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Rating:
Archive Warning:
Fandom:
Language:
Français
Stats:
Published:
2023-01-06
Completed:
2023-03-24
Words:
83,360
Chapters:
13/13
Comments:
4
Kudos:
18
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1
Hits:
448

Kisetsu (季節)

Summary:

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les quatre saisons se répètent indéfiniment en un cycle sans fin ? Pourquoi la chaleur de l'été doit-elle toujours laisser place au vent frais de l'automne ? Le printemps peut-il vraiment surpasser n'importe quel froid hivernal ?
Suivez Haru, au fil des saisons, dans sa découverte de la vie, de l'amitié, de l'amour, de l'attirance, de la colère, de la culpabilité, de la guérison, et du renouveau.

Notes:

AVERTISSEMENT DE CONTENU

Ce roman traite de sujets pouvant heurter la sensibilité de certain.e.s lecteur.rice.s. Ils sont donc listés ci-dessous ; si l'évocation d'un de ces sujets vous est insupportable, je vous déconseille de procéder à la lecture de cette histoire. En revanche, si vous savez déjà que vous n'êtes pas sensible à un ou plusieurs sujet(s) particulier(s), je vous invite à ne pas consulter cette liste car elle pourrait dévoiler certaines informations de l'histoire qui réduiraient l'effet de surprise. Sur ce, voici la liste :

- harcèlement scolaire
- consentement
- violences conjugales
- disparition de proche
- mort, deuil
- homosexualité, homophobie
- non-binarité, enbyphobie
- transphobie
- maladies graves
- suicide

Chapter 1: Mars

Notes:

(See the end of the chapter for notes.)

Chapter Text

Je m'appelle Haru. J'ai 14 ans, et j'aime les fleurs, l'omelette, le lait à la fraise, les vieux films et les nuages. Aujourd'hui, je m'apprête à entamer ma première journée au lycée. Je suis sur le chemin, et l'air du matin me rafraîchit un peu les idées. Parce que j'avoue que… j'ai un peu peur. Aucun de mes amis du collège n'a choisi ce lycée. Je me retrouve seule pour la première fois de ma vie… Je me demande si je réussirai à me faire des amis. Et… qui sait, peut-être trouver l'amour ? Ça fait des années que je lis des histoires d'amour, avec une princesse et son beau prince charmant ; ça fait des années que j'attends le mien, mais… il n'est jamais venu. Parfois, je me demande pourquoi. Est-ce que je suis trop nulle pour que quelqu'un tombe amoureux de moi ? À vrai dire, je ne suis jamais tombée amoureuse non plus. Mais je suis tombée amoureuse de l'idée de l'amour. Ça a l'air tellement bien… J'ai hâte de vivre ça. Rencontrer un beau garçon, avoir le cœur qui bat la chamade et les joues toutes rouges.

- Hum… Excusez-moi, vous sauriez m'indiquer où se trouve le lycée Hannan s'il vous plaît ?

Un garçon d'environ mon âge vient de m'interpeller. Il a les cheveux châtains et les yeux bleus.

- Oh, c'est justement où je vais, je réponds.

Il a l'air vraiment gêné de me demander le chemin, comme s'il avait l'impression de me déranger.

- Vous allez au lycée Hannan ? s'étonne-t-il. Ne me dites pas que vous rentrez aussi en seconde ?

- Oh, et bien, si, c'est mon premier jour aujourd'hui, je réponds en riant.

Il a un visage presque parfait, comme si c'était un prince charmant sorti tout droit d'un roman. Si mes amies du collège le voyaient, elles le trouveraient super mignon.

- Quelle coïncidence, s'étonne-t-il. Heureusement que je tombe sur vous, j'ai vraiment un mauvais sens de l'orientation, alors j'ai perdu mon chemin…

- Ne t'inquiète pas, on peut y aller ensemble si tu veux, je lui propose.

- Ah, oui, ce serait très gentil de votre part.

- Oh, tu peux me tutoyer, tu sais.

Il est vraiment très poli…

- C'est vrai, tu as raison, admet-il en riant.

Il a un beau sourire, aussi.

- Oh, désolé, j'ai oublié de me présenter ! Je m'appelle Fuyuki. Enchanté.

- Enchantée Fuyuki, moi c'est Haru.

Il hoche la tête.

- Ça marche, répond-il d'un air gêné, comme s'il ne savait pas trop quoi répondre. Haru, hein…

- Oui ?

- Oh, non, c'est rien ! Je… je pensais à voix haute.

Tiens ? Il vient de baisser la tête pour regarder ses pieds. Il est peut-être juste un peu nerveux ?

- Tu stresses, toi ? je lui demande. Pour la rentrée.

- Ah, oui, un peu… Mais savoir que je ne vais pas arriver là-bas tout seul me rassure un peu, à vrai dire. Merci.

Lui aussi, ça lui fait peur. Je suis contente de ne pas être la seule.

 

Une fois arrivés au lycée, Fuyuki et moi apercevons un groupe d'étudiants rassemblés autour d'un grand tableau sur lequel sont inscrits le nom de chaque élève et leur classe respective. Je cherche mon nom… Koizumi… Koizumi… Ah, trouvé ! Je suis en seconde B.

- Alors, tu es en quelle classe ? je demande à Fuyuki.

- Hum… murmure-t-il en parcourant le tableau des yeux.

Il s'arrête sur “Hoshino Fuyuki”.

- Ah, seconde B ! annonce-t-il.

Dites-moi que je rêve.

- C'est pas vrai, moi aussi !

- Vraiment ?! s'exclame-t-il en riant.

Décidément, on dirait que notre rencontre est le fruit du destin !

- J'espère qu'on passera une bonne année ensemble, Haru, déclare-t-il en souriant.

Je souris en retour.

 

Fuyuki et moi arrivons dans la salle de classe un peu en avance ; les cours commencent dans 10 minutes, alors les élèves di-

- Joyeux anniversaire !! s'exclame une des élèves de la classe en accourant vers Fuyuki, m'interrompant dans mes pensées.

- A-Aki ? s'interroge-t-il en bégayant. Qu'est-ce que tu fais là ?

Aki ? C'est son prénom ? Il la connaît ?

- J'ai changé d'avis à la dernière minute pour aller dans ce lycée, répond-elle. Celui que j'avais choisi n'avait pas de club de musique, et ça m'embêtait vraiment. Et quand j'ai vu qu'on était dans la même classe, je me suis dit “trop bien, je vais pouvoir lui souhaiter son anniversaire !”

Son anniversaire ?

- C'est ton anniversaire, aujourd'hui, Fuyuki ? je lui demande, étonnée.

- Ah, oui, le premier mars, répond-il en rigolant d'un air un peu gêné. Merci Aki de me l'avoir souhaité, c'est gentil.

Le regard de cette certaine “Aki” se pose sur moi.

- Tu es..? me demande-t-elle.

- Oh, je m'appelle Haru ! J'ai rencontré Fuyuki ce matin sur le chemin du lycée.

Elle reste silencieuse quelques secondes, l'air perplexe, ce qui me permet de l'observer un peu. Elle a de longs cheveux noirs rassemblés en une jolie queue de cheval haute. Ses yeux aussi sont noirs, et comme l'uniforme de ce lycée est plutôt grisâtre, elle n'a pas l'air très chaleureuse. Mais étant donné la manière dont elle s'adresse à Fuyuki, j'ai l'impression que sa personnalité contraste beaucoup avec ce que son apparence inspire.

- Je vois, répond-elle enfin. Enchantée Haru, moi c'est Aki. Fuyuki et moi sommes meilleurs amis, on se connaît depuis le début du collège.

Depuis le début du collège ? La chance, ils vont pouvoir passer encore trois années ensemble !

- Moi qui pensais galérer à me faire des amis, au final je me retrouve bien entouré, déclare Fuyuki en souriant.

Quand Fuyuki sourit, on dirait que toute la pièce s'illumine. C'est ce genre de garçons dont j'aimerais tomber amoureuse…

- Donc vous êtes déjà amis ? Tu me remplaces aussi vite ?? s'indigne Aki en boudant.

- Aki… Ne commence pas à faire ta jalouse, je sais très bien que tu t'en fiches, au fond, répond-il d'un air légèrement ennuyé.

- Haha, bien vu Sherlock ! ricane-t-elle.

J'ai l'impression que c'est le type d'amie qui montre son affection en taquinant les autres. Et j'ai aussi l'impression que Fuyuki y est habitué.

 

À midi, il m'a proposé de manger avec lui et Aki. Alors, nous mangeons ensemble dans la salle de classe. Je me sens un peu de trop, avec Aki et Fuyuki qui se connaissent depuis longtemps. Mais j'espère qu'ils ne vont pas trop me mettre à l'écart.

- Alors, vous avez choisi votre club ? demande Aki.

Ah oui, c'est vrai. Tous les seconde doivent choisir un club parmi ceux que propose le lycée. C'est obligatoire. J'imagine que c'est censé nous aider à nous faire des amis.

- Non, pas encore… soupire Fuyuki. Ils ont tous l'air très intéressants.

- Décidément, tu n'as pas changé pendant les vacances ! Toujours aussi indécis, remarque Aki. Et toi, Haru ?

- Oh, moi ? Hum… À vrai dire, je n'y ai pas encore réfléchi.

Un sourire se dessine doucement sur le visage d'Aki.

- Eh bah j'ai une super idée pour vous aider à choisir votre club ! Vous devriez venir avec moi au club de musique ! s'exclame-t-elle, enjouée.

- Au club de musique..? s'interroge Fuyuki. Je ne suis pas sûr d'être à la hauteur…

- Arrête, Fuyuki, je sais très bien à quel point tu joues bien au piano, réplique-t-elle.

- Tu joues du piano ?? je m'exclame en me tournant vers Fuyuki.

Il semble très embarrassé.

- Ah, euh… O-Oui, un petit peu, mais je joue pas si bien que ça…

Il est vraiment modeste.

- Il joue super bien, chuchote Aki dans mon oreille.

Je sursaute, surprise. Je ne m'attendais pas à ce qu'elle s'approche de moi si soudainement.

- Oh, pardon, je ne voulais pas te faire peur, Haru, s'excuse-t-elle.

- Non non, pas du tout, ça m'a juste un peu surprise.

Elle change de sujet :

- Enfin bref, vous devriez définitivement me rejoindre au club de musique. Fuyuki joue super bien au piano, et puis Haru, ben… tu apprendras très vite ! Venez vous inscrire avec moi après manger !

C'est ainsi qu'après manger, je me suis retrouvée à signer une feuille d'inscription pour un club de musique alors que je n'ai jamais touché un instrument de toute ma vie.

La salle du club est vraiment impressionnante. Il y a tout type d'instrument : batterie, guitares acoustiques et électriques, flûtes, violon, piano, et même certains que je n'ai jamais vus de ma vie. La salle est plutôt grande, avec des mousses anti-son sur les murs et des enceintes un peu partout. Malgré la grandeur de la salle, il n'y a qu'une seule personne qui s'occupe des inscriptions. C'est un garçon qui a l'air un peu plus grand que nous, sûrement un première ou un terminale.

- Bonjour, vous êtes venus vous inscrire au club de musique ? nous demande-t-il lorsque nous arrivons dans la salle.

- Oui, répond Aki d'un grand sourire. Tous les trois.

- Oh, c'est vrai ? Ça tombe bien, poursuit-il, tous les membres du club l'année dernière étaient des terminale. Ils n'ont pas réussi à rassembler de seconde ou de première. Alors, maintenant qu'ils sont partis, il n'y a plus personne.

- Vraiment ? s'étonne Aki. Heureusement qu'on est là !

Donc on va être juste tous les trois ?

- Mais alors, vous n'appartenez pas au club, vous ? s'interroge Fuyuki.

- Non, je fais partie du BDE*. Je m'occupe seulement des inscriptions, puisqu'il n'y a plus personne pour le faire.

Nous nous sommes donc inscrits tous les trois au club de musique. Honnêtement, je ne sais pas ce que je vais faire dans ce club… Je n'ai jamais vraiment été attirée par la musique, donc il ne m'est jamais venu à l'esprit d'apprendre un instrument. Et puis, je n'en ai pas vraiment envie en fait… Mais je ne voulais pas abandonner mes deux nouveaux amis. Surtout Aki, qui avait l'air de vraiment y tenir. Je me demande de quel instrument elle joue. Je devrais lui demander !

- Ah, il faut que je vous laisse, j'ai un truc à faire à l'administration ! dit-elle avant de partir en courant.

Bon, et bien… Je lui demanderai plus tard.

Fuyuki laisse échapper un petit rire.

- Elle est tout le temps comme ça ? je lui demande en plaisantant.

- Haha, oui, elle a toujours été comme ça, répond-il sans la quitter des yeux.

Ils ont vraiment l'air d'être très complices. Ça se voit qu'ils se connaissent depuis longtemps. On dirait qu'ils se complètent, comme si l'un ne pouvait pas fonctionner sans l'autre. J'espère que je pourrai m'intégrer au groupe et devenir aussi importante qu'eux deux.

Nous continuons à discuter en nous dirigeant vers la cour. Arrivés dehors, nous nous asseyons sur un banc en attendant la fin de la pause de midi. Il fait encore froid, dehors. Après tout, nous sommes encore en mars. En hiver. Mais dans quelques jours, nous arriverons au printemps. J'ai hâte de voir les bourgeons apparaître petit à petit, avant de laisser éclore les fleurs. Maman m'a dit qu'avant, la rentrée c'était en avril. Ça devait être bien de rentrer en avril, quand même. Le printemps, c'est la saison du renouveau, alors c'est assez logique qu'on y place la rentrée scolaire. Et puis, ça devait être super joli, avec les pétales de cerisier, les fleurs, le soleil timide du printemps… À propos de rentrée, maintenant que j'y pense, c'est quand même surprenant que ce soit l'anniversaire de Fuyuki.

- Joyeux anniversaire, d'ailleurs ! je lance. C'est une drôle de coïncidence que ton anniversaire tombe le jour de la rentrée.

- Oui, et ce n'est pas très discret quand tu as une amie aussi bruyante que Aki qui te souhaite un joyeux anniversaire en criant devant toute la classe…

Nous nous mettons à rire ensemble. Je me sens bien, je m'amuse, je suis contente, mais… c'est vraiment étrange, ce que je ressens. Comme si quelque chose n'allait pas. Comme si ce n'était qu'un rêve. Comme si, bien que ça ressemble parfaitement à la réalité, ce soit entièrement le fruit de mon imagination. Ou comme si on m'avait effacé la mémoire avant de m'implanter de faux souvenirs pour me plonger dans un monde virtuel, et tout le monde, Aki, Fuyuki, les autres élèves, les professeurs, n'étaient que des intelligences artificielles. Parce que c'est vraiment étrange. J'ai rencontré un garçon sur le chemin du lycée, un garçon vraiment mignon. Il est timide, gentil, poli, souriant, délicat, il mange très sainement, et il joue du piano. On est dans la même classe, on a mangé ensemble à midi, on s'est inscrits au même club, et maintenant on parle en tête à tête sur un banc dans la cour. J'ai l'impression d'être le personnage principal d'un roman d'amour cliché. Comme si l'auteur de cette histoire essayait de mettre toutes les chances de mon côté pour que je tombe amoureuse. Mais, je ne sais pas, c'est aussi comme s'il s'était trompé de personnage principal. Comme si tout ça n'était pas fait pour moi, et cette rentrée devrait appartenir à une autre fille. Ce que je veux dire, c'est que je ne me sens pas à ma place. Parce que malgré tous les efforts de cet “auteur”, mon cœur ne ressent rien de spécial devant Fuyuki. Peut-être que je me précipite un peu. Après tout, l'amour, ça prend du temps ! Pas vrai ?

 


 

Cela fait maintenant trois semaines que les cours ont commencé. Trois semaines que je passe entièrement avec Fuyuki : nous mangeons ensemble à midi, nous faisons nos devoirs ensemble pendant les pauses, nous allons au lycée et revenons chez nous ensemble - puisque nous avons une partie du chemin en commun. Nous nous sommes rapprochés, et j'en suis ravie. Fuyuki est vraiment quelqu'un d'intéressant. Il est très gentil et doux, mais quand on apprend à le connaître, on se rend compte que malgré ça, il n'est pas naïf, il est plutôt lucide. D'ailleurs, si quelque chose lui tient à cœur, il peut parler très sérieusement. Ça m'a un peu surprise, la première fois, parce que je m'étais habituée à ses jolis sourires. C'est quelqu'un qui réfléchit beaucoup à ce qui est bien et ce qui est mal, et qui essaye tout le temps de devenir une meilleure personne. C'est d'ailleurs à cause de ça qu'il a tendance à avoir trop de regrets et à avoir trop peur d'en avoir plus. Parfois, ça le bloque. Malgré sa volonté de faire le bien, sa peur l'empêche de passer à l'action. Et bien que je le connaisse si bien maintenant et que je l'admire autant, je n'ai toujours pas rougi devant son joli sourire, ni eu le cœur qui battait la chamade dès que je le touchais. C'est vraiment un bon ami et une bonne personne, mais j'ai l'impression que je n'arrive pas à tomber amoureuse et ça m'énerve parce que je ne vois vraiment pas pourquoi. Peut-être que malgré toutes les coïncidences que nous avons vécues ensemble, ce n'est pas lui mon grand amour du lycée. Enfin bref, cela fait aussi deux semaines qu'Aki est absente en cours. C'est dommage, je n'ai pu passer qu'une semaine avec elle. Elle a attrapé un rhume, mais je veux dire, un gros rhume. Nous sommes assis sur un banc dans la cour, et Fuyuki m'explique qu'Aki a toujours eu une santé fragile. Elle a souvent été absente au collège, et c'est pour ça qu'elle avait du mal à s'intégrer. Elle était toujours un peu en retard sur les autres. Comme si elle avait raté un train et avait été obligée de prendre le suivant. Peu importe à quel point elle essayait de rattraper ce retard, de se rapprocher de ses camarades de classe, c'était trop tard ; on lui avait déjà collé l'étiquette “exclue” sur le front. Fuyuki a été le seul à ne pas la rejeter. Alors, évidemment, ils se sont énormément rapprochés, et aujourd'hui, ils sont meilleurs amis.

- C'est pour ça que j'avais peur de la rentrée, continue Fuyuki. Aki était ma seule amie, et c'était une sorte de miracle. Avec ma timidité, j'étais sûr et certain que sans elle, j'étais destiné à passer l'année tout seul.

- Je comprends, je réponds. Moi aussi, j'avais un peu peur. Mais j'avais aussi énormément d'espoir.

- Tu as eu raison. Au final, on s'est rencontrés.

Il sourit gentiment. Je souris en retour.

- Oui, c'est vrai. J'ai aussi rencontré Aki. Même si, bon, je n'ai pas vraiment eu le temps de la connaître avant qu'elle ne tombe malade. J'espère qu'elle reviendra vite.

- C'est vrai. Surtout que les activités de club vont bientôt commencer. On a besoin d'elle. Tu sais, si elle te manque vraiment, tu peux passer la voir chez elle.

- Chez elle ?? je m'exclame. Mais je la connais à peine..!

- Ça ne fait rien, répond Fuyuki en rigolant. Tu pourras lui apporter les cours à ma place. Tiens.

Il ouvre son sac, attrape quelques feuilles de cours et me les tend avec un grand sourire.

- Mais…

- Chut, m'interrompt-il, il n'y a pas de “mais”. Il faut que vous fassiez connaissance. Je suis sûr que vous vous entendrez merveilleusement bien. Et puis, je serais ravi de savoir que mes deux meilleures amies passent du temps ensemble, ajoute-t-il en souriant.

Ses deux meilleures amies ? Je… Je suis sa deuxième meilleure amie ? En à peine deux semaines ? Décidément… il est vraiment très gentil. Mais est-ce que c'est vraiment le moment de faire connaissance lorsqu'elle est si malade ?

- Bon, d'accord... Merci, je murmure en prenant les feuilles qu'il me tendait.

Il regarde l'heure sur son téléphone.

- Il se fait tard, dit-il. On devrait peut-être rentrer.

- D'accord, allons-y, je réponds.

Sur le chemin du retour, nous parlons un peu plus d'Aki et de comment elle était au collège.

- Aki a toujours préféré exprimer ses sentiments par des actions plutôt qu'en les formulant avec des mots, m'explique Fuyuki. C'est pour ça que parfois, on peut avoir l'impression d'être face à quelqu'un d'indiscernable, parce qu'elle est difficile à comprendre. Il ne faut pas croire ses mots. Mais il faut être certain que lorsqu'elle fait quelque chose, même si on n'en comprend pas le sens, il y en a un derrière, et il peut être beaucoup plus important qu'on ne le croit.

- Qu'est-ce que tu veux dire par là ? je lui demande, légèrement perdue.

- Par exemple, reprend-il, un jour, elle a bousculé une autre fille alors qu'elle tenait une canette de soda dans les mains et elle lui a taché son uniforme. Elle avait l'air de s'en vouloir énormément, mais au lieu de s'excuser, elle s'est renversé tout le reste du soda sur elle-même.

- Non, c'est vrai ? je m'étonne.

- Je te jure que c'est vrai. Je n'étais pas loin, alors j'ai tout vu. Tout le monde dans le couloir s'est moqué d'elle. La fille qu'elle avait bousculée n'a pas du tout compris son acte, alors en repartant, elle a dit à ses copines : “Mais c'est quoi son problème, sérieux ?!” Je m'en souviens très bien, car au milieu de ces visages moqueurs, au milieu de ces rires hilares, elle restait immobile, trempée de soda, la tête baissée. Cette image m'a fait beaucoup de peine, et je m'en rappelle comme si c'était hier.

Fuyuki, qui est d'habitude si souriant en parlant d'Aki, a une expression très sérieuse. Je cherche quelque chose à répondre, mais je ne trouve rien. Alors il continue :

- C'était sa manière à elle de dire “pardon”. Malheureusement, personne ne comprenait ça. Sauf moi, bien sûr, mais je restais dans mon coin, à regarder. C'est ce que j'ai toujours fait, rester dans mon coin... J'avais envie d'aller la voir, lui dire que ce n'était pas grave, l'accompagner aux vestiaires pour se changer. Mais j'avais trop peur.

Il marche en regardant ses pieds.

- Peur de quoi ? je demande, avant de me dire que c'est peut-être un peu trop intrusif comme question.

Fuyuki ne dit rien pendant quelques secondes. Puis il murmure :

- Je ne sais pas… Peur de faire quelque chose de mal, peur de ne pas être à la hauteur, de lui faire du mal, peut-être…

- Lui faire du mal ? je m'interroge. Pourquoi ça lui ferait du mal ?

Fuyuki me regarde en souriant, mais un sourire triste, avant de regarder devant lui à nouveau, sans rien répondre. Il n'a peut-être pas envie de répondre. J'ai encore beaucoup de choses à apprendre sur Fuyuki, mais s'il n'est pas prêt, je ne vais pas le forcer. J'espère mériter de savoir, un jour.

- Évidemment, je regrette énormément de ne pas être allé la voir, ce jour-là. Et je lui serai à jamais reconnaissant d'être venue vers moi par elle-même.

Ah, je vois… Donc c'est elle qui est venue le voir. Du coup, il a l'impression de n'y être pour rien dans leur amitié.

- Mais au final, c'est aussi grâce à toi, puisque tu as accepté de devenir son ami, je réplique.

- Évidemment que j'ai accepté, riposte-t-il. Elle n'avait rien fait de mal. N'importe qui aurait fait pareil.

- Non, je rétorque, tu l'as dit toi-même : personne ne l'acceptait. Tu étais le seul à la comprendre.

- Bon… J'imagine que tu as raison.

Oups… Il doit se dire que je suis un peu têtue. Mais en même temps, c'est vrai. Fuyuki ne devrait pas se rabaisser autant. Certes, il restait dans son coin au lieu de lui venir en aide, mais lui, il ne l'a jamais rejetée. Il aurait pu faire comme les autres et la traiter comme une extraterrestre. Mais il ne l'a pas fait. Il l'a traitée comme une camarade, et a accepté de devenir son ami. Je trouve ça très courageux de sa part, quand tout le monde la rejetait, et c'était très facile de faire simplement comme tout le monde sans y réfléchir…

 

Nous arrivons au carrefour où, d'habitude, je pars à gauche et Fuyuki à droite car il va déposer les cours chez Aki. Mais, cette fois, c'est l'inverse.

- Elle habite au bout de la rue, au fond de l'impasse. C'est une maison à un étage avec des tulipes dans le jardin. Tu devrais trouver, et si vraiment tu es perdue, cherche la boîte aux lettres au nom “Fujioka”.

Alors son nom de famille c'est “Fujioka”... Aki Fujioka…

- D'accord, merci Fuyuki. À demain !

- À demain, répond-il en me faisant signe de la main.

Et nous partons chacun dans notre direction. J'observe chaque maison de la rue, à l'affût d'un jardin de tulipes. Elles devraient commencer à fleurir, on arrive à la fin du mois de mars. Au bout de la rue, j'aperçois une petite maison avec un jardin de tulipes multicolores. Je vérifie la boîte aux lettres : “Fujioka”. Ce doit être ici !

Légèrement nerveuse, j'inspire puis expire avant d'appuyer sur la sonnette. Quelques secondes plus tard, une dame vient m'ouvrir, une cigarette à la bouche.

- Ah, te voilà, Fu- Tiens ? Tu n'es pas Fuyuki, remarque-t-elle.

Elle porte un débardeur et un jean troué. Elle a l'air très décontractée, voire un peu nonchalante. Elle a rassemblé ses cheveux en un petit chignon décoiffé.

- Bonjour Madame, je m'appelle Haru. Je suis une amie de Fuyuki et Aki. Je viens apporter les cours à sa place.

- Ah bon ? Ben qu'est-ce qui lui est arrivé ? elle s'interroge.

- Oh, rien du tout ! je réponds. On a juste décidé de changer un peu.

- Bon, pourquoi pas après tout. Entre.

Je m'exécute. J'enlève mes chaussures pendant que la mère d'Aki m'explique où se trouve sa chambre. Je la remercie et me dirige vers les escaliers. Ce sont de vieux escaliers en bois et certaines marches grincent lorsque j'y pose mon pied. J'arrive devant la porte de sa chambre. Il n'y a rien dessus. Même pas son nom. Je remarque qu'aucune lumière n'émane de sous la porte. Est-ce qu'elle est enfermée dans le noir..? J'ouvre délicatement la porte.

- Aki..?

Elle est allongée dans son lit avec une petite serviette sur le front, comme celles que l'on utilise quand on a une grosse fièvre. Les rideaux sont fermés, seul un minuscule rayon de soleil réussit à se frayer un chemin dans le petit espace qui sépare les deux rideaux. Ce rayon éclaire juste une petite partie de son visage. Elle a les yeux fermés, elle dort, mais… elle n'a pas du tout une expression apaisée. Au contraire, elle a l'air d'avoir très chaud. Des gouttes de sueur coulent de son front.

- Aki…

Je m'approche doucement et m'assois sur une chaise déjà disposée au pied du lit. J'imagine que c'est celle que Fuyuki utilise lorsqu'il vient la voir. Mais comme le lit est contre le mur, elle aurait besoin de pousser la chaise pour sortir, alors… ça veut dire que ça fait au moins un jour entier qu'elle ne s'est pas levée ?

Je regarde un peu autour de moi. Sa chambre a l'air plutôt banale. Il y a une armoire, un bureau, une petite commode avec une télévision et un pouf bleu marine. Il y a un tapis noir au sol, un de ces tapis avec des poils tout doux. Les meubles ne sont pas très colorés, ni les murs, d'ailleurs. Enfin, comme il fait assez noir, je ne peux pas très bien voir.

- Haru..? C'est toi ?

Aki ouvre les yeux.

- O-Oui ! C'est moi qui t'apporte les cours, aujourd'hui. Mais… je ne savais pas que tu étais si souffrante.

Elle se redresse.

- Oh, mais non, ne t'inquiète pas, ce n'est rien. Juste un petit rhume. Je vais bien, affirme-t-elle avec un sourire.

“Je vais bien” ? Tu me prends pour qui ?

- Aki, ça fait combien de temps que tu n'es pas sortie du lit ?

Son sourire s'affaiblit.

- Hum… Je ne sais pas, peut-être un jour, pourquoi ?

- Tu n'as pas eu besoin d'aller aux toilettes ?

Elle se met à pouffer.

- C'est quoi cette question, Haru ? s'esclaffe-t-elle.

- Tu bois assez d'eau ? Ce n'est pas normal de ne pas uriner pendant une journée entière. Tiens. Bois.

Je lui tends un verre d'eau qui se trouvait sur sa table de chevet. Elle me regarde pendant quelques instants, puis éclate de rire.

- Haha, t'es vraiment quelque chose, Haru !

Je rigole aussi en retour, le rire d'Aki étant contagieux. C'est agréable d'être en présence d'Aki. Je l'aime vraiment bien.

- Bref, allez, bois ! je m'impatiente.

- Bon, d'accord, je vais boire, si tu insistes, dit-elle d'un ton taquin avant de porter le verre à ses lèvres.

Aki a l'air de ne pas vraiment s'inquiéter pour sa santé… Comme si elle s'en fichait de devoir boire ou manger ou aller aux toilettes. Elle serait du genre à se jeter nue dans la neige. Je m'inquiète un peu, quand même. Elle a l'air très malade. J'espère que sa mère prend soin d'elle.

Une fois le verre vide, Aki le repose sur la table de chevet.

- Voilà, j'ai bu, dit-elle. Tu peux arrêter de me regarder comme ça, maintenant.

Je m'aperçois que j'ai les sourcils légèrement froncés et relevés, l'air inquiet.

- Ah, oui, pardon. Enfin bref, je… je passais juste te déposer les cours.

Je ne devrais pas trop m'occuper d'elle, après tout on se connaît à peine… Ce serait bizarre que je me comporte comme une mère à son égard. Elle doit sûrement déjà se dire que je suis un peu bizarre.

- Merci, Haru. C'est gentil.

Elle sourit, mais… elle a les yeux si petits. Je peux sentir à quel point ses paupières sont lourdes. Son teint est pâle, mais luisant de sueur. Ça, c'est juste un rhume..?

Je sors de mon sac les feuilles que Fuyuki m'a données et les pose sur sa table de chevet.

- C'est compliqué ce qu'on voit en maths en ce moment. N'hésite pas à me demander si tu as besoin d'aide. Ce qui ne veut pas dire que tu dois absolument t'y pencher aujourd'hui. Ou demain. Ou après-demain. Prends ton temps, s'il te plaît. Repose-toi.

Décidément, je ne peux pas m'en empêcher…

Elle ne répond rien, mais son sourire parle de lui-même : “ne t'en fais pas”.

- Bon, dis-je en brisant le silence. Tu veux que je reste un peu ?

Ah, Haru, stop ! Stop. Je ne sais pas pourquoi j'ai autant envie de prendre soin d'elle. Ou juste… Être là pour elle. Avec elle. A côté d'elle. Si elle fait un cauchemar à cause de la fièvre, je pourrais… Qu'est-ce que je dis ?

- C'est gentil, Haru, répond-elle. Mais je préfère être seule. J'ai besoin de calme.

Voilà. Évidemment. Mais je me demande…

- Si tu es si fatiguée, alors pourquoi tu souris autant ?

Ah, quelle idiote ! J'ai pensé à voix haute… Aki me regarde bizarrement.

- Parce que je vais bien, Haru, je ne suis pas si fatiguée que ça, j'ai juste besoin d'un peu de tranquillité.

Mais…

- Tu es sûre ? je demande, au cas où.

- Mais oui ! D'ailleurs, ce verre d'eau m'a donné envie d'aller aux toilettes, annonce-t-elle en me faisant un clin d'œil. Fais-moi une place.

- Oh, d'accord.

Je me lève de la chaise et la décale pour laisser Aki se lever. Ses mouvements sont lents et tremblants.

- Ça va aller ? je m'inquiète. Tu peux t'appuyer sur moi, si tu veux.

- Mais non, ne t'inquiète pas, c'est facile. Regarde.

Elle se lève, fait quelques pas vers la sortie de la chambre. Au fur et à mesure, ses pas se font de plus en plus lents. Et puis, avant que je ne puisse faire quoi que ce soit, elle s'effondre par terre.

- Aki ! je m'exclame en accourant vers elle.

Je lui tends la main pour l'aider à se relever, mais elle la rejette violemment.

- Rentre.

- Quoi ?

- Rentre chez toi, Haru.

Elle regarde le sol. Je ne peux pas voir son visage, mais sa voix est si froide que je peux sentir mon sang se glacer dans mes veines. Je ne comprends pas. Pourquoi elle est fâchée ? Et pourquoi elle fait ça ? Elle dit que tout va bien, sourit, se force à se lever, alors qu'elle ne va pas bien du tout. Je la connais à peine, pourquoi s'obstine-t-elle autant à me prouver que tout va bien, alors que c'est faux ?

 

Aki a toujours préféré exprimer ses sentiments par des actions plutôt qu'en les formulant avec des mots.

Il ne faut pas croire ses mots. Mais il faut être certain que lorsqu'elle fait quelque chose, il y a un sens derrière, et il peut être beaucoup plus important qu'on ne le croit.

 

Je ne comprends pas son attitude, mais il y a forcément une raison. C'est son meilleur ami qui me l'a dit, après tout. Alors, si je ne peux pas la comprendre comme il le fait, peut-être que je devrais simplement la laisser seule.

- D'accord, je m'en vais. Rallonge-toi. On se voit bientôt, je la salue en me dirigeant vers la porte.

- Oui, à bientôt, répond-elle en relevant la tête.

Toujours le même sourire. Je souris en retour avant de refermer la porte.

Notes:

* Au Japon, chaque lycée a un Bureau Des Etudiants (BDE), qui correspond à un groupe d'élèves faisant le relais entre l'administration et les étudiants. On pourrait le comparer au système de "délégués" en France.

Merci d'avoir lu ce premier chapitre :) J'espère qu'il vous a plu, même s'il ne se passe pas grand-chose pour l'instant, j'espère que les personnages vous plaisent. A vendredi prochain ;)