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C'est arrivé complètement par hasard. Spontanément, Damien aurait pu dire s'il y avait un peu plus réfléchi. Malheureusement, il est tard et il n'a plus la force de réfléchir. C'est donc arrivé complètement par hasard.
En temps normal, ç'aurait déjà été plus qu'inhabituel, de sa part plutôt que de celle de Thomas. Les deux n'avaient jamais vraiment été tactiles, préférant s'en tenir à leur accord tacite qu'ils n'en avaient pas besoin, se tenant aux règles de base de politesse concernant cela, malgré le nombre de blagues connes qui les avaient poussé à être proches, jamais ils ne s'étaient vraiment laissés aller au contact. Damien n'avait jamais réussi à l'expliquer, et pense que Thomas ne peut pas non plus, mais il y avait toujours eu un blocage, une main glacée qui le tirait en arrière alors qu'une voix lui chuchotait 'mauvaise idée, mauvaise idée' en boucle dans son esprit quand il tentait d'initier quelque marque d'affection.
Ç'aurait peut-être dû être inquiétant, ils auraient sans doute dû en parler. Mais cela semblait naturel, et pas vraiment dérangeant, alors il n'y avait rien. Et c'était différent, pas mauvais, pas mieux que la façon dont Damien agissait avec le reste de ses connaissances, mais différent. Leur relation avait été ainsi dès le départ, et il n'y avait jamais rien eu.
Jusqu'à maintenant, apparemment. Ils sont assis côte à côte sur les sièges du métro (étonnamment) vide. Il est tard, juste assez pour qu'ils sentent la fatigue et pas assez pour qu'ils ratent la dernière rame. Damien se sent bien, l'alcool désinhibant ses émotions juste assez pour qu'il se sente flotter. Il a incité Thomas à passer chez lui après la soirée où ils s'étaient tous les deux rendus, et le voilà maintenant affalé à sa gauche, sourire brumeux aux lèvres alors que son bras est mollement étendu entre le siège et le flanc de Damien, qui ne peut s'empêcher de fixer la main pâle de l'autre.
Il sent quelque chose monter en lui, une vague d'envie innocente de toucher la main de son ami déjà étendue comme une invitation. De voir comment est sa peau à l'encontre de la sienne, d'y instiguer de la chaleur ou au contraire d'en prendre. Il veut le tenir juste un instant, juste pour voir comment ça fait. Parce que ça fait dix ans, et ils ne se sont jamais vraiment touchés si ce n'est pour se faire la bise. Damien est curieux. Il crève d'envie de savoir. Il ne veut pas vraiment combattre ce sentiment.
Et sa main est sur celle de Thomas. Spontanément. Ses doigts s'allongent sur ceux de l'autre. Ce n'est pas si différent que s'il avait fait ça avec un autre, il pense. C'en est presque décevant. Mais la sensation qui l'a pris dès que leurs peaux se sont touchées est tellement surprenante : c'est comme s'il était fait pour faire cela, la pulpe de ses doigts tapotant contre les phalanges de Thomas, sa paume recevant la sensation glaciale de son épiderme. C'est ça qu'il désire maintenant appeler naturel, ça plus que l'étrange restriction qu'ils s'imposent depuis si longtemps. Et il pense que c'est agréable, il doit faire ça plus souvent si ça veut dire se sentir aussi bien, aussi juste.
Damien n'ose pas tourner la tête ; il entend un souffle se couper, sent des doigts qui se crispent, pourtant aucun effort pour les retirer, aucune protestation.
"Qu'est-ce que tu fous Damien ?"
Il n'y a pas d'intonation, c'est la question la plus plate que Thomas lui ait jamais posée. Il se sent nerveux soudainement, en manque de justification.
"J'fais rien de spécial là, si ?"
"Te fous pas de ma gueule."
Ses yeux rencontrent ceux de Thomas, assombris par l'ambiance lugubre du métro, étrangement noyés dans quelque chose qui semble bien plus grand que la situation, bien plus grand qu'eux. La tristesse dans laquelle ses pupilles baignent effraie Damien (pas assez pour qu'il retire sa main, juste assez pour ne pas oser demander). La lèvre inférieure de l'autre a disparu entre ses dents.
"Qu'est-ce que tu fais ?"
Rien. Damien ne fait rien. Rien de plus que ce qu'il tente d'entreprendre depuis tout à l'heure avec innocence. C'est peut-être ça le problème, il pense alors que ses doigts s'entremêlent avec ceux de Thomas, il presse sa paume contre sa main, une fois, deux fois. Il relève la tête.
C'est maintenant le corps tout entier de Thomas qui semble submergé. Il est rigide, sa main libre gratte son jean avec trop de force pour que ce soit sain, et son regard est maintenant au sol, déterminé et putain de triste.
Damien se sent tout aussi submergé, d'un coup. Parce que Thomas est son meilleur ami, parce qu'il veut l'exprimer. Parce que c'est d'une manière trop différente. Parce qu'il aimerait comprendre pourquoi ce contact aussi affectueux lui semble si normal pour eux. Parce que Thomas n'a toujours pas retiré sa putain de main, et qu'elle est maintenant retournée pour pouvoir aggriper celle de Damien paume contre paume.
"Tu te rends bien compte que c'est hyper chelou ce que t'es en train de faire," il lance en haussant les sourcils, essayant vainement de cacher son trouble.
"Si tu veux que j'arrête t'as qu'à me le dire et je le fais."
Thomas soupire, ferme les yeux et serre sa main un peu plus fort. Damien voit ça comme une victoire, comme un aveu. Et pourtant, il ne s'attendait pas à une autre réponse de sa part.
"C'est ridicule. T'es ridicule."
Il ne prend pas la peine de répondre, se contentant de cogner doucement son bras contre l'épaule de Thomas, qui soupire un peu plus fort.
Leur arrêt arrive et Damien se lève le premier. Ses doigts toujours fermement entre ceux de Thomas, qui se lève à contre cœur. Il attrape la barre avec maladresse, se redresse au plus vite avec un regard noir pour Damien qui ne peut pas s'empêcher de rire.
"Ta gueule, c'est de ta faute aussi ! Si tu me tenais pas comme ça…"
"J'suis certain que tu serais tombé quand même."
Ils contemplent tous deux leurs mains jointes en silence, et Damien, encore une fois, se sent couler. Il est empli d'un sentiment si affectueux, si complet, qu'il a besoin de l'exprimer. Et c'est peut-être l'alcool qui lui fait ressentir autant et avoir autant de courage, mais au fond de lui, il est certain que demain sera constitué du même set d'émotions nouvelles qui le prennent à la gorge et le font se noyer d'allégresse.
Il tire son bras pour attirer doucement Thomas à lui. Le sentiment s'amplifie quand sa tête tombe sur son torse, il l'enveloppe tout entier lorsque sa main s'égare sur ses hanches. Thomas lâche un soupire pour la dernière fois de la nuit alors que sa main libre agrippe l'arrière du col de Damien.
"T'es trop bizarre ce soir", il dit d'une voix qui trahit une tornade de sentiments dont seul l'espoir arrive à se démarquer, "Ça va devenir un truc habituel de ta part ?", il élève la voix pour passer au-dessus du freinage assourdissant et de l'annonce de l'arrêt de la rame.
Damien répond uniquement avec un sourire léger, heureux. Ça semble être assez pour Thomas qui sourit en retour, quelque chose de discret et satisfait.
"Allez, active. On va louper l'arrêt."
C'est presque inutile de préciser qu'ils ne se lâchèrent pas de toute la fin du trajet.
