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Ses yeux me vident de toute mon énergie. Son bras se lève, s'arme. Les pierres se broient sous la pression de ses doigts squelettiques qui, pourtant, témoignent de la mort de centaines des miens.
Il s'apprête à lancer.
Bascule son corps.
Jette.
Le noir.
Total.
Seuls mes tympans, victimes du bruit assourdissant, se déchirent à l'entente des cris de mes camarades.
Des cris effroyables.
Douloureux.
Derniers souffles avant le calme.
Je me réveille en sursaut en sentant deux solides mains agripper fermement mes épaules. J'ai crié, moi aussi. Et si les pierres n'avaient pas atteint mon visage, je constaterais avec effroi la mine apeurée de Erwin se tenant devant moi.
Mais je ne vois rien.
Seule sa voix inquiète me demandant si je vais bien me permet de comprendre qu'il s'agit bien de lui à mes côtés. Ça, et son odeur, délicat parfum mariant notes boisées et florales. Un parfait mélange lorsque l'on connaît cet homme à la fois pour sa force et sa délicatesse.
Quelque part, j'ai toujours su qu'il était là, prêt de moi.
Mais ne pas le voir broie mon cœur, tord mes organes, fend chaque parcelle de ma peau d'une amertume incommensurable.
Ses cheveux blonds parfaitement arrangés, ses yeux d'un bleu pacifique sans pareil, ses traits tendres et emplis d'une douceur infinie ; tout ça, jamais plus mes pupilles ne pourront le caresser.
Si ça allait ? Bien sûr que non, Erwin. Mais mentir semble, en cet instant, le plus expéditif des moyens pour balayer les quelques personnes que je ne pourrais revoir de cette pièce imbibée d'un antiseptique dont je ne peux déjà plus supporter l'odeur.
Les notes criardes de la voix de Hanji, à quelques mètres de là, me somment d'arrêter tout ça, d'accepter que tout ne va pas bien et de me reprendre.
Mais je ne le veux pas ! Bon sang, presque vingt-deux années à pouvoir m'émerveiller face aux couleurs douces du printemps, chaudes et vives de l'été, ternes mais pas moins sublimes de l'automne, ou claires et froides de l'hiver. Vingt-deux ans que je parcours les rues et les plaines sans m'inquiéter de ce que je trouverai sous mes pieds, tombant à quelques occasions sans la moindre angoisse de ne pouvoir me relever. Vingt-deux ans que je détaille avec enthousiasme et admiration chaque visage que je croise, y apposant des pleurs ou des sourires, de la déception ou du bonheur. Parce que je m'y reconnaissais, au travers des yeux de l'autre, tantôt cyans comme ceux d'Armin, tantôt noisette à l'instar de ceux de Jean ou de Sasha, tantôt émeraudes tels que ceux d'Eren ou même d'un onyx digne de ceux de Mikasa.
Je m'y voyais, amoureuse, abattue, ennemie comme alliée, joyeuse ou nostalgique. Elle est là, ma raison d'être. Ce qui garde ma vie et me porte chaque jour un plus.
Mais je ne peux plus.
Et je me noie dans l'immensité vertigineuse du néant qui s'impose à moi. Toujours. Inlassablement.
Sans jamais que je ne veuille un seul instant.
Alors je crie, somme à toutes ces personnes que je ne vois pas de sortir. De me laisser. Seule.
Leurs pas se dirigent vers la porte dont les gonds grincent et déchirent le cœur. Leurs corps sont tous partis.
A l'exception d'un.
Celui dont je regrette le plus péniblement de ne pouvoir caresser du regard.
Levi.
C'est lui que j'aurais aimé voir en dernier ; de ses yeux orageux et pourtant si expressifs à ses cheveux ébènes et soyeux. De ses traits fins, rudes et impassibles à ses lèvres que je chéris tant pour m'avoir embrassé de son amour indéfectible.
Alors que seule son odeur délicate et musquée me signifie sa présence, les larmes coulent et ne s'arrêtent pas, traçant sur leur passage la marque indélébile de la douleur de m'empoigne le corps.
Je m'y refuse et pourtant, leur course semble interminable, inarrêtable.
Ses pas se rapprochent, assurés. Même précipités.
Ses mains enserrent mon visage et, de leurs pouces, balayent ces billes remplies d'émotions néfastes.
Sa voix, chaude et grave, m'enveloppe de mots courageux et déterminés. Des mots que je ne veux pas entendre. Pas encore.
Est-ce si difficile de comprendre que ma volonté m'a quitté dès l'instant où j'ai compris que ma vie ne sera plus jamais la même ? Est-ce trop demander de me laisser me noyer dans cette mer sans couleur, à la fin ?
Me noyer sans l'espoir de remonter à cette surface si inaccessible, si loin de moi.
Alors que leur souhait est de me voir sortir la tête de l'eau, je les rejette, les repousse. A quoi bon respirer de nouveau si je ne peux revoir leur regard fier et enjoué se poser sur moi ? Levi pourrait le comprendre sans que je n'en ai le besoin d'expression.
Mais pour l'heure, sa présence m'est insupportable. Son parfum et ses gestes ne me suffisent pas. Pas assez. Je veux le voir et sentir son regard me percer. Voir chacun de ses traits parfaits qui se détendent sous mes doigts les parcourant. Je veux revoir tout ce qui agite mon coeur et le fait battre comme pendant vingt-deux ans il a battu.
Alors je me débats, continuellement. Ne voir personne est mon objectif. Ne plus le voir pour m'éviter de sombrer dans un néant plus douloureux qu'il n'est déjà.
Mes bras viennent frapper son torse, mes mots son coeur. Mais il ne bouge pas, reste ainsi à attendre que je ne me calme.
Mais rien, en cet instant, ne parvient à brider mes nerfs déjà trop échauffés par la rage bouillonnant à l'intérieur de mes tripes.
Alors mes coups se font plus violents, plus douloureux si bien que Levi recule, probablement debout à une distance raisonnable entre ma colère et son désespoir.
Le silence sauf mes pleurs désespérés. Le néant sauf son aura écrasante.
Puis rien. Ses pas m'accordent un répit que je n'espérais plus.
Et je sombre dans la fatigue nerveuse qui me plongera de nouveau dans une obscurité trahie par les illusions.
La nuit n'a malheureusement pas eu pitié de moi, me rappelant constamment à ces dernières images qui ont terminées, avec la perte de ma vue, d'achever le peu d'espoir que je couvre pour ce monde.
Ce que j'y vois ? La peur me lacérant les tripes. L'angoisse de ne comprendre ce qui se déroule à quelques centimètres de mon corps. La culpabilité lorsque je ressens, à quelques centimètres invisibles devant moi, une forme de déception de la part d'une personne que je n'ai pas su reconnaître.
Mais ce que je vois avant tout autre chose, c'est la solitude. Celle qui fait sombrer les hommes dans une douce folie, une paranoïa incessante.
Parce que oui, je suis seule au milieu de ce que je ne peux décrire comme étant le jour ou la nuit. Au milieu d'un tumulte incessant ou d'un calme plat, je reste plongée à l'intérieur de moi-même, emprisonnée par ces images qui me restent.
Je distingue une présence, non loin sans pour autant que je puisse la localiser. Peut-être Levi est-il resté à côté, à me voir lutter dans ces mêmes draps rêches et humides sur lesquels je repose ? A-t-il été un témoin involontaire de ma nuit que j'imagine tourmentée et rythmée de cris ?
Ma cage thoracique s'alourdit d'un poids que je ne supporte déjà plus.
Et qu'est-ce que j'aurais aimé que quelqu'un le supporte avec moi.
Mais n'est-ce pas là un acte égoïste que de faire part de son fardeau à quelqu'un qui ne supporte déjà plus les siens depuis des années ?
Bien sûr que ça l'est ! Et même si l'envie m'en est témoin, je me le refuse.
Je me redresse.
Bascule sur le côté du lit.
Pose mes pieds à terre.
Me lève aussi précipitamment que mes appuis me le permettent.
Bouscule une chaise, des bottes, le coin d'une table.
Jusqu'à entrer en collision avec un obstacle bien moins docile.
L'odeur florale et boisée revient à moi. Et mes larmes coulent à l'instant même où il me demande si je me sens apte à sortir de mon gouffre.
Je ne le veux pas. Non, je le veux plus fort que tout, mais je ne le peux pas.
Alors mes poings frappent ce torse dressé solidement en face de moi. Je ne sais faire que ça, frapper. Frapper pour que l'on me laisse en paix dans cet enfer qui est le mien.
Mes larmes coulent et mes cris résonnent en cet endroit devenu oppressant.
L'air ne circule plus et les quelques forces acquises de cette nuit affreuse s'envolent en un souffle.
Ce sentiment d'avoir été faite prisonnière d'un corps incapable de voir m'est insupportable.
Alors je m'écroule.
Erwin m'enserre de ses bras, très fort. Puis, lorsqu'il me murmure que je vaincrai de toutes mes forces, que je n'en ai pas le choix, je me réveille de ce cauchemar.
En effet, je n'en ai pas le choix.
Mon cœur se calme à mesure que les mains de Erwin se posent sur mon visage. J'imagine ses yeux clairs couvrir ma mine apeurée d'une tendresse dont lui seul a le secret, tentant par tout moyen de soulager ma souffrance, de la faire sienne un temps soit peu, comme il en a toujours pris l'habitude.
Puis ses quelques mots me rassurent de nouveau, m'encouragent, à l'instar de ceux qui m'ont été adressés par Levi ou par Hanji il y a quelques minutes, - ou ne sont-ce que quelques heures.
A vrai dire, je ne sais pas où le soleil peut bien en être de sa course journalière, ni si je suis capable de passer le pas de cette porte et me confronter au monde extérieur, mais l'arrivée de Levi derrière le soutien d'Erwin m'élance déjà dans le tumulte de l'invisible.
Mes pieds avancent, un après un, vers ce que je pense être le terrain d'entraînement à la sensation du sable sous mes plantes nues. Je perçois les encouragements des soldats envers leurs camarades, probablement lancés dans une joute impitoyable et amicale. Autour de moi, les corps bondissent, s'agitent, malaxent l'air imperceptible que la nature ébruite dans ses feuilles.
Puis mes pas foulent l'herbe, grasse et fraîche ; celle qui borde les champs silencieux et calmes de pâture. Les sabots des chevaux martèlent le sol, tantôt paisiblement, tantôt en le foulant à plein galop. Je m'approche, convaincue de la présence d'un d'entre eux tout près, puis sursaute un instant, juste le temps d'un instant pour laisser à ma main le soin de longer le chanfrein de l'animal qui est venu à moi. La voix de Levi, plus en arrière, me confirme alors qu'il s'agit du sien ; un étalon à l'encolure puissante, aux muscles saillants et à la robe soyeuse tant elle déborde de soins.
Subitement, je sens le sol vibrer et, dans la seconde qui suit, tout mon être est rejoint par de nouvelles montures, si fidèles et précieuses du Bataillon. Mes mains passent d'un naseau à des oreilles, démêlant maladroitement les crins de l'une pour m'occuper de ceux d'une autre. Certains même se collent à mon visage, bousculent légèrement mes épaules pour finalement se reculer et brouter les quelques brins de fourrage bordant les clôtures.
A mon tour, je me tourne vers l'endroit où Levi et Erwin sont supposés être, et m'avance prudemment. La douceur de l'herbe laisse place à la douloureuse rugosité des petits cailloux qui forment le chemin jusqu'à l'orée de la forêt.
Sans m'en apercevoir tout de suite, je suis soulevée du sol par les bras puissants de Levi, déjà en route vers une terre plus sûre pour mes pieds.
La joie m'emplit lorsque, peu à peu, je me sens capable de reconnaître le bruit des feuilles malmenées par la brise qui s'élève, celui de quelques oiseaux partis à la recherche de nourriture pour leurs petits, ou encore celui de quelques câble d'équipements tridimensionnels qui s'enroulent ci et là, plus en profondeur dans le bosquet. Les rayons du soleil qui chauffent ma peau s'effacent devant la douce ombre dont nous bercent les arbres odorants. Sous mes pieds se font de nouveau ressentir les éléments de la nature ; de hautes herbes, de la mousse fraîche et humide, de la terre légèrement plus sèche et sableuse.
Aussi, des voix s'élèvent et accourent en notre direction, dont l'ardeur est rapidement calmée par la voix cassante de Levi : la 104ème brigade d'entraînement fait son retour et mon angoisse, tout à coup, refait surface.
Mon souffle se fait court. Mais je veux vaincre. Je me concentre sur les bruits environnants, occultant ceux qui ne m'intéressent pas dans l'absolu pour figer à mes tympans les musiques que leurs mots forment.
Je parviens soudain à reconnaître les notes claires et enjouées de la voix de Sasha, ne sachant pas exactement où elle se trouve. Mes mains partent à la rencontre de certaines d'entre elles, me remémorant de ses longs doigts fins et de ses ongles carrés, plutôt courts. Elle est là. Je remonte mes bras pour l'étreindre un instant, sentant toute son affection pour moi battre dans son cœur.
A ma droite, la voix de Jean, éraillée sur quelques mots que l'habitude semble lui faire faire siens. Les encouragements, graves et musicaux, laissent à mes pieds le loisir de fouler cette terre battue jusqu'à rencontrer son corps élancé, ses épaules carrées et ses bras dont les muscles en apportent une structure gracieuse bien que légère.
Je me détache et laisse échapper un soupir de soulagement. Pour le moment, ces gamins ne sont pas déçus de ne pas être reconnu. Je rassemble les informations, me rappelant seulement d'avoir perçu la voix de quatre soldats.
Peut-être qu'Eren n'est pas loin après tout ? Je me risque à poser la question et me heurte à la douleur d'être passée à côté de ses notes vibrantes et déterminées.
Je suis désolée.
Tellement.
Mais ses larges mains, agréables bien que terreuses, viennent capter les miennes en même temps que sa voix s'élève. J'aurais dû la reconnaître. Elle n'est ni chantante, ni agrémentée de sentiments inutiles, non. Elle est forte et m'assure que j'y arriverai ; le temps me laissera le découvrir.
Une dernière me laisse sur la touche ; mais je peux ressentir une énergie reconnaissable entre toutes. Sans une once d'hésitation, je me tourne vers elle et entre dans cette aura mystérieuse et puissante qui fait de Mikasa un être exceptionnel. Elle n'a pas parlé, mais sa seule présence me permet de la sentir, là, à quelques centimètres de moi. C'est elle qui me tend les bras et me confirme, étrangement, que mon instinct est le bon.
La bande reste un instant à me couvrir de leur regard que je ressentais bienveillant et tendre. Derrière moi, Erwin et Levi doivent regarder la scène, peut-être étonnés par la proximité que j'entretiens avec ces jeunes, ou simplement fiers, comme moi je le suis, d'y voir enfin de la lumière sur ce chemin couvert d'ombres. Les rires qui m'entourent me revigorent et me ressourcent de l'énergie qui me manquait pour garder espoir.
Le pas guilleret et la voix criarde de Hanji font irruption derrière nous, avant de sentir son énergie se rapprocher inéluctablement pour finalement fondre sur moi. Ses bras m'enserrent d'une force que je ne lui connais pas mais pourtant, il ne m'en faut pas plus pour que les larmes s'échappent de mes yeux. Elle est celle qui m'encourage chaque jour un peu plus, avec ses mots, ses gestes, son aide. La voir ici, fière et heureuse pour moi, fait déborder un sentiment longtemps abandonné : celui de la paix.
Dans ses mots je ressens la même promesse que Levi et Erwin m'avaient faite : je reverrai ce monde pour lequel je me bats chaque jour.
Je vais vaincre ces liens qui m'enchaînent à la peur.
Les marches sont dures à gravir. Pourtant, je viens de frapper Erwin pour lui intimer l'ordre de monter dans son bureau et de m'y attendre bien sagement les fesses ancrées dans son merveilleux fauteuil. Je m'en assurerais moi-même.
Je refuse toute aide, tout aménagement que l'on me propose parce que je veux vaincre. J'y arriverai.
Mais pour l'heure, je monte une à une ces énormes marches que je n'aurais jamais pensées aussi hautes.
Je chute.
Me relève.
Souffre.
Pleure.
Crie.
Recommence.
Je suis ridicule et je le sais. Non, je le sens, au regard que Levi semble porter sur moi, probablement nonchalamment appuyé sur le mur derrière moi. Après l'avoir, lui aussi, asséné de coup pour qu'il me laisse me débrouiller par moi-même, je le pense prudent et loin d'apprécier la violence dont je fais preuve à l'égard de toute personne me traitant différemment de celle que j'ai été.
C'est ma guerre. Pas la leur.
Alors il m'attend, le temps que je gravisse ce foutu étage, et décompte ; plus que 23, 22, 21...
Mais qui aurait cru qu'avancer serait si dur, dans le noir, vacillant à chaque pas de crainte de tomber dans le vide que m'impose ma vision. C'est indéniable, je ne sais pas où mes pieds se posent ni où mes mains s'accrochent. Peut-être la rambarde, le mur, le milieu de la marche ou bien son fond.
Ce même escalier que j'ai emprunté des milliers de fois devient alors mon cauchemar, celui qui me vide de mon énergie et de mon espoir. Garder les yeux ouverts ? Pour quoi faire, puisque je ne recouvre pas la vue. Pourtant, je les plisse comme une abrutie, me concentrant sur une potentielle lumière qui viendrait me montrer le chemin.
Au lieu de ça, une larme court le long de ma joue rougit par l'effort. A bout de souffle, mes jambes ne me soutiennent plus.
19 marches... Ma voix, que j'entends meurtrie par la tristesse, s'adresse enfin à la personne qui me regarde depuis des minutes, une éternité.
A mon appel, ses pas s'approchent rapidement, ses bras puissants me soulève, ses doigts s'entrelacent aux miens et le nombre de marches s'amenuise.
15, 14, 13...
Je suis soutenue par mon cœur, poussée par celui qui m'inspire la détermination, élevée là où mon espoir m'a abandonnée depuis le début de cette lutte.
10, 9, 8...
Nous montons lascivement, mes pas toujours emplis d'une fatigue due à ma blessure mais également à la colère par laquelle j'ai été traversée quelques heures plus tôt.
5, 4, 3...
Je les sens. De nouvelles personnes sont là, un peu plus en amont de l'escalier, à scruter ma carcasse meurtrie. Les mains de Levi se resserrent sur moi, témoins de mon angoisse montante.
2, 1...
Les acclamations retentissent, me surprennent. Quelques voix connues sont là, fières et admiratives. Je distingue celle de Hanji, criarde et enjouée ; celles de Sasha et Connie, aussi insupportables qu'attachantes, d'Eren également. Mais surtout, je perçois la voix de Erwin à quelques centimètres seulement, m'adressant des mots qui laissent à mon corps le loisir de se relâcher contre celui de Levi, présent à mes côtés. Toujours.
Les dernières forces qui me restent me permettent de frapper une nouvelle fois le torse fort de mon ami pour ne m'avoir attendu dans son bureau, laissant échapper à la gorge de tous des rires nerveux et joyeux.
A présent, je ne souhaite qu'une chose : avancer de nouveau vers ce fameux bureau et installer ses fesses sur le plus confortable des fauteuils de ces murs.
Pour m'y reposer. Me permettre un moment de répit avant de vaincre de nouveau.
Car la route est longue.
En hauteur, je sens le vent frais agiter mes cheveux et fendre mon visage. Sous moi, je perçois les battements erratiques du cœur de mon hongre et la chaleur habituelle de son corps lancé au galop. Il me connait comme je le connais ; de son tempérament calme à son sang froid en passant par son agilité remarquable, j'aime ce cheval. D'une simple pensée, animant mes membres imperceptiblement, il se meut et me sert avec une fidélité inébranlable.
Nous avançons alors, évitant par le simple détournement de mon cheval les obstacles qui se dressent alors en travers de notre route. Peu à peu, ses yeux deviennent les miens, mon corps s'agite de concert avec le sien ; nous ne faisons qu'un.
J'ai eu faux de penser que ma cécité m'emporterait dans le tourbillon de la solitude et de l'angoisse. Et pourtant, bien que mes conclusions à ce sujet soient emplies d'un espoir sans faille, je ne peux me détourner de cette crainte que je ressens en cet instant où des fumigènes sont tirés.
Il s'agit d'un sentiment que cette situation n'est qu'une passade, un moment un peu désagréable qui s'évanouira aussi rapidement qu'il n'est apparu. Mais quand Erwin me signale qu'un titan se rapproche, plus près, de plus en plus inévitable, je saisis pleinement que je devrais faire avec pour le restant de mes jours.
Enfin, seulement s'ils ne se réduisent pas à de simples secondes.
D'un accord tacite avec Erwin, nous prenons l'initiative d'éliminer la menace ; la première depuis mon accident.
Je me concentre sur les descriptions précises que mon coéquipier me fait des potentielles accroches qui se trouvent devant moi ; une branche solide à trois heures, deux troncs à onze, d'autres à huit et neuf heures.
Mes jambes se replient, prennent appui sur le dos stable de mon cheval et amorcent un décollage.
Je m'élance sur le côté droit, glisse sur la brise inspirée par la vitesse que je prends peu à peu, me laisse portée par la gravité avant de remettre du gaz et d'atteindre cette masse d'énergie que je capte.
L'aura des titans est celle des humains. Identique et pourtant bien plus dense et volumineuse. J'en suis d'abord surprise, avant de me souvenir que je gravite autour de deux bras agités.
Puis Erwin passe à côté de moi, me glissant des mots confiants qui me laissent me charger de la nuque du monstre.
J'inspire... L'odeur frais de la nature à mes narines, le courage parcourant ma peau, l'adrénaline s'écoulant dans mes veines.
J'expire... Les liens de la peur se relâchent, les chaînes de l'angoisse se desserrent, le néant s'emplit d'une énergie nouvelle, forte et puissante.
Mes grappins s'accrochent à son corps.
Mes câbles s'enroulent.
Me rapprochent de cette aura oppressante.
Mes lames se dressent.
La gravité me transporte.
Mes gestes sont précis.
Coupent, déchirent la chair.
Des bras viennent stopper mon corps dans ma course, me serrant avec une force phénoménale.
Je suis prise au piège dans cette étreinte qui accompagne mon corps au travers d'une vitesse de plus en plus vertigineuse.
Je ne maîtrise plus mes mouvements, bloqués par la position à laquelle je suis soumise. Immobile, j'attends que mon corps puisse se reposer enfin.
Un sifflement à mes oreilles puis quelques secondes passent avant qu'Erwin ne me dépose enfin devant lui sur son cheval. Mes lames rangées et mon énergie épuisée, je me laisse aller contre lui le temps que ma monture ne revienne toucher ma botte.
Mon ami lance quelques fumigènes puis me souffle à l'oreille des mots que je ne pensais jamais avoir l'occasion d'entendre de nouveau.
Oui, je me suis entraînée des semaines pour développer ce sens.
Oui, je vois des choses que ceux qui ont l'usage de la vue ne peuvent percevoir.
Oui, je viens de tuer un titan de mes lames désormais émoussées.
Oui, je venais de vaincre.
