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Faux-fuyants

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Elle était inconsciente. Coincée sous un cylindre sectionné. Sylvidre. Il n’hésita pas une seule seconde.

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Disclaimers : tout est à moi, sauf ce qui n’est pas à moi.

Note chronologique : à placer après « Illyana », dans cette ambiance de pseudo-guerre larvée avec les Sylvidres qui n’a absolument plus rien à voir avec ce que l’on peut trouver dans la bibliographie officielle.

Note de l’auteur : ce petit instantané a été rédigé sans scénario clairement établi, ce qui le rend un peu bancal dans sa structure. Mais bon, je vais considérer que ça reste potable et passer à autre chose.

 

 

La station Ruster, à l’ouvert du détroit stellaire du même nom, n’était pas ce que l’on pouvait appeler « un petit coin accueillant ». Abandonnée par les forces fédérales à l’époque où le quadrant Vî avait perdu son importance stratégique, elle était depuis lors revendiquée par divers groupuscules de mercenaires qui se disputaient le contrôle de la zone. Les installations, vétustes et mal entretenues, s’avéraient presque plus dangereuses que les gros bras en mal de ratonnade errant dans les coursives. Harlock avait toutefois besoin urgemment d’un dock pour réaligner sa gouverne bâbord, et il avait estimé que « ça tiendrait ».

Ça n’avait pas tenu, mais ce n’était pas entièrement de sa faute.

— La paroi est déchirée sur dix mètres de l’autre côté, captain ! Le sas ne va pas tarder à lâcher !

L’ancien hall de chargement était illuminé d’explosions sporadiques et parcouru d’arcs électriques de mauvais augure. Au loin, une rafale de laser fit écho au « ka-pchiou » caractéristique d’un blaster magnétique. L’onde de choc déforma brièvement le plafond.
Harlock s’écarta à temps pour éviter la chute d’une dalle en polymousse depuis les hauteurs. La situation était… confuse.

— Qui tire sur qui, exactement ? demanda-t-il.

En face, le mécano qui l’avait renseigné sur l’état du sas prit une mine contrite.

— On a croisé des Sylvidres, captain, avoua-t-il. J’suis pas sûr à cent pour cent, mais j’pense que les locaux ont pas apprécié qu’on dégaine… et moi quand on m’tire dessus, j’me défends !

Harlock retint un grognement. Oui, évidemment, mais les poutrelles rouillées qui maintenaient la station en un unique morceau n’appréciaient guère le traitement cavalier qui leur était infligé. Il rentra par réflexe la tête dans les épaules quand une énième déflagration provoqua des grincements métalliques d’apocalypse. Le sas n’allait pas tarder à lâcher et il ne le ferait pas tout seul, c’était une certitude.

— Tout le monde à bord, maintenant ! ordonna-t-il. Est-ce qu’il reste des gars à nous là-bas ?
— Y’avait Ted le Rouge, captain… ‘tendez, je le préviens.

Le mécano enclencha son bracelet-com.

— Ted ! hurla-t-il. Ramène tes fesses, on décanille !
— J’suis sous un feu croisé ! cracha la radio en retour. J’peux pas bouger, il me faut un coup de main !

Et merde.

La prudence aurait voulu qu’il se replie, puis qu’il envoie de l’aide à Ted – notamment parce que l’atmosphère du hall menaçait de se faire la malle dans l’espace et qu’il n’était pas équipé pour respirer du rien. Son instinct lui souffla que « ça tiendrait ».
« Couvrez-moi ! » cria-t-il en s’élançant vers l’épicentre des échanges de tirs et tandis qu’une partie posée et raisonnable de son esprit se demandait s’il était bien judicieux d’écouter son instinct.
Ça tiendra, se répéta-t-il.

Le cosmodragon réduisit au silence les deux positions adverses les plus gênantes.
Point positif, la signature légendaire de l’arme à plasma la plus bourrine de la galaxie fit jaillir Ted de son abri tel un diable de sa boîte.

— Rudement content d’vous voir, captain ! s’exclama-t-il avant de déguerpir.

Point négatif : l’arme à plasma la plus bourrine de la galaxie s’avérait quelque peu, euh, bourrine, ce qui n’était pas forcément indiqué lorsque l’on était entouré d’une structure métallique sur le point de s’effondrer.
La structure, de fait, s’effondra, et Harlock se retrouva à slalomer entre des poutrelles tordues et des câbles arrachés tout en priant pour que « ça tienne » encore quelques minutes – et accessoirement pour que plus personne ne soit en mesure de lui tirer dessus.

Une quinte de toux le plia en deux. Une fumée dense, opaque et âcre emplissait peu à peu l’atmosphère. Elle était probablement saturée d’émanations toxiques, mais c’était toujours mieux que « pas d’atmosphère ». Était-il préférable de mourir asphyxié dans des vapeurs de composants électroniques brûlés ou asphyxié dans le vide de l’espace ? se demanda-t-il distraitement.

— Arcadia parée à décoller, captain ! Z’êtes où ?

Harlock fixa son bracelet-com d’un œil atone avant de convenir que 1) il suffoquait, 2) avec cette fumée et les obstacles aléatoires sur le chemin il n’avait pas la moindre idée de la direction à prendre pour rejoindre son vaisseau.

— Captain ? On a récupéré Ted, captain ! Captain ? Vous nous recevez ?

Il croassa « oui, j’arrive », inspira (mauvaise idée. Très mauvaise idée), et se courba dans l’espoir d’atteindre des strates près du sol moins enfumées. C’est alors qu’il la vit. Enfin… Qu’il la « sentit », plutôt, parce qu’il ne voyait même plus ses propres doigts s’il tendait le bras.

De surprise, il stoppa. Ses pas l’avaient mené… où il devait aller, s’aperçut-il. Au pied d’un pylône abattu. Auprès d’un corps étendu. Des cheveux verts. Des cheveux courts. Il cilla.

— Sérhà ?

Elle était inconsciente. Coincée sous un cylindre sectionné. Sylvidre.
Il n’hésita pas une seule seconde. Autour de lui, les volutes s’éclaircissaient, signe qu’il y avait désormais un courant d’air quelque part. Peu de chances toutefois que quelqu’un ait mis en place une ventilation d’assainissement. Décompression, donc. Au moins n’était-elle pas explosive. Pas encore.

… Mais à présent il était à nouveau capable de se diriger. Deux cents mètres du dock où était amarré l’Arcadia, jaugea-t-il. Ça tiendrait.

Il courut. Sérhà, dans ses bras, n’était pas très lourde.

— Captain ! l’accueillit Tadashi avec un large sourire de soulagement.

Son enthousiasme s’éteignit sitôt qu’il remarqua qu’Harlock ne rentrait pas tout seul.

— … C’est une Sylvidre, non ?
— Sérhà, acquiesça Harlock.

Il balaya la mine renfrognée de l’adolescent d’un geste. Pas le temps pour les explications.

— Elle est fiable, ajouta-t-il néanmoins. Remonte à bord, on décolle.

L’Arcadia s’arracha à son amarrage pendant qu’Harlock ruminait ses pensées sur le chemin de l’infirmerie. « Elle est fiable », vraiment ? En était-il sûr ?
Je le sais, trancha-t-il. Il le savait.

— Mais que… Nom d’une outre vérolée, capitaine ! jura le docteur Zero lorsqu’Harlock posa son chargement sur le lit de diagnostic. Qu’est-ce que vous avez encore foutu ?
— C’est Sérhà, doc.

L’explication ne parut pas satisfaire le médecin, qui croisa les bras, fronça les sourcils et éructa « hrmf ».

— Oui je vois bien, capitaine… On n’avait pas dit qu’il ne fallait plus que vous vous approchiez d’elle ? Rapport à une certaine, hem, dépendance psychique ?

Harlock se retint à temps de baisser les yeux comme un gamin pris en faute. Ce qu’il n’était pas. Du tout. Ni pris en faute, ni gamin.

— Un morceau de station lui est tombé dessus quand le plafond du hall a cédé, se défendit-il. J’allais pas la laisser mourir là-bas, doc !

Zero roula des yeux, ce qui signifiait clairement « bien sûr que si, capitaine ». Mais zut. Harlock s’appliqua donc à ignorer les tressautements de sourcils et autres rictus réprobateurs et enchaîna :

— Sa jambe fait un angle pas naturel, elle doit avoir un os cassé. Enfin… peut-être pas un os vu que c’est une plante, mais bon… Vous pouvez soigner ça ?
— Je…

Le doc se pinça l’arête du nez et soupira. Longuement.

— Capitaine, bon sang ! Je suis médecin, pas jardinier !
— Vous pourrez la mettre en cellule après, concéda Harlock.

Zero le fixa d’un air navré.

— … et je ne m’approcherai pas d’elle, promis ! ajouta-t-il avec un sourire qu’il teinta d’un maximum de bonne volonté et de conciliation.

L’air navré se compléta d’une moue sceptique : le doc n’en croyait pas un mot. Il avait raison, d’ailleurs. Harlock était donc en train d’évaluer diverses tactiques visant à gagner l’adhésion de son interlocuteur (grogner, chouiner, tenter une corruption à base de bouteilles d’alcool…) lorsque Zero le surprit d’un « Raaah, filez et laissez-moi travailler ! Vous êtes incorrigible ! »

Cela passerait pour un « oui je vais la soigner, capitaine », décida Harlock. En conséquence, il s’enfuit avant que le doc ne se rappelle qu’il avait potentiellement été intoxiqué par des fumées et qu’il aurait peut-être été sage de le garder en observation.

— Paraît que vous avez ramené une Sylvidre, captain ? On n’en veut pas à bord, elles n’apportent que des ennuis !

Ah. Tadashi avait croisé le chemin de Maji, et l’ingénieur en chef de l’Arcadia avait de toute évidence fomenté une embuscade au détour d’une coursive. Hélas pour lui, Harlock savait exactement quel argument lui opposer.

— C’est elle qui nous a fourni les transducteurs de sonar que vous ne cessez pas de couvrir d’éloges, chef. Vous vouliez savoir si on pouvait encore augmenter leurs capacités, c’est le moment de demander à une experte.

Harlock espéra que Sérhà s’y connaisse en transducteurs de sonars spatiaux, mais Maji se contenta de grommeler « comptez pas sur moi pour adresser la parole à cette sorcière, capitaine » avant de le laisser poursuivre sa route.

Il ne rencontra personne d’autre jusqu’à ses quartiers.

La nuit, il rêva d’arbres.

Non. De l’arbre. Il rêva de l’arbre. Il n’y en avait qu’un, et il l’aurait reconnu entre mille. Sérhà était assise à son pied. Elle avait les cheveux longs. Une illusion.

— Tu es au courant que tu fais n’importe quoi, hangareka ?

Il haussa les épaules.

— Je t’ai sauvé la vie.

Et ce n’était pas « n’importe quoi ». C’était important. Même s’il n’était jamais vraiment sûr des forces qui guidaient ses choix.
Sérhà répondit « pfeuh ».

— Je m’en serais tirée seule.
— Tu étais inconsciente et avec une jambe cassée, rétorqua-t-il. À un moment il faut savoir admettre qu’on a besoin d’aide, hein…

Elle sourit. Ses cheveux emplissaient l’air.

— C’est amusant que ce soit toi qui me dises ça, hangareka.

Il croisa les bras, elle redressa le menton, ils se toisèrent en silence, immobiles l’un et l’autre. Autour d’eux, l’arbre balançait lentement ses feuilles au gré d’une brise invisible et tournante, le ciel était improbable, le sol se muait en nuages. Harlock enregistra l’information, ne s’en formalisa pas. Une illusion. « Son » illusion. Familière. Presque rassurante.

Il cligna des paupières.

Recula d’un pas.

— J’ai dit au doc que je ne m’approcherai pas de toi.

Sérhà lâcha un petit rire, qui résonna longtemps et dont les derniers échos vinrent chatouiller le creux de ses reins.

— Eh bien tu t’es parjuré, pirate.
— Physiquement, précisa-t-il.

Elle rit encore.

— N’essaie pas de te rattraper aux branches. Ça ne change pas grand-chose.
— Ça change que ce n’est pas moi qui te cours après.
— Tu es sûr ?

Il fit la moue. Cette illusion était son illusion, il le savait. La sienne. Pas celle de Sérhà. Même si Sérhà l’aidait un peu, évidemment.

Il éluda.

— Et tu… Le doc t’a bien soignée ?

Sérhà inclina la tête avec une désinvolture affectée. Ses cheveux se jouèrent de toute notion de gravité et s’enroulèrent en spirale autour de son avant-bras. Ses yeux s’assombrirent une fraction de seconde.

— Il a… fait de son mieux, lâcha-t-elle dans un souffle. Ça ira.
— Il t’a fait mal ?
— Non.

C’était un mensonge. Il ne releva pas.

Au matin, il se réveilla seul. Il n’aurait pas su dire quand le rêve s’était dissipé, ni quelle avait été la part de réalité dans l’illusion. Mais il avait parlé à Sérhà, il n’y avait aucun doute.

Il n’osa pas prendre de ses nouvelles auprès du doc.

Il se réfugia en passerelle. L’ambiance y était plus lourde qu’à l’accoutumée.

— Elle a repris connaissance, vint lui annoncer Zero peu après midi.

Harlock dut se forcer pour ne pas se lever aussitôt.

— Si vous jugez qu’elle est transportable, alors on la dépose sur la planète la plus proche, répondit-il.

Il garda le regard figé droit devant lui, serra les mâchoires. Il n’irait pas la voir. Elle n’avait pas besoin de lui, et il n’avait pas besoin d’elle.
Ses doigts se crispèrent sur l’accoudoir de son fauteuil. Il n’irait pas.

Un silence pesant s’installa durant de trop longues secondes. L’intervention de Yattaran rompit la muraille de ses résolutions.

— Il y a un patrouilleur sylvidre qui nous colle au train juste à la limite de portée de nos canons, capitaine. Vous n’aviez pas dit qu’elle en commandait un ?

Harlock pinça les lèvres. Si.

— Le Hau Maiangi, confirma-t-il.
— Ben du coup vous ne pouvez pas lui demander de l’appeler ? Ce sera plus simple, non ?

Qu’en pensaient-ils, eux tous ? Comment percevaient-ils ses actions ? Harlock balaya la passerelle du regard. Le doc avait l’air soucieux, Yattaran indifférent, Tadashi boudeur. Kei détourna les yeux. Mimee ferma les siens.

Il expira. Cette Sylvidre était sa Sylvidre.

— Très bien, dit-il. J’y vais.

Il ne mettrait pas l’Arcadia en danger pour elle, et il gageait que son équipage le surveillait de près à ce sujet. Mais il ne la mettrait pas non plus en danger pour l’Arcadia, et ce jeu d’équilibriste n’appartenait qu’à lui seul.

Elle l’accueillit d’un sourire narquois.

— Tu te parjures, hangareka.

Il fit mine de ne rien entendre. Elle était à demi-assise dans un lit d’hôpital agrémenté de beaucoup trop d’oreillers, sa jambe enchâssée dans un caisson de régen’.

— Ça fonctionne pour les Sylvidres, la régen’ ? demanda-t-il.
— Si elle est paramétrée correctement, oui.

L’était-elle ? Il ne posa pas la question.
Il dénicha un fauteuil antigrav, l’amena à côté du lit.

— Si je te conduis devant une console spatio-com, tu pourras contacter ton vaisseau et lui dire de se mettre à couple de l’Arcadia pour qu’on effectue un transbordement ?
— Oui. Si tu ne leur tires pas dessus.
— Non. Monte.

Sérhà maugréa en sylvidre tandis qu’elle se hissait dans le fauteuil à la force des bras. Elle contempla avec une intensité faussement admirative le revêtement gris uniforme des coursives. Elle leva un sourcil lorsqu’Harlock la fit entrer dans l’ascenseur.

— On monte en passerelle, là… Tu n’avais pas de radio à disposition ailleurs ?

Si, mais flûte. C’était son vaisseau et il utilisait les radios qu’il voulait, d’abord. Et puis bon… Il fallait bien admettre qu’au fond de lui, il était assez fier de lui faire visiter sa passerelle.

— Non ce que je veux dire… reprenait Sérhà alors qu’Harlock la poussait vers la console com et que Kei s’écartait avec un froncement de paupières clairement désapprobateur. … c’est que la passerelle c’est un peu névralgique comme endroit, non ? Tu n’aurais pas pu choisir un local moins sensible ?
— Tu m’as donné l’accès à ta passerelle sur ton vaisseau, je ne vois pas pourquoi je ne ferais pas pareil sur le mien, rétorqua-t-il.

Sérhà ouvrit la bouche, la referma, leva les yeux au plafond et les deux mains à hauteur de son visage.

— À ceci près que mes écrans étaient affichés en sylvidre et que je sais que tu ne le lis pas, hangareka. Si tu veux sécuriser les performances de tes systèmes d’armes, il faudrait en éteindre certains, ici.

Elle secoua la tête avant de se pencher sur la console.

— Mais je vais faire comme si je n’avais rien vu, hein…

Tant mieux.

La communication fut courte, à peine plus longue que le temps qu’il fallut à Yattaran pour mettre en veille les panneaux tactiques du module armement. Le radar détecta l’approche du patrouilleur sylvidre aussitôt le contact coupé.

— Approche par tribord, dit Sérhà. Tu as des sas fonctionnels des deux bords, n’est-ce pas ?

Oui. Et une petite faiblesse en autodéfense sur tribord, en ce moment.
Le choix du bord n’était pas un hasard, comprit-il. Sérhà était bien renseignée. Mais il ne lui posa pas la question.

Il ne tarda pas.

Il eut envie de lui demander de rester.

Il s’abstint.

— La prochaine fois, il faudra qu’on s’organise mieux, plaisanta-t-il malgré tout.

Elle ne répondit rien, mais lorsqu’elle franchit le sas ses doigts effleurèrent les siens. Il accrocha ses yeux avant que la porte ne se referme sur elle.

Ils souriaient.

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