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La Poussière des magnolias

Summary:

OS - Il est là, dans le grain de chaque poussière qui volète dans les rayons du soleil matinal. Il est là, et il va venir ce matin. Et comme chaque matin, il lui tendra sa main d’enfant qui s’enorgueillit d’être le roi de son monde. Sa main est d’enfant car elle est pâle et maigre, mais elle a grandi. Les années ne l’ont pas épargnée. Il lui tendra sa main d’enfant pour la déposer dans la sienne, qui elle non plus n’est plus la même. Leurs mains ont filé la trame des années. Les années ont filé leur trame sur leurs mains. Les veines ressortent un peu. La peau se ride un peu, même si elle reste celle d’enfants qui se sont cru adultes un jour.

Notes:

(See the end of the work for notes.)

Work Text:

La poussière des magnolias

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On demande : — Où sont-ils ? sont-ils rois dans quelque île ?

Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile ? —

Puis votre souvenir même est enseveli.

Le corps se perd dans l’eau, le nom dans la mémoire.

Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire,

Sur le sombre océan jette le sombre oubli.

Victor Hugo, « Oceano nox », Les Rayons et les ombres, 1840.

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Il est là, dans le grain de chaque poussière qui volète dans les rayons du soleil matinal. Il est là, et il va venir ce matin. Et comme chaque matin, il lui tendra sa main d’enfant qui s’enorgueillit d’être le roi de son monde. Sa main est d’enfant car elle est pâle et maigre, mais elle a grandi. Les années ne l’ont pas épargnée. Il lui tendra sa main d’enfant pour la déposer dans la sienne, qui elle non plus n’est plus la même. Leurs mains ont filé la trame des années. Les années ont filé leur trame sur leurs mains. Les veines ressortent un peu. La peau se ride un peu, même si elle reste celle d’enfants qui se sont cru adultes un jour.

Ils se sont crus adultes dans un monde en perdition. Adulte, elle l’a déjà été plus que lui. Elle a été plus adulte parce qu’elle est femme, et qu’on commande toujours aux femmes d’être plus matures, plus gentilles, plus obéissantes, plus adultes plus tôt. Elle aurait voulu s’y opposer, elle aurait voulu leur dire à lui et à tous que rien ne l’obligeait à se présenter ainsi adulte, adulte si vite. Mais lorsqu’elle a compris qu’on lui disait d’être adulte plus tôt que les autres, lorsqu’elle a compris qu’elle pouvait le refuser, lorsqu’elle l’a essayé : le temps était passé, et déjà la femme adulte existait.

Mais il viendra. Il faut qu’elle se lève et qu’elle descende l’attendre. Ce matin est un grand jour. Les années ont filé, sa bague tourne autour de son doigt, sa main désire s’emparer de sa robe blanche.

Car oui, ce matin est un grand jour. Le jour de son retour des horizons.

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Comment fait-on quand on aime alors qu’il ne faut pas ?

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Sa voix taquine raisonne déjà à son oreille. Elle a le goût du souvenir frais. Elle a le parfum des fleurs qu’il lui offrait déjà enfant. Ils se connaissent depuis si longtemps. Si longtemps. Elle l’a presque vu naître. Elle le connaît si bien. Si bien. Elle ferait tout pour lui. Elle déplacerait des montagnes et dévierait des rivières. Elle pourrait être la main à laquelle il pourrait tout demander.

Mais il n’en a pas besoin. C’est un véritable roi, après tout. Tout le monde lui obéit. Tout le monde lui dit oui. Elle la première. Elle plus que d’autres. Mais il ne réclame jamais rien. Alors elle lui sourit toujours avec toute son affection. Elle lui sourit lorsqu’il vient à elle, elle lui sourit lorsqu’il s’éloigne d’elle. Elle lui sourit toujours.

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Doit-on le dire, doit-on le taire ?

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Elle lui souriait aussi ce soir-là, où elle l’attendait avec impatience. Elle souriait aux gens autour d’elle. Elle souriait surtout à elle-même, et aux heureux évènements qui s’annonçaient enfin, au milieu de tous les autres qui l’avaient tant inquiétée, qui l’avaient tant fait souffrir. Ces vacances à deux étaient merveilleuses. La Grèce est un beau pays. Ἐλευθερία en est la devise. Ἐλευθερία, j’écris ton nom. Ἐλευθερία, tu écris ma vie. Ἐλευθερία, nous pouvons tout recommencer avec toi, nous pouvons trouver un nouvel avenir.

Ἐλευθερία.

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C’était ce soir qu’il parlerait. C’était ce soir qu’il se déclarerait.

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Elle regarde autour d’elle. Elle se demande ce qu’elle doit regarder. Elle se demande qui elle doit regarder. Elle se demande si elle a bien compris ce qui était écrit sur le parchemin posé sur le bureau. Elle se demande comment les choses vont se passer, quelles fleurs il va lui apporter, quels vêtements il portera, quel genou il mettra à terre – s’il met un genou à terre, fier comme il est.

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L’armoire de sa chambre regorge de robes et de parures. Lesquelles va-t-elle porter aujourd’hui ? Aujourd’hui est un grand jour. Aujourd’hui il doit revenir pour l’embrasser, pour la retrouver, pour briller devant elle et auprès d’elle.

Aujourd’hui est plein de promesses, plein des promesses qu’il lui a faites et qu’il lui fera à nouveau, rien que pour eux deux.

L’aurore des promesses s’illumine lorsqu’elle entend sa voix, la même voix qui lui a parlé si bas il y a peu.

Elle a gardé ce chuintement timide et orgueilleux d’antan. Elle vole dans le silence des premières heures du jour. Elle fait frissonner la peau de ses bras d’impatience. Tout est fait pour la rendre heureuse. Pour les rendre heureux.

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Elle regarde toujours autour d’elle.

Elle l’attend toujours. Selon elle, ce n’est plus qu’une question de secondes avant qu’il ne vienne et ne lui redonne le sourire. Sa robe est bleue, ses cheveux bruns sont remontés en un chignon sophistiqué, et sous ses yeux si profonds qu’on y perd la mémoire, ses pommettes hautes rougissent d’apprêtement. Elle est belle. Il l’a bien choisie, n’est-ce pas ? Oui, il l’a bien choisie.

Le voilà. Il arrive. Regulus Black. Regulus Arcturus Black. Il porte le nom de son grand-père, un vieil homme sénile qui lui lègue nom, prénom, fortune, et famille. Un vieil homme qui ne vivra plus longtemps. Un vieil homme qui ne vit déjà qu’à moitié, dévoré par la folie et l’amour, cet amour qui rend fou et qu’ils connaissent bien.

Il s’assoit face à elle après une révérence et un sourire posé et assuré. Quel jeune homme admirable et digne. Si digne. Il aurait pu s’effondrer mille fois depuis des années, mais il est toujours debout, toujours occupé à restaurer un honneur perdu et un futur qui périclite.

Il pose une de ces fleurs qu’il cueillait et lui offrait, à elle, enfant. Il pose cette fleur qui vit si peu de temps au sommet d’arbre si hauts dans le jardin du 12, Square Grimmaurd.

Il pose une branche d’arbre qui soutient une fleur de magnolia sur la table de ce restaurant grec du Pirée. Elle pleurerait d’émotions contradictoires. Il est grand à présent, presque autant qu’elle. Elle en sourit à travers ses larmes.

Dignité, respect, fidélité.

Son allégeance est triple. Son allégeance s’épanouit dans ces trois facettes qu’il fait se diffracter à l’infini pour embrasser la totalité du monde et de ses espérances. Son allégeance passe de mains en mains pour toujours revenir entre les siennes.

Peut-être ne reviendra-t-elle pas entre ses mains ce soir-là, lorsqu’il la regarde avec douceur et douleur. Lorsqu’il viendra hanter ses rêves à elle, hanté par des souvenirs de sang et de sacrifices.

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Doit-on n’aimer qu’à moitié ou sacrifier la moitié de soi-même ?

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Orion sera absent, mais tous les autres seront là : Narcissa, Lucius, Cygnus, Druella et tant d’autres. Ce n’est pas grave. Regulus Black sera heureux de la revoir, de la retrouver. Il vient surtout pour elle de toute manière. Il vient avant tout pour la voir, la rassurer, la prendre dans ses bras et déposer le baiser qu’elle lui réclamera. Puis il repartira. Il repart souvent, il repart toujours, il est très occupé, il est très inquiet, il est très tourmenté.

Puis il reviendra.

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Je reviens demain matin.

Les mots de Regulus ont toujours été calmes et précis. Il en a toujours dit le moins pour en dire le plus.

Je vous ramènerai une surprise.

Demain matin : il ne passera pas la nuit ici. Je reviens : il part pour mieux la retrouver. Une surprise : qu’attend-elle de ce jeune héritier si ce n’est la gloire, l’amour et la fortune ? Je vous ramènerai : il la présentera enfin à sa mère.

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La branche de la fleur de magnolia rompt toutes les barrières entre eux. Ils se rapprochent, elle la jeune femme brune à la robe bleu roi, lui le jeune homme brun aux manches brodées d’argent. La dignité du couple promet un respect mutuel éternel, une source d’amitié, d’amour, de confiance et d’intimité réconfortante. Les devoirs réciproques qu’ils s’imposent les écrasent, et les ont longtemps fait douter de leur droit à penser de cette manière à quelqu’un. Mais qu’importent leurs devoirs réciproques, ils ont besoin de les oublier rien qu’un temps. Ils partent sur l’île d’Égine déguster l’amour qui les fait divaguer avant qu’ils ne soient trop tard. Ils consacreront l’anneau annonciateur d’avenir et de fidélité sur l’autel de ses aïeux avant de revenir.

Ils reviendront ensemble, tous les trois, en Angleterre.

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Dites-moi, mère, que fait-on ?

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Le mur des illusions s’effiloche d’un frappement d’éclair. Le plomb mobile de l’horloge progresse. La journée est passée, et il n’est pas revenu.

Il est là, dans le grain de chaque poussière qui volète dans les rayons de la nuit lunaire.

Mais il n’est plus là, avec elle. Elle non plus n’est plus là, la jeune femme brune à la robe bleue. Elle n’est plus là, avec lui, avec elle, avec eux.

Maria Sidirópoulos aurait si bien porté le nom de Black.

Maria Black aurait apporté tant de grandeur au 12, Square Grimmaurd.

Maria aurait sauvé son Regulus du néant.

Chaque matin, le bateau s’éloigne de la Grèce pour mener les fiancés à l’autel de leurs espérances. Chaque matin, elle a beau quitter sa robe de chambre blanche pour revêtir sa plus belle robe, ce ne sont pas les fiancés qui viennent à elle pour s’unir. Chaque matin, c’est leur union dans la mort qui remonte des profondeurs de sa mémoire.

Maria est partie trop vite, tombée dans les flots méditerranéens.

Le visage de soleil éteint par l’eau océane et l’attente éternelle du visage glacé de désespoir est tout ce qui reste de son fils le soir à Walburga Black dans la poussière immémoriale du 12, Square Grimmaurd.

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« Le bourrage de crâne est un mot vide de sens […]. Le véritable bourrage de crâne on se le fait à soi-même, par l’espérance. »

Marcel Proust, Le Temps retrouvé

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On demande : — Où sont-ils ? sont-ils rois dans quelque île ?

Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile ? —

Puis votre souvenir même est enseveli.

Le corps se perd dans l’eau, le nom dans la mémoire.

Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire,

Sur le sombre océan jette le sombre oubli.

Victor Hugo, « Oceano nox », Les Rayons et les ombres, 1840.

Notes:

Magnolia Dignité, Respect, Fidélité (Engagement, en couple)