avait pas d'égale, il était fier d'être son petit frère. Intérieurement il soupira, son père absent quelques jours, c'était inespéré. Il pourrait facilement demander à étudier seul dans ses appartements et veiller sur WeiYing.
Il salua respectueusement son frère et l'observa quelques secondes monter l'escalier vers le temple, écrasé par la culpabilité. Il n'avait pas pu parler de WeiYing, quelque chose l'en avait empêché. Il n'avait pas peur que XiChen le tue ou le chasse, il avait eu une curieuse envie égoïste de garder le métamorphe rien que pour lui encore quelques temps, comme un enfant qui trouve un chiot et le garde dans sa chambre en cachette de ses parents.
Dans la cuisine, il prit tout ce qu'il put pour ne pas avoir à sortir de la journée. Il passa ensuite par la bibliothèque et la salle d'étude pour enfin trouver les livres sur lesquels il n'avait pas pu mettre la main depuis l'arrivée de WeiYing, puis se dirigea rapidement vers ses quartiers après avoir laissé un mot à QiRen pour le prévenir de son absence.
WeiYing n'était pas encore réveillé.
Il s'assit près de lui et le regarda dormir en lui caressant les cheveux. Son hanfu s'était un peu ouvert, sa peau s'offrait à sa vue, une peau pâle et sans imperfection. Il tendit la main, tremblant, et remit son hanfu en place avant de le couvrir. La température venait de chuter, il n'allait pas tarder à neiger.
LanZhan se rallongea à côté de lui, l'observant toujours. Il se demandait s'il avait déjà vu la neige, si elle tombait aussi tous les hivers de là où il venait... Il l'imaginait courir dans la neige comme il l'avait fait autour de la Source du Printemps toutes ces nuits, et sourit niaisement au moment où WeiYing ouvrit péniblement les yeux.
Le jeune métamorphe lui rendit son sourire en babillant de sommeil, ses yeux peinaient à rester ouverts. Dans un mouvement de serpent, il se colla contre lui et frotta doucement son nez contre le sien, les mains posées contre son torse. Un long frisson parcouru le corps de LanZhan. Un frisson délicieux qui lui laissa des fourmis dans le bout des doigts.
WeiYing soupira longuement de bien être, laissa un petit rire s'échapper et cacha son visage dans son cou, une main se glissant sous son hanfu, jusque dans son dos pour se blottir plus étroitement encore contre LanZhan. Ce dernier cessa de respirer. Sa main brûlante sur sa peau, son souffle dans son cou, sa chaleur infiltrant lentement la sienne... Il avait peur. Terriblement peur de reconnaître qu'il se sentait bien et qu'il adorait le léger sentiment de perte de contrôle qui faisait vibrer ses sens.
La tête du métamorphe reposait sur son bras gauche, mais le droit se contracta pour le serrer.
WeiYing poussa une série de grognements de contentement, comme s'il voulait lui dire « Tu en as mis du temps ! », encourageant LanZhan à replier le bras qui lui servait d'oreiller pour l'entourer totalement. Il avait l'irrépressible envie de le protéger, de le garder ainsi dans ses bras pour l'éternité.
LanZhan était un jeune homme solitaire ; bien qu'aimants et attentifs, ses parents ne l'avaient jamais choyé et avaient interdit à son frère de le faire plus avec lui qu'avec n'importe qui d'autre. Étant le second héritier, ses parents savaient qu'il subirait beaucoup de moqueries, qu'on le comparerait sans cesse à XiChen, ils avaient donc voulu que LanZhan soit fort et indépendant.
Cependant, le jeune homme avait probablement un peu trop intégré le concept.
Il n'avait pas d'amis, aucune relation sociale, il pouvait parfois passer plusieurs jours sans adresser la parole à personne, si bien que sa voix devenait rauque. Il ignorait tout de l'amour, qu'il soit charnel ou spirituel. LanZhan avait beau être un cultivateur respecté et un chasseur craint malgré son jeune âge, il était aussi terriblement naïf et sensible comme un enfant.
Ce qu'il ressentait en serrant le corps de WeiYing, il ne le comprenait pas. Il sentait juste l'adrénaline courir en lui, exacerbant son esprit, accélérant les battements de son cœur, mais à aucun moment il ne fut effrayé. Pas plus qu'en déposant ses lèvres contre son front, longuement. Il avait laissé son instinct agir. Il frissonna de délice en sentant les lèvres de WeiYing se poser en douceur plusieurs fois dans son cou, il sourit, le serrant encore un peu plus fort et laissa un léger éclat de rire, peut-être le premier de son existence, franchir ses lèvres.
Ils restèrent un long moment enlacés. S'imprégnant simplement de la chaleur et de l'odeur de l'autre, et WeiYing se rendormi, une expression paisible sur le visage. Environ une heure plus tard, LanZhan était dans un instant de semi-conscience lorsque les bruits de vie des Cloud Recesses émergèrent lentement et que l'estomac de WeiYing manifesta son mécontentement de ne pas être rempli plus rapidement.
Le jeune métamorphe s'étira longuement avant de se redresser, regarder autour de lui, renifler l'air et enfin diriger son regard sur LanZhan qui faisait semblant de dormir. Il émit un petit couinement adorable en frottant son nez contre le sien avant de déposer un baiser sur son front, comme LanZhan l'avait fait un peu plus tôt.
N'obtenant aucun signe de réveil, WeiYing poussa un rapide soupir de frustration avant de mordiller l'épaule de LanZhan, découverte par le métamorphe dans son sommeil à force de s'accrocher à lui. Il gloussa de satisfaction en sentant le bras de LanZhan le serrer un peu plus fort.
Le gong sonna six heures et LanZhan ouvrit enfin les yeux, sursautant en tombant droit dans les iris vermillon souriants de WeiYing. « Tu as bien dormi ? Tu as faim ? » l'espace qu'un instant, il eut envie de poser ces questions, mais son sourire et son estomac grommelant lui donnèrent les réponses d'une façon bien plus honnête que n'importe quel mot aurait pu le faire.
LanZhan mit une mèche de cheveux de WeiYing derrière son oreille et caressa tendrement sa joue. Le métamorphe ferma les yeux et appuya à nouveau sa joue au creux de sa main en soupirant longuement de bien-être. « Aucun contact physique » disait les règles des Cloud Recesses... Mais dans le fond... n'était-ce pas des règles qui ne s'appliquent qu'aux humains ? LanZhan s'en voulu de se trouver ainsi une excuse et se redressa au moment où les yeux de WeiYing se posèrent sur le panier à provisions qu'il avait ramené un peu plus tôt.
Dans l'après-midi, LanZhan était assis à sa table de travail pendant que WeiYing regardait dehors avec le plus vif intérêt. Comme le jeune Maître l'avait pensé, il n'avait probablement jamais vu la neige, il pensa également qu'il cherchait sans doute à revoir la famille lapin.
LanZhan avait jugé bon de tirer les paravents des fenêtres qui donnaient sur la cour, la veille il les avait laissés ouvert pour voir WeiYing de loin, mais aujourd'hui, même si pratiquement personne n'avait mis le nez dehors si loin, il préférait être prudent. WeiYing était donc assit devant les fenêtres de l'autre côté, près du poêle, à regarder tomber la neige sur le petit bassin dont la surface était gelée depuis quelques semaines.
Un long soupir parvint à LanZhan en fin d'après-midi et il sentit un lourd regard peser sur lui. Le jeune Maître était impressionné par la patience dont le métamorphe avait fait preuve jusque-là, il tourna la tête vers lui et lui rendit son sourire en lui faisant signe de le rejoindre.
Il ignorait comment, mais WeiYing avait parfaitement compris que LanZhan avait besoin de calme, il ne s'était pas approché, n'avait pas fait plus de bruit que quelques exclamations lorsqu'un oiseau se posait près de la fenêtre ou qu'un mulot se frayait un chemin sous la neige.
WeiYing commença par s'asseoir près de lui, observant les notes qu'il avait prise à la lecture des livres sur les métamorphes (qui ne lui avaient finalement rien appris qu'il ne sache déjà) mais trouva visiblement que cela manquait d'intérêt. Il s'allongea et posa la tête sur les genoux de LanZhan. D'abord sur le côté, il changea rapidement de position pour se mettre sur le dos et le regarder.
Le jeune Maître sentit un léger courant électrique lui donner la chair de poule et le forcer à sourire. D'abord juste une légère contracture au coin des lèvres, puis, en baissant les yeux, tombant sur ceux brillants de WeiYing, un franc sourire étira ses traits et il caressa à nouveau sa joue, son front, glissa ses doigts au milieu de ses cheveux, et soupira à son tour en voyant l'air profondément heureux sur son visage. « C'est donc de ce sentiment-là que parlaient tous ces livres... »
Avec la nuit revint le calme complet aux Cloud Recesses.
Sachant son père absent, LanZhan n'hésita pas avant d'emmener WeiYing dehors. Comme à leur habitude, il l'entraîna jusqu'à la Source du Printemps (non sans difficulté, le jeune métamorphe s'arrêtait pour toucher la neige et glousser tous les trois pas) et le laissa gambader à sa guise.
Assit sur un rocher épargné par la neige, LanZhan le regardait, attendri.
WeiYing avait retrouvé la famille de lapins et se roulait dans la neige avec eux, riant aux éclats. À nouveau, lorsqu'il fut lassé de jouer, il tendit la main à LanZhan qui, cette fois, hésita à le rejoindre. Il était couvert de neige et de terre, jamais le jeune Maître se s'était sali en dehors d'un combat...
Voyant que LanZhan ne semblait pas disposer à venir lui faire un câlin, les lèvres du métamorphe se tordirent dans une moue boudeuse et il croisa les bras sur son torse. Accablé par sa propre faiblesse, LanZhan réprima un sourire avant de se lever et de le rejoindre. WeiYing tourna la tête sur le côté, feignant de l'ignorer, mais le coin de ses lèvres trembla légèrement.
Le jeune Maître s'assit près de lui mais il tourna encore plus la tête pour ne pas le voir. LanZhan sourit avant de soulever ses bras croisés pour glisser sa tête en dessous et la poser sur son torse. WeiYing fit mine de l'en empêcher en grognant légèrement avant de glousser et de le serrer dans ses bras.
Le cœur de LanZhan s'emballa doucement, comme si un petit oiseau se débattait dans la cage de sa poitrine. Il ferma les yeux, inspirant calmement l'odeur de WeiYing, il sentait la neige fondue, la terre humide et une légère odeur de transpiration à force de courir partout. Il se positionna mieux en se disant qu'ils auront tous les deux besoin d'un bain en rentrant avant de sursauter légèrement en entendant les battements rapides de son cœur.
Le jeune Maître releva doucement la tête pour le regarder.
WeiYing avait les joues rouges et un sourire immense, les yeux brillants, il semblait vraiment heureux, enfin, LanZhan n'ayant aucune idée de ce que représentait concrètement « être heureux » en dehors des livres, le visage de WeiYing était à cet instant, pour lui, ce qui s'en rapprochait le plus.
Il reposa la tête sur son torse, immédiatement écrasé entre ses bras, son cœur tambourinant toujours dans sa poitrine, avant qu'il ne lui caresse les cheveux, d'abord de façon un peu sèche, puis de plus en plus délicatement. LanZhan n'avait jamais fait ça, la dernière personne à l'avoir serré dans ses bras était... probablement sa mère le jour de sa naissance.
Lui d'ordinaire si sûr de lui, indépendant, solitaire, avait en cet instant l'impression d'être passé à côté de quelque chose. Pour la première fois de sa vie, il se sentait en paix, protégé, grâce à quelqu'un d'autre que lui-même. Mais c'était également la première fois que quelqu'un semblait lui faire confiance, ne le craignait pas, le regardait pour ce qu'il était, restait près de lui parce qu'il en avait envie, pas par intérêt, juste pour lui.
LanZhan s'arracha à cette forme nouvelle (un peu coupable) de bien-être lorsqu'il supposa qu'il devait être aux alentours de 23h. Il aida WeiYing à se lever, il semblait fatigué, il avait froid depuis quelques minutes également, LanZhan l'avait senti trembler légèrement. Ils rentrèrent, silencieux comme des ombres, dans les appartements du jeune Maître dont la chaleur leur arracha un long soupir de soulagement.
WeiYing ne protesta pas une seconde lorsque LanZhan l'entraîna dans la salle de bain. Il semblait avoir parfaitement compris à quoi servait cet espèce de gros tonneau de bois et commença à enlever son hanfu trempé et tâché. Lorsque LanZhan se retourna avec la première bassine d'eau chaude, elle trembla légèrement dans sa main en le voyant debout, entièrement nu, grelottant près de la baignoire.
Il n'avait pas l'air gêné, pas le moins de monde.
LanZhan rougit probablement, pour lui c'était inconcevable de se mettre nu devant quelqu'un qu'il connaissait à peine. Mais en voyant le sourire éclatant de WeiYing, il comprit que la gêne, la pudeur, la retenue ne sont pas naturelles, on lui avait appris à l'être, WeiYing était la preuve vivante que, naturellement, personne n'est censé avoir honte de montrer son corps.
LanZhan sourit, amer, là encore il se rendait compte qu'un aspect de la vie lui avait sûrement échappé. Il entendait souvent les autres étudiants rire et jouer ensemble dans les différentes sources du domaine, mais par pudeur et besoin de solitude, il ne s'était jamais mêlé à eux. Quelque part, son éducation lui avait toujours donné l'impression qu'il était bien au-dessus de tout ça, que s'amuser et prendre du bon temps ne servaient qu'à perdre du temps, salissaient l'âme d'une certaine manière.
LanZhan versa le contenu de la bassine dans la baignoire et WeiYing y sauta directement.
— Attention c'est chaud ! S'exclama-t-il en l'entendant pousser des petits cris.
Il ajouta immédiatement un peu d'eau froide et WeiYing poussa un long soupir de soulagement. Il sembla presque roucouler chaque fois que LanZhan ajoutait une bassine d'eau, un air de félicité se dessinant chaque fois un peu plus sur son visage.
Une fois la baignoire pleine, LanZhan eut un frisson, voir toute cette eau chaude lui donnait froid.
WeiYing lui tendit la main et il la prit, savourant la chaleur de sa main, mais le métamorphe s'en dégagea rapidement et lui attrapa la manche avant de tirer dessus. Bien sûr que LanZhan comprenait qu'il lui demandait de venir avec lui dans la baignoire qui, soudain, lui sembla minuscule. Mais le jeune Maître se dit aussi que cela faisait quand même beaucoup pour lui en seulement quelques jours. Il ne se voyait pas capable d'aller jusque-là aujourd'hui.
LanZhan lui sourit avant de se pencher pour déposer un baiser sur front.
S'il avait eu plus d'expérience, s'il avait fait des choses plus insouciantes ou même s'il avait lu plus de livres déconseillés par QiRen, LanZhan aurait probablement su qu'il était très dangereux de se pencher au-dessus d'une baignoire. Avec un Splach ! il se retrouva dans la baignoire tout habillé et WeiYing riait aux éclats en le serrant dans ses bras.
LanZhan s'assit tant bien que mal en face de lui, la baignoire était vraiment trop petite pour deux.
En toute honnêteté, le jeune Maître reconnaissait qu'en cet instant, il était vraiment gêné, même s'il était toujours habillé, être si près de quelqu'un qui était totalement nu... Alors quand cette personne totalement nue se redressa pour se rapprocher encore...
— WeiYing...
À cet instant, LanZhan regretta très sincèrement que WeiYing ne comprenne pas ce qu'il lui disait.
— Arrête, ne fait pas ça !
Il savait qu'il avait beau lui parler, le métamorphe ne comprendrait pas. Il essaya de l'empêcher de lui enlever son hanfu, mais il n'y parvint pas. Et comme si cela ne suffisait pas d'être torse nu devant lui, WeiYing se blottit dans ses bras.
LanZhan serrait les bords de la baignoire, le moindre de ses muscles tendu, respirant le moins possible.
WeiYing chouina doucement dans son cou, espérant vainement que le jeune Maître allait lui rendre son câlin. LanZhan ferma les yeux un peu plus fort. Cette situation en elle-même avec un simple humain lui vaudrait facilement un bannissement à vie, mais cette situation avec un être semi-humain dont personne ne savait rien, pas même lui...
Et pourtant ses doigts cessèrent d'agripper le bois pour se poser en tremblant sur le dos de WeiYing. Il l'effleurait à peine avant de prendre une longue inspiration, laissant l'odeur de sa peau infiltrer tout son être, et il glissa ses mains sous ses longs cheveux noirs pour toucher enfin sa peau.
Elle était douce et chaude. Plus douce que tout ce que LanZhan avait pu toucher dans sa vie.
WeiYing soupira longuement avant de se décaler pour le regarder, les mains de LanZhan se dirigeant d'elles-mêmes plus bas sans qu'il ne s'en rendre vraiment compte. Les joues du métamorphe rosirent lorsqu'elles s'arrêtèrent sur ses reins.
Timidement, WeiYing posa les mains sur son torse, et les fit courir jusqu'à ses épaules, aussi légères que des plumes. LanZhan le regardait dans les yeux, intrigué. Ses iris perdaient lentement leur éclat écarlate, du gris foncé s'y mêlait lentement, lui donnant une expression plus humaine encore, plus douce encore. Il le laissa lui caresser doucement le visage, les yeux à présent clos, alors que ses mains remontaient lentement le long de sa colonne vertébrale.
Un sourire étira doucement les traits du jeune Maître lorsqu'il sentit le nez de WeiYing rencontrer le sien, s'y frotter doucement, avant que leurs fronts ne se rencontrent en douceur. La chaleur de l'eau avait beau l'avoir atteint depuis plusieurs minutes, une chaleur à la fois plus intense et plus douce s'insuffla dans le corps de LanZhan, elle semblait palpiter jusque dans le bout de ses doigts, et l'obligea à serrer le corps nu de WeiYing contre le sien.
L'exclamation du métamorphe, son souffle chaud juste sous son oreille, provoquèrent une réaction totalement nouvelle chez le jeune Maître, son abdomen se contracta, une nouvelle vague de chaleur accompagnée d'une éphémère et délicieuse impulsion électrique. Guidé par cette émotion nouvelle et inexpliquée, LanZhan se redressa, son corps épousant parfaitement celui de WeiYing qui poussa une nouvelle exclamation avant de lui mordiller le lobe de l'oreille en gémissant doucement.
Leurs respirations se firent plus rapide sans que ni l'un ni l'autre ne comprenne vraiment pourquoi.
Malgré une naïveté chronique, LanZhan avait sa petite idée sur la question, sauf que même dans les livres les plus fortement déconseillés par QiRen, c'est en serrant une femme dans ses bras que son corps aurait dû se manifester ainsi, et WeiYing était bien de sexe masculin, il l'avait bien vu, et à cet instant, il le sentait parfaitement également.
Pourtant, malgré le tourbillon de culpabilité, de honte et de gêne qui tournoyait en lui, LanZhan serra WeiYing un peu plus fort, sa main gauche glissant un peu plus bas, la droite remontant jusqu'à sa nuque, le forçant en douceur à le regarder. Le métamorphe peinait à garder les yeux ouverts, ses hanches s'animaient lentement, tout son corps semblait vibrer entre les bras de LanZhan, et ses lèvres l'hypnotisaient.
Leurs bouches à quelques millimètres l'une de l'autre, entrouvertes, laissant leurs courtes respirations, leurs faibles gémissements se mêler, mais aucun des deux ne savait quoi faire. WeiYing fut le premier à laisser agir son instinct, il mordilla brièvement la lèvre inférieure de LanZhan avant que celui-ci n'en fasse autant, la gardant cependant plus longtemps entre ses dents, et WeiYing laissa leurs bouches se rencontrer dans un long gémissement commun.
LanZhan libéra sa lèvre et glissa sa langue dans sa bouche, la laissant goûter avec avidité celle de WeiYing qui gémit longuement. Le métamorphe cambra les reins par réflexe, créant une rencontre inattendue entre leurs deux envies.
WeiYing rompit le baiser en poussant une légère exclamation de surprise lorsque son dos rencontra le bord de la baignoire, la faisant déborder. Haletants, ils se regardèrent quelques secondes. LanZhan était stupéfait par son propre comportement, jamais encore il ne s'était senti à ce point fort et dominant. WeiYing était presque aussi grand que lui et plutôt musclé, mais à cet instant, alors que ses bras entouraient son cou, tremblant, que ses yeux humides à demi-clos passaient de ses yeux à ses lèvres, il semblait totalement à sa merci.
Le métamorphe tendit le cou pour quémander un nouveau baiser, enroulant ses jambes autour du bassin du jeune Maître qui s'assit à nouveau au fond de la baignoire et l'attira sur ses genoux. WeiYing faisait désormais quelques centimètres de plus que lui, il dégagea ses épaules de ses longs cheveux noirs avant de lui embrasser le front, les yeux, le nez, et de glisser à son tour sa langue entre ses lèvres.
LanZhan soupira longuement, ses mains posées sur les fesses de WeiYing se crispèrent et ce dernier lui mordit doucement la langue dans un nouveau long gémissement. Sa tête bourdonnait, le bruit de chaque goutte d'eau résonnait, la respiration de WeiYing semblait plus furieuse que le vent d'hiver qui souffle en tempête, la tempête qui avait lieu en ce moment même en lui.
WeiYing rompit le baiser, à bout de souffle et posa son front contre l'épaule de LanZhan qui le serra fort dans ses bras. Il ne comprenait pas quel était ce sentiment, mais il savait qu'il n'avait pas le droit de le ressentir. Et pourtant, tout ce qui faisait WeiYing semblait répondre à un manque qu'il avait toujours ressenti sans jamais vouloir l'avouer, comme si sa simple existence était la réponse à sa solitude. Il ne savait rien de WeiYing, mais il avait la sensation de le connaître depuis toujours, comme s'ils étaient liés depuis l'aube des temps.
LanZhan se leva, WeiYing toujours dans ses bras, attrapa un drap au passage et s'assit près du poêle. D'un revers de la main, il éteignit toute source de lumière dans la pièce, et posa lui aussi la tête contre l'épaule du métamorphe. Dans leur cocon, ils n'avaient rien à dire. LanZhan l'entendit pousser un ou deux petits rires très discrets pendant qu'il lui caressait le dos avec douceur. Parfois, les corps parlent d'eux-mêmes, et ce qu'ils ont à dire est bien plus intense et sincère qu'aucun mot ne pourrait le faire.
Le jeune Maître ferma les yeux, inspirant calmement l'odeur de la peau de WeiYing, laissant le tourbillon qui animait son corps quelques minutes auparavant s'éteindre doucement. Le métamorphe n'était pas apparu dans sa vie par hasard. Toute sa vie il avait appris à distinguer les signes, à tirer des enseignements de chaque événements, à comprendre les changements. Un bouleversement si rapide et si intense ne pouvait être arrivé par hasard.
Il allongea WeiYing en douceur, contempla longuement son visage et son torse. Son regard était doux, hypnotisant, il lui criant sa confiance et son attachement, même sans le connaître depuis des années, il semblait qu'en l'espace d'une petite semaine, LanZhan était devenu son univers. Comme s'il avait passé tout ce temps à le chercher, son regard à cet instant semblait lui dire que sa longue quête prenait enfin fin, là, juste là, dans ses bras.
LanZhan l'embrassa du bout des lèvres avant d'enlever son sous-vêtement et de s'allonger à côté de lui. WeiYing se mit sur le côté et caressa sa joue en soupirant de bien-être. Ses joues rosirent légèrement et il osa jeter un œil à la nudité de LanZhan. Le jeune Maître eut un petit sursaut d'appréhension, mais à aucun moment il ne pensa l'en empêcher. WeiYing semblait lui dire qu'il lui appartenait totalement, et il en allait de même pour lui. Lorsque le métamorphe se blottit contre lui, rouge jusqu'aux oreilles, LanZhan se laissa glisser sur le dos en l'attirant avec lui. WeiYing entoura son torse de son bras et posa la tête juste à l'endroit de son cœur, son corps immédiatement lourd, parfaitement détendu.
Le jeune Maître caressa son dos et ses cheveux un long moment après qu'il se soit endormi.
Il était désormais clair pour lui que WeiYing devait rester près de lui. Il ignorait ce qui allait se passer, pourquoi ce métamorphe était l'unique personne qui avait franchi toutes ses défenses sans qu'il ne pense un instant à l'en empêcher, mais jusqu'ici son instinct ne l'avait jamais trompé, c'était lui qui l'avait conduit sur ce lieu de chasse, lui qui avait mis WeiYing sur son chemin.
Il déposa un baiser sur son front et ferma les yeux à son tour, écoutant le crépitement des bûches dans le poêle. L'absence de son père était une aubaine, il devait en profiter pour en parler à XiChen. Il était certain que son frère l'aiderait à y voir plus clair.
XiChen méditait sous une pergola non loin de la Source du Printemps, il aimait y venir en fin de matinée, quelle que soit la saison. LanZhan resta à distance respectueuse, il ne voulait pas le déranger. Il avait toujours aimé observer son frère, la paix et la sérénité qui se dégageait de lui l'avait toujours apaisé, avait toujours forcé son respect. Au fond de lui, il aurait aimé avoir une vraie relation fraternelle avec XiChen, jouer avec lui, lui parler de ses problèmes, réclamer son attention, mais même si XiChen avait souvent désobéit à leurs parents pour s'occuper de LanZhan plus que des autres jeunes disciples, il avait majoritairement respecté leur volonté de neutralité.
— Bonjour mon frère.
Comme LanZhan s'en doutait, son frère aîné ne mit pas longtemps à remarquer sa présence. Il se retourna et lui fit signe de le rejoindre alors qu'un jeune disciple apportait du thé avec deux tasses.
— Tu attends quelqu'un ? S'inquiéta LanZhan.
— Oui, toi.
Le plus jeune ne put réprimer un sourire, dans le fond, il n'était pas surpris que XiChen ait prévu sa visite.
XiChen servit le thé avec grâce et posa son regard doux dans celui d'ambre de son petit frère.
— Vas-tu me présenter cet être qui te rend si beau ?
LanZhan sursauta, il se doutait bien qu'il ne devait pas avoir la même expression que d'habitude mais là...
— Il n'est... pas totalement humain, commença LanZhan et son frère sourit, il l'avait senti bien évidemment, c'est un métamorphe loup, je l'ai rencontré durant ma chasse...
Là encore, XiChen hocha doucement la tête, il savait déjà tout ça bien entendu.
— Je voudrais... qu'il puisse rester avec moi.
XiChen posa sa tasse en douceur après en avoir bu une gorgée et mit la main sur celle de son petit frère, totalement conscient qu'il violait une des règles des Cloud Recesses.
— La décision ne m'appartient pas, Père a probablement déjà sentit sa présence, s'il a décidé de se retirer au temple malgré tout, c'est que ton ami ne le dérange pas, ou bien qu'il te fait confiance.
L'aîné voyait parfaitement le trouble dans le cœur et l'esprit de LanZhan, et il ne put s'empêcher de sourire. Son petit frère agissait comme un adulte pratiquement depuis l'enfance, ses questionnements actuels, il les avait éprouvés bien plus tôt, bien moins sage. LanZhan était connu comme un cultivateur sévère et froid qu'il est très difficile d'approcher, XiChen imaginait parfaitement que les émotions devaient se bousculer en lui jusqu'à lui en donner le tournis.
— Aucune aura maléfique n'émane de lui, c'est pourquoi Père et moi sommes les seuls à avoir senti sa présence, métamorphe ou non il n'a pas de mauvaises intentions. Le problème sera de savoir comment il devra être considéré, comme un humain ou comme un animal ?
LanZhan soupira longuement, cette question n'avait pas le moindre intérêt pour lui, WeiYing était WeiYing, sa dénomination lui était totalement insignifiante.
— Ses yeux, ont-ils commencé à changer de couleur ?
LanZhan sursauta, se souvenant de sa réflexion de la nuit, il acquiesça, pensif.
— Était-il blessé ou faible quand tu l'as trouvé ?
Un long frisson parcouru le corps du plus jeune, c'était comme s'il savait quelle était la finalité de ces questions, là encore il hocha la tête en signe d'approbation.
— A-t-il guéri très rapidement ?
LanZhan était désormais sûr de lui.
— Il a choisi de conserver sa forme humaine, c'est ça ?
XiChen serra sa main délicatement.
— Tu l'as sûrement déjà compris, mais vous ne vous êtes pas rencontré par hasard.
LanZhan soupira qu'il avait essayé de trouver des renseignements sur les métamorphes, sans succès. XiChen pouffa doucement de rire en se cachant derrière sa manche.
— Je crois que QiRen a flairé quelque chose, et le connaissant, je ne suis pas sûr qu'il apprécie de voir un métamorphe gambader avec les lapins de nos jardins, alors il a probablement dissimulé la documentation que tu cherchais.
Cela lui ressemblait parfaitement.
— Les métamorphes ont une espérance de vie deux fois inférieure aux humains, commença XiChen, touché par la pâleur immédiate du visage de son petit frère, mais s'ils rencontrent la personne qui leur est destinée et qu'ils choisissent une forme définitive, leur métabolisme se régénère pour se calquer sur son âme-sœur.
Tout devint totalement limpide pour LanZhan.
— Il a choisi sa forme humaine pour rester près de toi.
LanZhan retint sa respiration quelques secondes. WeiYing n'avait pas hésité une seconde à abandonner son existence pour lui.
— Nous ne nous connaissons pas... Souffla-t-il, plus pour lui que pour son frère qui lui sourit discrètement, et il se souvint de cette impression qui l'avait étreint, cette impression d'être lié à WeiYing depuis toujours.
— Le destin nous joue parfois des tours étranges, mais il convient de lui faire confiance, même si parfois cela est difficile à accepter.
LanZhan voulu répondre qu'il n'avait pas eu tant de mal que ça, avant de se rendre compte que son frère avait le regard perdu dans la vague et parlait certainement pour lui-même. XiChen était très secret sur sa vie privée, et se mêler de celle des autres était bien sûr interdit aux Cloud Recesses. LanZhan retourna sa main que XiChen serrait toujours et lui rendit son étreinte.
— Je t'en parlerai un jour, dit-il tout bas en mettant son index devant ses lèvres, nous avons enfreint trop de règles alors que le jour était encore bien jeune, ajouta-t-il avec un clin d'œil.
L'aîné reprit sa position la plus digne avant de se resservir du thé, LanZhan n'avait pas toucher à sa tasse.
— Étant désormais humain, Père le reconnaîtra certainement comme ton partenaire, cependant, si vous voulez rester vivre ensemble aux Cloud Recesses, vous devrez devenir partenaires de cultivation, Père te dira très probablement que cet endroit est fait pour ceux qui veulent apprendre.
Une légère ombre passa devant les yeux de LanZhan.
— WeiYing ne parle pas...
— WeiYing ?
LanZhan rougit en entendant la surprise et une pointe d'amusement dans la voix de son frère.
— Alors Père le confiera aux bons soins de QiRen et te demandera sûrement de le remplacer en tant qu'enseignant pour nos élèves.
Une nouvelle ombre passa devant les yeux de LanZhan.
— Tout se passera bien.
XiChen avait probablement raison, comme toujours, mais il prononça avec affection le nom de naissance de son petit frère pour le sortir de ses pensées et le pousser à lui dire ce qui n'allait pas.
— Que WeiYing ne parle pas... me rassure, j'ai... peur de ce qu'il pourrait me dire...
Cet aveu probablement difficile à admettre pour quelqu'un d'aussi fier que LanZhan, confortait XiChen dans son ressenti. Malgré ce que les gens (y compris leurs parents) pensent, son jeune frère avait mal vécu sa solitude constante, elle lui a laissé de profondes cicatrices.
— Et si nous allions le libérer ? Il doit commencer à s'ennuyer, non ?
LanZhan acquiesça, culpabilisant à ce sujet. WeiYing tournait en rond ce matin, il ne comprenait pas pourquoi il devait à nouveau rester à l'intérieur alors qu'une si belle neige couvrait les jardins, même ses amis les lapins étaient de sortie.
— WeiYing, j'ai quelqu'un à te présenter...
LanZhan était d'abord rentré seul, WeiYing n'avait vu personne depuis qu'il était arrivé aux Cloud Recesses, il ne voulait pas risquer de lui faire peur. Le métamorphe (qui finalement n'en était plus un) lui sauta dans les bras, couvrant son visage de bisous.
— Les seuls mots qu'il te dira seront plein d'amour LanZhan, comment veux-tu qu'il en soit autrement ?
WeiYing sursauta en entendant la voix de XiChen et se cacha derrière LanZhan.
— Bonjour WeiYing, je m'appelle XiChen, commença-t-il en s'inclinant devant le jeune homme, mais WeiYing se cacha un peu plus derrière LanZhan.
Une part du plus jeune héritier du clan Lan fut rassurée. Tout le monde aimait XiChen, il était si gentil, si solaire, voir que WeiYing se méfiait et restait coller à lui, lui permis de se détendre un peu, après tout, les Deux Jades du clan Lan étaient si semblables par l'apparence...
— Je te ressemble, mais je ne suis pas toi, mon frère.
LanZhan soupira discrètement de soulagement, XiChen avait toujours tout deviné de lui. Il prit la main de WeiYing et le força à se tenir près de lui.
— Tu n'as rien à craindre, XiChen aussi veillera sur toi.
WeiYing ne comprenait pas encore le sens des mots, mais l'intonation de LanZhan sembla le convaincre et il rendit son salut à XiChen en l'imitant.
LanZhan demanda qu'on leur apporte du thé et ils s'assirent tous les trois sur une table basse près du poêle. WeiYing ne savait pas parler, LanZhan ne parlait presque jamais et XiChen, pour une fois, ne trouvait rien à dire pour réellement faire décoller la conversation. Si bien que lorsque le thé arriva, ils avaient à peine échangé une dizaine de mots.
— Est-ce que... tu penses que je dois le présenter aux autres ?
XiChen sourit en regardant alternativement son frère et son ami.
— Je ne pense pas non, de toute façon WeiYing ne s'éloignera pas de toi avant un moment, tout le monde aura l'occasion de le voir en ta compagnie, puis avec QiRen, on comprendra naturellement son importance.
WeiYing posa son menton sur l'épaule de LanZhan. Son importance...
Jusque-là le jeune homme n'y avait pas vraiment pensé. Il savait bien qu'il ne pourrait pas le garder cacher toute sa vie, mais il n'avait pas songé au fait que si WeiYing devenait officiellement son partenaire, il devenait par conséquent le compagnon du second fils du leader du clan Lan et le beau-frère de l'héritier du clan. Lui qui errait seul dans les bois depuis on ne sait quand, se retrouvait soudain avec une des situations les plus enviées du monde des cultivateurs.
LanZhan eut un petit sourire avant de déposer un baiser sur le front de WeiYing, totalement indifférent aux règles de la secte. XiChen sourit lui aussi, l'idée de lui faire une réflexion ne l'effleura même pas, si longtemps qu'il attendait que son petit frère trouve enfin le bonheur ! Les autres auront peut-être du mal à accepter que son partenaire soit un mâle, mais ils seront bien obligés de s'y faire.
LanZhan interrogea son frère du regard lorsqu'il vit une étincelle de tristesse dans le sien, ce qui était extrêmement rare. XiChen nia doucement de la tête, signifiant que ce n'était pas le moment d'en parler avant que son air doux ne revienne sur ses traits au moment où WeiYing se redressa d'un bond. Il semblait avoir entendu quelque chose que seules ses oreilles d'ancien métamorphe pouvait entendre.
WeiYing se précipita à la fenêtre avant de pousser un petit cri et de venir chercher LanZhan.
Un lapereau était allongé près de l’étang, inerte. LanZhan lui ouvrit et WeiYing se précipita dehors. Il prit le lapereau dans ses bras avec précaution et le ramena à l'intérieur. Après un rapide examen, ils virent tout de suite ce qui n'allait pas. Les coussinets de l'animal était plein d’engelures, il avait probablement gambadé dans sa première neige un peu trop longtemps, il avait peut-être perdu sa famille dans l'affaire, et s'était retrouvé incapable de regagner son terrier tant ses pattes le faisaient souffrir.
LanZhan s'occupa de faire bouillir de l'eau, XiChen partit chercher un onguent et WeiYing fit une sorte de petit nid pour le lapereau devant le poêle. Le petit animal revint à lui au moment où XiChen nettoyait ses coussinets, il couina de douleur, fendant visiblement le cœur de WeiYing qui le caressait doucement. LanZhan appliqua patiemment l'onguent et l'animal finit par s'endormir, après un regard reconnaissant envers ses sauveurs.
— Vous aurez beaucoup à vous apporter mutuellement.
XiChen avait longuement sourit à son frère au moment de partir ce jour-là, il lui avait même caressé la joue, chose qu'il n'avait plus faite depuis les huit ans de LanZhan peut-être. Son petit frère le regarda s'éloigner avant de rentrer dans ses appartements. Il sourit à nouveau en voyant WeiYing qui s'était endormi près du nid du lapereau. Il s'installa près d'eux après avoir allumé quelques bâtons d'encens et commença une séance de méditation.
LanZhan était un jeune homme qui aimait l'ordre avant tout, les choses immuables et il détestait les surprises. WeiYing était l'exact opposé de ce qui composait sa vie jusqu'alors. Il avait tout bouleversé en un temps record. En expirant longuement, détendant ses muscles un par un, il ferma les yeux en se disant que si c'était à refaire, il n'hésiterait pas une seconde à retourner chasser si loin de chez lui.
Les mois passèrent, et le printemps se faufila entre les flocons.
WeiYing avait rapidement compris qu'il était en sécurité aux Cloud Recesses, LanZhan lui en avait montré tous les recoins et lui avait présenté chaque personne qu'il croisait avant de le mener à QiRen. Si WeiYing avait seulement été sauvage et incapable de parler, les choses aurait été plus simples pour l'instructeur. Malheureusement pour lui, l'ancien métamorphe était également redoutablement intelligent, ne tenait pas en place et développa très rapidement un goût certain pour les farces en tout genre.
Le père de LanZhan n'avait pas accueilli la nouvelle avec beaucoup d'enthousiasme, il aurait volontiers destiné son plus jeune fils à la fille du leader d'un autre clan, mais il ne pouvait pas aller à l'encontre du destin. WeiYing était adorable en beaucoup de points et lui témoignait un grand respect. Et puis, son fils aîné n'était-il pas destiné au leader d'une des sectes majeures ? C'était bien suffisant, LanZhan semblait heureux pour la première fois de sa vie, il ne voyait pas comment il pourrait être celui qui tenterait d'y mettre un terme.
LanZhan venait de sortir du bain lorsque WeiYing rentra enfin.
XiChen l'avait informé que son partenaire avait à nouveau écopé d'une punition et devrait recopier les règles de la secte jusque tard dans la soirée.
— Tu as faim ? Je t'ai ramené de quoi manger...
LanZhan ne lui reprochait pas ses punitions, tant que ses bêtises restaient enfantines, il ne ressentait pas le besoin d'en rajouter, après tout WeiYing avait vécu seul peut-être des années, il était normal qu'il en profite un peu maintenant.
— Pas faim.
WeiYing l'avait rejoint dans la salle de bain, s'était déshabillé en une fraction de seconde avant de s'asseoir les bras croisés dans le bain de LanZhan à présent à peine chaud. Ce dernier sourit avant de s'assoir sur un tabouret derrière lui pour lui laver les cheveux.
Depuis quelques jours, WeiYing semblait troublé, presque nerveux.
LanZhan lui massait doucement la nuque, espérant le détendre un peu. Il en avait parlé à XiChen et celui-ci avait confirmé ses soupçons. WeiYing avait beau avoir choisi sa forme humaine, il lui restait beaucoup de comportement de loup. Son ouïe et sa vue étaient très développées, il se réveillait au moindre bruit inhabituel et il semblait vraiment considéré LanZhan comme son alpha. Et comme pour tout oméga, le printemps était la saison des amours.
Jusqu'ici, LanZhan avait résisté.
S'embrasser était une chose à la laquelle il s'était remarquablement vite habitué, aller plus loin en était une autre. Avant de rencontrer WeiYing, LanZhan avait vécu dans la solitude et la discipline, les relations intimes lui étaient totalement étrangères, et même si lors de ses premiers jours avec WeiYing il s'était un peu laissé emporter, il avait retrouvé son calme et sa modération habituelle assez rapidement.
Mais plus WeiYing était frustré, plus il était désobéissant.
QiRen avait été à deux doigts de l'écorcher vif aujourd'hui et la punition avait duré bien plus longtemps, ne laissant à WeiYing que l'envie de grogner tout ce qu'il savait en imaginant déjà quelle vacherie il allait pouvoir faire subir à son professeur demain, quitte à finir noyé dans la Source du Printemps.
Étrangement, c'est quand il était boudeur que WeiYing tentait le plus LanZhan, ce qu'il n'avait pas encore compris, au grand soulagement de LanZhan. Ses cheveux propres, il les décala délicatement et déposa quelques baisers sur son épaule gauche, remontant lentement jusqu'à sa nuque, arrachant un profond soupir à WeiYing qui se détendit immédiatement. Ce dernier tourna la tête, réclamant un baiser, mais LanZhan semblait trop occupé à lui mordiller le lobe de l'oreille, et WeiYing bouda encore plus.
Cependant, même boudeur, il ne pouvait empêcher son corps de réagir aux attentions de LanZhan.
Contre sa volonté, son odeur changea radicalement, devenant on ne peut plus tentatrice pour LanZhan qui, cette fois, inspira profondément cette odeur sucrée et enivrante.
— LanZhan...
Le nom de naissance de son partenaire était bien sûr la première chose qu'il avait appris à dire. Si parfois son père ou son frère l'appelaient encore par ce nom, ils avaient totalement cessé depuis que WeiYing était officiellement devenu sa moitié, ce nom était trop intime et tous respectaient cette tradition.
Et si par le passé LanZhan n'aimait pas spécifiquement qu'on le nomme ainsi, dans la bouche de WeiYing, il avait commencé par trouver cela adorable, et depuis quelques jours, il trouvait cela terriblement excitant. Il sorti facilement WeiYing de la baignoire et le porta jusqu'à leur lit qu'ils avaient déplacé près du poêle depuis. L'ancien métamorphe était surpris et semblait presque inquiet lorsque LanZhan se mit à genoux entre ses jambes et retira le hanfu qu'il avait passé rapidement.
Si jusqu'ici LanZhan avait semblé réticent et faisait tout son possible pour maîtriser son désir, il était à présent parfaitement visible et le jeune cultivateur ne semblait pas le moins du monde gêné par le regard hypnotisé de son partenaire. Au contraire, le subtil mélange entre l'envie et l'appréhension qui se lisait sur son visage le fit sourire et fit un peu plus grandir le brasier en lui.
WeiYing poussa un long soupir mêlé d'un léger gémissement lorsque LanZhan s'allongea sur lui. Il attendait ce moment depuis si longtemps qu'il était étrangement nerveux maintenant qu'il était arrivé... peut-être parce qu'il n'en était pas à l'origine. Il avait rapidement compris le pouvoir impressionnant qu'était celui de LanZhan et il en était venu à l'admirer et à le respecter en plus de l'aimer et de le désirer. A cet instant il se sentait vulnérable, totalement à la merci de son partenaire.
La simple chaleur de la peau de LanZhan, l'intensité de son souffle dans son cou et l'appétit de ses lèvres le rendait ivre. WeiYing sentait ses sens et sa raison se séparer, son instinct prenant lentement le pas sur tout le reste. Cambrant légèrement les reins, il savoura l'exclamation de plaisir que LanZhan tenta de contenir. La lèvre inférieure entre ses dents, ses mains glissèrent sur son dos, jusqu'à empoigner ses fesses, récoltant au passage une douloureuse morsure à l'épaule.
LanZhan se redressa, ses yeux d'ambre si froids d'habitude semblaient sur le point de brûler vif WeiYing lorsqu'il lui retira le bandeau fin qu'il portait à son front en permanence.
— QiRen... il m'a expliqué... pour le bandeau...
L'ancien métamorphe frissonna sous le sérieux du regard de son partenaire, avait-il fait une bêtise ?
— Il est à toi, répondit calmement LanZhan avant de se pencher à nouveau pour l'embrasser.
Laisser quelqu'un toucher son bandeau était déjà une preuve de confiance et d'attachement inégalable, mais offrir son bandeau, revenait ni plus ni moins à offrir sa vie à l'autre.
WeiYing entoura le bandeau autour de son poignet et rendit son baiser à celui qui venait de lui confier son destin. Les larmes lui montaient aux yeux et la passion l'avait définitivement gagné.
— LanZhan... LanZhan... Haleta-t-il en rompant le baiser, à bout de souffle, je veux...
Il ne parvint pas à terminer sa phrase, LanZhan s'était assis et l'avait attiré dans ses bras.
Ses mains tremblaient en caressant son visage, jamais WeiYing n'avait ressenti pareille émotion. Il se sentait étourdi, groggy, sentir l'envie de LanZhan aussi impatiente enflamma tout son être, fit vibrer sa peau que le cultivateur caressait avec avidité. Lorsque ses mains glissèrent sous ses fesses, WeiYing se redressa, une pointe d'appréhension au fond du cœur.
Peut-être était-ce ce destin qui les liait, peut-être était-ce les restes de son identité animale, mais le corps de WeiYing semblait fait pour celui de LanZhan au même titre que son âme. La passion qui les animait ne fit que grandir. LanZhan abandonna toute retenue, se livrant tout entier à WeiYing, lui donnant le moindre fragment de son existence, recueillant chacune de ses larmes qu'il espérait de plaisir et de bonheur, jusqu'à leur extase commune qui, ils le savaient, venait de tout changer.
WeiYing s'était endormi, à moitié allongé sur le torse de LanZhan.
Le cultivateur ne parvenait pas à trouver le sommeil, pas plus qu'il ne parvenait à éteindre les lumières pour cesser de contempler celui qui était au-delà de son partenaire ou de son compagnon, WeiYing était son amant, son âme-sœur, WeiYing était l'homme qu'il aimait par-dessus tout.
LanZhan ne parvenait pas à cesser de lui caresser les cheveux et les épaules, d'embrasser son front, de le serrer dans ses bras, chaque fois qu'il laissait ses pensées vagabonder, un sourire idiot étirait ses traits. Il se sentait vivant, il se sentait bien, complet. Pour la première fois de sa vie, LanZhan était heureux de vivre, et il le devait à WeiYing. Il mourra probablement de honte, mais il se promit de lui dire de vive voix à l'instant même où l'ancien métamorphe se réveillera.
Alors qu'au prix d'un terrible effort il parvint à détacher son regard de WeiYing, LanZhan remarqua un livre qu'il ne connaissait pas, posé sur la table basse à côté d'eux. Il se pencha légèrement, il y avait un marque page à l'intérieur qu'il reconnaissait comme appartenant à XiChen.
Intrigué, il l'attrapa en prenant soin de ne pas réveiller WeiYing et l'ouvrit à la page marquée. Un papier qui portait l'écriture de son père en tomba. « Ton frère n'a pas osé rentrer dans tes appartements alors il m'a demandé de te déposer ce livre, l'information qu'il a relevée devrait t'intéresser. » LanZhan sourit, on pouvait dire qu'il ne changeait pas facilement, mais cela faisait des mois qu'il disait à XiChen qu'il pouvait venir quand bon lui semblait, il n'avait jamais osé.
Son sourire s'effaça momentanément.
À la page marquée par son frère on pouvait lire « Si le métamorphe et l'humain auquel il est destiné sont de même sexe, il arrive fréquemment que lors de la transformation humaine définitive du métamorphe, celui-ci se voit pourvu des deux organes reproducteurs, rendant ainsi possible une descendance qui sera aléatoirement humaine, animale ou métamorphe. »
LanZhan eut un long, très long frisson.
Cet intense sentiment que tout allait changer pour eux qu'il avait eu un peu plus tôt... La raison en était-elle plus complexe encore que ce qu'il pensait ? Son regard se porta à nouveau sur WeiYing et il sourit à nouveau bêtement en le voyant soupirer dans bien-être dans son sommeil.
— On verra bien, dit-il en lui embrassant le front avant d'enfin éteindre les lumières et tenter de dormir.
Les Cloud Recesses ont toujours été connus comme un sanctuaire de paix.
Mais ces derniers temps, cette paix semblait renforcée, au point que l'on disait qu'il s'agissait du seul endroit sur Terre où les louveteaux et les lapereaux vivent et jouent ensemble en parfaite harmonie.
