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Sous une étoile rouge

Summary:

La duperie, la violence, le mépris, la mort et les choses brisées. Les élus des dieux naissent rarement dans le bonheur ; pas qu'Ygerne ait encore conscience de ce que représente l'enfant qu'elle porte.

Notes:

Écrit en plein confinement début 2020. Maintenant que j'ai enfin un AO3, autant mettre des trucs dessus.

Work Text:

- Levez-vous, ordonna une voix. Maintenant.

Toutes les voix faisait sursauter Ygerne, maintenant, toutes sauf celle-ci. Même avec tous les maléfices du monde, personne ne pourrait se faire passer pour Cryda. Surtout pas face à sa grande sœur. C'est ce que tu pensais pour Gorlois aussi, lui susurra la voix qui ne la quittait presque plus, maintenant. Une voix grave, rocailleuse, abominable. Elle se recroquevilla sur la rondeur étrangère de son ventre.

- Debout, j'ai dit ! vociféra sa sœur.

- Où est Gorlois ? demanda-t-elle, sa voix affaiblie d'avoir si peu parlé depuis tant de semaines. Les dieux savaient que ce n'était pourtant pas son genre de gémir après un homme, mais Uther Pendragon avait dû lui arracher sa fierté en plus de cette nuit dans le lit de son mari.

- Il est mort, Gorlois. Et on va le suivre si vous persistez à rester prostrée là.

Une autre femme qu'Ygerne aurait pleuré, hurlé, se serait arraché les cheveux et déchiré les vêtements. Mais Cryda ne lui apprenait rien. L'abominable voix dans son esprit l'avait précédée.

- Enfin, je dis "on", marmonnait Cryda en jetant tout ce qui semblait lui passer sous la main dans une malle. Surtout Anna. Et moi, s'il apprend que je suis là. Vous, il serait plutôt du genre à vous ravir et vous épouser de force. Mais bon, vu qu'à mon avis, c'est pas trop votre objectif...

Ygerne secoua la tête. Même Uther ne serait pas assez idiot pour l'épouser maintenant, pas après le coup de dague qu'elle lui avait planté dans la cuisse en voyant le visage de son mari se transformer. Pas après qu'elle ait menacé de viser la gorge s'il ne disparaissait pas à jamais de sa vue.

Il était du genre doux, Gorlois. Avec elle, en tout cas. Gentilles petites caresses, gentils petits baisers. Elle portait toujours ses cheveux longs rien que pour lui, parce qu'il adorait les enrouler autour de ses doigts. C'était elle qui le préférait un peu plus brusque. C'est vrai, quoi, c'est plaisant deux secondes, les caresses, mais il fallait parfois un peu d'ardeur à un homme pour ne pas s'en lasser. C'était leur petit jeu. Il jouait le guerrier sauvage, avide de chair de femme ; elle protestait un peu pour le plaisir d'être désirée avec tant de passion. Finalement, même avec une introduction pareille, son grand nigaud de mari retombait toujours dans sa tendresse habituelle.

Comment avait-elle pu être aussi idiote ? Elle aurait du le voir sur-le-champ. Seize ans, qu'elle était mariée à Gorlois. Peu importait combien son désir pour elle l'enflammait, jamais il n'aurait ignoré leur Anna au retour du combat, alors qu'elle courait vers lui en l'appelant Papa ! avec ce sourire de joie qu'elle n'avait que pour lui. Jamais il n'aurait cherché à prendre Ygerne encore à moitié habillé, même pas débotté. Jamais il ne serait resté aussi brutal tout du long. Mais son mari était parti depuis des mois, et le manque de lui avait dû la rendre aveugle et sourde.

- Si Uther apprend ce qu'il m'a laissé, il m'ouvrira en deux pour égorger son bâtard, dit-elle. Il ne doit pas savoir.

- Alors il faut partir assez loin pour qu'il ne sache jamais. Je l'ai vu, moi, leur duel. Gorlois a au moins était assez malin pour ne pas mentionner ce détail, les dieux le gardent. Mais si on part sans raison, il se doutera bien qu'il y a un problème.

- Il y a un endroit, pensa Ygerne à voix haute. Il y a une raison.

 

Anna avait à peine vu sa mère depuis des mois, et son respect pour elle avait fondu comme de la neige au printemps. Une femme de sa trempe, de sa noblesse ! Qu'elle admirait tant, qu'elle imitait depuis son plus jeune âge ! Se donner à une espèce de Pendragon comme une cagaude de taverne, pour finalement se rouler dans sa propre misère pendant des mois, refusant de quitter sa chambre.

Elle l'avait vu tout de suite, elle, que ce n'était pas son père. C'était l'évidence même. Ce n'était qu'un étranger qui portait son visage. Mais sa mère n'avait rien dit, alors elle devait forcément savoir.

Lorsque son père, le vrai, était revenu de campagne, si serein, si heureux d'être à la maison et de la prendre dans ses bras, Anna l'avait supplié de repartir. De ne pas s'imposer ça. Quelques semaines encore, juste quelques semaines, ce ne serait pas long, et il pourrait être avec elles comme avant. Il ne l'avait pas écoutée. Quand il avait trouvé la porte de sa mère verrouillée, quand elle avait répondu à ses appels par des cris de "Allez-vous-en !" timorés et tremblotants, il était revenu vers Anna pour exiger qu'elle lui explique. Elle n'en avait pas eu le courage. Elle n'avait pu que lui demander une nouvelle fois de repartir. Son père avait fait enfoncer la porte, et Anna n'avait pas besoin d'être présente pour savoir ce qu'il avait vu. Sa mère, recroquevillée comme une chienne blessée, essayant désespérément de dissimuler l'espèce de tumeur grandissante que Pendragon lui avait laissée dans le ventre.

Il n'avait pas douté d'elle un instant, le brave homme.

- Je vais le tuer, avait-il répété pendant deux heures avant de repartir au grand galop vers son ancien frère d'armes. Je vais le tuer.

Mais c'était Tante Cryda qui était revenue à la même allure, peut-être même sur le même cheval. Anna était plus noble que sa mère. Elle n'allait pas appeler son père à coups de gémissements pathétiques pour le faire revenir. Elle était du genre à accepter le destin. Cela ne signifiait pas qu'elle acceptait les idioties.

- C'est hors de question ! cria-t-elle à sa mère alors que celle-ci mettait sa chambre sans dessus-dessous.

- Il n'y a pas à discuter. Ça ne me plait pas non plus mais vous allez vous y plier.

- Père n'aurait jamais permis ça !

- Votre mère vous a donné un ordre, déclara Tante Cryda en passant devant l'embrasure de la porte.

Celle-là, elle ne manquait jamais la moindre occasion de jouer les harpies, fut-ce dans un simple courant d'air.

- Ça fait trois ans que les Orcaniens essaient de m'arracher des fiançailles, dit sa mère en fourrant ses robes préférées en boule dans sa malle. Ils vont les avoir. Là-bas, nous serons assez loin pour être en sécurité.

- Mais prenez-le vous même, cette mi-molle de prince d'Orcanie, puisque vous le voulez tant ! Vous êtes veuve, maintenant, libre à vous ! hurla-t-elle. Je m'en moque bien, moi, de votre sécurité !

- Et prenez aussi votre matériel de couture, ordonna sa mère en l'ignorant. Il y a neuf jours de calèche entre ici et l'Orcanie. À nous trois, on devrait avoir le temps de vous faire un trousseau convenable.

Anna força sa mère à se tourner vers elle.

- C'est vous qui fautez et c'est moi qui dois être punie ?!

Son action se retourna contre elle quand sa mère la repoussa violemment contre le mur, comme si le démon en elle lui donnait une force surhumaine.

- Vous êtes la fille de Gorlois ! cria-t-elle. Soit Uther vous tuera pour ça, soit il vous forcera dans son lit parce que vous êtes la mienne ! Je ne le permettrai pas !

Anna tenta de se faire plus grande qu'elle ne l'était contre le mur, de se faire le regard le plus dur qu'elle puisse imaginer.

- Je préférerais mourir sous les assauts de Pendragon plutôt que sous ceux de l'Orcanien.

- On ne vous laisse pas le choix. On est dans la calèche dans un quart d'heure, et prenez des fourrures. Il fait froid aussi loin au Nord.

 

Le voyage dura plus de neuf jours, au final. L'état d'Ygerne ne leur permettait pas un rythme trop effréné. Elle n'avait jamais eu de chance avec la maternité. Elle avait été enceinte quatre fois, après Anna. Trois de ses grossesses s'étaient finies dans le sang, alors que son ventre commençait à peine à enfler. La dernière lui avait offert pendant quelques jours une deuxième fille, si petite et délicate qu'Ygerne n'avait même pas été surprise de se la voir reprendre une semaine plus tard. Gorlois, son pauvre doux Gorlois, avait pleuré plus qu'elle ; elle, elle savait bien que les enfants aussi prématurés ne vivaient pas longtemps. Ce fœtus-là pourrait partir comme les autres -il partirait sûrement comme les autres-, mais elle voulait s'éviter d'avoir à le perdre sur le trajet. Ça aurait laissé du sang partout dans la calèche, ç'aurait été dégueulasse.

Les Orcaniens avaient au moins le mérite de comprendre quel parti ils venaient de gagner, et avaient prévu une cérémonie prestigieuse pour les noces de leur prince avec sa fille. Ç'aurait été un beau mariage, si la future avait un peu desserré les dents. Pas qu'Ygerne aurait pu l'en blâmer sincèrement.

Loth d'Orcanie était un jeune fat, bouffi comme une limace enveloppée de salade, d'une arrogance inouïe même chez un prince - le pays avait beau être une montagne de bouse surmontée de chèvres, la lignée des rois d'Orcanie remontait à des siècles de gloire. Il avait dix-huit ans, seulement quatre de plus qu'Anna, mais il en paraissait déjà le double. D'ici cinq ans maximum, il passerait de jeune troufion à espèce de sanglier en voie de péremption. L'avantage, il fallait bien le reconnaître, c'était que son croûton de père paraissait vieillir tout aussi vite. D'ici l'arrivée du sanglier, Anna serait reine, et Uther ne pourrait plus rien contre elle sans déclencher une guerre. Même pour un taré comme lui, l'Orcanie était trop loin pour en prendre la peine.

Et pourtant Pendragon parvint à lui gâcher la fête, à des centaines de lieues de là. Encore un tour de magie, ou sa chance à elle qui ne cessait pas de chuter. Elle se sentit perdre les eaux alors même qu'elle préparait sa fille pour le coucher nuptial.

Pas maintenant, avait-elle supplié en sentant son ventre se contracter toute la journée. Anna n'avait plus qu'elle, désormais. Elle se devait de se tenir aux côtés de sa fille, de la seule enfant que les dieux aient bien voulu lui laisser. Pendragon ne l'avait-il pas déjà assez arrachée à elle ?

Rien n'y fit.

Elle dut en urgence se retirer dans sa chambre, soutenue par sa sœur, et abandonner Anna au sanglier. Le roi d'Orcanie voulut se faire bien voir en envoyant une femme du village, une espèce de sorcière qui avait dû faire mettre bas à quelques chèvres, mais Ygerne refusa catégoriquement. Personne ne devait savoir ce qui se passerait dans cette chambre. Elle ordonna à Cryda de verrouiller la porte

- C'est trop tôt, maugréa-t-elle, la douleur prenant le pas sur sa fierté.

Pas encore, supplia-t-elle. Elle avait porté cet enfant presque huit mois en elle. Elle n'était pas prête à se le faire arracher, comme on lui avait arraché Morgause. Pitié, pas encore.

- Non, ce n'est pas trop tôt, dit Cryda en lui tentant une coupe de cet alcool nordique assez fort pour apaiser un torturé. Vous êtes prête, l'enfant aussi. Essayez de rester debout.

Il lui fallut la nuit entière pour enfin entendre le pleur libérateur. Elle aurait aimé dire qu'elle avait serré les dents avec autant de courage qu'avait dû le faire sa fille cette nuit-là, mais elle n'y parvint pas. Anna avait du entendre, mais elle comprendrait un jour. C'était pour ça que les Orcaniens l'avaient prise sous leur aile, après tout.

C'est muette comme une tombe, le visage crispé, que Cryda lui posa sur le sein l'enfant encore hurlant. Cela suffit à Ygerne pour comprendre. Le petit était plus gros qu'avait été Morgause, et surtout plus bruyant. Sa fille, elle, n'avait pas fait un son de toute la semaine qu'avait duré sa vie. Il avait déjà quelques cheveux noirs sur le crâne, noirs comme les siens, là où Pendragon était d'un blond filasse. Tout son petit corps était chaud contre sa peau. Il était absolument, désespérément vivant.

Il se calma lorsqu'elle le laissa prendre son sein. Même une nourrice ne devait pas savoir qu'il existait. Repu, il laissa échapper quelques piaillements satisfaits et s'endormit.

Cryda n'avait pas desserré les dents de tout le long. Ygerne savait bien ce qui se passait dans la tête de sa sœur. À la cour, c'était elle qui fourrait les chiots trop débiles pour la chasse dans un sac en toile avant de le jeter dans le fleuve. Mais elle avait dû comprendre, probablement avant Ygerne elle-même, que les choses ne se passeraient pas comme ça cette fois-ci.

- Il s'appelle Arthur, dit-elle à l'aube.

Et la femme de lumière qui était apparue avec le soleil hocha la tête en souriant.