Actions

Work Header

Rating:
Archive Warning:
Category:
Fandom:
Relationships:
Characters:
Additional Tags:
Language:
Français
Stats:
Published:
2023-01-24
Words:
26,076
Chapters:
1/1
Comments:
37
Kudos:
125
Bookmarks:
21
Hits:
2,325

Un autre départ

Summary:

Lorsque Lancelot prend le pouvoir et commence à traquer les chevaliers à travers le royaume, Vénec aide Arthur à s'enfuir de Tintagel - Arthur, et Guenièvre.

Notes:

(See the end of the work for notes.)

Work Text:

i.

 

- Il faut que vous trouviez un endroit où il viendra pas vous chercher. Y’a bien un truc qu’il connaît pas de vous, non?

- ...Rome.

- Quoi?

- Rome. Rome, il y pensera pas.

- Bon bah voilà, c’est parfait ça. Si on arrive au bateau sans se faire coincer, je vous amène à Rome.

- Non mais Rome, Rome...mais je connais plus personne, à Rome, moi!

- Au moins, vous serez en sécurité.

- Non mais attendez, de toute façon, je vais probablement crever pendant le voyage.

- Vous crèverez en essayant de faire quelque chose. Allez, accrochez-vous.

Sans attendre sa réponse, Vénec lui attrapa la main, et commença à le relever.

- Attendez, attendez…

Putain, il était déjà à bout de souffle. “Il me faut un bandage.”

- Un quoi?

- Un bandage.

- Pour quoi faire?

- Pour cacher les plaies.

- Les plaies…de votre suicide? 

La bile lui monta au bide. Il acquiesça, n’osant même pas croiser le regard de Vénec. “Mais on s’en fout de ça, je vous dis de vous grouiller!”

- Non! Je pars pas sans bandage!

Ses yeux finirent par croiser ceux du bandit, plein d’une inquiétude et d’une confusion qu’il n’y avait jamais trouvé auparavant. “Si on tombe sur un gamin, je veux pas qu’il tombe dessus,” admit-il. Il était fatigué. Si fatigué. 

Mais ça, ils ne devaient pas le savoir.

“J’suis le roi Arthur. J’me désespère pas. Jamais je perds courage. Je suis un exemple pour les enfants.”

- J’en ai un, moi, de bandage.

D’un même mouvement, ils se tournèrent pour trouver Guenièvre dans l’encadrement de la porte, un sac autour du cou et la peur gravée dans chacun de ses traits.

Leurs regards eurent à peine le temps de se croiser qu’elle s'affairait déjà à arracher un pan de sa longue robe bleue, la même qu’elle portait lorsqu’ils s’étaient parlés.

Quand se retourna vers lui, Vénec guettait sa réaction, mais n’avait pas l’air surpris.

- Qu’est-ce que -

Le bruit du tissu qui se déchire résonna entre les quatre murs, et elle s’approcha en deux pas pour commencer à l’enrouler autour de son poignet meurtri.

“Guenièvre, qu’est-ce que vous faites encore là, bon dieu?”

- Vous inquiètez pas, elle s’en va, intervint Vénec alors que les yeux de sa femme se posaient de nouveau sur les siens. “Et nous aussi.”

Avant qu’il ne puisse ajouter quoique ce soit, ils l’attrapèrent chacun par un bras, et le soulevèrent de sa couche.

 


 

ii.

 

Il était si faible. A chaque pas, elle crut qu’il allait s’écrouler pour de bon.

Elle ne le connaissait pas beaucoup, ce Vénec, mais elle lui était reconnaissante plus qu’à aucun autre.

Par miracle, ils arrivèrent à la plage, sans être repérés de surcroît. Son corps s’affaissa une fois de plus sur la plage, et ils tombèrent doucement avec lui. Il était essoufflé - complètement à bout. Pourtant, il continuait. L’espoir serrait la poitrine de Guenièvre si fort que ça en était presque douloureux.

Alors qu’elle le soutenait toujours, prête à la soulever de nouveau par son bras droit tandis que Vénec se tenait à sa gauche, leurs regards se croisèrent, rien qu’une seconde.

Les larmes lui montèrent, mais elle les refoula.

- Allez, un dernier effort - on y est presque.

Quelques secondes plus tard, ils se hissaient à bord.

 


 

iii.

 

Un grognement d’effort de Vénec, une secousse suivie des mouvements de l’océan sous l’embarcation, et, en un instant, ils avaient quitté la Bretagne.

Vingt ans plus tôt, il y arrivait en jeune inconnu, prêt à prendre la tête du royaume de Logres et avide de remplir sa mission divine et trouver le Graal. Il la quittait aujourd’hui en roi déchu, une ombre de l’homme qu’il avait été. Un échec, là où beaucoup avaient espéré trouver le plus grand souverain que l’île n’ait jamais connu.

Un lamentable, indéniable, irrécupérable échec.

Les vagues n’étaient pas clémentes, mais la nausée qui lui prit l’estomac n’avait rien à voir avec la mer. Sur sa poitrine, le poids était si lourd qu’il aurait pu les couler, s’il se matérialisait. 

L’envie d’en finir, une fois de plus, vint lui rendre visite.

Sur son front, il sentit soudain une main douce et froide, et entrouvrit les yeux pour croiser le regard inquiet de sa femme. Elle fronçait les sourcils, inquiète - mais lorsque ses yeux se fixèrent sur les siens à peine ouverts, elle lui sourit.

Il ne savait pas vraiment pourquoi, ni même comment, mais il faisait du bien, ce sourire. Il lui faisait du bien.

Alors qu’il sentit ses doigts fins aller se perdre dans ses cheveux, et son autre main venir saisir l’une des siennes, Arthur s’y accrocha sans même s’en rendre compte, et se laissa retomber dans l’inconscience.

 


 

iv.

 

Ce n’était pas le souvenir de Rome qu’elle en avait. Si sombre, si...lugubre. Peut-être était-ce le monde entier qui partait à vau-l’eau, après tout.

Mais ils n’avaient pas le temps de s’étendre sur le changement d’ambiance: déjà, leurs regards se faisaient inquiets, prudents. Aux abords de la cité, Vénec regarda Arthur dans les yeux.

- Bon, il vaut mieux que je vous laisse là, moi. Vous êtes sûrs que vous savez où vous allez, Sire?

- Oui.

Dans sa voix, il n’y avait pas la moindre trace de doute, mais elle jurerait pouvoir y déceler une légère appréhension. Sa mâchoire se serra, juste une seconde, et elle se demanda quel endroit il pouvait bien avoir en tête. 

- Très bien. Très bien...Bon bah, je crois bien qu’on se sépare là, hein. L’inquiétude était visible sur le visage du bandit. Non pour la première fois depuis le début de leur périple, Guenièvre fut prise d’un élan d’affection pour lui. De reconnaissance, pour sûr.

Il était loyal à son roi, même si un autre était maintenant sur le trône, et son sort lui importait - sincèrement. Sans son aide, ils seraient probablement morts tous les deux depuis longtemps.

“Je reviendrai à Rome, le temps de laisser les choses se tasser un peu. Je vous chercherai,” et Arthur hocha la tête. “Allez y Sire, je vais vous suivre du regard un peu - histoire d’être sûr que personne vous suit.”

- Arrêtez de m’appeler Sire. Mais sa voix était douce, et un imperceptible sourire se dessina sur ses lèvres abîmées. 

Prenant une profonde inspiration, Arthur se tourna vers la ville qui l’avait vu grandir. Puis, vers elle.

Le temps d’une terrible seconde, elle crut qu’il allait lui faire ses adieux, et la laisser là. Après tout, ce n’était pas comme s’ils avaient discuté de leur situation - de leur mariage, ou du moins, de ce qu’il en restait. 

Mais alors que la panique commença à lui serrer la gorge et les entrailles, il fit un signe de tête vers la route pavée qui s'étendait devant eux. “Prête?”

Elle acquiesça. Soulagée, tellement soulagée, alors même qu’ils se jetaient maintenant dans l’inconnu le plus total. (Mais ensemble, ne peut-elle s’empêcher de penser. Elle était loin de Kaamelott, loin de la Carmélide, loin de tout ce qu’elle avait jamais connu…mais elle était avec lui.)

Avant de partir, elle laissa ses doutes de côté, et se jeta au cou de Vénec. Il fut surpris, sa main se posant maladroitement sur son épaule une seconde avant qu’elle ne s’éloigne, et elle déposa un baiser sur sa joue mal rasée.

“Mille mercis.” Il lui rendit son sourire, gêné.

- Y’a pas de quoi, ma Reine.

Lorsque ce fut au tour d’Arthur de le remercier, les yeux perçants et la poignée de main ferme malgré son état, il baissa les yeux, et elle l’entendit murmurer qu’il préférerait toujours quand c’était lui le roi.

 


 

v.

 

Malgré les années, il ne se perdit qu’une seule fois avant de la trouver. Décrépie, dépourvue de toute la splendeur qu’elle avait connue, il n’y avait finalement pas si longtemps que ça, il y avait finalement une éternité.

La villa Aconia.

(Une fois de plus, il réalisa que se remémorer son nom ne réveillait plus les mêmes choses en lui. Que ça ne réveillait plus rien, en fait. 

Sur le trajet déjà, alors qu’il se décidait à faire de son ancienne demeure leur point de chute, la pensée l’avait effleuré, comme elle l’avait déjà effleuré de nombreuses fois auparavant. De nombreuses années auparavant, à vrai dire.

Pendant cette dernière année, surtout, cette dernière année avant qu’il n’abandonne et ne s’ouvre les veines, cette dernière année où Guenièvre était revenue, l’avait soutenu, l’avait suivi. Cette année où son regard s’attardait de plus en plus sur elle, où sa voix lui était devenue apaisante, où une chose dans sa poitrine commençait à bouger quand elle était près de lui. Cette année-là, il y avait vraiment pensé.

Dicter ses mémoires au père Blaise l'avait aidé à faire le point sur pas mal de choses, aussi. A les comprendre, à les voir de façon étonnamment claire, ces amours, cet amour d'un jeune homme de vingt ans qui rencontrait pour la première fois une figure mature, maternelle, presque. Une personne qui l'inspirait et qu'il admirait. Un jeune homme qui s'était accroché aveuglément, de toutes ses forces à la seule chose sur qu'il pensait avoir choisi, avoir voulu, dans un monde où tout avait été décidé pour lui avant même sa naissance.

Maintenant qu’il se tenait debout devant ce lieu où tout avait changé, où tout avait commencé, dans un sens, avec elle - c'était la même chose. 

Plus rien. Ni son nom, ni sa maison, ni son souvenir.)

- C’est ici? demanda-t-elle doucement, et il se rendit compte que ça faisait probablement plusieurs secondes qu’il était là, à fixer la foutue bâtisse. 

Il tourna la tête vers elle sans la regarder, acquiesça que oui. 

- C’est ici.

Et pour la première fois depuis des années, il poussa les portes de la villa.

 


 

vi.

 

Ils dormirent tout le reste de la journée et toute la nuit. Elle, du moins.

Quand elle se réveilla, le jour naissait à peine, et la douceur presque froide du matin fit courir un frisson sur ses jambes découvertes. Ni l’un ni l’autre n’avait pris le temps de se coucher dans les draps, prenant seulement celui de dépoussiérer le tout comme ils le pouvaient - puis ils s’étaient effondrés sur le lit, épuisés. Il y avait de quoi, après tout.

Il dormait toujours. Alors qu’un oiseau commençait à chanter quelque part au-dessus de leurs têtes, elle se retourna pour le trouver allongé sur le dos derrière elle, ses lèvres à peine entrouvertes, ses traits légèrement tendus même dans son sommeil. Elle sentit son coeur se tordre d’inquiétude. De peur. De soulagement, aussi. D’autre chose encore, elle le savait - mais ça, il ne fallait pas y penser.

Après un instant d’hésitation, elle laissa tout de même son index effleurer sa pommette, blanche et froide comme le marbre. Ses cernes sombres, un contraste net avec le reste de sa peau, ses joues creusées. Sa barbe, témoin du temps interminable qu’il avait passé sur ce lit de malheur.

Son lit de mort. Beaucoup l’avaient appelé comme ça.

Mais malgré tout ce qu’ils disaient, malgré ce que lui lui avait dit, malgré la façon dont il s’était rallongé presque en s’excusant après leur dernière discussion chez sa mère, lui faisant comprendre silencieusement qu’il comptait bien se laisser mourir - lui brisant le coeur en milliers de morceaux, à tel point qu’elle avait eu envie d’en crier de douleur - son lit de Tintagel n’avait pas été son lit de mort. 

Et il était hors de question que ce lit romain ne le devienne. Elle y veillerait, quoiqu’il lui en coûte. Il ne pouvait pas mourir, il en était absolument hors de question.

Se redressant doucement pour ne pas troubler son sommeil, Guenièvre se leva, et se mit à la tâche.

En commençant par refaire le tour du propriétaire, déjà - cette fois, repérant, notant, récupérant déjà tel ou tel objet. A l’époque, cette maison avait vraiment dû être magnifique. Bien sûr, elle n’arriverait sûrement pas à lui redonner son éclat d’antan, elle le savait. Et puis, elle n’avait aucune idée de combien de temps il comptait les faire rester ici, c’était stupide. Sûrement inutile.

Pourtant, elle s’y affaira. Elle débarrassa le sol d’un maximum de feuilles mortes, rassembla les branchages éparpillés dans un coin. Il commença doucement à pleuvoir, alors elle sortit les plus gros récipients qu’elle trouva pour récolter l’eau. Elle secoua les draps et linges qu’elle trouva, sauva et organisa ce qu’elle pouvait de la cuisine, de la salle de bain. S’étonna quand elle leva les yeux en passant dans la salle principale, pour voir que le soleil était déjà à son zénith. Elle devait y être depuis des heures. Mais elle ne s’arrêta pas.

Elle pensait à ses parents. A son frère. Ils étaient pourchassés, eux aussi, il n’y avait aucun doute. Tout comme Bohort, Perceval, le maître d’armes...Si proches du trône, si ouvertement contre Lancelot, leur destinée semblait courue d’avance. Elle ne cessait de se répéter qu’ils avaient pu fuir - qu’ils étaient bien plus que capables de se cacher, d’échapper à la fureur de ce satané bonhomme et de son armée de fanatiques. Ils survivraient, il le fallait.

Ce n’était pas aussi évident que prévu, de retenir les sanglots qui lui prenaient à la gorge. Alors elle continua, frotta, rangea, tout pour ne pas y penser, tout pour être utile au moins quelque part. Sa poitrine la brûlait, ses yeux aussi, mais elle résista, et tint ses larmes inutiles à distance.

(Si elle passa devant la figure toujours endormie de son mari plus que nécessaire, elle se dit que c’était pour s’assurer qu’il n’avait toujours besoin de rien, plus que pour se rassurer elle-même.)

(Elle ne pouvait pas le perdre. Pas lui. Elle savait ce que c’était, de penser qu’il était parti à jamais, de vivre avec - elle n’y survivrait pas une seconde fois. Pas cette fois.

Elle ne pouvait pas le perdre.)

L’après-midi devait être bien installée quand elle se rendit compte qu’elle était affamée. Épuisée, aussi. Mais surtout affamée.

Elle n’hésita qu’un instant: après tout, il n’y avait pas mille solutions. Alors elle se couvrit le visage, sourit légèrement en voyant celui toujours endormi d’Arthur, et sortit, quelques pièces à la main. Lorsqu’elle revint, bloquant la porte avec un gros bout de bois derrière elle, elle avala rapidement un bout de pain, et se remit à sa tâche, tenant à bonne distance les pensées et émotions trop dangereuses.

 


 

vii.

 

La cire coulait doucement, progressivement. La flamme aurait bientôt eu raison d'elle entièrement, mais peu importait: autour de lui, l'obscurité se levait peu à peu, chassée par le jour qui se levait.

Il mit une seconde à réaliser où il était - il ne réalisa même pas vraiment, à vrai dire. Mais il avait la certitude qu’aucun danger imminent n’était à prévoir, et, quand il se retourna, Guenièvre était de l’autre côté du lit, saine, sauve et toujours endormie.

Il ne tarda pas à la rejoindre.

Quand il se réveilla de nouveau, en revanche, le lit était vide.

Il faisait plein jour: à peine eût-il ouvert les yeux que la lumière du soleil manqua de lui bousiller les rétines, encouragée par la horde d’oiseaux qui s’y donnaient à coeur joie quelque part sur le toit.

Il força son esprit fatigué à rassembler les pièces du puzzle. Soupira quand il y parvint enfin.

La quête à la recherche de ses enfants. Sa demi-sœur, Loth. Anton. La baignoire. Tintagel. Le père Blaise et ses foutues mémoires. Guenièvre, Perceval, Merlin. Lancelot. 

Vénec, Rome. Guenièvre. 

Tant bien que mal, il réussit à se redresser, irrité que ce simple mouvement lui demande un effort, et sortit du lit, ravi de constater qu’il tenait au moins sur ses guiboles. Les premiers pas qu’il fit dessus furent moins concluants, mais pas catastrophiques.

Un bonhomme adulte qu’est pas foutu de marcher correctement, ‘pas catastrophique’. C’est ça, convaincs toi, mon vieux.

Mais une fois le pas de la chambre passée, son monologue intérieur fût bien vite oublié.

Le lieu était méconnaissable.

Propre (ou du moins, autant qu’il pouvait l’être aujourd’hui), rangé, des amphores dans un coin, des étagères de nouveau en état dans un autre. Du coin de l'œil, il entrevit la cuisine, qui avait l’air tout aussi organisée que le reste - et même remplie d’un ou deux trucs à grailler, s’il ne se méprenait pas. De l’autre côté de l’habitation, des particules de poussières flottaient dans l’air de l’entrée dégagée, tout juste libérées d’une nappe qui se faisait secouer comme jamais.

Et au milieu de tout ça, sa femme.

- Mais qu’est-ce que vous avez foutu?

Au son de sa voix, elle se retourna vers lui si vite qu’il s’étonna qu’elle ne se brise pas la nuque, sa surprise très vite remplacée par un immense sourire.

- Vous êtes réveillé!

- Bah vous aussi, à ce que j’vois. Ça fait combien de temps, que vous courrez partout comme ça? J’ai été hors circuit si longtemps que ça? demanda-t-il en désignant vaguement la maison de la main.

Elle haussa les épaules, un sourire pas possible toujours collé sur le visage.

- Oh, vous avez pas dormi tant que ça non plus, vu l’état dans lequel vous étiez - même pas deux jours.

Ah ouais.

- Quand même. Et en deux jours, vous avez abattu tout ce travail là? Vous avez pas dormi ou quoi?

Elle était amaigrie. Elle l’était très certainement déjà quand elle était venue le visiter à Tintagel, mais dans son état, il n’avait rien remarqué. Ses joues étaient plus creusées, ses yeux étaient cernés. Elle se triturait les doigts nerveusement, de cette façon qu’il avait noté il y a si longtemps déjà.

Pourtant, elle se tenait droite, comme si elle tenait fièrement le poids de tout ce qui était en train de leur arriver sur ses épaules sans ciller, sans montrer le moindre signe de faiblesse. Elle portait une robe blanc cassé simple qui venait attraper ses hanches, les manches remontées pour se faciliter la tâche. Ses yeux brillaient, alertes, et ses joues étaient rosies par l’effort.

Elle était belle. Très belle, même.

- Bah j’ai dormi un peu au début, mais bon, depuis...Mais ça va! Et du coup, je me suis dit que j’allais mettre un peu d’ordre. C’est mieux, vous trouvez pas?

Un peu, que c’était mieux.

Bien sûr, ça n’avait rien à voir avec le faste qu’avait connu la baraque il y a vingt ans, mais il fallait avouer qu’elle avait abattu un travail monstre, surtout en si peu de temps - et tout ça, probablement avec très, très peu de sommeil dans le système.

La fierté qu’elle arborait lui arracha presque un sourire. “C’est vraiment bien, oui. Mais vous voulez pas vous reposer un peu, là?” 

A ses mots, il aurait juré qu’une ombre passa sur son visage fin, mais à peine avait-il cligné des yeux que son immense sourire était réapparu, comme si de rien n’était. Comme s’il ne fallait pas qu’il voit. Un de ces sourires plein d’enthousiasme, d’optimisme dont elle avait le talent, et qu’elle arborait si souvent, même si rien autour d’elle n’y appelait. Il commençait à bien trop les connaître, ceux-là.

- Je suis pas tellement fatiguée, à vrai dire, mentit-elle. Et puis moi je vous ai dit, ça va! C’est à vous que je devrais poser ces questions, je vous rappelle: comment vous vous sentez?

Subtil, le changement de sujet. Lui laissant cette bataille, il secoua légèrement la tête, et s’avança vers son côté de la pièce, contournant le puits de lumière et observant cet environnement jadis si familier.

- Ça va. Enfin non, je sais pas pourquoi je dis ça: j’ai déjà les guibolles qui tremblent, et j'crois bien que je vais de nouveau devoir aller roupiller. Mais ça va, veilla-t-il à ajouter quand son sourire commença à s'affaisser. Ça va mieux. J'ai juste besoin de -

La honte lui prit soudainement au ventre.

Se reposer. Il avait besoin de se reposer, et il avait honte de l'admettre alors qu'il n'avait pas bougé de son plumard pendant un an, alors que d'autres, eux, se bougeaient - se battaient. Honte de l'avouer à elle, qui s'était lancée seule dans un enchaînement de galères juste pour lui dire adieu sur son lit de mort, qui s'était cassé le dos à le trimballer du nord de royaume jusqu'à Rome, et qui maintenant se démenait pour lui offrir un endroit vivable pour qu'il se requinque, alors même que son monde continuait à s'écrouler autour d'elle.

Parce que c'était ça, qu'il se passait. Il avait beau être à moitié cané, ça, il pouvait quand même le voir. Tout foutait le camp, elle n'avait plus ni trône, ni famille, ni maison, elle était la femme la plus recherchée du moment - et elle prenait soin de lui. Peu importe sa fatigue, sa peine, il était sa priorité.

Encore, toujours.

- Vous avez besoin de vous reposer.

Sa voix était douce. Sans qu'il ne s'en aperçoive, elle s'était rapprochée, et il pouvait distinguer les quelques tâches de rousseur sur son nez, la légère couche de sueur sur son front.

“J'ai plein de trucs à vous raconter, mais je vais vous épargner encore un moment, allez - faut que vous dormiez. Mais avant, il faut manger! Et pas la peine de tirer cette tête là, hein.”

 


 

viii.

 

Ce soir-là, elle se recroquevilla de son côté du lit, et elle le regarda.

Un an. Une année complète sans le voir, avec en bonus des semaines à penser qu’il était mort. Qu’il était parti pour de bon, qu’elle ne le reverrait jamais. Deux jours à se demander si le voyage n’avait pas été trop, si elle n’allait pas le perdre là, alors qu’il avait déjà survécu à tant.

S’il la surprenait, elle allait certainement l’entendre - à quel point c’était bizarre ce qu’elle faisait là, non mais qu’est-ce que vous fabriquez encore à me fixer comme ça? Ça va pas mieux! A la seule pensée de ses sourcils froncés et de sa moue boudeuse, les mêmes qu’elle avait vu il y a quelques heures à peine alors qu’elle l’avait dû l’obliger à avaler deux pauvres bouchées de pain, elle ne put empêcher le sourire sur son visage.

Dieu qu’il lui avait manqué.

Son sommeil avait l’air léger - moins pénible, du moins. Les premières nuits, et celles encore avant pendant le trajet jusqu’ici, et même quand elle l’avait veillé à Tintagel, son visage était crispé, le roi déchu perturbé et alourdi de tous les maux jusque dans les bras de Morphée. Elle en avait pleuré, de voir qu’aucun repos ne lui était accordé, même celui du sommeil.

(Evidemment, qu’il avait eu envie de faire ce à quoi il avait finalement succombé, dans cette foutue baignoire. Désespéré de trouver un échappatoire, enfin. Évidemment.)

Elle refoula les larmes qui lui montèrent, comme toujours quand elle revoyait ses yeux vides. Comme de plus en plus souvent, dès qu’elle pensait à ceux laissés derrière, à ce qui les attendait tous. A lui, bien sûr, beaucoup. A tout, aussi.

Il est là - il est vivant. Il est là. 

Et c’était ça, le plus important. C’était tellement inespéré, et pourtant c’était vrai. Il était vivant, à défaut d’être sain et sauf. Avec elle, même.

Qui sait, peut-être qu’il avait tort - peut-être que le Dieu unique écoutait bien les prières de chacun, après tout. 

Il bougea légèrement, et des mèches sombres vinrent lui couvrir l’arcade. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que dans d’autres circonstances, avec plus de vivacité, s’il allait mieux, ça lui irait drôlement bien, les cheveux longs. Elle en était certaine, même.

Mais il n’allait pas encore mieux, il n’allait pas encore bien, et sa tignasse et sa barbe qui touchait presque le sol n'étaient qu'un rappel de son abandon. De cette dernière année qu'il avait passé à attendre la mort, avec une impatience dont elle ne doutait pas. Elle rêvait de les couper.

Une brise traversa la maison ouverte, et un frisson parcourut ses jambes nues et remonta tout le long de son corps. Elle se blottit un peu plus dans ses oreillers, tira la couverture sur elle et sur lui. Sa main frôla son épaule frêle, et elle la retira immédiatement.

Elle mourrait d’envie de le toucher, pourtant. De repousser ses cheveux rebelles, de laisser ses doigts voyager sur sa joue bien trop pâle. Elle n’osait plus, maintenant. Il pouvait se réveiller, et il n’aimerait pas ça. Il n’avait jamais aimé ça, le contact avec elle, quel qu’il soit, et ce n’est certainement pas maintenant que ça changerait.

(Même si...Au plus profond d'elle, elle avait l'impression que les choses avaient changées, depuis Tintagel. Depuis leur voyage à travers le pays pour retrouver ses enfants. Avant, même. Depuis qu’il était venu la chercher, et qu’il l’avait regardée alors qu’elle avait posé sa main sur sa joue.

Parfois, elle se surprenait presque à croire que ça n’avait pas changé que pour elle.)

Mais ce n’était pas le moment - ni pour ses rêves éveillés, ni pour ses pensées absurdes alors que le monde s’écroulait, alors que c’était la dernière chose dont il avait besoin. Il avait besoin de son aide, et elle la lui offrirait. Elle serait là.

Calant ses mains confortablement sous son oreiller, Guenièvre le regarda encore un peu. Ses insomnies avaient au moins cet avantage là.

Trop longtemps, elle avait pensé que ça ne lui serait plus permis, de contempler ce visage qu’elle connaissait si bien (qu’elle aimait tant). Alors ça, elle se l’accorda encore quelques instants.

 


 

ix.

 

Les jours passaient.

Tous plus ou moins les mêmes, au final. Il dormait, beaucoup. Vraiment beaucoup. Pourtant, ça n’était pas la même chose qu’à Tintagel: cette fois, il n’avait pas l’impression de se perdre dans le sommeil, de sombrer de plus en plus. (Il ne pouvait pas, de toute façon. Il ne voulait pas, et cette réalisation l’avait surpris. Vraiment surpris.) Il dormait des nuits et des jours entiers, mais peu à peu, ses heures passées à roupiller dans les draps se réduisaient.

Ça prenait du temps. Vachement de temps, même, et il ne pouvait toujours pas rester debout trop longtemps sans avoir l’impression de se vider de ses forces en dix minutes. Mais peu à peu, ça allait mieux. Il avait l’impression de récupérer. Pour de vrai, cette fois.

Il était aidé, il faut dire. Très aidé.

De jour en jour, le taudis qu’ils avaient investi devenait de plus en plus habitable. Agréable, même. Toujours plus propre, toujours plus organisé, fonctionnel. Elle trouvait toujours quelque chose de nouveau à faire, à rafistoler. Il commençait même à apercevoir de la décoration, à ce stade. Guenièvre ne s’arrêtait pas, jamais, comme si le fait de tout donner, de rendre le lieu parfait au milieu d’un monde qui lui partait totalement de travers pouvait aider leur situation. Comme si c’était la seule chose qui pouvait les sauver, la seule chose sur laquelle elle pouvait maintenir le contrôle. Quelque part, c’était le cas. 

Elle ramenait de la nourriture - non pas qu’il ait un très grand appétit, mais elle ne lui laissait pas vraiment le choix (“Je vous laisserai pas rentrer dans cette chambre tant que vous avez pas avalé quelque chose.” “Ah parce que vous croyez que ça me fait peur, de dormir par terre? Vous préférez que je me mette dans l’entrée ou vers l’atrium?” “Dans votre état, ça devrait pourtant. Et puis avec moi qui chanterai des hymnes pictes dans vos oreilles, vous le trouverez pas bien vite, le sommeil, c’est moi qui vous le dis. L’entrée ou l’atrium, c’est vous qui voyez - je me sens de faire des vocalises dans les deux.” “Non mais y’a vraiment de l’abus, je vous jure…” “Man-gez!”).

Heureusement, elle avait piqué un tas de fric à son père, en s’enfuyant de la Carmélide. Elle avait eu l’air si fière, quand elle lui avait raconté: en colère, d’abord, ses sourcils froncés et sa mine pleine de ressentiments envers ses parents, puis de plus en plus déterminée à mesure qu’elle lui racontait tout ce qu’il s’était passé, ses joues rosies alors qu’elle lui décrivait comment elle avait mis son genou dans les noyaux du garde qui avait essayé de l’arrêter, avant de piquer tout le blé.

- Et puis après, j’ai poussé ses miches dans la salle des coffres et je l’ai enfermé pour pas qu’il rameute tout le bled à mes trousses. Ça lui apprendra, à me dire de remonter me coucher.

C’était peut-être le premier vrai sourire que quelqu'un lui arrachait depuis plus d’un an.

En plus de tout ça, Guenièvre le forçait aussi à s’exercer et à se faire sa toilette, même basique. Enfin, s’exercer, c’était un bien grand mot: faire des tours de maison courbé comme un vieillard, pour un dux bellorum, ça n'aurait certainement pas dû appeler un tel qualificatif. Et pourtant.

Elle restait là, prétextant vouloir juste lui parler et lui raconter ci et ça pendant qu’elle marchait à ses côtés, faisant de son mieux pour cacher le fait qu’elle se tenait prête à le rattraper au moindre début de chute, au moindre signe de faiblesse. C’était limite vexant, à force, mais l'inquiétude qu’elle n’arrivait pas à cacher dans son regard le poussait toujours à la fermer. 

Elle le rendait parfois dingue pourtant, à insister comme ça: à veiller à tout ce qu’il mange, qu’il boive, à se préoccuper de ce qu’il prenne assez le soleil. Elle n’avait aucun problème à venir l’emmerder et à lui tenir tête, les lèvres pincées et des éclairs dans les yeux: ce talent là, reine ou pas reine, Bretagne ou pas Bretagne, elle l’aurait toujours, c’était certain.

Mais même s’ils s'engueulaient, même s’il en avait marre, parfois, même s’il lui arrivait de replonger et de souhaiter retourner comater dans son pageot sans rien ni personne pour le faire chier, sans rien à penser…ça marchait. Il lui revenait de jour en jour, l’appétit. Entre le sommeil, la bouffe et son exercice de l’extrême, en quelques semaines, il les faisait normalement, ces tours de barraque. Quelques jours de plus et il avait commencé à se décrasser les muscles à l'aide de poids qu’il choppait et d’un bâton qui lui rappelait ceux de ces entraînements de jeunesse. Doucement, certes. Mais sûrement.

Le sourire qu’elle avait eu quand elle l’avait vu faire la première fois aurait éclairé les geôles de Kaamelott toutes entières. Il ne pouvait s'empêcher de penser que rien que pour ça, ça valait bien la peine.

Il lui faisait du bien en plus, ce sourire. Beaucoup de bien.

En plus des vivres, et des linges, et de tout le reste, Guenièvre s’était débrouillée pour trouver des livres. Pour lui faire plaisir, il le savait. La première fois qu’elle les lui avait tendu, un sourire presque timide sur le visage, il avait mis une seconde à comprendre et encore une autre à imprimer que parmi eux, il y avait les mémoires de César. Un livre dont il avait parlé, qu’il avait laissé traîner dans leur chambre à Kaamelott plus d’une fois. Le temps qu’il encaisse le geste (comme si elle n’en faisait pas assez comme ça) et qu’il relève la tête, elle était déjà partie.

Elle aussi, elle lisait. Assise dans un coin où le soleil venait lui caresser le visage, elle parcourait les pages silencieusement, un pouce entre ses lèvres toutes fines. Ces sourcils se fronçaient de concentration, ses mèches de cheveux lui tombaient parfois devant les yeux, et Arthur devait se forcer à détourner le regard.

Elle était assez vague sur ce qu’elle faisait, comment elle le faisait. Sur comment elle ramenait tout ça. Mais il ne posait pas trop de questions. Déjà parce qu’elle maîtrisait toujours très bien l’art de le faire chier, qu’elle avait en plus très bien compris que les disputes à rallonge l’épuisaient, et qu’elle gagnerait pendant un moment à ce jeu-là. A chaque fois qu'elle voulait éviter une question, ça tombait. Bon dieu, ce qu'elle avait la tête dure.

Il le faisait pour elle, aussi.

C’était si évident, si douloureusement évident que ça n’allait pas. Dans ces sourires qu’elle voulait vrais, dans la fatigue qu’il lisait dans ses yeux. Dans ses mots trop rapides, dans ces moments où il la regardait lorsqu’elle ne prêtait pas attention, et que son visage était juste, si - triste. Inquiet. Perdu. Elle était horrible, cette expression, et elle ne lui allait pas - elle n’allait pas, faisait défaut sur son visage qui était fait pour les sourires pleins de vie et les moues rieuses. A chaque fois, ça lui tordait le bide.

(Quel hypocrite. Pendant des années, il n’en avait rien eu à foutre, qu’elle sourit ou pas. Il ne pouvait pas blairer ça même, ses discours trop enjoués quand ils étaient dans le lit, son enthousiasme, son optimisme.

C’était presque ironique, à quel point tout avait changé, radicalement.)

Aujourd'hui, il les haïssaient, ces émotions qu’il voyait dans les yeux de sa femme. Et il ne pouvait rien y faire.

Physiquement, c’était peine perdue, donc. A ce stade, il pouvait à peine lever le bras pour se nourrir, alors lui tenir tête quand il voulait la faire ralentir, et qu’elle commençait à s’exciter. Les quelques fois où il avait essayé, le fut un temps flamboyant roi de Bretagne s'était retrouvé assis sur son cul de force sans comprendre comment, le doigt et les yeux réprobateurs de sa femme fixés sur lui.

Et puis la vérité, c’était qu'au-delà du fait que Guenièvre de Carmélide réussissait désormais à mettre l'Ours de Bretagne par terre en littéralement deux temps, trois mouvements, il ne pouvait rien y faire parce que…parce qu'il n'était rien d'autre qu'un gros con, en fait. Surtout ça. Parce que la triste vérité, c’était qu’elle prenait soin de lui, l’aidait littéralement à survivre, et que lui, il n’était pas foutu de lui dire deux mots. Arthur, le roi au médaillon d'Ogma, celui qui terrasse ses ennemis par la parole…tu parles. Il n’était même pas foutu de venir à bout de la détresse de sa femme.

Il n’avait jamais su lui parler. N’avait jamais essayé, pendant des années et des années, et maintenant, il ne savait pas faire. Avant, déjà, il aurait voulu lui dire des choses. Quand il était allé la chercher. Après - il avait eu toute une année, après. Quand elle l’avait accompagné dans sa quête. Quand il était revenu, et qu'il avait l'impression qu'il allait s'écrouler sous le poids de tout ce qu'il se trimballait. 

Pendant son année à Tintagel, cette misérable année où il avait eu tout le luxe de se remémorer les erreurs et les conneries de sa vie l'une après l'autre, les milliers qu'il lui avaient fait subir en tête. Quand elle était venue (de si loin, seule). Il aurait vraiment voulu lui dire - lui expliquer, déjà, tenter du moins. S'excuser, se…s'excuser, oui. Et essayer de lui dire.

Mais il n'était qu'un lâche, l'élu des Dieux, alors il ne l'avait pas fait - jamais. Tout ce qu'il avait su lui servir, en quinze ans, c'était des remontrances, des reproches, des mots toujours plus humiliants les uns que les autres.

Alors, il ne dit rien. Il n'avait aucun ordre à lui donner, de toute façon.

- Qu’est-ce qui se passe encore, là-haut?

Il tourna la tête vers elle, assise à l'autre bout de la pièce, espérant secrètement qu’elle ne l’avait pas vu sursauter.

- De quoi?

- Vous avez votre tête de quand vous réfléchissez trop, et il roula des yeux pour cacher son étonnement et se redonner une contenance.

Parfois, il oubliait encore à quel point elle était observatrice. Attentive, perspicace, malgré ce qu’il avait bien pu lui répéter pendant tout ce temps.

Quel gros con, sérieusement. 

Quand leurs regards se croisèrent, elle lui sourit, et lui épargna d’avoir à répondre à sa propre question. (Le sauva, encore et toujours.)

“Allez, ça suffit - de toute façon, il est l’heure de passer à table!”

 


 

x.

 

- Ça vous dit, une partie de cartes?

Elle retint à peine son sursaut de surprise et rattrapa du mieux qu’elle put le livre qui lui avait échappé des mains, levant vers lui des yeux étonnés. Il avait presque l’air amusé.

- Vous m’avez fait peur, dit-elle bêtement en se sentant rougir. 

- Je vois ça, oui. Ça vous tente?

Il secoua légèrement l’étui qu’il avait dans la main, et s’assit en face d’elle de l’autre côté de la petite table basse sur laquelle elle s’était installée avant même qu’elle n’ait eu le temps de répondre. Quand il tira vers lui un coussin de sol et s’assit gracieusement, sans grimacer, sans peiner, sans le moindre signe de difficulté, elle dût se mordre la lèvre pour s’empêcher de sourire.

Il allait mieux. Ça avait pris du temps, et il avait encore du chemin, mais il allait mieux.

Ignorant de son débat interne, Arthur commença à sortir les cartes. “Bon par contre, faudra m’indiquer votre jeu de prédilection, parce que je crois bien qu’on a jamais joué ensemble, vous et moi,” nota-t-il en rencontrant de nouveau son regard, et elle rigola.

- C’est-à-dire que c’est pas tellement digne d’une reine apparemment, les cartes. C’est ce que m’a toujours rabâché ma mère, en tout cas. Comme vous avez pu le constater, elle m’encourageait plutôt à la broderie et à la fabrication de marque-pages et autres objets aux fonctions capitales. Il roula des yeux.

- Eh bah bonjour la rigolade. C’est à elle que je dois les centaines de marque pages que j’ai à Kaamelott du coup, c’est bon à savoir.

- Foutez-vous de moi, mais en attendant on en aurait bien besoin maintenant de ces marque pages, vu qu’on a que ça à foutre, de lire.

Quand il répondit à son sourire par le sien, elle sentit ces papillons qu’elle connaissait maintenant si bien dans le creux de son estomac.

- C’est pas faux. Bon, vous voulez que je vous en apprenne un du coup, de jeu?

- Bah à vrai dire, mon père il m’en avait quand même appris un, quand j’étais gamine. La houpette, vous connaissez?, et à cette évocation, il roula des yeux encore et si fort qu’il en aurait ameuté les voisins, s’ils en avaient eu.

- Si je connais! Votre père nous l’a appris à nous aussi, on jouait pour passer le temps quand on était en campagne. Il gagnait toujours. Bon dieu ce qu’il me saoulait, à se la péter à chaque fois…

- C'est-à-dire qu’il trichait à chaque fois, donc forcément.

- De quoi?!

- A chaque fois, je vous dis. Je comprends mieux maintenant, pourquoi il nous disait que vous étiez nul aux cartes: si vous jouiez à ça tout le temps, c’est normal aussi.

- De - mais je suis pas nul aux cartes ! 

- Eh bah ça c’est que qu’on va voir, monseigneur.

Les choses allaient bien. Ils se chamaillaient, de plus en plus même, mais c'était leur normal à eux, ça l'avait toujours été, et aussi bizarre que cela puisse paraître, Guenièvre était presque certaine que cela lui faisait autant de bien qu'à elle. Il y avait encore du chemin, bien sûr, beaucoup de chemin. (Pour son rétablissement, en tout cas. Pour le reste...elle n’en savait absolument rien, du reste. Si elle devait parier, lui non plus, il n’en savait absolument rien.)

Mais les choses allaient bien. Vraiment bien, même.

Et puis, il y eut ce soir-là.

 


 

xi.

 

Le silence de la nuit se brisa d’un coup, et en une seconde, il était réveillé - alerte. 

Dressé sur ses deux bras, il tenta d’ajuster ses yeux à la noirceur de la nuit pendant que sa main allait s’assurer du plus important avant qu’il ne se glisse en dehors du lit, mais son cœur rata un battement avant qu’il ne puisse faire le moindre mouvement.

Vide. L’autre côté du lit était vide.

Et à l’extérieur de la chambre, un autre bruit résonna contre les parois de la villa.

Son pouls s’accéléra, la panique resserra sa poitrine. Le plus silencieusement possible, il se glissa hors des draps aussi vite qu’il le put, maudissant ses capacités au combat loin d’être rétablies, le manque d'entraînement dont il souffrait encore. D’une main, il se saisit du poignard qu’il gardait près de leur lit - de l’autre, du bâton qu’il laissait à l’entrée de leur chambre.

Son cœur cognait si fort contre sa poitrine que ça en était presque douloureux.

Mais à peine eut-il passé la tête hors de la pièce que, aidé par la lumière de la lune, il la vit. Agenouillée non loin de l’entrée, à ramasser les débris de la babiole qu’elle venait sûrement de briser.

Saine et sauve. Elle était saine et sauve.

Avant de laisser retomber sa garde, il s’assura qu’elle était seule, qu’aucun danger immédiat n’était à proximité, et autorisa enfin la pression à le quitter. Mais alors qu’il s’avançait, et que sa peur commençait à redescendre, il le remarqua.

La façon dont ses mains tremblaient. La pâleur encore plus prononcée de sa peau qui commençait pourtant à prendre des couleurs, visible même sous la lumière de la lune. Les chaussures qu’elle avait à ses pieds, la robe qu’elle portait. La robe déchirée.

- Qu’est-ce que - vous allez bien?

Il se maudit intérieurement, autant pour la question stupide vu la tête qu’elle tirait que pour la façon dont il la fit sursauter, ses yeux terrifiés se levant vers lui. 

Elle était livide.

Et pourtant, alors qu’il était enfin à son niveau, bâton abandonné mais couteau toujours bien en main, elle se redressa et déglutit avec difficulté, et dessina un sourire qui n’avait rien pour le rassurer.

- Ah, vous m’avez fait peur! Je suis désolée, j’ai - je vous ai réveillé.

De quoi?

- Qu’est-ce que vous fichez là à cette heure-ci? Qu’est-ce qu’il s’est passé?

Maintenant qu'il était à sa hauteur, son visage à quelques centimètres à peine du sien, il perçu la trace de sang sur sa joue gauche, détonante sur sa peau si blanche. Sous le rayon de lune, il distingua l'ouverture à son arcade, la seconde à sa lèvre inférieure. Un poids lui tomba dans le bide, et la panique repris de plus belle.

Ses mains à elle n’avaient pas arrêtées de trembler.

- Je m’en veux, j’ai essayé de pas faire de bruit pourtant - 

Non mais -

- Guenièvre, qu’est-ce qu’il s’est passé? Y’avait quelqu’un dans la baraque?

Il parcourut encore la pièce d’un rapide coup d'œil, s’assura que la porte était bien fermée. Quand son regard se posa de nouveau sur elle, elle secouait la tête, les yeux baissés.

- Non non, tout va bien. Je vais juste ramasser ça…

- ‘Tout va bien’? Vous êtes blanche comme un cul, là, je vous signale, arrêtez de vous payer ma tête!

Ses yeux marrons commencèrent à se remplir de larmes, et il regretta immédiatement sa froideur, mais la peur qui lui bousillait les entrailles et bouillait dans ses veines l’empêcha de s'arrêter.

Plus brusque qu’il ne l’aurait voulu, il lui attrapa le menton, et l’obligea à le regarder. Quand son pouce se déplaça doucement sur sa pommette, il vit ses lèvres fines commencer à trembler, le sang maintenant caillé à la commissure. “C'est quoi ce sang sur votre visage? Qu’est-ce qu’il s’est passé, bon dieu? Qui vous a fait ça?”

- Personne. Je suis tombée, et elle s'essuya le visage d’un revers de main, sans succès.

- Vous êtes - non mais vous vous fichez de moi, là?!

- C’est la vérité!

- Pourquoi elle est déchirée, votre robe?

Son regard ne rencontrait toujours pas le sien, ses doigts continuaient de la trahir. Il bouillait à l’intérieur.

Il luttait, pourtant, luttait contre la panique et la peur qui voulaient ressortir sous ses travers habituels, sous l’impatience et les commentaires secs qui le démangeaient. Il ne pouvait pas se le permettre, pas maintenant.

Elle avait l’air si fragile.

Dans le silence angoissant de la nuit, sa voix résonna enfin, à peine audible.

- J’étais sortie.

- Vous…Répétez, pour voir?

- Je suis sortie. Je voulais - je…je suis sortie. 

Il ne voulait pas. Il ne voulait vraiment pas. Mais elle le regarda enfin, son arcade et sa lèvre ouvertes, sa peau tâchée de son propre sang, ses yeux effrayés - et il explosa.

 - Non mais vous êtes complètement dingue, c’est pas possible! Vous êtes sortie? On est pas assez dans la merde comme ça, vous voulez voir jusqu’où les dieux peuvent pousser le vice?

Ferme-la, putain. Ferme-la. Ses larmes coulaient, maintenant.

Il était terrifié.

“On est dans une ville par nature dangereuse, on est en cavale, certainement les deux individus les plus recherchés du royaume d'ailleurs, et vous vous allez vous taper des balades touristiques nocturnes? Non mais vous croyez que vous tournez rond?!”

- Mais j’étais pas en balade touristique! 

Elle cria si fort qu’il aurait presque été surpris, si l’adrénaline, la colère et tant d'autres émotions ne prédominaient pas autant dans son système. “Figurez-vous que j’ai bien compris que c’était fini, les visites à Rome où on peut se goinfrer de pâte d'amande et profiter des jeux et du paysage - j’ai pas eu besoin de vous, merci bien! Mais reine ou pas reine, il est hors de question que je bouffe des rats, alors il fallait bien que quelqu’un se bouge nous trouver quelque chose à manger - et vu l’état dans lequel vous étiez ces derniers temps vous m’excuserez, mais je comptais pas sur vous!”

- Et vous allez les faire en pleine nuit, vous, vos emplettes? Ah bah de mieux en mieux. Fallait le dire si vous aviez la dalle à ce point, je vous aurais laissé ma part!

- Je vous emmerde!

- Qu’est-ce que vous foutiez dehors à cette heure, bon sang? Qu’est-ce qu’il s’est -

Et là, ce fût à son tour d’exploser. Exploser pour de bon - comme elle en avait certainement besoin (et plus que certainement le droit) depuis un moment, maintenant.

Inévitablement. 

- J’avais besoin d’air! Voilà, vous êtes content? J’avais besoin d’air, parce que j’ai l’impression d’étouffer! Ça fait des semaines, des mois, que j’ai l’impression que j’arrive plus à respirer, que je suffoque tous les jours, et plus ça va, plus ça empire! J’arrive plus à respirer, j’arrive plus à dormir, j’arrive plus à penser, je - 

Un sanglot l’empêcha de terminer sa phrase, et Arthur se sentit se rapprocher, une sensation désagréable dans le bide à la vue du visage marbrée de larmes de sa femme. Avant qu’il ne puisse faire ou dire quoique ce soit, elle les essuya d’un revers de manche.

Le fixa de nouveau, des flammes dans les yeux mais la douleur évidente sur son visage.

“Vous croyez que je l’ai pas compris là, que j’aurais pas dû sortir? Que j’ai été la reine des gourdes, encore une fois? Vous croyez que j’ai eu besoin de vous, que ça m’a pas traversé l’esprit quand cet immonde porc m’a plaquée au sol et m’a foutu son couteau sous la gorge?” Arthur sentit la bile lui monter à la bouche et l'angoisse écraser sa poitrine. “J’ai compris la leçon, d’accord, vous pouvez aller vous rendormir. J’ai encore - j'ai encore son souffle horrible sur mon visage, ses mains dégoûtantes...alors soyez rassuré, je pense que ce coup-ci, j’ai eu suffisamment peur pour que ça me rentre dans le crâne.”

Elle tremblait de tout son corps. C'était - insupportable.

“Vous voulez savoir le pire? Je sais même pas si c'est ça le pire, justement. Je sais même pas ce qui me fait le plus peur, ça ou tout le reste. J'ai - je sais pas où sont mes parents. Je sais pas comment ils vont, je sais même pas s'ils sont vivants. Je sais pas où est mon frère. Vous le connaissez tout aussi bien que moi, vous savez qu'il a déjà dû se faire attraper depuis longtemps, et...Et Merlin, le seigneur Perceval, le seigneur Bohort, tous les autres. Tout Kaamelott, tout le royaume.”

Elle fixa ses yeux plein de larmes dans les siens, et sa poitrine le lança de plus belle.

“Et puis, y'a vous. Je suis terrifiée que vous alliez pas mieux. Que j'arrive pas à vous aider. Je sais pas ce qui a tout déclenché la première fois - je sais que vous étiez malheureux, et je sais que c'était de la merde votre vie, qu'on vous a collé un mariage et des responsabilités et un destin à la con et que c'était horrible pour vous. Mais moi, j'ai toujours cru que vous seriez heureux, un jour et...et je sais pas pourquoi vous vous êtes ouvert les veines dans cette foutue baignoire, pourquoi vous avez abandonné, je l'ai pas vu venir et parfois - parfois j'ai peur de fermer les yeux parce que j'ai peur que quand je les rouvrirai, vous soyez plus là, ou pire.”

Le silence qui suivit était assourdissant.

Ils étaient là, dans cette foutue entrée romaine, l'un devant l'autre. Elle, presque à bout de souffle, pendant qu’il se tenait là, comme le con qu’il était. Ses larmes continuaient de couler, et elle finit par se laisser tomber sur l'assise à sa gauche, dissimulant son visage dans ses mains qui tremblaient encore.

Lorsqu'il s'avança, il le fit en marquant bien chaque pas pour qu'elle sache qu'il approchait. Pour qu'elle l'arrête, si elle le souhaitait.

Elle ne l'arrêta pas.

Lentement, Arthur se pencha pour s'accroupir devant elle dans un mouvement qui l'aurait sûrement fait grimacer de douleur il y a encore quelques semaines.

- Je suis désolé.

Ses sanglots étouffés résonnaient dans la pièce. “J’aurais pas dû crier comme ça. C'était complètement con de ma part - je vous demande pardon.” Il aurait voulu la prendre dans ses bras - l’attirer contre lui, la tenir là et tenter de la calmer.

Mais il n’était pas sûr d’en avoir le droit, encore moins maintenant, alors il se contenta de poser une de ses mains tout près d’elle, assez près pour que son pouce effleure sa cuisse.

“Vos parents, c’est de loin les loustiques les plus coriaces que j’ai jamais rencontré: ils vont bien, j’ai pas de doute là-dessus. Si y’en a bien qui sont capables de survivre dans tout ce bordel, c’est eux.” Il se félicita de l’aplomb avec lequel il avait réussi à sortir ces mots. Se doutait qu'ils ne faisaient pas grand chose pour la rassurer. “Votre frère, Karadoc, Perceval, Bohort, j’ai fait plus d’une bataille avec, maintenant. Je vous confirme qu’ils ont pas tellement de talent au combat, mais en revanche si y’a un truc dans lequel ils excellent, c’est l'esquive du danger: faites moi confiance, là-dedans, c'est des champions. Merlin, c’est la même. En plus, s’il se fout pas de notre gueule, ça fait quatre-cent ans qu’il court partout dans le royaume, c’est pas pour aller se faire chopper par des espèces de trous du cul en blanc.”

Sa gorge se noua. Mais il le lui devait, depuis longtemps, ça et tellement plus, alors il prit une respiration à peine perceptible, et continua.

“Mon suicide, c’est pas quelque chose que vous avez à porter. Je…Vous aviez raison: j’ai voulu vous le laisser voir, à vous et à tout le monde, mais ça ne devrait être le poids de personne. C’est pas comme ça que ça marche, la dépression - pas la mienne, en tout cas. C’était trop. Le Graal, la destinée, Kaamelott - c’était trop,” expliqua-t-il, laissant volontairement de côté son infertilité.

La goutte d’eau.

“C’était trop, et j’ai voulu abandonner. Mais c’est la faute de personne - encore moins de la vôtre. Au contraire, même. Attention, allez pas prendre ça dans l’autre sens et croire que vous auriez pu faire plus ou je ne sais quoi - mais vous m’avez vachement aidé à tenir le coup, figurez-vous.”

Le visage toujours enfoui dans ses mains, elle émit un bruit entre sarcasme et dépit qui laissait clairement transparaître ses pensées. 

Non pas qu’il puisse la blâmer. “Non mais je déconne pas, je vous jure. Vous en avez vu beaucoup, vous, des gens qui sont restés de mon côté quand j’ai pas réussi à retirer l’épée? Qui essayaient de savoir comment j’allais et de me remonter le moral plutôt que de me gueuler dessus toute la journée pour que je remonte sur le trône?”

Enfin, enfin, Guenièvre finit par relever la tête, ses yeux toujours emplis de larmes trouvant de suite les siens.

Il souleva les sourcils, dodelina de la tête. “Bah voilà - seulement vous. C'était le cas avant aussi, d'ailleurs. Avant, pendant. Après. Remarquez, je me plains pas: quand je me suis cassé chercher ma soi-disant descendance, j’en aurais pas voulu à mes basques, des autres.” Une fois de plus, il hésita. “Vous en revanche, j'étais bien content que vous soyez là.”

Dans d’autres circonstances, ça aurait presque été comique, la façon dont elle ouvrit des yeux ronds comme pas possible, presque étonnée. Carrément confuse, même.

Quel crétin. 

Quelques secondes passèrent comme cela. Quelques minutes. En quelques instants, c’était comme si tout s’était retourné. 

Après un long moment, Arthur se releva. Lui tendit la main. “Allez, venez.”

Elle le suivit sans un mot, sa main encore légèrement tremblante dans la sienne. Elle ne protesta pas quand il lui demanda de s’adosser près de la bassine, ne broncha pas lorsqu’il emmena doucement un tissu tout juste mouillé à son visage, aussi délicatement que possible. Quand il lui demanda si elle était blessée ailleurs, elle lui confirma que non, qu’il avait juste eu le temps de la gifler et de la faire tomber, mais qu’elle avait réussi à lui en coller une, et à s’enfuir de suite.

Il n’avait jamais été aussi soulagé de sa vie.

Il avait presque fini de lui nettoyer le visage quand elle reprit la parole, d’une voix toute petite mais déterminée.

- Je veux que vous m’appreniez. 

- A?

- A me battre. Et j’en ai à rien à fiche que ça fasse pas dame, ou que -

- D’accord.

- Pour de vrai?

- Pour de vrai. Autre chose?

- Je veux couper votre foutue tignasse, aussi - et votre saleté de barbe. J’en peux plus de les voir.

- D’accord.

Ses grands yeux bruns le fixèrent, plein de larmes et de surprise.

- D’accord?

- D’accord.

- Depuis quand vous cédez à tous mes caprices, vous?

- Caprice, caprice...Le miroir de la salle de bains est peut-être brisé, mais j’ai eu le temps de croiser mon reflet, hein. Pour le coup, je pense vraiment pas que ce soit de l’abus.

Ses yeux étaient toujours embués de larmes, mais quand elle lui sourit, il eut l'impression qu'on lui soulevait un poids de la poitrine.

Cette nuit-là, il attendit qu’elle s’endorme. Ils restèrent là un moment, l'un à côté de l'autre, bien éveillés mais silencieux. Bizarrement, ce n'était pas gênant. Il s'était approché plus que d'habitude, elle aussi, et il pouvait sentir l'odeur du savon sur sa peau.

C'était même agréable, en fait.

Au bout de quelques minutes, ses yeux finirent par se fermer, et le son de sa respiration régulière remplit la pièce. Fermant les yeux à son tour, il s'endormit aussitôt.

 


 

xii.

 

Un œil fermé, un œil concentré sur la mèche qu’elle tenait entre son index et son majeur, elle la coupa une deuxième fois. Une troisième.

Elle recula d’un pas, et son cœur rata un battement quand il lui rendit son sourire, juste un peu. 

- Satisfaite?

- Très.

Disparue, cette fichue barbe de vieillard, ces longueurs tristes et abîmées. Elle n’avait pas tout coupé - elle savait qu’il n’aimait pas ça (du moins, pas à Kaamelott, là où il ne voulait pas avoir l'air 'trop Romain’). Et puis de toute façon, elle avait déjà trouvé que ça lui allait très bien à l’époque, les cheveux mi-longs.

Parfois, quand ils marchaient de longues heures à travers les prés, de ce temps où ils cherchaient sa descendance, elle se surprenait à regarder la façon dont ils lui tombaient sur le visage, celle dont il s’en débarrassait d’un geste de main. Elle s’y était surprise plus d’une fois, même.

- Bon, eh bah c’est l’essentiel. Et puis maintenant, j’pourrai sortir sans faire peur aux gosses.

- Oui, enfin ça c’est pas encore dit, hein: reprenez des couleurs, et ensuite on tentera le coup, parce que là même si le progrès est considérable, vous êtes encore assez blanc pour en effrayer plus d’un.

Il rigola, rigola pour de vrai, la prenant presque au dépourvu, et l’espace d’un instant, ses yeux brillèrent d’amusement.

Il était si beau, son roi.

Priant pour qu’il n’entende pas son cœur qui tambourinait dans sa poitrine, Guenièvre déposa les ciseaux.

- Allez, debout: on va aller tester ça!

 


 

xiii.

 

Peu à peu, elle se mit à retrouver le sommeil. Parfois agité, certes - souvent, même. Les cauchemars liés à son suicide et ceux liés à la peur pour sa famille, pour ne citer que ceux dont il pouvait deviner la source, n’allaient pas disparaitre comme ça - ils le savaient tous les deux. Mais elle dormait. 

Enfin.

Si dans leur couche, l’écart plus conséquent qui séparait d’habitude leurs deux corps ne cessait de se réduire, il prétendit que c’était pour son bien à elle. Juste au cas où, après tout. Oui, voilà - au cas où.

Le son régulier de sa respiration près de lui, Arthur s’endormit comme une masse.

 


 

xiv. 

 

- J’ai un travail! 

Il leva les yeux de son livre, sourcils foncés, et la dévisagea pendant quelques secondes. 

- De quoi?

- J’ai un travail! Bon, c’est sûr que c’est pas hyper bien payé, mais elle est adorable, et j’aime déjà tellement ce que je fais! Il faudrait que j’améliore quelques trucs hein, mais bon, je viens de commencer, et je crois que je me débrouille pas si -

- Attendez attendez attendez, ralentissez deux secondes là: qu’est-ce que vous me chantez, exactement?

Elle souriait tellement que ça lui faisait presque mal.

- J’ai un travail!

De son côté, Arthur roula des yeux si fort qu’ils auraient pu rester coincés.

- Oui non mais ça j’avais fini par comprendre, merci - quel travail? Et avec qui, c’est qui ‘elle’?

- Une vieille dame que j’ai rencontrée y’a un moment, au marché: elle s’appelle Lucia, ne put-elle pas s'empêcher de sourire. “Elle est tellement gentille! Et drôle, aussi - vous l’aimeriez beaucoup.” 

Il ouvrit la bouche, mais elle continua avant qu’il ne puisse demander une troisième fois. “On s’est bien entendues, on papotait de temps en temps, et aujourd’hui, elle m’a dit qu’elle avait besoin d’aide pour son étale, et elle m’a demandé si ça m’intéressait. Et j’ai dit oui!”

Elle avait passé une si belle matinée. Parce que c’était nouveau, certes, exaltant, de parler aux gens, à des gens qui ne connaissaient ni la princesse de Carmélide, ni la reine de Bretagne, qui plus est. C’était si agréable, d’aider - de se sentir utile. Ce n’était pas vraiment un sentiment auquel elle était habituée. Au contraire.

(Un jour, dans les couloirs du château, elle avait entendu l’une des servantes la traiter de bonne à rien. Elle avait eu si honte, si mal qu’elle s’était éloignée sans un mot, tentant comme elle le pouvait de retenir ses larmes. Après tout, elle avait raison.

Femme, elle ne prenait aucune décision, n’avait aucune responsabilité. Elle n’était pas très bonne à la couture, à la cuisine - à aucune des choses que son sexe et l’opposé exigeaient pourtant d’elle. Elle n’avait pas de conversation, elle le savait bien. Pas d’amie. Gourde comme elle était, ça faisait sens, quelque part. Elle était mariée depuis cinq ans, et il n’y avait toujours aucun héritier à l’horizon, sans qu’elle sache ce qu’elle faisait mal.

Elle avait raison. Ils le pensaient tous, et ils avaient raison.)

Guenièvre n’était pas habituée au travail, à faire quelque chose de sa tête et de ses dix doigts, mais cela lui plaisait déjà. Elle s’était sentie bien, aujourd’hui. A sa place.

Devant elle, Arthur avait toujours l’air tellement perdu qu’elle ne put retenir un gloussement.

- Mais vous allez faire quoi, exactement?

- Bah, l’aider! Préparer l’étale, transporter des trucs, gérer la caisse, ranger - ce qu’elle me demandera. Il secoua la tête.

- Non mais vous allez pas commencer à aller vous ruiner la santé pour nous faire bouffer alors que je me tourne les pouces toute la journée, et elle roula des yeux.

- ‘Me ruiner la santé’, non mais je vous jure: je vais trimballer des tapis et des bibelots, faut pas déconner, non plus! 

- Quand même…

- Et puis pourquoi vous devriez être celui qui se bouge et moi celle qui fout rien? Parce que franchement, dans la catégorie ‘fais pas de bruit et mets toi dans un coin,’ j'ai donné, ça va!

- Non mais c’est pas ça, mais - 

- Je vais travailler avec Lucia, un point c’est tout! Surtout que j’ai moins de chances pour qu’on reconnaisse ma tête à moi, donc si l’un de nous deux doit être dehors. Franchement, c’était pour vous informer, pas pour vous demander votre avis. Allez, je vais déposer mon barda dans la cuisine!

Et, avec ça, elle le laissa (toujours hébété) en plein milieu de la pièce.

 


 

xv.

 

Une nouvelle routine s’était installée. 

Le matin, Guenièvre allait travailler, un sourire impatient aux lèvres qu’il ne pouvait pas s’empêcher de lui rendre. Elle adorait Lucia. Elle adorait l’aider, elle adorait se sentir utile, avoir des tâches rien qu’à elle qui l’attendaient chaque jour, elle adorait parler aux gens. Elle avait toujours adoré, ça, parler aux gens, déjà du temps où ils étaient à Kaamelott.

De son côté, il allait se dégourdir les jambes en faisant bien attention à rester couvert. Rome avait changé - beaucoup changé. Ou peut-être que c’était lui, qui avait changé. Quand il était encore roi, c’était déjà une sensation bizarre, de revenir dans cette ville qui avait été sa maison, cette ville qui l’avait vu grandir. Cette ville où il avait connu amis, amour, héros, avant que tout ne s’effondre. 

Avant sa destinée.

Pendant des années, toutes les visites diplomatiques qu’il avait pu faire étaient pour lui synonymes de la même chose. C’était étrangement douloureux, de rencontrer d’autres empereurs. Ça lui faisait mal au bide, de repasser dans ces rues qu’il avait tant vadrouillées avec Manilius. Ça lui paraissait loin, tellement loin. Une autre vie.

Et aujourd’hui, c’en était encore une nouvelle qui commençait. Il n’avait jamais eu aussi peu de moyens, aussi peu de sécurité, de sûreté quelle qu’elle soit. Il ne s’était jamais senti aussi soulagé.

(Coupable, bien souvent - mais tellement soulagé.)

Il errait, redécouvrait, se refamiliarisait avec cette Rome qui lui était devenue étrangère. Quand il rentrait, il s'entraînait, poussant toujours plus loin, se délectant de la chaleur dans ses muscles, de la douleur, du contrôle qu’il reprenait peu à peu sur son propre corps. Sur lui-même. Il lisait, aussi, beaucoup. Et quand elle revenait en début d’après-midi, il l'entraînait, elle.

Elle n'était pas mauvaise. Il avait fallu tout reprendre depuis le début: le combat corps à corps n’avait visiblement jamais été une priorité dans l’éducation de la Picte et du prince de Carmélide, du moins pas pour leur fille. Mais elle se débrouillait très bien, apprenait vite, se donnait, ses poings levés comme il le lui indiquait, ses muscles tendus, ses sourcils froncés et son nez retroussé. Ironiquement, elles nuisaient à sa concentration à lui, ses petites moues concentrées. Beaucoup, même.

(La vérité, c'est qu'elles étaient carrément distrayantes, plus qu'il ne le voudrait - plus qu'il ne voulait l'admettre. Plus qu'il ne l'aurait jamais pensé.

La vérité, c'est qu'il avait du mal à rester indifférent à sa peau sous ses doigts et ses cheveux qui lui chatouillaient le visage quand il devait corriger une posture. A la proximité que leurs séances lui permettaient.

Eh bah. Il était dans une belle merde, le fils Pendragon.)

Ce soir-là, iI ne savait pas depuis combien de temps il était assis au bord de l’atrium à contempler les étoiles quand elle le rejoignit. Silencieuse elle aussi, pendant un long moment.

Au-dessus de leur tête, la nuit était magnifique.

-  Ça vous manquait beaucoup, Rome?

Il tourna enfin la tête vers elle, vit la sienne posée sur ses mains jointes sur ses genoux. La lune qu’elle regardait éclairait son visage juste comme il fallait. Bien trop distrayant, ça aussi.

“Quand vous étiez à Kaamelott.”

A ce stade, l’expression ‘l’éléphant dans la pièce’ était dépassée depuis longtemps - Aconia, c’était la pièce dans laquelle ils étaient. Toute la foutue baraque, non pas qu’elle le sache.

(Il en avait l’impression, pourtant - qu’elle savait. Qu’elle l’avait senti.)

Il n’avait pas envie d’y aller, pas ce soir. Pas maintenant. Il ne pensait même pas en être capable, en fait. Malgré tout, il répondit sincèrement.

- Au début, oui. Au fond, c’était pas tellement Rome en elle-même - enfin si, quand même. Je vous cache pas que la nourriture d’ici, la cité, le soleil versus ce que j’ai vu quand j’ai débarqué en Bretagne, j’ai un peu tiré la gueule.

Il l’entendit rigoler, sourit à demi lui aussi. “Mais c’était surtout l’anonymat, je crois. La simplicité, même si ici j’étais qu’un troufion qui devait obéir aux ordres.” Il se le demandait parfois, à quoi aurait pu ressembler sa vie s’il était resté. S’il n’avait pas été choisi.

“Rome, sauf sur la fin, c’était là où j’étais personne. Où personne me faisait chier.”

- Là où vous étiez libre.

Il hocha la tête, même si elle ne pouvait seulement le voir qu’en périphérie.

- Quelque part, oui. Et puis, y’avait tous les gars avec qui j’ai grandi, donc forcément. Non pas que c’était une partie de plaisir tous les jours, en camp militaire: les réveils aux aurores, les corvées, les coups de pieds au cul. Tous ces connards qui nous parlaient comme si on était des moins que rien. Mais bon. Au moins, on était ensemble.

- Avec Manilius, c’est ça?

Cette fois, quand il tourna la tête, étonné, il rencontra son regard.

- Entre autres, oui. Vous vous souvenez de son nom?

- Bah oui. Il avait l’air important, pour vous.

Du coup, elle s’en souvenait. Evidemment.

Putain, ce qu’il avait été con, toutes ces années.

- Et vous?

- Et moi quoi?

- Ça vous manquait, la Carmélide? Elle haussa les épaules.

- Je sais pas si c’est tellement comparable. Moi, ma famille est venue avec moi - pour votre plus grande joie, d’ailleurs, et il roula des yeux pour la faire sourire. “Et puis j’y retournais souvent, mine de rien.”

- Et?

Elle le regarda, et ses lèvres s’étirèrent timidement.

- Ça me manquait, oui. Mais c’était plus comme vous: pas vraiment parce que j’étais nostalgique du climat ou des paysages de la Carmélide, mais c’était plus…le côté liberté, qui me manquait. Personne n’attendait rien de particulier de moi, là-bas. Personne ne prêtait trop attention à ce que je faisais.

Il avait eu trop tendance à l’oublier ça, à travers les années - que ce n’était pas une, mais deux vies, que ce mariage avait gâchées.

“Je dis ça, j’étais plutôt bien, avec vous. Enfin, surtout avant le…enfin, vous savez, grimaça-t-elle, son petit nez retroussé.

- Je sais, oui.

La faute suprême. Son mic-mac juridique pour épouser la femme d’un de ses propres chevaliers, et refiler la sienne sans qu’elle le sache. Les dieux qui s’énervent, le royaume qui fout le camp. Mevanwi qui se révèle de plus en plus dure et avide de pouvoir pendant que Lancelot se lance dans la tendance qui consiste à attacher sa gonzesse à son plumard.

Il savait, oui.

- Je peux vous avouer quelque chose? Même si vous allez penser que je suis une idiote.

- Tentez toujours.

- Je suis bien, ici. Il croisa de nouveau son regard, qu’elle détourna aussitôt. “Je sais que c’est horrible à dire - c’est même pas vraiment le mot, tout ne va pas ‘bien’. Tout fout le camp, on est traqués par toute une bande de tarés habillés en blanc. On a de nouvelles de personne. Mais…” 

Il lui fallut quelques instants, mais  lorsqu’elle reprit, sa voix était presque - apaisée. “Mais je crois que je suis bien, là. Sans tout ce brouhaha autour, sans tous les avis qu’on a pas demandés. Sans les soi-disants responsabilités. J’aime ça, qu’on me foute de nouveau la paix. Que tout paraisse si loin, à tel point qu’il serait presque facile de l'oublier. Je crois - je crois que j’en avais besoin.”

Elle s’arrêta, presque comme soulagée de sa confession. Lorsqu’elle le regarda, elle lui sourit de nouveau.

“C’est triste et idiot, non?”

- Triste, un peu. Disons que ça aurait été mieux que je vous offre une vie à laquelle vous auriez pas préféré la fuite déguisée en traîne savate. Idiot...non. Pas du tout.

Il hésita une demi-seconde avant de l’admettre. “Moi aussi, ça me fait du bien d’être loin de tout ça. D’être ici.”

- Même avec moi comme boulet personnel?

Il lui rendit son sourire, en roulant quand même des yeux pour la forme.

- Même avec ça, oui. 

 


 

xvi. 

 

- Bon, et sinon: tu me racontes pas?

Guenièvre fronça les sourcils, les yeux toujours rivés sur le bouquet qu’elle essayait tant bien que mal d'arranger.

- Vous raconter quoi?

- Eh bah ton amoureux! 

Cette fois, ses doigts s'arrêtèrent, plus à cause de la sensation douloureuse dans sa poitrine à son choix de mots que d'un quelconque besoin de faire une pause.

Elle reprit l'ouvrage avant que Lucia ne remarque quoique ce soit.

- Mon mari? Oh vous savez, y'a pas grand chose à dire.

- ‘Pas grand chose à dire’...tu verrais ta tête à chaque fois que tu en parles, doit bien y avoir une raison.

- Non mais qu'est-ce que vous allez pas inventer, je vous jure.

- T'as des étoiles plein les yeux - 

- N'importe quoi…, mais elle se sentait déjà rougir.

Elle n’était pas - elle n’était pas si lisible que ça, si?

- T’as un sourire pas possible à chaque fois qu'il passe à l'étale -

- Mais pas du tout!

La vieille femme s'esclaffa si fort que deux passants se retournèrent. 

- Ma douce, j’ai passé l’âge qu’on me la fasse, à moi - te fatigue pas, lui dit-elle alors qu'elle se faufilait derrière elle pour récupérer on ne sait quoi, avant de venir se poster devant elle.

Guenièvre garda les yeux fixés sur son bouquet sans le regarder, et prétendit autant qu’elle le pouvait arranger telle ou telle tige.

Ses joues brûlaient, tellement elles rougissaient. "Ça vaut pour lui aussi, d’ailleurs - j’ai bien vu comment il te regardait, le petit.” Les yeux lui piquaient, maintenant, sa gorge se serrait.

C’était pathétique, vraiment, le peu qu’il en avait fallu pour en arriver là (mais après tout, quand n’était-elle pas pathétique, quand il s’agissait de lui?).

Il fallait vraiment qu’elle arrête. Qu’elle arrête maintenant.

- Ça, c’est encore moins vrai. Et je vous ai dit, y’a rien de particulier à raconter.

Diable, mais pourquoi sa voix sonnait comme ça, tout d’un coup?

Fichtre. Fichtre, fichtre -

- D’abord, y’a toujours plein de choses à raconter, reprit Lucia d’une voix plus douce. Plus tendre.

Tout ce qu’il ne fallait pas si Guenièvre voulait garder un minimum de contenance, à ce stade. 

“La première rencontre, les premières conversations. Les papillons, la cour - le mariage. Tout ce qui suit.” Guenièvre se retourna pour poser son bouquet - cacher ses larmes - et entreprit de réunir ce qu’il fallait pour en commencer un autre.

Malgré le bruit du marché, elle entendit la vieille femme se déplacer, se rapprocher. “Ensuite - et surtout, j’ai envie de dire - je te le dis, ce garçon, vu comment il te regarde, il te mange dans la main. Maintenant, dis-moi pourquoi tu pleures.”

Elle était toute proche. Guenièvre secoua la tête.

- Je pleure pas.

- Si tu veux. Mais si tu pleurais, ce serait pourquoi?

- Il ne m’aime pas.

Il ne l’aimait pas, et elle, elle tombait de plus en plus amoureuse. Chaque jour.

Et ces derniers temps…ces derniers temps, c’était encore pire. Encore plus douloureux. Le timing de la vieille femme n’aurait pas pu être pire.

- A d’autres.

Cette fois, ce fût à elle de s’esclaffer.

- Précisément, oui, et elle leva enfin la tête pour rencontrer le regard confus de Lucia.

Foutue pour foutue, de toute façon. “Il en aime une autre.”

Avec un soupir et un regard qui en disait long sur le niveau très bas de conviction qui était le sien actuellement, son amie lui sourit. Elle passa une main sur son visage pour effacer ses larmes, et ce simple geste faillit faire repartir Guenièvre de plus belle.

Pathétique, donc.

- Bon, on va reprendre depuis le début, hein. Allez, raconte.

Elle s’essuya l’autre joue, lui rendit son sourire.

- Vous savez que je suis censée travailler là, quand même.

- Et si tu te mets à travailler, c’est plus la peine de revenir demain, et Guenièvre roula des yeux. Arthur disait qu’il n’y avait pas plus bornée qu’elle, mais une journée avec Lucia, et elle était persuadée qu’il changerait d’avis.

Arthur.

“Tu l’as rencontré comment, ton Maximus?” (Elle avait confiance, bien sûr, mais jamais elle ne lui aurait donné son vrai nom - leurs vrais noms.)

- Je le connaissais pas avant de me marier avec, à vrai dire.

- Mariage arrangé.

- Oui. Je l’ai rencontré trois jours avant, et son coeur fit un petit bond dans sa poitrine au souvenir du jeune homme à l’air un peu étrange qu’elle avait rencontré cette nuit-là. “Il était là, en dehors de la tente où mon père et tous les autres commençaient à être ronds…Et voilà.”

- Et ensuite?

- Et ensuite, rien. C’était il y a quasiment vingt ans, il ne m’aimait pas à l’époque, il ne m’aime toujours pas aujourd’hui, et c’est tout.

Les larmes revenaient, mais cette fois, elle s’en fichait. Elle reprit son ouvrage, la vision floue. Lucia ne parla pas, mais commença à l’aider silencieusement.

Elle fut presque surprise d’entendre sa propre voix quelques instants plus tard. “Il a jamais pu me supporter. Depuis le début. Et ça a jamais changé, après. Je comprends, hein, il est tellement…et puis moi j’étais là, trop gourde, pas assez rapide, pas assez jolie. Il en voulait déjà pas de ce mariage à mon avis, alors avec ça en prime. Et puis, il était amoureux. D’elle, j’entends, évidemment. Je l’ai appris très tard, il y a seulement quelques mois, en fait. Pendant notre mariage, il a eu plein des maîtresses et des aventures - et il est même tombé amoureux quelques fois, à mon avis. Mais elle, je crois que c’était encore plus que les autres.”

- Comment ça se fait que tu l’aies su si tard, pour cette femme?

Elle haussa les épaules.

- Il m’a dit qu’il voulait pas me faire de mal. Il l’a rencontré ici, d’ailleurs - à Rome. Déjà qu’il a jamais arrêté de l’aimer, c’est pas maintenant qu’il est de retour ici que ça va avancer, cette histoire.

Elle avait voulu le dire sur le ton de l’humour, mais c’était sorti tout l’opposé. Evidemment.

- Qui est-ce qui te dit qu’il a jamais arrêté de l’aimer? Lui?

- Non. Mais…je sais pas. J’en sais rien, c’est ce que je me dis.

- Et qu’est-ce qui te fait croire qu’il ne t’aime pas, toi?

- Ah bah là, pour le coup!, et de nouveau, son rire sonna faux, même à ses propres oreilles. Bien trop faux.

De nouveau, ce fut comme si on lui appuyait sur la poitrine. “Là, ça va pas être difficile de vous répondre: des exemples, y’en a des milliers.”

- C’est pas ce que j’ai vu, moi. Ce que je vois à chaque fois. Bon allez, viens par ici - on a des choses à se dire, toi et moi.

 


 

xvii. 

 

- Mauvais rêve?

Ses halètements s’interrompirent complètement, et il décelait assez de sa silhouette pour voir qu’elle avait tourné la tête vers lui. Quand sa voix s’éleva dans la nuit, elle tremblait, rien qu’un peu.

- Euh..oui.

- Ça faisait un moment. Enfin, que ca avait pas été aussi…enfin j’ai l’impression, se rattrapa-t-il.

Après tout, ce n’était pas parce qu’il ne l’entendait pas se débattre dans son sommeil, qu’il n'avait remarqué ni gémissement de peur, ni visage crispé dans son sommeil troublé depuis quelques jours qu’elle n’était pas toujours prisonnière des cauchemars.

- Non, vous avez raison.

Elle soupira. "Ça m'aurait pas dérangé que ça continue, d’ailleurs."

- Je suis désolé.

- De quoi?

- De vous avoir filé des cauchemars.

- Il faut pas vous en vouloir pour ça, vous savez. Vous alliez pas bien - c’est pas de votre faute.

Sa voix était beaucoup trop douce. Trop encline à pardonner, encore, toujours.

- C’était pas de la vôtre non plus.

Ça ne l’avait jamais été, bien sûr. Au contraire, il pensait ce qu’il lui avait dit - les derniers temps, elle avait été son seul soutien. La seule personne qui se préoccupait de lui, la seule personne qui lui faisait du bien - il pouvait se l'admettre, maintenant. Et pourtant, il lui avait fait croire le contraire. Pourtant, il lui avait imposé la vue de son sang sur le sol, elle qui était si sensible, elle qui l’aimait tant.

“Vous aviez raison, la dernière fois: c’était pas gentil, ce que j’ai fait. Ce que je vous ai fait, j’entends. C’était même sacrément égoïste et dégueulasse, et j’ai même pas été foutu de m’excuser.”

Il osa enfin tourner de nouveau la tête vers elle. Même dans la pénombre, il arriva à distinguer son léger sourire, et toute la peine dans ses yeux.

- Maintenant, c’est fait.

Trop douce. Trop encline à pardonner. Encore, et encore, et encore. 

Avant que la culpabilité et cette autre chose, cette autre chose beaucoup plus agréable et complexe et douce qu'il ressentait maintenant en sa présence ne parviennent à complètement lui compresser la poitrine, elle continua. “Et puis si vous voulez tout savoir, c’était même pas celui-là de cauchemar, cette fois," blagua-t-elle.

- Vous avez rêvé de quoi, alors? D’oiseaux? Elle lui frappa l’épaule d'un revers de main, et lui rendit son sourire moqueur dans la pénombre.

- C’est drôle, ça, bravo!, mais le rire dans sa voix la trahit. “Allez-y moquez vous, mais le jour où y’a un serpent qui se pointe dans la baraque, vous pourrez toujours courir pour que je vienne vous aider, c’est moi qui vous le dis.”

Son rire s'éteint doucement, laissant place à un silence tout aussi doux. Quelques secondes passèrent.

- Vous voulez en parler? Du cauchemar, je veux dire.

- Pas vraiment. Enfin, c’est pas que je veux pas en parler, mais y’a pas grand chose à dire. C’était juste une des nuits, pendant mon voyage jusqu'à Tintagel. Je vous vois devenir blanc même dans le noir - il m’est rien arrivé de vraiment grave, faites pas cette tête. Parfois j’avais juste un peu peur, c’est tout. Et du coup, parfois, ça me revient. Et si vous voulez pas vous en prendre une deuxième, évitez de vous excuser une seconde fois - j’ai fait la route seule parce que je l’ai choisi, vous avez rien à voir là-dedans.

A peine.

La menace dans les yeux de sa femme lui arracha un sourire malgré tout, et il fit mine de se fermer la bouche du bout des doigts et de jeter la clé. Elle roula des yeux, ria un peu malgré elle.

“Je le referai sans hésiter." Dans sa poitrine, il sentit son palpitant s'accélérer, se réchauffer. "Mais je vais pas vous mentir, si je peux éviter les longs voyages en solitaire à l'avenir, je serai pas mécontente! Je sais que vous me trouvez chiante en voyage et que vous deviez être bien content d’être débarrassé de moi quand on est partis tous les deux, mais moi, je préfère vraiment, vraiment voyager avec vous.”

Encore une fois, c'était dit sur le ton de l'humour, sans aucune trace de reproche. La conversation aurait pu s'arrêter là, d'ailleurs. Il aurait pu changer de sujet.

Il aurait pu.

- Je vous ai pas trouvé chiante. Enfin si, parfois - mais j’étais pas du tout bien content que vous soyez plus là, à la fin.

Dans sa voix, il l’entendit rouler des yeux.

- Vous allez me faire croire qu’après Guethenoc, les semi-Croustillants, mon frère et toutes nos engueulades, vous étiez pas content d’être enfin seul et peinard?

Encore une fois, elle rigolait, mais il sentit une pierre lui tomber dans l’estomac.

L'emmener vers le fond, encore une fois.

- D'abord, non: j'étais bien content de voyager avec vous, surtout dans l'état où j'étais. Même si je le montrais pas. Et puis...j’étais pas seul.

Il la sentit se tendre, sentit l'atmosphère changer. "Au début, si. J’ai marché jusqu’au phare, j’ai retrouvé le pêcheur. Il m’a dit qu’aucune de ses filles était enceinte, et il m’a laissé roupillé dans son hamac pour la nuit. Et puis après, y’a eu le guide."

- Et..il était pas gentil?

Il ricana, de la bile dans la gorge.

- Il était pas gentil, non. Il était pas guide non plus, si vous voulez mon avis.

- Comment ça? Il vous a fait vous perdre?

Un sourire amère lui traversa le visage à ses mots, d'une ironie cruelle malgré elle. 

Quelque part, oui.

- Il était bizarre depuis le début. C’était pas le guide habituel du bled, apparemment. Il parlait pas, il me regardait mal…tout ce que je disais le saoulait. J’ai mis un moment à me rendre compte qu’il me ramenait pas du tout à Kaamelott.

Il entendit un son amer sortir de sa propre bouche. “C’était sur cette plage que j’avais débarqué en Bretagne, pourtant, et là vous m’auriez demandé de retrouver la forteresse que j’y ai construite, pas moyen. Je reconnaissais rien du tout. Evidemment, quand je lui ai dit je me suis pris une chasse, alors on a continué un moment. Et à la nuit tombée, il nous a trouvé un abri. Ça non plus, j’ai pas reconnu.”

Un an après, le poids qu’il avait sur la poitrine appuyait tout aussi fort. “Mon père non plus, je l’ai pas reconnu.”

Il n’avait même pas été foutu de le regarder dans les yeux, une fois qu’il avait compris.

- J’ai toujours pensé qu’il était mort, votre père adoptif, confia-t-elle doucement.

- Moi aussi. Ça m'arrangeait de le croire, en tout cas.

- Vous pouviez pas savoir.

- J’aurais pu me poser la question.

Il aurait dû.

- C’est pas toujours si simple, de faire ce qu’on aurait pu - ce qu’on aurait dû, parce que c’est certainement ça que vous pensez.

- Roi de Bretagne à la tête de tout le patelin, je pense que je m’y serais mis, j’aurais eu des chances de le retrouver.

- Je parle pas de moyens. Je dis juste que c’est pas facile à gérer, les sentiments. La vie. Surtout quand on se fait coltiner élu dès ses trois ans et qu’on se fait trimballer dans tous les sens par les dieux.

Il les sentait - au fond de sa gorge, derrière ses yeux, il les sentait, ces sanglots qu’il n’arrivait pas à sortir. Qui ne sortiraient sans doute jamais.

“Moi, je suis sûre qu’il vous en voulait pas,” ajouta-t-elle avec un mélange de douceur et de fermeté déconcertant. “Mais j’imagine qu’il s’est pas arrêté là, le guide.” Il déglutit avec difficulté. Se donna une seconde.

- Il s'est pas arrêté là, non.

De nouveau, Guenièvre lui laissa le temps - douce, beaucoup trop douce - mais cette fois, il sentit ses doigts effleurer les siens. Légèrement, presque comme si elle n'était pas certaine de pouvoir le toucher, mais il les sentit.

Sa confession le surprit presque lui-même.

“Il m'a amené chez les saltimbanques. Toute une bande là, installés avec les gosses et tout le tintouin. ‘Les amis de tout le monde’, qu’il disait…tu parles.”

Il pouvait encore le voir, ce foutu campement. L'entendre. “J'avais déjà compris que c'était pas du tout un guide, qu'il en avait strictement rien à foutre, de me ramener à Kaamelott. Je me doutais qu'il voulait pas me buter non plus, bizarrement (Pas directement, du moins, pense-t-il sans le dire). Mais c'était presque pire. J'arrivais pas à dire ce qu'il voulait faire...appuyer là où ça faisait le plus mal, j'imagine, vu le morceau qu'il m'avait servi pour démarrer. Mais j'arrivais pas à dire comment il allait s'y prendre pour l'étape d'après, et ça m'a foutu une boule au ventre.”

Il n'était pas sûr de combien de temps il lui fallut pour continuer. Quelques secondes, probablement.

“Au début, ça allait. Y’avait une espèce de pièce de théâtre, 'Le Garçon qui criait au Loup'. Ils m’ont choisi pour faire le loup. J’imagine que c’était pas un hasard, hein, mais j’ai pas tellement compris ce qu’il essayait de me dire. Quand j’ai pas réussi à gueuler assez fort, il s’y est mis, ce connard de faux guide. Un truc presque - démoniaque. Personne a bronché. Il m’a fixé avec ses yeux noirs, après, et - ”

Putain. Il en avait encore les boyaux retournés.

“Et le lendemain, il m’a envoyé dans la tente à l’autre bout du campement. Voir quelqu’un que vous connaissez, d’ailleurs - celle qui vous avez enflé, y’a quelques années. La voyante.”

- Ah?

- Ouais. Prisca. Je la connaissais depuis des années, de Rome. Je l’avais pas revue depuis, jusqu’au jour où j’étais allé lui dire de décarrer de Kaamelott avec ses arnaques. Et là, elle m’avait…elle m’avait plus ou moins prédit l’avenir.

- Mais…je croyais que c’était que des bêtises qu’elle inventait, ses machins?

Il ricana.

- Moi aussi. Elle aussi, d’ailleurs mais là…D’un coup, elle a soulevé la tête, ses yeux sont devenus tout blancs. Sa voix a changé un peu, et bam.

- Et qu’est-ce qu’elle vous avait prédit?

La honte lui remplit le bide à une vitesse…Il croise son regard à peine une seconde, le lâcha aussitôt.

- Mevanwi, et il la sentit se raidir à côté de lui. 

Non pas qu’il puisse la blâmer, sur ce coup-là. “Enfin, prédire…Disons que c’était plutôt un avertissement, à l’époque. ‘Ne touche pas à la femme du chevalier, tu vas mettre les dieux de travers,’ quelque chose du genre. Un truc que j’aurais plus ou moins bien fait d’écouter, au final.”

- Bah non, vous pensez - ça aurait été dommage que je rate la vie en forêt au milieu des rats et vous le début du royaume qui commence à foutre le camp.

Ses mots le prirent tellement de court qu’il avait les yeux plantés dans les siens avant même de s’en rendre compte. Mais elle souriait, en coin, et il prit conscience que c’était de l’ironie et du sarcasme qui tentaient sa voix, rien d’autre. Son sourire s'agrandit un peu, et il roula des yeux pour jouer le jeu, du soulagement plein la poitrine.

- C’est vrai que ça aurait été con, oui. Surtout que ça a vraiment donné lieu à du spectaculaire à tous les niveaux: la Dame du Lac a été bannie.

Elle fronça les sourcils. 

- Comment ça, ‘bannie’?

- Bannie par les dieux. Soi-disant qu’elle était censée m’aider à accomplir ma destinée, et du coup comme j’ai merdé de façon irréparable, ils ont considéré qu’elle a échoué, et…ils l’ont virée. Elle est arrivée un soir dans la piaule, en chair et en os - en larmes, aussi. 

- La pauvre…Elle devait être terrifiée, murmura-t-elle dans un souffle, attristée.

- Je vous confirme, oui. Elle errait, sans rien comprendre à ce qu’il lui arrivait. Elle erre sûrement toujours, d’ailleurs.

L’image de son visage meurtri quand il lui annonça qu’il ne pouvait plus retirer l’épée lui revint en mémoire. “D’où la pertinence de l'avertissement de Prisca, donc.”

Qu’il avait été con, putain. A chaque étape depuis le début, sans jamais manquer une occasion.

- Et elle vous en a reparlé quand vous l’avez revu, c’est ça? Prisca, je veux dire.

Il sortit de sa rêverie pour trouver son regard interrogateur de nouveau posé sur lui. Attentif, inquiet.

- Non. Elle s’en souvenait même pas à vrai dire, de me l’avoir dit - elle me maintenait qu’elle avait pas de pouvoir, que j’étais en train de tourner la carte si je pensais le contraire.

Le poids sur sa poitrine était de retour. “Ce matin là, donc, le saltimbanque de pote du guide m’a dit que c’était pas de leur faute, si j’avais pas d’enfant.”

De nouveau, il sentit la tension dans tous les muscles de sa femme. Sa gorge était sèche, mais il continua.

“Ils m’ont dit d’aller poser ma question dans la tente du fond, là où quelqu’un pourrait me répondre. J’y suis allé. Prisca y était bien, et la même tintouin - la tête, les yeux, la voix. Et puis, elle m’a dit que j’étais infécond.”

C’était étrange, comme plus d’un an après, la douleur était exactement la même. Comme le dire à voix haute semblait rendre le poids encore plus lourd, la réalité encore plus insurmontable.

Comme il avait l’impression de replonger, au fond du fond, la même sensation de vide et de désespoir que celle qui l’avait consumée dans cette foutue baignoire.

Dans les draps frais, la main de Guenièvre attrapa la sienne, pour de vrai cette fois.

- Je suis vraiment désolée.

Il aurait voulu lui dire d’arrêter. De ne pas être aussi empathique, aussi bonne. Aussi tendre. 

Parce qu’il ne le méritait, pas déjà. Parce que si elle continuait, il finirait par - 

“Mais pour être honnête…je suis pas convaincue, moi.”

Un bras toujours calé derrière sa tête, il la tourna si vite vers elle qu’il faillit se tordre le cou. Guenièvre le fixait déjà, ses grands yeux marrons plein de peine, de compassion, mais un air dubitatif sur le visage.

- Comment ça, vous êtes pas convaincue? Par quoi?

- Bah, par ça là - cette histoire d’infécondité.

Cette histoire -

- De quoi?

- Franchement, ça vous parait pas louche, à vous? Vous avez un type bizarre qui sort de nulle part, qui sait des choses qu’il ne devrait pas savoir, des choses impossibles à savoir - un type qui vous veut visiblement du mal et bim! Vous tombez pile sur une bonimenteuse, qui, ô hasard, vous délivre la pire nouvelle que vous pourriez entendre?

Elle le fixait, ses doigts chauds toujours autour des siens.

Il…n’avait pas les mots. 

“Bon, commençons par le début: comment vous êtes tombé dessus, déjà?

- Comment ça, ‘comment je suis tombé dessus’?

- Pourquoi vous avez pris ce type là pour guide?

- J’ai rien pris du tout, je vous l’ai dit. C’était pas chez moi - j’ai demandé au pêcheur de me trouver un guide. Il est allé au village, et le soir, il m’a dit qu’il m’en avait trouvé un, et que le gars viendrait me chercher le lendemain matin. Mais - mais qu’il le connaissait pas, parce que c’était pas le mec habituel.

- Bah tiens. Et après?

- Et après…après, c’est comme je vous ai dit, s’énerva-t-il.

Chassez le naturel…

“On a commencé à prendre la route, et puis il a absolument voulu qu’on demande l’hospitalité pour la nuit, et il m’a amené chez mon père adoptif. En s'arrangeant bien pour que je comprenne qui c’était, et que lui comprenne qui j’étais, d’ailleurs. A quel point j’avais merdé.”

- Pile ce qu’il faut pour vous mettre au plus mal, donc.

- Mais sûrement qu’il voulait me mettre à terre, mais ça change rien au fait que je puisse pas avoir de gosses! Au contraire: il m’a clairement montré qu’il savait des trucs, qu’il savait exactement de quoi il parlait, alors -

- Oui, et en vous montrant qu’il savait de quoi il parlait, et en s’en servant au passage pour vous mettre au plus mal, il se garantissait aussi de vous faire croire n’importe quoi derrière! 

- Mais -

- Qu’est-ce qui vous a poussé à le faire?

Les lèvres de Guenièvre tremblaient. Autour des siens, ses doigts s’étaient resserrés, juste un peu. Juste assez pour trahir à quel point ses mots lui coûtaient. Pourtant, elle continua.

“Je sais que c’est pas - que c’était pas qu’une seule chose. Mais qu’est-ce qui vous a fait vous ouvrir les veines à ce moment-là? Pourquoi là, et pas avant?”

Les secondes passèrent. Il ne lui avait toujours pas répondu. Savait qu’il n’en avait pas besoin, pas avec des mots en tout cas.

Le silence qui s’était installé parlait bien plus fort.

Cette fois, elle entrelaça leurs doigts, et serra fort. Très fort.

“Comment il était habillé, votre type?”

- De quoi?

- Il était pas tout en noir, par hasard?, et il sentit ses sourcils se froncer d’eux-mêmes.

- Si, mais qu’est-ce que ça peut foutre, ça? Moi aussi, j’étais en -

En noir.

L’homme en noir.

A côté de lui, Guenièvre souffla, et laissa retomber sa tête contre l’oreiller. Quelque part entre la colère et le doute, s’il devait deviner. Il n’était pas très sûr.

Il n’était plus sûr de rien, là maintenant.

- Vous voyez. Lancelot qui le voit et qui perd complètement la tête, vous…Je sais pas ce que ça veut dire - je suis même pas sûre de pas être en dire de grosse conneries, là. Mais ce dont je suis sûre, c’est que si y’a des Dieux bienveillants, doit sûrement y avoir l’inverse, aussi. Elle s’esclaffa, amère. “Y’a d’ailleurs pas que des Dieux bienveillants j’imagine, de ce qu’on a vu, alors…”

Les secondes défilaient. Dans sa tête, les pensées, aussi, tout aussi vite.

Vaguement, il réalisa que la seule chose qui le retenait encore, c’était ce pouce qui avait commencé à doucement caresser la peau de sa main.

Après un moment, il la sentit bouger à côté de lui, sans pour autant le lâcher. Quand il tourna la tête vers elle, elle avait déjà tourné tout son corps vers lui. Son regard, aussi, inquiet. Trop inquiet.

Il eut envie de l’embrasser.

Ce n’était pas la première fois - loin, très loin de là, si il était un peu honnête, pour une fois. Mais elle lui sourit, juste un peu, pour essayer de le réconforter, il le savait, et jamais il n’en avait eu aussi envie.

A cet instant précis, tout était flou, sauf ça. Sauf elle.

- Ça va aller? Enfin je veux dire, je sais que c’est une question bête, mais -

- Ça va aller, oui. Ses doigts étaient réconfortants entre les siens.

Ça irait, oui. Il faudrait bien, de toute façon. 

Et puis, a priori, il était dans les meilleures conditions pour.

Ce soir-là, alors qu’il entendait son souffle ralentir, proche du sommeil, il décida de lui admettre.

- Guenièvre?

- Mhm?

- Je préfère vraiment voyager avec vous.




 

xviii.

 

- Mais je ne peux pas accepter, voyons!

Lucia roula des yeux à se les sortir de la tête. Guenièvre sourit - il n’y avait vraiment pas à dire, ils s’entendraient vraiment bien, Arthur et elle.

- Bien sûr que si tu peux. Tu travailles pour moi en plus, je te rappelle: je t’ordonne d’accepter. Là.

Elle était magnifique. Pas de la qualité des robes qu’on lui faisait à Kaamelott, bien sûr, et pas du même style non plus: c’était une robe romaine, longue et ample et...magnifique. 

- Lucia…

- Je suis bien trop vieille pour la porter moi, maintenant. Et puis me dis pas que t’en veux pas - tu verrais tes yeux, ma petite. Elle t’ira à merveille - allez, va l’essayer.

- Mais je -

- Allez hop! Et puis tu prendras aussi ces deux-là, et ces deux tenues là pour ton amoureux. Elles appartenaient à mon mari.

Dans le miroir, la vieille femme lui sourit, dangereuse, et Guenièvre croisa son regard, la robe toujours collée à son corps.

- Ah, ce qu’il va être content de te voir comme ça, c’est moi qui te le dis.

A son tour, Guenièvre roula des yeux et se détourna pour aller enfiler la robe, et cacher le rouge qu’elle sentait lui monter aux joues. Quelques secondes plus tard, elle admettait son échec.

Oui, bon. D'accord. Peut-être qu'elle l'adorait, et qu'elle ne voulait déjà plus porter que ça. Peut-être.

Essayant du mieux qu'elle pouvait d'effacer son sourire crétin, Guenièvre fit virevolter la courte traîne à gauche, à droite devant le miroir.

- Vous savez, si c’est par rapport à ce que je vous ai dit sur mon mari -

Avant qu’elle ne puisse terminer sa phrase, Lucia débarqua de l'autre bout de la pièce et se posta juste derrière elle, un mélange d’amusement et de réprimande dans le regard qu’elle rencontra dans le miroir.

- Ne laisse pas tout tourner autour des hommes, ma chérie: je t’adore, j’ai envie de t’offrir un cadeau, aucun homme là-dedans. Tu es magnifique, ajouta-t-elle en lui attrapant les épaules.

“Tu le vois bien que tu es splendide là, non? Bon. Tu la mettras - pour toi, d’abord. Pas pour lui. Lui d’ailleurs, il devrait pas avoir besoin de ça, pour se rendre compte que primo, tu es à tomber par terre et secundo, qu'il a bien de la chance de t'avoir.”

Si elle ne s'était pas sentie rougir comme une pivoine, son reflet au visage maintenant pourpre aurait suffit à le lui indiquer. Lucia ricana, amusée.

"Cela étant dit, quand il va te voir là-dedans, il va tomber raide, ton petit mari - tu vas voir. Allez, tu m'embarques tout ça, et on en parle plus. Au fait, tu as déjà préparé les cagettes pour demain?"

Et, avec ça, elle était répartie.

Guenièvre dû le reconnaître, l'effet fut radical: sur le chemin du retour, plus de têtes dont elle n'avait l'habitude se retournèrent sur son passage. Elle avait déjà remarqué des regards, à vrai dire, de temps en temps. Parfois même quelques compliments à l’étale. Il n’y avait jamais rien eu de déplacé, jusqu’ici (au moins les Dieux auront eu la gentillesse de ne lui imposer que cette nuit horrible, pensa-t-elle sombrement), mais elle ne savait jamais comment réagir.

Ah, comme ça aurait été agréable, de trimballer autre chose de sa vie précédente que sa virginité et son inexpérience.

Elle s’engouffra tellement rapidement dans la villa qu’elle percuta Arthur de plein fouet en se retournant après avoir fermé la porte derrière elle.

- Eh bah, qu’est-ce qui vous prend de courir comme ça? Je vous manquais tant que ça?, se moqua-t-il, un léger sourire aux lèvres alors qu’il attrapait ses coudes pour éviter qu’elle ne se fracasse au sol. Ses mains étaient chaudes contre sa peau.

Ça non plus, elle ne savait pas vraiment le gérer.

- Mais je ne cours pas, balbutia-t-elle avec toute la confiance qu’elle pouvait, bien trop consciente du rouge qui lui montait aux joues.

(Il lui avait vraiment manqué, aujourd’hui, cet imbécile.)

Elle leva les yeux juste à temps pour voir la remarque qu’il s'apprêtait à faire mourir sur ses lèvres, et la surprise marquer son visage alors qu’il prenait conscience du changement.

Lorsqu’il la regarda de nouveau, Guenièvre était sûre d’avoir le visage en feu.

“Lucia avait quelques vêtements qu’elle n’utilisait plus, alors elle me les a donnés," expliqua-t-elle maladroitement alors qu’elle se penchait pour ramasser son sac. “Elle euh - elle m’en a donné pour vous aussi, d’ailleurs - tenez.”

Attrapant ledit sac qu’elle lui colla contre le bide sans trop de ménagement, Arthur hocha la tête, l’air un peu trop amusé à son goût.

- Bah c’est gentil de sa part - vous la remercierez de la mienne. 

- Je ferai ça. Dieu, qu’elle espérait que sa voix ne sonne pas vraiment comme elle l’entendait. “Bon, je vais - me servir à boire. Je meurs de soif!”

Rencontrant brièvement son regard, elle lui sourit comme elle pu, et fuit vers la cuisine, les paumes plus moites qu’elles ne les avaient jamais connues.

Avant qu’elle ne puisse aller bien loin, cependant, il l’arrêta.

- Guenièvre?

- Oui?

- Elle vous va à merveille, cette robe.

 


 

xix. 

 

- Oh mon Dieu...oh mon Dieu, je suis désolée! 

Une main au visage, il la regarda de là où il avait atterri à ses pieds, sonné. Lorsqu’il lâcha le regard affolé de sa femme pour regarder ses doigts, il eut confirmation: du sang, plein son pif.

Leurs yeux se rencontrèrent de nouveau.

Il sourit.

Elle se décomposa.

“Oh mon dieu, je suis tellement désolée! Je voulais pas - je l’ai pas fait exprès, ohlalalala.” Elle s’agenouilla en se prenant à moitié les pieds dans son pantalon, et lui colla une de ses manches sur la tronche, son autre main sur sa nuque.

Heureusement pour lui, elle était bien trop paniquée pour remarquer le frisson qu’elle venait de causer. “Ça fait mal? Vous voulez que je - non mais qu’est-ce que vous avez à rigoler comme un idiot?”

- Eh bah dis donc, ça faisait un moment que je m’étais pas mangé une droite pareille - chapeau.

- Cha-..Non mais vous vous fichez de moi, là? Vous pissez le sang! s’énerva-t-elle, le visage tout rouge.

- La faute à qui!, et en une seconde, la colère retomba d’un coup, laissant place à l’horreur pure sur son joli visage.

Il essayait - vraiment, il essayait, mais à cet instant, se retenir de rire rentrait dans la catégorie des tâches qu’on réservait d’ordinaire à Hercule.

- Ohlala, je suis tellement désolée, s’agita-t-elle, sa manche maintenant teintée de sang toujours sur son visage. Sur son cou, son pouce faisait des aller-retours inconscients. “Est-ce que ça va?”

- Bah je viens de m’en prendre une, quoi.

- Je sais, je suis vraiment - non mais vous allez arrêter de vous marrer, oui!

- Mais détendez-vous, c’est rien! Enfin si, c’est quelque chose, justement, se corrigea-t-il.

Elle paraissait au bord des larmes. “Mais hé, c’est une bonne nouvelle: il était magnifique, ce coup de poing. Vous progressez vachement vite - je l’ai même pas vu arriver, celui-là.”

- ‘Magnifique’...Venez qu’on aille vous nettoyer, au lieu de dire des bêtises, mais elle souriait, juste un peu. Il ricana, amusé.

- Moi tant que vous me promettez d’arrêter de me mettre des pains, je vous suis où vous voulez.

Cette fois, il se le prit dans l’épaule.

 


 

xx.

 

Il se mit à lui faire découvrir la ville.

Ils étaient déjà sortis ensemble quelques fois, bien sûr, que ce soit pour prendre l’air, récupérer ceci, ou cela. A côté de ça, il continuait ses va et vient, et elle apprenait chaque jour un peu plus à connaître les ruelles qui menaient à son stand, les passages qu’elle empruntait pour se rendre jusque chez Lucia.

Mais c’était différent, ces escapades. Un jour, il lui avait proposé de l’emmener voir où il avait grandi, toutes ces années. Elle s’était levée tellement vite qu’elle s’était pris les pieds dans sa satanée robe, et avait manqué de s’étaler tête la première.

Alors, il lui avait montré, lui avait confié ses souvenirs de la milice, de ses camarades. Cette nuit où Manilius avait réussi à rentrer sans être vu par les gardes alors qu’il tenait à peine debout, tellement il était saoul. Une vraie légende, quand il s’agissait de conneries, de ce qu’elle comprenait.

Elle avait écouté, et rit, et quelques jours plus tard, il lui proposa une autre balade, et l’emmena dans son endroit préféré de la ville. 

Avant même qu’elle ne se rende compte, ils avaient un nouveau rituel.

 


 

xxi.

 

- Y’a quelque chose qui va pas?

Délaissant le morceau de bois qu’il était en train d’essayer de retaper, il alla à sa rencontre dans le péristyle. Malgré son sourire, sa mine inquiète et la lèvre supérieure qu’elle se mordait la trahissaient.

- Si si, ça va - mais je crois que Lucia est un peu malade.

- Mince. Qu’est-ce qu’elle a?

- Je crois qu’elle a pris froid. Il commence à faire tellement frisquet aussi, le soir. Arthur hocha la tête.

- Bon, bah au moins si c’est que ça, elle se rétablira vite, vous en faites pas. 

- Quand même, elle avait vraiment pas l’air bien…Et puis à son âge, en plus - je vous avoue que je suis pas très rassurée.

- Vous voulez qu’on aille lui rendre visite?

Elle lui esquissa un sourire.

- C’est gentil, mais elle vient de s’endormir pour sa sieste de l’après-midi: ça devrait aller pour quelques heures. Mais je crois…je crois que je préfèrerais aller lui tenir compagnie, ce soir.

- Dormir là-bas, vous voulez dire?, et elle acquiesça. 

- Juste deux ou trois jours, le temps que ça passe. Ça vous dérange pas?

- Vous faites bien ce que vous voulez, hein. 

Ce n'était peut-être pas plus mal qu'elle se contente de se précipiter vers la chambre pour faire son sac tout en lui racontant il ne savait quoi sur ce vieil homme malpoli qui était au stand aujourd'hui. Au moins, elle n'avait pas remarqué ses mots sortis un peu trop vite pour être sincères, son ton un peu trop désinvolte pour être naturel. Ses yeux qui la suivaient encore.

Non pas qu'il s'inquiétait. Ils étaient à Rome depuis un moment, déjà: si quelqu'un avait dû les attaquer, ce serait déjà fait. Le quartier de la vieille dame n'était pas le plus chic, mais il n’était pas non plus dangereux. Elle partait maintenant, en plein jour, elle avait peu de chances de tomber sur un connard comme la dernière fois. Il allait l'accompagner, quand même. Au cas où. Mais il ne s’inquiétait pas - pas pour ça. Pas pour elle.

La vie était quand même une belle saloperie. La sienne, en tout cas.

Lui qui était né dans l'ombre, bâtard, avait fini à la tête du Royaume de Logres, Excalibur faisant certainement de lieu le souverain le plus mémorable pour les années à venir malgré ses échecs. Il avait voulu trouver la lumière pour tous les peuples, et avait finalement abandonné le sien dans l’obscurité et le chaos les plus totales. Il avait été le seul élu des Dieux, et ils lui refusaient une descendance, la seule chose qu’il ait jamais souhaité.

Pendant plus d’une décennie, il avait râlé à s’en déchirer le gosier qu’on lui foute la paix, qu’on le laisse tranquille - qu’elle le laisse tranquille, le plus loin possible de lui, le mieux, et maintenant, l’idée de ne pas être sous le même toit qu’elle pendant quelques jours lui foutait le cafard. Sévère.

Eh bah. Au moins celle-là, tu l’as pas volé, mon couillon.




 

xxii. 

 

- Ça fait six mois.

Les deux bras derrière la tête, Guenièvre regarda passer une étoile filante. Elle n’eut même pas à lui demander de quoi il parlait.

Six mois.

Six mois qu’ils avaient fui le royaume, leur royaume. Six mois qu’ils n’avaient plus aucune nouvelle de leur ancienne vie, de rien, de personne. Six mois qu’ils improvisaient.

- Je sais, répondit-elle doucement.

Sans avoir besoin de le regarder, elle savait que lui aussi avait les yeux fixés sur la voûte céleste au-dessus d’eux. 

Le silence s’installa un temps. Un autre.

- Je sais pas quoi faire, après, admit-il, presque dans un murmure. J’ai pas de plan.

Il ne suffisait pas de grand chose, en fait - un léger mouvement, et elle réussit à faire que son coude effleure le sien. Pas trop, quand même, bien sûr.

Assez, elle espérait.

Dans la nuit presque froide, elle murmura à son tour.

- C’est pas grave, ça.

 


 

xxiii. 

 

‘C’est pas grave’, avait-elle dit. Pour ne pas qu’il s’en veuille, qu’il s’en fasse. Parce qu’elle le pensait, elle l’avait dit, ça aussi - parce que ça lui suffisait, à elle, d’être juste là, loin de tout, avec lui.

A lui aussi, d’ailleurs.

Elle soupira dans son sommeil, son visage fin éclairé par la lumière de la lune, et pour la première fois Arthur se formula clairement ce qu’il savait couver depuis un moment. Un long moment, même. 

Après vingt ans de mariage, il était amoureux de sa femme.

 


 

xxiv. 

 

- Qu’est-ce qu’il vous est arrivé?

- Non mais c’est ma faute…

Bien consciente de ses yeux fuyant, Guenièvre tenta tant bien que mal de refermer la porte derrière elle sans couiner de douleur, et se faufila vers la cuisine pour y déposer ses victuailles du jour.

Avant qu’elle n’aille bien loin, il lui avait déjà saisit le bras. Elle grimaça avant même de rencontrer ses grands yeux ronds et horrifiés.

- Ça a l’air plus grave que ça l’est, je vous jure.

Il n’en fallut pas plus pour ce qu’elle voulait absolument éviter: dégoupiller son petit Breton.

- Ça m'a surtout l'air d'une main complètement ouverte, votre histoire, alors excusez-moi, mais à moins de l'avoir carrément en moins, je vois pas tellement comment ça pourrait avoir l'air plus grave que ça ne l'est!

- Roh, mais tout de suite - c'est pas complètement ouvert, exagérez pas non plus! 

Évidemment, que c'est à ce moment précis qu'une nouvelle vague de douleur arriva sans prévenir, tordant son visage avant même qu'elle ne puisse le contrôler. Évidemment.

De son côté, son visage à lui traduisait parfaitement à quel point il savait avoir raison. “Bien entaillé, disons,” tenta-t-elle, piégée. “Et puis ça fait même pas si mal que ça - juste de temps en temps.”

Non pas qu'elle s'attendait à ce qu’elle passe, celle-là. Mais bon, sur un malentendu…

- Mais oui, bien sûr, foutez-vous de moi. Et vos joues pâles comme un cul de crémière, c’est du maquillage j’imagine? Et puis qu'est-ce que c'est que ce bandage pourri qu'ils vous ont fait, là? Ça stoppe rien du tout, cette connerie! Venez par ici, je vais vous le refaire. Quel bordel -

En le suivant à travers la pièce, sa poigne ferme mais délicate autour de son poignet, Guenièvre dût se mordre très fort la lèvre pour ne pas sourire.

Cet après-midi là, il râla contre la terre entière, du client qui n’avait pas été foutu de ne pas manipuler un vase sans qu’il s’explose jusqu’à Lucia, qui devrait pourtant avoir l’habitude de rafistoler les gens mieux que ça, les sourcils froncés, la mine irritée. 

Au passage, il lâcha aussi nonchalamment qu’il allait l’aider pour à peu près tout pendant les jours à venir, qu’il se chargerait de lui changer ses bandages lui-même, et manipula sa main avec tant de douceur la première fois qu’il le fit qu’elle avait failli en avoir les larmes aux yeux.

(Elle commençait à avoir l’habitude, pourtant, de ces contacts. Des doigts qui s’effleuraient, qui corrigeaient sa posture pendant leurs séances. Son souffle tout contre elle, sa main qui se perdait parfois contre son dos certaines nuits.

Elle ne se faisait pas d’illusion. Essayait de toutes ses forces de ne pas s’en faire.

Malgré ses efforts, elle en avait le souffle coupé à chaque fois.)

Il râla, encore et encore, bougonna, les sourcils froncés, la mine renfrognée. Comme il l’avait toujours fait, comme il le ferait certainement toujours. Mais il était inquiet, surtout, vraiment inquiet, pour elle, et aussi stupide, triste même, que cela puisse paraitre, cette seule pensée fit battre son coeur un peu plus vite.

 


 

xxv. 

 

- Dites, c’est moi, ou vous êtes complètement beurrée?

La question était rhétorique, bien sûr: s’il y avait une chose dont il était certain, là maintenant c’était que Lucia s’y connaissait un minimum en picrate, et qu’après en avoir bu trois verres bien généreux, sa femme était mais alors - biturée sec.

Quand elle lui sourit, ses yeux brillaient, et comme de plus en plus souvent ces derniers temps, Arthur ne parvint pas à s’empêcher de faire de même.

- Bah pour être honnête…je crois bien que oui! Cela dit, ça marche, hein: elle m’a donné ces bouteilles pour faire passer la douleur, et je la sens plus du tout!

Révélation qui, visiblement, était suffisante pour la faire partir dans un nouveau fou rire.

La chose qui se mit à remuer au fond de son bide, la chaleur dans sa poitrine. Ils étaient presque familiers, à ce stade. Il faut dire qu’elle était belle, là, sa femme. Vraiment belle.

Et lui, il était vraiment dans la merde.

- Bon, allez, ça suffit les conneries - au lit.

La salve de protestations qui suivit, il l’avait vue venir.

Trois plombes, un hoquet et deux chutes plus tard, il avait tout de même réussi à la caler dans le pajot, un pot de flotte dont il était sûr qu’elle aurait bientôt usage à portée de main. A ce stade, les voyelles s’échappaient plus ou moins de toutes ses phrases.

Alors qu’il s’agenouillait devant elle pour lui retirer ses chaussures, il ouvrit la bouche pour le lui faire remarquer quand sa main se posa sur sa joue, et dirigea son regard vers le sien.

Le déjà vu fut immédiat - un autre lit, un autre lieu qui n’était pas le leur. La chaleur de sa paume contre sa peau, elle, était la même.

Son sourire était si grand qu’il devait lui faire mal.

- Vous êtes gentil de vous occuper de moi, comme ça. Arthur roula des yeux pour la faire rire et continua sa tâche, amusé. 

- J’ai pas tellement le choix, surtout. Allez hop, le gauche, maintenant.

- Vous râlez juste pour la forme, je le sais maintenant: vous êtes un gentil, vous, au fond. Un vrai de vrai.

Étouffant un rire, il secoua la tête, balança sa deuxième chaussure dans un coin. “Pourquoi, parce que j’ai pas envie de vos pompes dans mon plumard?”

Sa main glissa de sa joue à sa nuque, où elle fut vite remplacée par son bras. Ses deux bras, même, autour de son cou, si bien qu’elle se retrouva penchée sur lui, contre lui.  Comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. 

Elle était si proche que son souffle lui chatouillait le visage. “Parce que vous vous occupez de moi. Et puis, y’a plein d’autres exemples! Votre façon de gouverner, la façon dont vous essayiez toujours d'aider les plus pauvres - ”

- Ouais bah ça, ils étaient pas forcément de votre avis, eux, à les écouter.

- La patience que vous avez avec Perceval, et puis avec tous les autres, aussi - 

- La patience ?!

- Vos lois -

- C’est pas fait pour être ‘gentil’, les lois -

- Quand vous êtes venu me chercher dans la forêt, alors que c’était moi qui étais partie.

Il sentit son sourire s’affaisser un peu, cette fois. Vit le sien faire de même. Elle laissa ses doigts glisser dans ses cheveux, effleurer sa nuque.

Il était bourré, lui aussi - moins, certes, mais bourré. Mais malgré l’ivresse, Arthur était assez certain que le frisson qui lui parcourut le dos à cet instant n’avait rien à voir avec le froid.

“Je vous ai jamais remercié d’ailleurs.”

- D’être venu vous récupérer?

- Oui. De m’avoir laissée rester.

- Vous êtes la reine. 

- Techniquement -

- Vous êtes ma femme. 

Quelque chose dans l’air changea.

Elle - le regardait. Elle le regardait vraiment. Avec sa foutue épaule dénudée et invitante, son parfum qui venait lui titiller les narines. Sa main chaude contre la peau de son cou. Elle le regardait, et il ne pouvait pas s’empêcher de la regarder, lui aussi, elle et ses grands yeux de biche, ses joues rosies par l’alcool, son nez fin qui n’était séparé du sien que par un fil, à ce stade. 

Lui aussi avait bu, oui. Trop bu. Et parce qu’il avait bu, Arthur avait peine, grande peine à trouver des raisons de ne pas se pencher, et enfin embrasser sa femme.

Après tout, il suffisait juste qu’il - 

Dans un éclat de rire qui le fit sursauter, Guenièvre se redressa soudain en s’appuyant de tout son poids sur ses épaules, l’envoyant presque valser à l’autre bout de la pièce.

- Vous voyez, que vous êtes gentil! 

Et, avant qu’il ait pu comprendre ce qu’il venait de se passer, elle se laissa tomber sur le matelas, et se mit à ronfler.




 

xxvi. 

 

Elle se réveilla quelques secondes à peine, l’esprit brumeux, la bouche pâteuse.

La nuit était encore noire. Sa tête était lourde, plus lourde qu’à l’accoutumée, mais elle avait chaud, juste comme il fallait. Elle était bien. Plus que bien.

En relevant la tête, elle le vit, juste là. Tout près, plus proche qu’ils ne l’avaient sûrement été, ni dans ce lit, ni dans aucun autre. Pourtant, il ne bronchait pas. Au contraire - il dormait, le visage si détendu qu’il en perdait des années, les lèvres entrouvertes. Sous ses doigts, elle pouvait sentir le tissu de sa tunique, comme avec son menton, posé sur son épaule.

Avant que les questions et les doutes ne la prennent d’assaut, Guenièvre se cala un peu plus contre son mari, et se rendormit aussitôt.

 


 

xxvii. 

 

- Comment vous vous êtes retrouvé en Bretagne?

Il leva la tête vers elle, surpris. La lumière du soleil de midi se reflétait dans ses boucles brunes et elle le regardait de ses grands yeux curieux, un morceau de pain en bouche, un autre en main. “Vous m’avez dit que ça vous avait manqué, que votre vie d’avant vous avait manqué, mais je ne vous ai même pas demandé ce qu’il s’est passé.”

Arthur finit de mâchouiller son morceau de viande. Déglutit.

- Ils vous ont pas raconté, vos parents?

- Non. Et puis même s’ils l’avaient fait, je pense pas que ça me garantisse la version intégrale de l’histoire. Il ricana. 

- C’est pas faux. 

Si Léodagan avait eu toute l’histoire depuis le début, il n’aurait certainement pas survécu à son arrivée sur les plages bretonnes. Il croisa le regard doux mais toujours interrogateur de sa femme.

C’était le moment, il le savait. Ce n’était certainement pas ce qu’elle avait en tête, en posant la question, mais…c’était le moment.

Elle dût prendre son silence pour un refus, ou une hésitation du moins - quand sa voix s’éleva de nouveau, elle était plus hésitante. Inquiète.

“Enfin, vous êtes pas obligé, hein. C’est juste que - vous aviez dit que c’était pas plus mal que je sache. A Tintagel, je veux dire: vous m’avez dit que ça m’aiderait à éclaircir certaines choses, alors…”

Et c’était vrai, après tout. C’était vrai, et ça l’était d’autant plus aujourd’hui qu’ils étaient de nouveau ici - qu’ils étaient dans la maison de sa première femme, ce dont elle avait très certainement conscience. Depuis le début, il en était sûr. Pourtant, elle n’avait jamais posé de questions. Elle l’avait laissé tranquille, l’avait laissé ignorer le sujet alors que ça devait sûrement la démanger depuis le premier jour.

Pour lui. Toujours pour lui. C’était toujours pour lui, avec elle.

Elle méritait la vérité. Il avait envie de la lui donner, en plus, depuis un moment même. Comme toujours, la couardise et la lâcheté avaient pris le dessus, mais….Mais peut-être que c’était le moment, après tout. Ici, le soleil au-dessus de leur tête, entre deux morceaux de jambon. A l’endroit où tout avait commencé.

Il ne savait pas vraiment par quoi commencer, lui, justement. Alors, il opta pour le début.

- Je me rappelle pas vraiment de mon arrivée à Rome. J’étais petit, je me souviens vaguement qu’on m’ait pris à mon père adoptif et qu’on m’ait foutu sur un bateau, mais à part ça...J’avais plus aucun souvenir de la Bretagne jusque l’année où je suis devenu roi.

- Même pas d’Excalibur?, et il secoua légèrement la tête, abandonnant son quignon de pain au passage.

- Rien. Rien de précis, en tout cas. J’ai grandi en camp militaire, avec des dizaines d’autres gamins comme moi. Sans parents, sans famille. On s’est tous fait cramer le pied et bim, on était devenus les petits soldats de César en formation. Ils nous traitaient comme de la merde, on mangeait de la merde, on se levait à 4h du mat’, mais bon - on était pas tout seul.

- Manilius?

- Manilius, oui. Mais pas que. Il est même arrivé après, lui - ou on a commencé à traîner ensemble après, je sais plus trop. Mais y’avait Papillus, aussi. Caius. Lustus, Varus. On s’amusait bien, parfois. On se faisait gueuler dessus, on se faisait taper dessus même, quelques fois, ça je vous l’ai dit - mais y’a pas eu que des mauvais moments, je suppose. On a vu du pays, aussi, au début.

- Vous êtes allés où?

- Dans le sud, surtout.

A ces mots, il se souvint d’un visage fin, d’une peau brune et douce. De son premier baiser, son premier amour. Shedda. Ça faisait des années, qu’il n’avait pas pensé à elle.

“Mais c'était surtout à Rome. On est passés de gosses à ados, d’ados à jeunes cons. Et puis quand j’avais vingt ans, le conseiller de César a commencé à s’intéresser à moi.”

Sallustius. Lui non plus, il n’y avait pas pensé depuis un moment.

Elle se tendit immédiatement.

- Comment ça, s’intéresser à vous? Il lui sourit.

- Rien de ce genre là, je vous rassure. Mais il m’a convoqué, et il a commencé à me poser des questions. Sur la Bretagne. L’épée des rois. J’avais pas vraiment de souvenirs. Mais au fur et à mesure, quelques trucs ont fini par revenir. La fois où j’ai retiré l’épée du rocher, Merlin. Non pas que je comprenne ce que ça voulait dire, à l’époque. Mais ils me demandaient, alors…je leur ai dit.

- Ils voulaient se servir de vous pour récupérer la Bretagne, c’est ça?

Ses yeux trouvèrent de nouveau les siens, et il lui sourit. “Vous avez compris beaucoup plus rapidement que moi. Ils voulaient la Bretagne, oui. Alors ils m’ont bombardé centurion, puis dux bellorum comme ça, en quelques semaines. Ils m’ont présenté à César. A côté de ça, ils ont commencé mon éducation, pour que je sois un minimum crédible. Ils ont choisi quelqu’un pour s’en occuper discrètement, sans que ça se sache.”

Il se donna une seconde, une autre, et se força à croiser de nouveau son regard.

“C’est comme ça que j’ai rencontré Aconia. Ma première femme.”

En face de lui, Guenièvre ne réagit pas, ses doigts fins toujours entrelacés sur ses cuisses, son dos droit. Ses yeux fixés sur lui.

Lui aussi la regardait toujours, et si de l’extérieur, elle ne laissait rien transparaître, il la vit, cette ombre qui vint voiler ce marron si clair. L’appréhension. La tristesse.

“Très peu de gens étaient au courant. Elle était connue dans la cité. Déjà mariée. J’ai commencé à penser à comment sauver la Bretagne sans que les Romains comprennent ce que je faisais, et on m’a vite dit que si je voulais y arriver - si je voulais devenir roi de Bretagne, unir la nation, ça passerait par un mariage politique.”

- Alors vous m’avez épousée. Ses yeux avaient préféré se concentrer sur la table encore pleine de nourriture entre eux.

- Alors je vous ai épousé. Elle était d’accord, à condition que - à condition que quoi qu’il arrive, je ne couche jamais avec ma femme. Avec les autres, oui - mais pas mon épouse.

- Oh.

Oh, oui. Vingt ans qu’il le trainait, ce secret. Ce poids qu’il avait accepté de se mettre sur les épaules, mais aussi sur les siennes, elle qui n’avait rien demandé. Il avait pensé que le soulagement prédominerait, le jour où il lui admettre enfin.

Il avait eu tort.

- Ouais. J’ai voulu revenir la chercher, après notre mariage en Bretagne - Manilius m’a accompagné. Quand on est arrivés, le mari d’Aconia était revenu et l’embarquait loin de Rome, et la bande de Sallustius a sûrement réussi à traquer Manilius. Je suis rentré sans l’un ni l’autre. La suite, vous la connaissez.

Le silence s’étira. Pesant, et en même temps - pas tant. Il portait le poids de la vérité, certes, mais s’y enlevait surtout celui du secret, des non-dits qui se faisaient sentir depuis le tout premier jour. Littéralement.

Enfin, elle savait.

C’est elle qui finit par reprendre la parole. La voix blanche, un regard de nouveau tourné vers lui qu’il lui rendit.

- Et maintenant?

- Maintenant quoi?

- Vous l’aimez encore?

- Non. 

Les yeux de Guenièvre s’embuaient de larmes qu’il la regarda combattre. 

- On est dans sa maison, là, c’est ça?

- Oui.

- Et la robe rouge, c’est à elle? Je l’ai vue sur le toit, le jour où on est arrivés, expliqua-t-elle face à la surprise qu’elle devait sûrement pouvoir lire dans ses yeux. “Vous l’avez regardée bizarrement, puis elle a disparu. Et puis, j’avais compris que c'était sa maison, alors forcément...”

Bien sûr, qu’elle avait compris. Si perceptive, si intelligente, ce bout de femme, malgré ce qu’il lui avait reproché pendant toutes ces années.

“Vous espériez la retrouver, en venant ici?”

- Non.

- Vous savez, vous êtes pas - 

- Je mens pas, je vous assure. Je savais qu’il y avait de bonnes chances qu’elle soit vide, parce qu’ils sont partis sans la vendre, sans la louer. ‘Pour ceux qui en auraient besoin,’ comme il disait. Et je mens non plus quand je vous dis que je ne l’aime plus. Ça fait bien longtemps d’ailleurs, que je ne l’aime plus.

Il secoua la tête. Soupira, juste un peu. “Que je me demande même si c’était vraiment ça, pour tout vous dire. Franchement, j’en doute.”

Oh, il y avait cru. Vraiment cru, pendant des années. Mais après vingt ans - après un recul qu’il avait haï les dieux et son foutu destin de lui imposer, les choses ne paraissaient plus aussi claires qu’elles ne l’avaient été. Il l’avait admirée, c’était sûr. L’avait trouvé belle, éduquée, et donc impressionnante. A part César, personne ne lui avait jamais fait cette impression.

Elle le sortait du monde qu’il avait toujours connu, parce qu’elle n’en faisait pas partie. Elle avait - c’était étrange à admettre, désarçonnant, mais elle avait cet aspect maternel, aussi, que lui n’avait jamais connu. Elle le nourrissait, lui expliquait le monde. Leur première rencontre, elle l’avait envoyé prendre un bain, nom de -

Et puis, il l’avait choisie. Dans une vie où on lui avait toujours dit quoi faire, décidé à sa place - dans une vie toute tracée, celle d’un milicien sans autre perspective, puis d’un soi-disant roi qui devait dont la mission était d’apporter la lumière à tous les peuples, elle, il l’avait choisie. Et quand on le lui avait arraché, ce choix, au moment où tout changeait pour toujours…

Encore une fois, la suite, on la connaissait.

- Je suis désolée.

Sa voix le prit au dépourvu. Ses mots encore plus, et il rencontra son regard, étonné.

“Que ça n’ait pas marché, pour vous. Que vous ayez dû venir ici, perdre tout ce que vous aimiez au passage. Que ça soit tombé sur vous, cette histoire de Graal."

Décidément. Elle ne s’arrêterait jamais, en fait - de lui clouer le bec, comme ça. De le surprendre, encore et encore. Beaucoup trop douce. Beaucoup trop bonne.

Mais elle disait la vérité, il le savait, ce qu’elle pensait vraiment. Alors, il lui rendit la pareille.

- Moi aussi, je suis désolé que ça n’ait pas marché - avec Lancelot, j’entends. Il l’était, sincèrement. “Que ça soit tombé sur vous.”

- Boh, vous savez…Moi non plus, je crois pas que c’était vraiment de l’amour. J’en suis certaine, même. Quand j’étais petite, je rêvais d’un mari qui m’adorerait, et qui m’emmènerait loin - c’était plus ça. Je n’ai pas su voir qu’il confondait amour et obsession, et lui non plus.

Elle se redressa sur son assise et, après un léger soupir, lui sourit. Un vrai sourire, un de ceux qui illumina aussi ses yeux bruns, et qu’elle lui transmis sans aucune difficulté. “Et puis, ça me va, que ça soit tombé sur moi. Vous êtes pas tout seul, comme ça.”

Soupirant à son tour, il se releva, se débarrassa des miettes de pain de sa tunique.

- Bon, allez - ça vous dit, une balade sur la place du marché?

Le sourire encore plus grand, Guenièvre saisit la main qu’il lui tendait.

 


 

xxviii. 

 

Le vent hurlait.

Cela couvrait depuis plusieurs jours, déjà. Le ciel se faisait plus gris, quelques pluies mouillaient de temps en temps. Lucia lui avait prédit qu’il n’y aurait ni stand ni marché pendant un moment, et elle avait raison: depuis deux jours, c’était le déluge. Non pas que la Bretonne en elle n’en soit trop déçue: quelque part, ça lui rappelait la maison.

Elle appréciait d’autant plus la chose que jusqu’ici, il n’y avait pas eu d’orage.

S’il n’y avait pas d’orage, tout irait bien.

 


 

xxix.

 

L'orage grondait.

Il avait toujours aimé ça, depuis tout petit. Il y trouvait quelque chose de rassurant, étrangement. D'apaisant. Anton avait pour habitude de leur dire que ce n'était que les dieux qui se marraient, tellement fort que ça leur arrivait aux oreilles. Rien de bien méchant.

A en juger par l'état de sa femme à côté de lui, elle aussi, les vivaient toujours de la meme façon.

Il roula les yeux pour la forme et étendit son bras, réprimant un sourire quand il se rapprocha d’elle pour attirer son attention, et croisa ses grands yeux anxieux qui sortaient à peine de sous les draps.

Son regard alla de son visage à son épaule, de son épaule à son visage. Incertaine, toujours.

- Vraiment?

- Vraiment. Allez, magnez-vous.

Et il avait l'audace d'avoir l'air détaché, avec ça. Quel connard.

- Vous savez, vous êtes pas obligé, hein…

Bien sûr, ses mots auraient été plus convaincants si elle ne les avait pas prononcés alors même qu’elle se hâtait déjà de se coller tout contre lui, ses cheveux déjà à lui chatouiller le nez et sa main agrippée à sa chemise, juste au niveau de son palpitant.

Bien sûr, il était mal placé pour appeler à l’hypocrisie, lui dont ledit palpitant s’emballait déjà à ce contact. La chaleur dans sa poitrine n’avait pas grand chose à voir avec de la physique, il en était plus que conscient.

Il était...bien. Son épaule était douce et chaude dans le creux de sa paume, son poids agréable contre son torse. Il ne pipa même pas un mot sur ses arpions froids, tellement il aimait la sensation de cette jambe qui était venue timidement se glisser entre les siennes. Il était bien, oui. Plus que bien.

Les muscles de Guenièvre se détendaient un à un. Sa respiration, aussi. Il l’entendit - la sentit - prendre des inspirations régulières, comme il le lui avait appris, et se demanda si c’était ce qu’elle s’était forcée à faire, pendant ses nuits solitaires et orageuses en Carmélide. Dans la fôret, lorsqu'elle avait tout risqué pour venir lui dire au revoir sur son lit de mort.

Il mit une demi-seconde à réaliser qu’elle lui avait parlé. Que son index avait commencé à explorer son médaillon, usé, poli par le temps.

- De quoi?

- Je vous demandais depuis quand vous l’avez, votre médaillon. Je vous ai jamais vu sans, mais je vous ai jamais posé la question.

- Depuis que j'ai trois ans, je crois. C'est Anton qui me l'a fait, un peu après qu'ils m'aient largué chez lui. C'était son truc ça - faire des médaillons.

- Et c'est quoi, qu'il y a dessus?

- Ogma. Un dieu irlandais qui terrasse ses ennemis par l’éloquence.

- Oh.

C’était infime, mais il la sentit se coller un peu plus, et se demanda si elle avait réussi à sentir à quel point il en avait besoin, à cette évocation.

“Votre bague aussi, vous la tenez de lui?”

- Non: ça, c’est un cadeau de César.

Elle le redressa sur sa poitrine, les yeux non plus ronds de terreur mais de surprise, et son expression lui arracha un sourire.

- Pour de vrai?

- Pour de vrai. Elle est magique, en plus: elle peut contrôler les lames.

Elle se laissa de nouveau tomber contre lui, visiblement impressionnée. “Eh bah. On peut dire que vous êtes gâté, vous, niveau épées.” Il rit.

- On peut dire ça, oui. Vous en avez vous, des choses que vous quittez jamais?

- Le peigne en argent de mon père - même si oui, je sais, c’est de la camelote, sourit-elle en roulant des yeux à son air moqueur. “Un pique à cheveux qui était à ma mère, qui la tenait de sa mère avant elle. Et des fleurs. Enfin, une couronne de fleurs.”

Il baissa les yeux vers elle, sourcils froncés. “Une couronne de fleurs? Mais elle est pas fanée votre couronne, depuis le temps qu’on est là?” Guenièvre sourit, moqueuse à son tour.

- Je l’ai depuis des années, je vous ferai dire, pas seulement que depuis qu’on est partis de Kaamelott. Et non, elles ne fanent pas: j’ai demandé à Merlin de leur jeter un sort pour assurer leur conservation.

- Merlin? Et ça a marché? 

- Il faut croire. Ça fait quasiment vingt ans, donc bon.

Vingt -

- Merlin qui fait tenir un truc vingt ans? Eh bah elle est bien bonne, celle-là. Vous me direz, il l’a bien réussi, son truc de conservation des abricots, alors après tout…Et qu’est-ce qu’elle a de si spéciale, votre couronne de fleurs, pour que vous la trimballiez depuis si longtemps?

- C’est la vôtre.

- La mienne? Ah non, j’ai pas de couronne de fleurs, moi.

Quand elle leva de nouveau la tête vers lui, si proche qu’il pouvait sentir son souffle contre sa peau, son regard mêlait amusement, tristesse et ce qu’il aurait pu jurer être de la pitié.

Les mots qui suivirent eurent le même effet qu’un coup de poing droit dans le bide.

- Celle que vous portiez sur la tête le jour de notre mariage. Elle sourit encore, un sourire presque - peiné.

Second coup de poing.

“Elle est toujours dans mon sac. Alors évidemment, ça a plus d’importance pour moi, qui suis un peu cucul la praline sur les symboles - je me doute que vous avez envie de rire, là. Mais moi, j’y tiens. Et puis, je sais que c’est sûrement bête, surtout après ce qu’il s’est passé, mais - mais je me suis laissée dire que c’était un porte-bonheur qui vous assurait sécurité et sérénité tant que je l’avais avec moi.”

Sur sa poitrine, ses doigts effleuraient toujours son torse. Son corps était chaud contre le sien. Rassurant, apaisant. Dans la nuit à peine éclairée par la bougie qui brûlait près du lit, ses yeux étaient toujours fixés dans les siens, encadrés par ses boucles brunes et rebelles, et plus les secondes passaient, plus ils devenaient incertains. 

Il l’embrassa.

Enfin.

Elle se tendit. Evidemment, qu’elle se tendit, le souffle coupé. Une seconde, une autre. 

Celle d’après, il sentit ses doigts se refermer un peu plus sur sa chemise, et sa poitrine se cambrer contre lui. A partir de cet instant précis, il perdit tout contrôle.

Tout s’accélérait, tout ralentissait enfin. La main qu’il avait déjà autour de son épaule se referma encore un peu plus, glissant sur sa robe pour la ramener tout contre lui, tandis que sa main droite vint trouver le creux de ses reins, et s’y moula comme si elle ça avait toujours été sa place. Il sentit un frisson remonter tout le long de son dos sur lequel il mourrait déjà d’envie de laisser courir ses mains, et Arthur sourit contre les lèvres douces, si douces de sa femme. Lorsqu’il se positionna au-dessus d’elle, une de ses jambes entre les siennes, Guenièvre laissa échapper un gémissement qui réveilla les frissons sur sa peau à lui. 

Contre le sien, le corps de sa femme tremblait.

Ses doigts fins se perdaient dans ses cheveux noirs, ses ongles lui effleurèrent la nuque. Son petit pied glacé glissa de son mollet à son genou, fit le trajet inverse. Elle sentait bon - divinement bon.

Vaguement, Arthur se demanda comment il avait pu résister si longtemps. Avant cela, comment il avait pu être aussi aveugle, aussi con pendant tout ce temps. Se refuser - leur refuser ça.

Mais elle gémit encore, et cette pensée, et toutes les autres, disparurent aussi sec.

Ses lèvres venaient de quitter les siennes pour aller trouver sa joue, la peau tendre de sa nuque quand elle se raidit contre lui, et étouffa contre ses lèvres un bruit presque - effrayé.

Il se détacha immédiatement.

- Pardon. Excusez-moi, je -

Mais, avant qu’il ne puisse s’éloigner ne serait-ce que d’un centimètre, Guenièvre resserra son étreinte autour de son cou, et glissa une jambe autour de sa hanche pour le garder contre elle, un affolement non dissimulé teintant sa voix.

- Non! Non non non, c’est pas - ne vous éloignez pas, je vous jure que je pourrais y rester de chagrin. Encore essoufflée, les joues et les lèvres roses de leurs baisers, elle lui sourit. En déposa timidement un autre au coin de sa bouche.

Dans sa poitrine, il sentit son cœur rater un battement.

“C’est pas ça du tout, croyez-moi. C’est juste que...vous êtes sûr?”

- Sûr de?

- Bah, de moi.

Il - bloqua. “Enfin je veux dire, vous avez jamais - jusqu’ici, vous avez jamais été très attiré par moi, et je vous le reproche pas! Je vous reproche rien, mais c’est juste que - je sais bien que vous connaissez personne ici, et que vos maîtresses vous manquent sûrement, surtout que ça fait un moment, mais je - ”

Arthur la fit taire d’un baiser. Quand il rouvrit les yeux, les siens étaient encore fermés, et il attendit de les rencontrer avant d’en laisser un autre sur son nez, sa mâchoire, au coin de son menton, et de la regarder de nouveau.

- Elles me manquent absolument pas, mes maîtresses. Ce qui se passe là, c’est pas parce que j’ai personne d’autre avec qui le faire, ou parce que je suis ‘gentil’, comme vous disiez - je le fais parce que j’en ai envie. Il hésita. Se força à ne pas détourner le regard, parce que - parce qu’il lui devait bien ça, la vérité.

Parce qu’elle la méritait.

“Je vous veux, vous.”

Sous le couvert de la nuit agitée, il parvenait tout de même à discerner l’espoir qui naissait dans ses yeux inquiets. Le doute qu’il devait y affronter.

Putain, ce qu’il se détestait.

Lui offrant un sourire qu’il espérait rassurant, Arthur glissa ses doigts dans les longs cheveux de sa femme et, remontant une main le long de sa jambe, l’embrassa encore, aussi tendrement qu’il le put. 

- Je suis sûr. Ça fait un moment, même, que je suis sûr. Bien avant qu’on arrive ici. Avant qu’on parte, avant même qu’on aille chercher ma soi-disant descendance.

Quelque chose se serra dans sa poitrine, mais il continua malgré tout. “C’est plutôt à moi de vous poser la question, à vrai dire. Vous êtes libre maintenant,” ajouta-t-il pour répondre à son regard interrogateur. “Vous pouvez aller où vous voulez. Être avec qui vous voulez. Je vous promets qu’ils sont nombreux à être moins cons que moi, à commencer par le fils de Lucia.”

Il ressentit les vibrations de son rire contre sa poitrine, et encore une fois, son palpitant manqua un battement.

Il était fini, il le savait.

- N’importe quoi: je vous l’ai déjà dit, c’est vraiment dans votre tête tout ça. Je vous assure qu’il est pas intéressé le moindre du monde, de près ou de loin.

- Et moi je l’ai vu vous regarder, ce crétin, et je vous assure que si.

Guenièvre rit de nouveau, magnifique avec ses yeux plissés, ses cheveux éparpillés tout autour de son visage, et Arthur se demanda s’il avait déjà vu quelque chose de plus beau.

Elle laissa ses mains glisser de sa chevelure à son cou, de son cou à son torse, et l’embrassa de nouveau, une fois, deux fois. Toujours un peu incertaine, et pourtant déjà - parfaite.

- C’est drôle que vous réussissiez à voir ça, mais que vous compreniez toujours pas qu’il n’y a qu’une seule personne qui m’intéresse, moi. Ses yeux firent le tour de son visage, lentement. Comme si elle essayait d’en apprendre chaque détail, chaque trait.

Quand ils trouvèrent de nouveau les siens, il y lu tellement - tellement, qu’il en eut le souffle coupé.

“Y’a que vous, vous savez - depuis le début, y’a toujours eu que vous.”

Ce soir-là, alors que l’orage grondait au-dessus de leurs têtes, Arthur fit l’amour à sa femme pour la première fois.

 


 

xxx.

 

Sa peau était chaude sous la sienne. De son index, elle y traçait une ligne invisible, aussi délicatement que possible. Elle les avait déjà remarqués, tous ces grains de beauté qui ornaient son dos, mais c’était la première fois qu’elle pouvait les toucher. Qu’elle pouvait les lier, comme ça, du bout des doigts, comme elle en avait toujours rêvé.

Le soleil était levé, maintenant, ses rayons venant chercher les boucles noires qui lui couvraient la nuque, mais elle ne s’en lassait pas.

Réprimant un sourire qu’elle avait du mal à contrôler, elle laissa sa main se perdre dans ses cheveux. Lui enleva la mèche qui tombait sur son visage endormi.

Dieu qu’il était beau, son mari.

Le cœur si plein qu’elle avait l’impression qu’il allait exploser, Guenièvre se colla tout contre lui, et se rendormit.

Quand elle se réveilla de nouveau, ce fut avec ses lèvres contre son cou, et ses mains qui glissaient le long de son corps de cette façon qui, elle le savait déjà, la ferait toujours frissonner.

Ni l’un ni l’autre ne quitta le lit de la journée.

 


 

xxxi. 

 

- Je vous ai menti.

Alors qu’il suivait le mouvement de ses propres doigts, le regard de Guenièvre revint rencontrer le sien. Son visage si proche qu’il lui suffisait de tendre les lèvres pour attraper les siennes, elle ne s’éloigna pas, continua de lui caresser les cheveux.

- A propos de quoi?

- De l’épée.

- A propos du fait que vous ayez même pas essayé de la retirer, vous voulez dire?

Dans leurs draps défaits, il se sentit se figer. “J’avais deviné, oui. C’était assez évident, sans vouloir vous vexer.”

- Et vous m’en voulez pas.

Une affirmation, pas une question. Secouant légèrement la tête sur l’oreiller qu’ils partageaient, elle ricana, laissant son pouce voyager sur sa pommette délicatement avec un sourire pour lui faire comprendre que ce n’était pas mesquin.

- Vous en vouloir, j’ai déjà essayé - j’ai jamais vraiment beaucoup de succès, pour tout vous dire. Et puis, je comprends.

Elle se rapprocha encore plus, ses seins nus contre son torse, ses jambes contre les siennes, effaçant une distance qui n’existait déjà plus, et il retint de justesse un soupir de contentement.

“J’y pense, vous savez. J’y ai toujours beaucoup pensé, surtout l’année où…l’année où vous étiez à Tintagel,” finit-elle difficilement, la douleur évidente sur son visage malgré ses efforts.

Pour la énième fois depuis qu’elle était venue le voir sur son lit de mort - qu’elle avait parcouru des centaines de kilomètres, bravant famille, froid et dangers - pour la énième fois depuis qu’elle l’avait confronté, si fragile et pourtant si forte face à lui, dans sa robe bleue, Arthur se haït de lui avoir fait subir ça.

Comme si toutes les années qui avaient précédé n’avaient pas suffi, et qu’il lui avait fallu en rajouter.

- Je suis désolé. Elle sourit.

- Je sais. Mais j’y pensais, à quel point ça devait être difficile. D’avoir ce destin, cette mission impossible à refuser sur les épaules. D’être seulement entouré de crétins et de bras cassés. De devoir vous taper tous ces reproches et ces insultes et ces trahisons sous prétexte que ça n’avançait pas, comme si eux pouvait prétendre y arriver mieux que vous. Je comprends, et franchement, je vous trouve déjà bien aimable de pas avoir abandonné tout ce merdier plus tôt.

Il ne les méritait. Il savait qu’il ne les méritait pas - ni son soutien, ni sa compréhension. Son indulgence.

(Cette autre chose, qu’il n’osait pas vraiment nommer. Trop dangereux.)

Il n'avait jamais rien fait pour les mériter, surtout venant d’elle.

Et pourtant, il était trop lâche pour ne pas les prendre. Pour ne pas s’y accrocher comme si sa vie en dépendait. Au fond, c'était le cas.

- C’est pas tout. C’est vrai - mais c’est pas tout.

- Lancelot n’a pas pris le pouvoir par la force, c’est ça? Un simple haussement de son épaule nue, cette fois. “Je m’étais posée la question. C’était la suite logique, je suppose.”

Aucun jugement. Aucun reproche.

‘La suite logique,’ tout simplement.

- Vous me pardonnez beaucoup trop vite.

- Qu'est-ce que j'aurais à vous pardonner? Je vous l'ai dit: je peux comprendre. Et je vous juge pas.

- Vous devriez.

- Eh ben non. Et si vous pouviez arrêter de vous infliger ça tout seul, je vous avoue que ça me soulagerait.

- Tout ce qui va arriver - tout ce qui est sûrement déjà en train d'arriver au royaume..c'est de ma faute. Vous en avez conscience, de ça?

Il ne la prenait pas pour plus bête qu'elle ne l'était. Plus maintenant, plus jamais. Mais il avait besoin qu'elle sache - qu'elle sache vraiment ce qu'il était. Ce qu'il avait misérablement échoué à être, elle qui l'avait toujours adoré. Mis sur un piédestal qui n'aurait jamais dû exister.

Il ne la méritait pas, était trop lâche pour s'éloigner, la laisser tranquille même si c'était sûrement le meilleur cadeau qu'il pourrait lui faire - mais au moins, il fallait qu'elle sache. Il avait besoin qu'elle sache.

Elle laissa le bout de ses doigts se perdre dans sa barbe, survoler sa mâchoire.

- Tout sur vos épaules, c'est ça? Rien sur celles de Lancelot, comme s'il n'était pas censé avoir une conscience. Rien sur celle de mon père, de tous ces clans qui sont censés défendre la Bretagne. Rien sur celles des dieux, qui sont bien contents de vous bombarder seul responsable de tout ce cirque, comme s’ils ne pouvaient rien faire pour aider.

Son souffle - de soulagement, de peur, d’épuisement, il ne savait plus très bien - se perdit contre le pouce qu’elle laissa glisser sur ses lèvres.

- Vous devriez pas être de mon côté tout le temps, comme ça.

Elle rit. “Ça aussi, je vous l'ai dit - même si je le voulais, j'y pourrais rien.” Sa main finit par trouver son cou, et elle s'y accrocha, laissant son pouce se balader cette fois sur le haut de sa nuque.

“Ça a survécu à vos humeurs, vos colères, vos bêtises. Vos méchancetés. Vous croyiez vraiment que ça va disparaître maintenant, juste parce que vous êtes fatigué?”

Un sourire espiègle sur le visage, Guenièvre se laissa glisser contre lui jusqu’à ce qu’ils soient parfaitement alignés, épaules contre épaules, hanches contre hanches, et laissa perler des baisers tout le long de son cou.

Contre son oreille, son souffle était chaud.

“Allez - embrassez-moi, au lieu de dire des bêtises.”

Et franchement, qui était-il, lui, pour défier les ordres d’une reine?

 


 

xxxii.

 

C’était des petits riens. Invisibles de l’extérieur, anecdotiques - insignifiants, sûrement, à l’échelle d’une vie. De la plupart des vies.

Certainement pas de la sienne.

Sa barbe qui venait lui chatouiller le cou, au réveil. Des sourires, des mains qui s'effleurent, souvent, le plus souvent possible. Des bains à deux, où elle s’amusait de le voir râler de la taille ridicule de cette fichue bassine, à chaque fois. Des regards. Son souffle contre sa peau. Ce soupir de contentement qu’il avait, quand elle laissait glisser ses doigts dans ses cheveux. Sa tête contre sa poitrine lorsqu’il s’endormait. Leurs chamailleries, aussi, qui ne s’arrêtaient pas, qui ne s’arrêteraient jamais, mais qu’elle avait trouvé un nouveau moyen de détourner. Ses histoires ou souvenirs ou pensées, qu’il lui offrait de plus en plus facilement. Les siens, qu’il écoutait.  Ses baisers. Oh, ses baisers. Et puis, tout le reste - oh, le reste…

C’était des petites choses, des petits riens qui pouvaient sembler ridicules, vraiment, mais qui faisaient de ces derniers jours les plus heureux de sa vie.

Et puis, soudain, tout bascula.




 

xxxiii. 

 

Leurs regards se trouvèrent tout de suite à travers la maison.

Lui venait de terminer son entraînement et s’étirait dans un coin, le front en sueur, les muscles déjà douloureux. Guenièvre rafistolait un bout de tissu, comme Lucia le lui avait appris, lovée dans la montagne de coussins qu’elle avait fini par amasser. Aussi concentrés qu’ils étaient, tous deux les entendirent pourtant distinctement.

Depuis leur arrivée, c’était la première fois que des coups retentissaient contre la porte de la villa.

Pendant une seconde, aucun d’eux ne bougea. Il la vit pâlir, son œuvre collée contre sa poitrine, ses lèvres entrouvertes. Lui fit signe de ne pas faire un bruit.

Une seconde salve de coups, plus francs. Et, avant qu’il n’ait pu faire un geste - 

- Sire!

Le mot était murmuré, pressant, mais aucune erreur n’était possible. Ni sur ce qui venait d’être dit, ni sur celui qui venait de le dire.

A peine Arthur avait-il entrouvert la porte que Vénec se précipita à l’intérieur, et la referma derrière lui d’un coup sec.

Il transpirait, comme s’il avait couru, chaque muscle de son corps tendu. En vingt ans, Arthur n’avait jamais vu autant d’urgence et de panique dans les yeux du brigand.

Son cœur rata un battement, et repartit aussitôt plus vite que jamais.

“Sire, il faut partir!”

- Qu’est-ce que - qu’est-ce qui se passe?

- Ils arrivent - les hommes de Lancelot, ils arrivent. Il les avait vus venir, ces mots, et pourtant, c’est comme si son sang se figea dans ses veines.

Son cerveau, en revanche, s’enclencha de la même façon que sur un champ de bataille.

“Il en a envoyé partout, ce gros taré - il a eu vent de votre passage à Rome, et ils se pointent.”

- Combien de temps?

- Il seront là dans quelques heures - avant la nuit, probablement.

Arthur acquiesça, tournant les talons pour se diriger vers la chambre où Guenièvre s’affairait déjà à rassembler l'essentiel dans un sac.

Les mains tremblantes, les gestes précis. “J’ai repéré une route pour sortir de Rome - je sais exactement par où ils vont arriver, ces fumiers,” continua Vénec, qui suivait derrière lui. “Pour la suite, je vais pas mentir, j’ai pas beaucoup d’options, là comme ça. Je connais bien un vendeur d’esclaves, ça pourrait être une option - il prend pas de femme, mais -”

- Non.

Ils avaient parlé d’une même voix, et, pour la première fois depuis les quelques secondes qui s’étaient écoulées, ces quelques secondes si furtives, et qui avaient pourtant déjà tout changé, il croisa le regard de sa femme.

Apeuré, certes. Mais déterminé. Concentré, presque calme.

Vénec, lui, n’était déjà plus avec eux.

- Je me doutais, ouais. Sinon, y’a bien - quoique non, parce que ça va vite pas nous arranger, cette histoire. Autrement…Ah! Autrement, on fout le camp vers l’est, et on avise - c’est plus dangereux, on est plus exposés, mais je pense que je connais un gars qui pourrait…Ouais, on va faire ça.

Alors qu’Arthur attrapait le couteau qu’il cachait sous son oreiller, récupérant du même geste tunique et pantalon, Vénec claqua ses mains l’une dans l’autre, se sortant lui-même de sa propre réflexion. “On va faire ça oui. Allez - avec tout le respect, ma Reine, faut qu’on se magne,” l’encouragea-t-il en passant derrière elle.

“Je vais dans la cuisine récupérer des trucs à bouffer, et on se casse.”

Quelques instants plus tard, Vénec devant eux, leur vie à Rome déjà derrière eux, ils passèrent les portes de la villa Aconia pour la dernière fois, leurs visages couverts, leurs doigts entrelacés.



 


 

 

 

dix ans plus tard. 

 

La chaleur était presque étouffante.

Enfin, ce n’était pas tant la chaleur: au contraire, il faisait bon, le beau temps enfin de retour après un hiver qui avait paru bien trop long. Mais il galérait - ça faisait des jours, qu’il galérait, à courir à droite et à gauche, et encore à droite, sans rien trouver. Sans les trouver.

Il était épuisé.

Mais c’était important, il le savait. Pourquoi, il l’ignorait. Mais il l’avait lu dans ses yeux, à quel point ça l’était.

Un petit chemin, un autre et il était arrivé devant la maison qu’on lui avait indiqué au village. La barricade, l’arbre à l’entrée - tout y était. Il n’avait pas encore eu le temps d’en inspecter la façade que des silhouettes se dessinèrent un peu plus loin, dans le vaste jardin qui se tenait visiblement derrière la bâtisse, et la dépassait par le côté.

Un homme et son fils, qui riait aux éclats en faisant tournoyer son épée en bois. 

- Je peux vous aider?

Sursautant à en décoller du sol, il se retourna pour se retrouver face à face avec une femme aux longues boucles brunes et à la peau tânée par le soleil, un panier de fruits contre la hanche. Elle était belle, très belle.

Belle, et visiblement perplexe de le trouver devant ce qu’il devinait être sa maison, à observer ce qu’il devinait être sa famille. Méfiante, presque, même si son sourire n’avait pas l’air faux.

- Mes excuses, madame. Je voulais pas, enfin je - je suis navré de vous déranger, mais c’est-à-dire que je…je cherche quelqu’un.

Cette fois, en revanche, le voile qui passa devant ses yeux était immanquable.

Son ton ne changea pas - à peine. “Et on peut savoir qui?”

Ah. La grande question.

Sentant le rouge lui monter aux joues, et la panique au ventre à l’idée de devoir une fois de plus tenter de s’en sortir et surtout, d’avoir l’information dont il avait besoin sans en dire trop, il se gratta l’arrière de la tête. Tenta de soutenir son regard.

- Bah en fait, c’est un peu compliqué à expliquer…Est-ce que je pourrais parler à votre mari?

- Pourquoi, vous avez peur que mon cerveau de femme ait du mal à comprendre votre question?

- Non! Non, c’est pas ça du tout! C’est juste que - 

- Y’a un problème?

Alors que le petit venait se jeter contre le corps de sa mère, son rire encore sur ses lèvres, il se retourna pour se retrouver face à face avec son père, bien moins enclin à rigoler.

Le teint hâlé, ses longs cheveux noirs remontés en une sorte de chignon, il vint se placer entre sa famille et lui, les yeux durs, le visage fermé.

- Non! Comme je disais à votre femme - je veux embêter personne, c’est juste que -

- Il cherche quelqu’un, visiblement.

- Et ça fait un moment, croyez-moi. Ca fait des jours et des jours que j’erre dans la région, je sens plus mes pieds, et franch-

Mais avant qu’il n’ait pu terminer sa phrase, il l’aperçut. Là, à peine couvert par son veston.

Autour de son cou, l’homme portait un médaillon.

Il cligna des yeux une fois, une autre. Rencontra ceux de plus en plus dubitatifs de celui qui allait sûrement finir par lui en mettre une, avant de laisser son sourire naître.

Enfin.

- Qu’est-ce que -

- Je cherche quelqu’un, depuis des jours - et je crois que ça pourrait bien être vous! ria-t-il en désignant le bijou d’un signe de tête. Mon dieu, quel soulagement!

L’homme baissa sa tête vers son médaillon. Le regarda de nouveau.

“Enfin, je crois que c’est vous. Pour ça, il faudrait que je vois votre…”

Aussi vite que son rire était arrivé, il s’arrêta. Il devait avoir l’un d’un dingue, à ce stage, mais -

Le petit était venu s’accrocher à la jambe de son père, maintenant. Il ne devait pas avoir plus de six ou sept ans, mais on pouvait déjà retrouver ses parents dans chacun de ses traits. Ses boucles, ses quelques tâches de rousseur à elle - ses yeux, son nez à lui.

Il lui rendit son sourire, ses grands yeux innocents et curieux fixés sur lui. L’homme plaça une main protectrice sur la tête de son fils. Une main au-dessus de laquelle était nouée des bandages.

Leurs regards s’y attardèrent avant de se croiser encore une fois, et il su qu’à ce moment là, il avaient tous les deux compris.

Tous les trois, au vu de l’expression sur le visage de la femme. De sa main qui s’était glissée dans celle de son mari.

Il ne poserait pas la question - pas devant leur enfant. Ce n’était même plus nécessaire, après tout, maintenant qu’il savait - qu'il était sûr de ce qui se trouvait sur son poignet couvert. Et lui, celui qu’il avait tant cherché, celui qu’il avait enfin trouvé…Il savait ce que cet inconnu de vingt piges à peine sorti de nulle part s’apprêtait à lui dire, il en aurait mis sa main au feu.

- Il faudrait que tu vois quoi? 

Sa voix douce brisa le silence qui s’était installé. Avant qu’il ne sache quoi lui répondre, l’homme souria au petit, et fit glisser son index sous son menton pour le faire rire.

- Il va nous le dire, mais avant ça, je crois qu’il a soif, là, le monsieur. Tu veux bien aller lui chercher de l’eau?

Leurs deux regards se tournèrent de nouveau vers lui - l’un attentif, l’autre menaçant - et il s’empressa d'acquiescer.

- J’aimerais beaucoup de l’eau, oui, s’il te plait.

- D’accord - je reviens!

Il avait à peine tourner les talons que les sourires de ses parents avaient déjà disparus. 

- Qui vous êtes? 

- Damian, monsieur - je suis...je suis le neveu de Vénec.

Leurs deux corps se tendirent. “C’est lui qui m’envoie.”

- Qu’est-ce qu’il se passe? Si elle parvint à ce que son appréhension ne teinte pas sa voix, ses yeux, eux, parlaient d’eux-mêmes.

- Il s’est fait capturé, madame. J’ai pas très bien compris ce qu’il s’est passé, c’est allé tellement vite…Mais il s’est fait capturé. Moi, j’étais pas avec lui, à ce moment-là, alors j’ai attendu que la nuit tombe, et j’ai essayé d’aller le libérer. J’ai presque réussi! Mais ces foutus verrous voulaient pas céder, quoique je fasse.

De nouveau, la culpabilité et la honte lui remplirent l’estomac.

“Les autres revenaient, alors il m’a dit de foutre le camp, et surtout, de l’écouter.” Il leva les yeux, rencontra de nouveau les leurs. “Il m’a dit qu’il fallait que je vous trouve et que je vous prévienne, parce que les mecs qui l’ont attrapé, ils l’ont fait parce qu’ils savaient qu’il pouvait leur dire où vous étiez, et qu'ils arrivaient. Il a pas voulu me dire qui vous étiez, alors j’ai galéré…Il m’a seulement parlé de votre médaillon, de votre poignet, et du fait que vous seriez deux, et m’a indiqué la région. Sauf qu’ils sont revenus avant qu’ils puissent me donner des détails, alors forcément -”

- C’est qui, 'ils'?

- Alzagar qu’il s’appelle, le gars.

Pour une raison qu’il ignorait, ce nom parut les soulager, ne serait-ce qu’un peu, et Damian se demanda vaguement quel était celui qu’ils craignaient tant. “Il a pas eu le temps de m’en dire plus - juste que je devais absolument venir vous prévenir, vite, et que s’il était vous, il irait du côté de l’Aquitaine. C’est vrai qu’il parait qu’il est sympa il parait, le duc du bled.”

Sans qu’il comprenne pourquoi, cela leur arracha un sourire, à tous les deux, aussi furtif qu’il fut.

“Il m’a dit qu’il essaierait de les amener sur quelques mauvaises pistes, mais qu’il fallait que vous vous grouillez. Il va essayer d'atterrir dans un coin où il connait pas mal de monde, de ce que j’ai compris, il pense pouvoir s’échapper grâce à eux. Voilà, je - je crois que c’est tout.”

L’homme et la femme - il n’avait toujours pas leurs noms, savait qu’il ne les auraient sûrement jamais - se regardèrent, juste une seconde. Pourtant, cela paru suffire.

De nouveau, il se tourna vers lui - l'animosité disparue, mais la détermination et quelque chose d'autre, quelque chose de plus grave, la remplaçant sur son visage. 

- Allez, rentrez - on fiche le camp, et vous feriez mieux de suivre le mouvement, Damian.

Notes:

Basé sur le prompt tumblr de losttranslator, dont je suis immédiatement tombée amoureuse.

J'ai commencé à écrire cette histoire il y a très, très longtemps maintenant, et l'avait délaissée pendant un long moment avant de finir par la reprendre il y a quelques semaines pour compléter les quelques passages manquants. Je vais arrêter l'écriture tout court, mais avant ça, je tenais à poster cette histoire, parce que j'aime beaucoup trop l'idée, déjà, et parce que c'est sans aucun doute l'une de celles que j'ai sûrement le plus apprécié écrire.

J'ai dû me dépêcher pour pouvoir passer à autre chose, alors tout n'est pas parfait et ca m'horripile, mais disons que c'était ça ou rien, alors j'espère que ça vous aura quand même plus, ne serait-ce qu'un peu.